Lettre LI. 

Palais de France, Péra, 6 Mai 1786. 

QUELQUE DÉLICIEUSE que soit la scène qui enchante ici mes regards, soyez sûr que je profiterai de la proximité où je suis des isles de la Grèce pour les visiter. 

J'avois consulté M. de Choiseul sur la manière la plus commode de louer un vaisseau, mais c'est une chose si difficile, qu'il ne trouva pas d'autre expédient pour me tirer d'embarras, que de me prêter, avec sa bonté & sa politesse ordinaires, une petite frégate appellée le Tartelon, de quatorze canons, construite en Angleterre, mais prise en Amérique, & commandée par un petit homme, fort honnête & très-aimable, M. de Truguet, son ami. [Laurent-Jean-François Truguet (1752-1839)] 

M. de Choiseul, dont la santé exige les bains chauds de Bursa, doit m'accompagner jusqu'au port de Moudagna [Mudanya]. Lorsqu'il y aura débarqué, je mettrai à la voile pour les lieux qu'il m'indiquera, car personne ne connoît mieux que lui la route que je dois suivre. Je prendrai deux de ses Artistes avec moi, & je me réglerai sur ses avis. 

— Vous voyez que mon heureuse étoile me permet de voir toutes ces isles avec moins de difficultés, & plus d'agrémens que n'auroit pu l'espérer une personne seule. 

— Quelques sages Observateurs ont dit qu'un malheur ne vient jamais seul. — 

J'en pourrois dire autant des circonstances favorables où je me trouve. 

Le genre de vie que l'on mène à Constantinople, il différent de celui de France, doit influer beaucoup sur la santé de M. de Choiseul. — Peut -on regarder comme agréable un pays où les Ambassadeurs n'ont de société qu'entr'eux. Vous savez bien qu'il ne suffit pas d'être incorporé dans le Corps Diplomatique, pour avoir les qualités qui constituent l'homme aimable. — Les différents intérêts des différentes Cours doivent nécessairement leur donner une façon de penser différente sur les affaires publiques, & les gêner dans la société 

… …

Revenons aux Grecs qui sont ici en aussi grand nombre que les Turcs. On voit encore parmi eux quelques restes de l'ancienne beauté Grecque, mais leur amour de la patrie n'est plus aujourd'hui qu'un violent attachement pour les bords du canal. La Porte nomme toujours un Prince Grec, pour régner en Moldavie, & en Valachie, il y reste trois ans, & revient avec une immense fortune qu'il emploie à acheter des jardins & des maisons de campagne, dans les environs de Constantinople, où ils sont allez sûrs de ne pas mourir en paix, car ils sont presque toujours décapités. Des exemples multipliés ne les empêchent pas de relier pour mener une vie remplie de crainte. — Ils cachent autant qu'ils peuvent leurs richesses, mais le serrai! a d'excellens espions, & ces pauvres Grecs font prisonniers dans leurs propres maisons. Peut-être la vue du Bosphore les dédommage-t-elle de la privation de tout autre plaisir? — Quelle aveugle prévention ! Pourquoi ne vont-ils pas chercher un asyle dans un autre empire où la Religion est la leur, & où ils trouveroient une protection assurée avec leurs richesses. 

Je vis dernièrement le départ public d'un nouveau Prince de Valachie. Le cortège étoit magnifique ; ses gardes, ses courtisans & des gardes de la Porte le précédoient & le suivoient deux-à-deux, avec un grand nombre de chevaux, de Janissaires & de cuisiniers. — Les chevaux étoient couverts de draps d’or ou de riches broderies. On portoit devant lui deux queues de chevaux blancs attachées à des bâtons, & une espèce de bonnet semblable à un casque, emblèmes de sa dignité. Ce Prince est déjà un peu vieux, & comme il connoît l'Ambassadeur, il regarda aux fenêtres où nous étions pour le voir passer, & nous fit un signe de tête. 

Ce cortège étoit très-long, & en vérité, je n'ai jamais vu de plus belle procession. — Il se nomme Nicolas Morezzind, originaire de l'isle de Naxos. — Pour plaire à la Porte, il a pris un autre nom que le sien. — 

On voit souvent dans les mains des Grecs la lyre des Anciens, mais je crois qu'autrefois comme à présent toute l'harmonie de leur ame n'affectoit que leurs yeux. Ils tirent de leur lyre ou d'une misérable guitare des sons discordans qu'ils accompagnent d'une espèce de cri qu'ils imaginent être un chant. — Les Turcs & les Grecs n'ont pas la moindre idée de la Musique. 

Je suis sûre que vous me souhaitez un vent favorable, &c que vous attendez lettre datée du premier endroit d'où je pourrai vous l’envoyer. — 

Adieu, je fuis avec respect votre affectionnée Sœur, &c. 

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