Lettre XLVIL 

LE PORT, appelle la Corne d'Or, qui sépare Péra de Constantinople, a une singularité dont je desire l'explication. Les égoûts des deux Villes y aboutissent ;  les douanes, les baraques, les magasins & les chantiers font construits sur ses bords. Toutes les ordures y font jettées : on ne prend aucunes mesures pour le nettoyer ; on n'y forme pas de quais : — cependant, par la force & la variété des courans, ou quelqu'autre cause naturelle, ce port est toujours propre & assez profond pour recevoir les plus grands vaisseaux Marchands, qui, comme dans tous les autres ports du canal, peuvent entièrement approcher du rivage. 

Ce port devient plus étroit, à mesure qu’il avance dans les terres, & il finit par n'être qu'un petit ruisseau. Dans l'endroit où il peut encore passer pour une petite rivière, les François, il y a quelque tems, l'ont divisé en plusieurs pièces d'eau, qui imitent celles de Marly. Ils y ont construit des kiosks, & planté des arbres en quinconce ; c'est-là que les Vendredis, des compagnies Turques viennent dîner, prendre le café, de fumer sur des tapis, à l'ombre d'un immense platane, 

Je ne puis vous donner une idée plus vraie de ces arbres magnifiques, qu'en vous disant qu'ils répondent parfaitement à la sublime beauté du paysage dont ils sont le principal ornement. Les plus grands chênes que vous ayez vus, ne seroient auprès d'eux, que de petits arbustes. — On voit aussi, dans ce lieu charmant, des grouppes de femmes qui font separées des hommes. — Pour y venir, elles louent des arabats, voiture grossière, semblables à une charrette couverte, avec des bancs, & elles croient que ce font des carrosses. Ces arabats n'ont point de renforts ; un jour, j'en pris un pour aller à une vallée, appelée l’Echelle du Grand-Seigneur y mais je fus obligée d'en  descendre, & de faire six milles à pied, plutôt que d'etre cahotée sans miséricorde. — Tous les Ambassadeurs, depuis mon arrivée ici, ont donné des bals & des dîners. Madame d'Herbert, épouse du Ministre de l'Empereur, est très-aimable, & je la vois souvent ; celle de l’Ambassadeur de Hollande est une excellente femme & je suis fort heureuse de trouver des personnes assez complaisantes pour répondre à mille questions que je leur fais. — Il n'y a qu'un homme ici à qui je ne m'adresse jamais :  car j'ai observé un sourire malin sur tous les visages, dès qu'il ouvre la bouche.

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S'il est aussi bien accueilli dans le Cabinet Ottoman, les affaires de sa Nation doivent bien aller. 

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J'oubliois de vous dire que j'ai trouvé ici Sir Richard Worfley, qui a beaucoup voyagé avec un amateur, pour qui il dessinoit des vues. Il m’a montré un dessin colorié du château d'Otrante, qu'il voudroit, m'a-t-il dit, présenter à M. W. ... Le connoissez-vous, lui dis-je ? — Non. — Je n'hésitai pas alors à le lui demander, parce qu'étant son amie, je ferai bien aise de le lui donner. — Il me supplia d'accepter quelques manches de couteaux en cailloux d'Egypte. J'obtins pour lui la permission de s'embarquer dans la frégate qui m'avoir amenée de la Crimée ici. 

J'apprends qu'il y a un Marchand Anglois à Constantinople, qui est très-choqué de ce que je loge au palais de France. Il dit que si la maison de M. R. Ainstie n'étoit pas suffisante pour moi, il en avoir une toute neuve qu'il m'auroit cédée. — C'est, dit-il, un affront pour la Nation que l’épouse d'un Pair d'Angleterre loge chez l’ambassadeur François. — Les Marchands Anglois ont bien des bontés pour moi ; je crois qu'ils soupçonnent le respect & l'estime que j'ai pour eux. 

M. de Bukalow m'envoya, ces jours derniers, un superbe forte-piano de Berlin, qu'il me prête pour tout le tems de mon séjour à Constantinople : — & M. de Choiseul a fait mettre dans ma chambre une harpe à pédales. 

Tout le monde est si étonné de voir venir ici une Dame qui n'y a aucune affaire, & qui n'est pas épouse d'Ambassadeur, que l'on emploie tous les moyens imaginables pour me retenir le plus long-tems possible.

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Ne me croyez pas tout-à-fait indigne de votre estime & de votre amitié. Sachez que j'en fais un très-grand cas, & que j'y suis plus sensible qu'à celles de toute autre personne. 

Votre affectionnée Sœur, &c.