Ces beaux albums de photographies de Sebah et Joaillier reproduites en couleurs furent publiés par un éditeur parisien au début du XXe siècle.
Turquie types et moeurs d'après les photos de Sebah et Joaillier, Paris, L. Boulanger, 90, boulevard Montparnasse [vers 1900], à l'italienne, 24 x 32 cm. Fascicule VII et IX de la collection Autour du Monde. Aquarelles souvenirs des voyages.
VII : 8 reproductions photographiques en couleurs : Dames du harem de Constantinople, Porteurs d'eau, Marchands ambulants, Marchand de coins, Marchands de Vannerie et de Poterie, Épicerie à Aïdin, Pompiers Turcs, Voiture de promenade des Dames Turques
IX : 8 reproductions photographiques en couleurs : Derviches, Turcs fumant le narguilé dans des cafés, le bazar égyptien, charrettes à bœufs turques, chiens d'Istanbul, le quai d'Izmir, une rue d'Aydın et chameaux à Manisa.
Parmi ces photographies pittoresques, certaines ont également été publiées sous forme de cartes postales.
Le texte n'est pas exempt d'erreurs ou de préjugés, comme la légende présentant des femmes du Harem qui sont en fait des bohémiennes ayant posé dans le studio de Sébah et Joaillier. Cette image fut très souvent reproduite sur des cartes postales en noir et blanc et en couleurs avec d'autres légendes. Autre exemple, les pompiers n'étaient pas tous arméniens...
Fascicule VII


