CHAPITRE XXIII Le Bazar de Smyrne — Le quartier juif; types et intérieurs. — Départ de Smyrne. — Le Miramar. — Le docteur Pelletan. — Récits et aventures de voyage. — Le manuel du parfait voyageur. - Une mauvaise nuit. — Chio, Cio, ou Khio ? — Le pays de la mythologie. — Syra. — Transbordement. — Le Schild.

A neuf heures, M. Cramer vient nous prendre pour nous faire visiter le Bazar et le quartier juif.

[Le Bazar de Smyrne]

Le bazar de Smyrne est plus large que celui de Constantinople, mais il n'a pas son aspect oriental. On y rencontre beaucoup plus d'objets d'importation anglaise, quincaillerie, verroterie, en même temps que de nombreux antiques provenant d'Ephèse.

Dans une cour intérieure, des chameaux accroupis et les jambes repliées sous eux crient, suivant leur habitude, pendant qu'on charge des caisses sur leur dos. On sait le rôle important que ce merveilleux animal joue dans les caravanes de l'Orient. La vigueur extraordinaire de sa constitution lui permet de supporter plusieurs jours sans inconvénients la faim et la soif, en outre ses larges pieds sont construits de façon à ne pouvoir s'enfoncer profondément dans le sable. En ce moment, c'est-à-dire, à cette époque de l'année, le chameau perd son poil, ce qui ne le montre pas sous un jour avantageux. Il est pelé comme l'âne de la fable.

En fait de types curieux, je n'aperçois guère qu'un homme qui jongle avec une lance de dix pieds de long et deux Seabecks, pasteurs de la montagne coiffés d'un fez très haut de forme et turbanné. Ces gens-là n'ont pas le masque rassurant et l'on nous dit que leur mine n'est point trompeuse.

Rien de séduisant à acheter. Pour ne pas sortir les mains vides, je prends une paire de babouches jaunes, comme en portent les cadines. A la sortie du Bazar, un courtier juif, ami de Cramer, vêtu à l'européenne avec le fez, offre de nous montrer le quartier juif, le plus curieux peut-être de la ville.

Le costume des femmes surtout est pittoresque : le corsage est largement entrouvert et ne laisse rien à désirer aux amateurs des formes opulentes. Les jeunes filles et les femmes veuves portent les cheveux nattés sur les épaules ; les femmes en puissance de maris ont seules une petite calotte sur la tête.

Quant aux maisons, elles se ressemblent presque toutes, intérieurement du moins. La première pièce est une sorte de galerie vitrée, fort large, et garnie sur tout son pourtour de dirans et de tapis du pays.

Comme étrangers, nous sommes accueillis très cordialement dans l'un de ces intérieurs, où nous introduit notre guide. On nous offre des rafraîchissements sur un plateau en or, des confitures dans un compotier en or ciselé, du café noir dans des tasses de Chine et des morceaux de gâteau de Savoie.

Des jeunes filles du voisinage, avec la curiosité naturelle à leur âge et à leur sexe, sont accourues pour voir de près les français. Le type féminin de ce quartier est d'une beauté correcte et régulière.

[Le quartier juif; types et intérieurs]

Un juif, vêtu d'un caftan, engage avec nous la conversation, et nous parle de la dernière insurrection qui ensanglanta la ville. D'après lui, c'est uniquement par jalousie, par envie, et pour s'approprier les bénéfices de leur activité commerciale que les musulmans molestent et persécutent les Juifs.

[Départ de Smyrne]

Mais il faut songer au départ. Nous allons présenter nos adieux et nos remerciements aux Cramer, qui nous promettent de venir nous rendre notre visite en France : nous réglons avec les Italiens qui nous ont donné l'hospitalité; et, cela fait, nous nous embarquons avec armes et bagages dans un caïque, pour gagner le Miramar, qui chauffe en rade et partira pour Syra à quatre heures.

