Lettre LVIII. 

Terrapia, 7 Juin 1786. 

JE SUIS ARRIVÉE à Bursa trois semaines après mon départ de Moudagna, & j'ai trouvé m’Ambassadeur dans un meilleur état que je ne l'avois laissé. — Bursa est une Ville considérable, agréablement située dans une vallée, entre deux collines. Les eaux y sont bouillantes presque chaque maison renferme dans ses caves un bain circulaire ; ce qui ajoute à la chaleur du climat, qui me parut insupportable. 

M. de Choiseul en est parti deux ou trois jours plutôt, à cause des inconvéniens qui se rencontroient dans la maison qu'il occupoit. Il ne put s'empêcher de rire, lorsque je lui dis : bon Dieu y nous sommes tous ici au bain ! A ma grande surprise, j'ai trouvé ici M. ***, qui a envie d'aller en Egypte par terre. Il partit à minuit pour Smyrne, quelques heures après mon arrivée.

Mon passage de Smyrne à Moudagna avoit été singulièrement agréable. — A peine le Tartelon arrivoit-il à l'entrée du décroit y que le vent baissa entièrement, & nous nous trouvâmes au milieu d'une flotte immense, composée de vaisseaux de toute Nation, qui attendoient un vent du sud, pour passer les Dardanelles. — Heureusement nous ne restâmes pas long-tems à l’ancre, un vent frais s'éleva du sud, & notre frégate légère laissa bientôt derrière nous route la flotte : ce fut de loin un spectacle très-animé. Je dis à M. de Choiseul que nulle frégate Angloise ou Françoise ne pouvoit être aussi bonne voilière que celle-ci, & je le remerciai de me l’avoir envoyée. 

— Vous regarderez comme une chose étrange, que le Mont-Olympe, qui domine la Ville de Bursa, soit constamment couvert de neige, mais cela est. — N'imaginez pas que ce Mont-Olympe soit celui qu'habitoient les Dieux de l'antiquité payenne ; il tire probablement son nom de quelque colonie venue originairement de l'autre Olympe. Il n'est pas rare de trouver dans toute cette partie du monde, des lieux qui portent un nom qui appartient à d'autres. Vous savez que les noms de France, d'Ecosse & à d'Angleterre ont été donnés par des colonies aux pays où elles se sont établies depuis peu. 

Nous ne nous arrêtâmes pas à Péra, mais nous allâmes à la maison de l'Ambassadeur, située sur le canal, laissant le Tartelon à l’ancre, au lieu où il est toujours placé. — Cette maison où je suis, est, je crois, la seule aux environs de Constantinople qui soit fraîche. La mer en baigne les murs, & de ma fenêtre, je vois l'entrée du canal par la mer Noire. Entre dix & onze heures, je fuis rafraîchie par un vent du nord, qui souffle régulièrement jusqu'au soir. Une chose fort singulière, c'est que devant la maison même, je vois en même-tems des vaisseaux voguer avec un vent du sud, & d'autres avec un vent du Nord. Il faut attribuée cette circonstance aux rivages qui forment une forme d'entonnoir horizontal, & qui tirent de la mer Noire une masse d'air considérable, qui perd de sa force à un certain éloignement, & cesse devant cette maison.

Il est très-divertissant de voir les barques de pêcheurs Turcs aller très-vite à la voile, & faire des efforts inutiles pour mouiller à cet endroit, lorsque le vent est au sud. Ils sont obligés de bailler leurs voiles, de d'employer la rame, ou de jetter à l'ancre dans quelque havre, jusqu’à ce gue le vent ou leurs forces leur permettent d'avancer. — Si quelque chose pouvoir excuser l'entêtement des Grecs à rester ici au péril de leur vie, ce seroit la situation. Mais leur manière de vivre doit être un tourment pour eux-mêmes dans le Paradis ; j'en connois ici un, qui dans la  crainte où il est que la Porte ne le croie opulent, & cependant trop fier pour ne pas paroître en public sans un cortège, fait tous les matins le tour de sa cour avec trente hommes à cheval derrière lui.

Un autre m'a fait prier de ne pas me promener dans son jardin, parce qu'étant toujours accompagnée par quelques Ministres étrangers, il craignoit que la Porte ne s'imaginât qu'il tramoit une trahison contre l'Empire, si l'on voyoit des étrangers dans son parc. Celui qui m'apporta ce message, ajouta que pendant tout le tems que j'avois passé dans son potager avec ma compagnie, ce misérable Grec s'étoit retiré dans le cabinet le plus reculé de sa maison, craignant que notre curiosité ne nous portât à visiter la maison. 

Ce Prince Grec a un Jardinier François : pour moi, voyant un jour un potager européen, près de la maison de l'Ambassadeur, je tus tentée de m'y promener, trouvant la porte ouverte. — Quand les Turcs ou les Grecs ont un pareil jardin, ils s'y promènent & y mangent leurs salades. Les fruits & les végétaux sont en général un luxe inconnu. 

Adieu pour le moment, mon très-aimé & très-honoré Frère. 

Votre très-affectionnée Sœur, &c.