XLIX. - Dames du Harem de Constantinople [sic : il s'agit plutôt de bohémiennes]

L. - Porteurs d'eau à Constantinople

LI. - Marchand ambulant à Constantinople

LII. - Marchand de coins à Constantinople

LIII. - Marchands turcs : vannerie et poterie

LIV. - Epicerie à Aïdin

LV. - Pompiers turcs

LVI. - Voiture de promenade des dames turques


Texte
EN TURQUIE
Dames de Harem
En Turquie, comme dans tous les pays musulmans du reste, un ménage se compose généralement de plusieurs femmes; ce qui fait qu'aucune de ces dames pas plus les hanoums (femmes légitimes) que les odalisques, ne s'occupent des soins du ménage.
La femme turque est oisive par tempérament et par calcul car l'embonpoint est une beauté dans le pays, et l'oisiveté permet d'engraisser.
Mais ne le fût-elle pas que les mœurs orientales l'obligeraient à le devenir.
Pour un musulman la femme n'est rien qu'un objet de luxe elle n'a aucune place dans l'état social. Comme on ne lui reconnait pas d'âme, elle n'a aucune responsabilité morale et quelque soit son âge c'est toujours une enfant, élevée pour un seul but:
complaire à celui dont elle dépend. L'éducation des femmes ne va pas au delà de quelques arts d'agrément, pour la satisfaction de leur seigneur et maître.
Il est vrai qu'elles les utilisent en son absence; car n'ayant rien autre chose à faire qu'à s'occuper de leur toilette, à fumer le narghilé où à se bourrer de confiseries, il est tout naturel qu'elles fassent de temps en temps un peu de musique, d'autant plus que cela les perfectionne dans leur art.
Malgré cela, peut-être même à cause de cela, les femmes turques ne sont pas malheureuses et il est assez généralement admis que leurs maris ne le sont pas non plus.
Porteurs d'Eau
L'eau est partout de première nécessité, mais dans les pays où la religion défend de boire du vin et prescrit d'assez nombreuses ablutions, sa nécessité est plus impérieuse encore.
Aussi dans les villes turques, et particulièrement à Constantinople, y a-t-il beaucoup de porteurs d'eau, charroyant dans des cylindres de cuir ou de fer blanc la marchandise qu'ils puisent aux fontaines publiques.
Ce ne sont pas des Turcs proprement dits, car les vrais musulmans dédaignent le travail manuel, mais des sujets turcs de toute origine et de toute religion qu'on désigne là-bas sous le nom générique de raïas.
Marchands ambulants
Pour les fruits, les légumes et les petits pains et la plupart des produits alimentaires les marchands ambulants sont une nécessité dans les villes turques où les femmes ne vont pas aux pro-visions.
On les voit dans les bazars, parce que c'est un but de promenade et qu'on n'y peut acheter que des objets de luxe ou de toilette, mais jamais dans les boutiques où l'on vend des objets de consommation.
En Orient, une femme du rang le plus inférieur se croirait déshonorée si elle allait au marché, les cuisinières même n'y vont pas ce soin est dévolu à un domestique mâle et dans les maisons dont la situation de fortune ne permet pas ce luxe de serviteurs, c'est le bourgeois lui-même qui fait ses provisions.
Il y en a qui préfèrent se passer d'une cuisinière et prennent un garçon qui joue chez eux le rôle de la bonne à tout faire des petits ménages parisiens.
Mais dans tous les cas, patrons ou domestiques, ce sont toujours des hommes qui traitent avec les marchands ambulants.
Marchands de Vannerie et de Poterie
On sait que dans les villes turques un marchand n'ouvre pas boutique où il lui plaît (les maisons qui bordent les rues ne sont d'ailleurs pas faites pour cela); il ne peut même pas choisir le
marché couvert ou bazar dans lequel il voudrait s'établir, chaque industrie étant parquée dans un quartier spécial. Ce qui a son bon côté parce que l'acheteur trouve plus de choix, mais aussi son inconvénient car cela l'oblige à se déranger.
La boutique, représentée par notre photographie est donc dans le bazar de la vannerie et de la poterie, deux produits qui ne sont pourtant pas similaires mais qu'on associe parce qu'un certain nombre de gargoulettes se vendent clissées ou enveloppées dans des paniers.
Une Épicerie
Dans les villes d'Orient où il y a des bazars pour toutes sortes de marchandises, il n'y en a pas pour les produits alimentaires qui probablement ne sont pas considérés comme des marchandises.
A Constantinople, les épices sont généralement vendues d'une façon ambulante par des Maltais, qui ne sont pas précisément recommandables par leur propreté, mais il y a probablement aussi quelques boutiques comme celle représentée par notre photographie prise à Aidin (l'ancienne Tralles).
A l'étalage de cette épicerie, on voit plus de ficelles que de produits alimentaires mais, en Turquie, les épiciers n'ont pas encore la prétention d'être des négociants en denrées coloniales.
Pompiers Turcs
Les incendies étant très fréquents à Constantinople où la plupart des maisons sont en bois, il y a naturellement un certain nombre de pompiers, mais leur organisation est fort rudimentaire, d'autant qu'ils ne relèvent ni du gouvernement ni de la ville.
Les compagnies de pompiers, formées généralement d'Arméniens, sont des associations particulières qui courent aux incendies, mais qui ne commencent à essayer de les éteindre que lorsqu'elles ont fait leur prix avec les propriétaires des maisons qui brûlent et comme le Turc est très marchandeur, il arrive souvent que les incendies s'éteignent faute d'aliments.
Du reste, les pompiers sont très mal outillės ; obligés de port ter leurs pompes sur leurs épaules elles sont naturellement fort petites, et comme ils ne sont jamais certains de trouver de quoi les alimenter, ils se rendent presque toujours sur les lieux du sinistre avec une barrique d'eau qu'ils portent également sur leurs épaules, à l'aide d'un système de perches que notre photographie fera bien comprendre.
Voiture de promenade des Dames Turques
Les femmes turques sont loin d'être aussi cloîtrées qu'on se l'imagine.
Elles sortent beaucoup plus que les femmes arabes et sont moins lourdement empaquetées; leur visage est bien couvert d'un voile appelé yachmak, mais à moins qu'elles ne soient vieilles et laides, ce voile est toujours assez transparent pour qu'on puisse distinguer leurs traits; mais on ne voit que cela par exemple, car du cou jusqu'aux talons elles sont enveloppées d'un ample manteau en soie de couleur claire, qu'on appelle feredjé.
Leurs buts de sortie sont les bazars où elles vont passer des heures entières à se faire déplier des étoffes que souvent elles. n'achètent pas et l'Ait Meidam, où elles se réunissent par bandes en sortant des bazars.
Elles ont les visites aux voisines, dont elles usent si largement qu'elles sont presque toujours les unes chez les autres.
Elles ont les bains où, une fois par semaine, les harems voisins ou amis se réunissent pour passer ensemble une partie de la journée.
Elles ont les promenades qui, les vendredis et les dimanches de la belle saison, sont de véritables parties de campagne où l'on emporte des provisions de bouche: le vendredi elles vont assez généralement en caïq, aux Eaux-douces d'Asie; le dimanche est plus particulièrement réservé aux Eaux-douces d'Europe, où elles se rendent dans des Arabes, voitures assez curieuses d'aspect et attelées de bœufs.
Cela ne va pas vite, mais qu'importe les Turcs ne sont jamais pressés et la grande question est de passer le temps.
Fascicule IX