Cette fois, la Douane terrestre, dont nousconnaissons les procédés hospitaliers, ne nous arrête que juste le temps de glisser le bachchich réglementaire dans ses larges mains.

Une chose qui m'inquiète bien davantage, c'est ma malle. Elle ne se maintient sur la proue du caïque que par des prodiges d'équilibre. Je tremble qu'un choc ne la fasse cisparaître au fond de la baie de Smyrne et avec elles mes souvenirs de voyage, mes spécimens artistiques achetés un peu partout et mes notes prises depuis notre départ.

Justement la mer est mauvaise, il y a de l'orage dans l'air. Le caique, assailli par les vagues, dansent comme une escarpolette. Des sueurs froides me passent dans le dos, en voyant les menaçantes secousses qu'essuie ma pauvre valise, au moment où nous accostons l'échelle du bateau.

Heureusement, tout finit bien. Nos bagages arrivent sur le pont, trempés mais sauvés.

[Le Miramar]

L'orage monte de plus en plus et la traversée s'annonce sous de fâcheuses auspices. Cette fois, nous n'échapperons pas au mal de mer; d'autant plus que le Miramar est le plus petit vapeur de la ligne du Lloyd autrichien et paraît assez mal aménagé.

Nous n'étions pas encore embarqués que, du haut du pont, une voix bien connue nous crie : « Deux cabines seulement pour les dames et pas avant minuit. » C'est le baron Lysbeth ! Il vient d'arriver de Constantinople et n'a eu que le temps de se transborder sur le vapeur en partance pour le Pirée.

Allons ! Il nous faudra coucher sur le pont, Larrey et moi. Enfin, à la guerre comme à la guerre, ou plutôt en voyage comme en voyage !

Les cabines sont en si petit nombre qu'elles ont chacune six titulaires, qui devront se relayer pour dormir à tour de rôle.

Mais ce n'est pas tout. On nous avertit qu'à Syra il y aura un nouveau transbordement. Voilà une promesse pleine d'agrément !

A quatre heures sonnant, la cloche du départ, qui tintait depuis quelque temps, s'arrête et nous sortons de la baie de Smyrne.

Nous achevons de nous installer tant bien que mal, puis nous descendons dîner dans le carré.

Pas fameuse, la cuisine du Miramar ! En outre, il y a tellement de passagers que nous sommes les · uns sur les autres.

Entre deux bouchées, un voisin de table me parle des acquisitions qu'il a faites à Smyrne, et la conversation tombe sur Ali, le premier marchand de tapis de Smyrne, un fabricant quatre ou cinq fois millionnaire, dont le nom est connu dans le monde entier. La supériorité incontestable de ses tapis tient surtout, me dit mon voisin, à la hauteur de la laine et à la qualité des couleurs végétales avec lesquelles celle-ci est teinte.

[Le docteur Pelletan]

Il me raconte ensuite que dernièrement le prince Frédéric-Charles, de passage à Smyrne, acheta un certain nombre de tapis à Ali, non sans les avoir longuement marchandés. Ses acquisitions transportées à bord de son bateau, le prince les fait mesurer et trouve une différence avec le métrage indiqué sur la facture. Il envoie aussitôt réclamer auprès d'Ali, qui reprend tranquillement les tapis livrés, en disant qu'il ne se soucie plus de faire affaire avec un pareil marchandeur.

Notre nouveau compagnon s'appelle le docteur Pelletan. C'est le frère d'Eugène Pelletan, le vaillant publiciste. Il a beaucoup voyagé d'ailleurs; il me parle du Cimborazo, de la chute du Niagara « le plus beau spectacle qui se puisse voir », assure-t-il, et du Nil qu'il a descendu en compagnie de M. de Vaulabelle, l'historien des Deux Restaurations, un vieillard de 73 ans, à moitié sourd, à qui l'âge et les infirmités n'enlèvent rien de son énergie. Marcheur infatigable, le docteur Pelletan a entrepris nombre d'excursions dans toute sorte de pays, et seul, autant que possible, sans le moindre drogman. Jamais il ne boit d'eau, il la remplace par un verre de raki. Partout où il est passé, il a attrapé la maladie du pays. Le choléra, la dysenterie, les fièvres, sont pour lui d'anciennes connaissances. Il a entendu plus d'une fois des gens qui disaient à son chevet :

« Il ne bouge plus! Il ne passera pas la nuit ! Il est mort ! » A trois reprises différentes, il a fait faire ses malles pour les expédier en Europe à ses héritiers, aussitôt après sa mort, ce qui ne l'empêche pas d'être encore debout.