Derviches

Turcs fumant le narguilé dans des cafés

Le bazar égyptien

Charrettes à bœufs turques

Chiens d'Istanbul

Le quai d'Izmir

Une rue d'Aydın

Chameaux à Manisa


Texte
Il faut pour cela ou que les charges soient légères ou que les bœufs soient très forts, car les chemins sont presque tous mauvais.
Les Chiens à Constantinople
Les chiens errants, auxquels on est obligé de faire attention pour ne pas marcher dessus dans les rues, où on les rencontre quelquefois par caravanes sont une des curiosités de Constantinople.
Et ils ne sont pas inutiles, tant s'en faut; car vivant sur les tas d'ordures qu'on jette devant les portes, ils nettoyent les rues, et couchant en plein air, s'ils ne font pas absolument la police. lIs inspirent du moins une sorte de crainte aux mauvais garçons qui n'oseraient pas dévaliser un passant en leur présence.
Du reste l'administration a pour eux des égards, toutes les fontaines d'ablution placées aux abords des mosquées sont pour-vues de cuvettes, où ils trouvent toujours à boire, et précisément à cause de cela, l'entrée de la Cour des mosquées leur est moins interdite qu'aux chrétiens que les musulmans appellent aussi chiens et qu'ils ont généralement en moindre estime que leurs quadrupėdes.
Le port de Smyrne
Bien que Smyrne soit dans la Turquie d'Asie, le quartier qu borde le port est tout européen, ainsi que le démontre le tramway qui circule sur les quais.
La ville, d'ailleurs, tend à se dénationaliser. Sur plus de 200.000 habitants, qu'elle compte.c'est à peine s'il y a 40.000 Turcs; les Grecs, qui dominent, y sont plus de 130.000; il y a avec cela 15.000 juifs, 10.000 Arméniens et autant d'étrangers dits Levantins dont le français est la langue usuelle.
Le quartier turc est évidemment le plus pittoresque, mais les incendies y font de si fréquentes trouées qu'il se transforine peu à peu.
Quant à la ville moderne qui a près de six kilomètres de cir-conference, elle s'étend sur la plage sur une longueur de plus de deux kilomètres, mais son intérieur ne répond pas absolument à son aspect extérieur; les rues sont étroites, sales et mal pavées, et la plupart des maisons n'ont qu'un étage et sont construites en
bois; les deux bazars, très riches et parfaitement approvisionnés, sont sans apparence. En revanche il y a deux caravansérails assez remarquables par leurs tours carrées et leurs coupoles.
Le pont, protégé par des brise-lames et des mõles qu'une compagnie française a construits, fait un commerce considérable des produits du pays.
Une rue à Aïdin
Aidin, ville très commerçante de l'Anatolie, est bâtie dans une situation charmante au pied du coteau où s'élevait l'antique Tralles. On y compte plus de 30.000 habitants dont 4.000 Grecs et autant de juifs.
Extérieurement d'un aspect riant et coquet, elle gagne beaucoup à n'être vue, que de loin car ses rues étroites et tortueuses. sont remarquablement raboteuses et désagréablement sales. Il est vrai qu'elles n'en sont que plus pittoresques.
Les touristes ne vont guère à Aidin que pour voir ce qui reste de l'ancienne Tralles, c'est-à-dire trois grandes arcades que l'on pense avoir appartenu à l'académie jadis fameuse; mais ils se souviennent mieux des ruelles de la ville turque que des ruines de la ville grecque.
Pont sur le Yédis-Tchai
Je ne saurais dire exactement si le cours d'eau qu'on appelle aujourd'hui Yedis-Tchai est l'ancien Méandre ou l'ancien Léthé (pas celui des enfers mythologiques), car ces deux rivières sont voisines de l'antique Magnésie où mourut Themistocle; et notre photographie est prise dans les environs de cette cité ruinée, rem-placée aujourd'hui par la ville turque de Ghuzel Hissar.
Le Méandre, ainsi nommé à cause des sinuosités de son cours, était célèbre (du moins autrefois) par la beauté des cygnes qui fréquentaient ses eaux ce doit être le Léthe qui est devenu l'Yedis-Tchai, car notre photographe n'y a pas vu de cygnes, mais des quadrupèdes variés qui le traversent à gué, comme si l'on n'avait pas jeté un pont dessus.
Cela ne prouve pas du tout que ce pont était inutile, mais que la routine est difficile à déraciner partout même en Orient, d'où nous vient pourtant la lumière.