Son système pour éviter les insolations est assez original. Il ne s'occupe pas de préserver son cou, comme font la plupart des voyageurs, mais seulement son crâne; encore se contente-t-il de plier un journal en quatre et de le glisser au fond de son chapeau. Avec cela, rien à craindre du soleil le plus ardent.

[Récits et aventures de voyage]

D'après ce qu'il nous raconte, les hauteurs qui dominent Smyrne ne sont rien moins que sûres. Il y fut abordé un jour par des pasteurs de mine farouche, que l'énergie de son attitude parvint seule à éloigner. Si la plupart du temps on n'y monte qu'en carrosse et bien accompagné, c'est parce qu'il est arrivé à des voyageurs d'être surpris et dépouillés complètement par des brigands.

Une autre aventure de l'intarissable docteur : un jour qu'il voyageait avec un ami, celui-ci disparut inopinément, emportant la lettre de crédit qui constituait leurs ressources communes pour le voyage. Depuis ce jour-là, il ne veut plus de compagnon.

Le dîner terminé, promenade sur le pont. Des Grecs chantent à l'arrière avec des voix nasillardes, auxquelles les tambours de la machine font un accompagnement de basse.

Puis nous rêvons aux moyens de nous procurer, par force ou par ruse, les couchettes qui nous font défaut. Si nous faisions entre nous un vacarme assourdissant ? Peut-être les mortels privilégiés en possession d'une cabine se décideraient-ils à céder leur place, dans l'espoir de faire cesser notre tapage ?

Nous avons encore la ressource de les dégoûter de leurs confortables retraites, en inondant celles-ci d'un infectant quelconque, ou en y lâchant toutes les puces syriennes que nous pourrions recueillir sur les passagers du pont. Tout cela n'est pas très pratique, et nous essayons de nous résigner philosophiquement aux inconvénients de notre situation. Pour nous consoler, l'anecdotier Lysbeth, sans cesse en verve, raconte l'histoire de deux couples anglais qui occupaient une cabine à quatre couchettes. Un soir les deux maris, ayant abusé quelque peu du gin, gagnèrent leur lit en trébuchant. Que se passa-t-il ensuite ?Toujours est-il que, neuf mois après, les deux ménages, qui jusqu'alors avaient été stériles, eurent chacun un héritier. Il s'ensuivit un procès, lequel se termina il ne sait comment. Heureuse nouvelle ! On vient nous apprendre à ce moment qu'un voyageur descendra à Chio à minuit : et que par suite une cabine à quatre couchettes se trouvera libre.

[Le manuel du parfait voyageur]

Nous voulons faire connaître cette bonne découverte à Mme Larrey et à ma femme; mais une soubrette munichoise à minois fripon monte la garde auprès du compartiment des dames et nous barre le chemin; elle se montre moins cruelle, à ce qu'il nous semble, pour ceux qui savent persuader à l'aide des arguments appelés irrésistibles.

Le baron Lysbeth me récite, à ce propos, deux jolis vers d'un poète persan :

« Ezus didari tou dared djan ber leb amédé

Baz guerded y a ber ayed tchist ferinani chama ».

Ce qui veut dire : « Mon âme, désirant te voir, est montée sur mes lèvres. Veux-tu qu'elle rentre ou qu'elle s'exhale ? Quel est ton ordre, ô la plus belle parmi les reines ? »

Après le thé, nous montons un instant sur le pont. Les étoiles brillent au ciel et la lune anime de ses reflets argentés la majestueuse immensité des eaux.

Notre nouvelle connaissance, le docteur Pelletan, reprend l'amusant et inépuisable récit de ses aventures de voyage.

« Un jour, me dit-il, je faisais une excursion en Suisse avec deux Anglaises. Elles avaient imaginé un jeu de poulies très ingénieux pour relever leurs robes dans les passages difficiles. Mais, rassurez-vous, le cant britannique n'y perdait rien. Figurez- vous que sous leurs robes ces dames portaient des pantalons et, sous leurs pantalons, des guêtres fort hautes. Je me souviens aussi que le plus clair de leur bagage consistait en cols, tn fleurs et en une agrafe de diamants dont elles separaient pour assister aux dîners de table d'hôte !

Tout naturellement, la conversation glisse sur la pudeur. C'est affaire de convention, d'après M. Pelletan ; et, à l'appui de sa thèse, il nous cite l'exemple des négresses de la Nubie dont l'unique vêtement consiste en une étroite pièce d'étoffe qu'elles font passer devant ou derrière elles, suivant qu'elles vous parlent ou qu'elles vous tournent le.... dos. Les dames européennes se recouvrent, dit-il, avec des mines de biches effarouchées quand on les surprend dans le demi-déshabillé d'une toilette de matin ; mais se font-elles scrupule d'aller le soir au bal avec des robes outrageusement décolletées qui les montrent à peu près dévêtues jusqu'à la ceinture ? En Amérique, les femmes ne s'habituent-elles pas à voir les Indiens absolument nus sans en être le moindrement choquées ?

« Au Guatemala, nous raconte encore M. Pelletan, la dame chez qui je logeais entre dans ma chambre, au moment où je sortais du bain en caleçon rouge. Elle s'enfuit épouvantée, et, comme je courais après elle en lui disant : « mais ne suis-je pas plus vêtu que ces hommes que vous voyez tous les jours sans vous en offusquer ? » — « Ce n'est pas la même chose, me répondit-elle ; le noir habille, tandis que le rose déshabille. »

Lysbeth, qui semble fort apprécier les grâces piquantes de la petite femme de chambre la quitte, s'approche de nous et se mêle à la conversation pour nous poser une question.

[Chio, Cio, ou Khio ?]

Faut-il dire Chio, Cio ou Khio ? c'est ce que personne ne peut assurer positivement. Nous autres Français, nous prononçons généralement Chio ; les Italiens disent Cio et les cartes allemandes portent Khio. Nous appelons un indigène de l'île pour lui demander la prononciation exacte. Mais il prononce le ch d'une façon qui le rapproche à la fois du / grec et du c italien, et qui n'a d'analogue exact dans aucune langue. Voilà qui explique pourquoi chaque pays écrit ce nom à sa guise, suivant ses habitudes d'expression phonique.

Nous parlons ensuite des objets indispensables, dont un voyageur expérimenté ne doit jamais oublier de se munir.

M. Pelletan nous montre sa malle, qui n'a que 66 centimètres et qui renferme une canne tout à la fois parapluie, poignard et tuyau de pipe, des cols en papier, des chemises de flanelle, un lit à ressort avec un matelas de voyage, une tente de campement, le tout pouvant se monter et se démonter avec la plus grande facilité.

Lysbeth vante les articles perfectionnés qu'il a achetés au Bazar du Voyage à Paris.

« Paris! ville de diamants et de boue ! » interrompt M. Pelletan avec un soupir. Aurait-il laissé là-bas quelque fâcheux souvenir ? Grâce à cette causerie, l'heure de songer à dormir est arrivée. Je ne trouve pas, quant à moi, de meilleur expédient que d'aller chercher sur le pont un grand fauteuil à dos renversé et de m'y installer tant bien que mal, en allongeant les jambes sur un pliant.Voilà une nuit qui me rappellera mes veillées de corps de garde. | De tous côtés de sonores rqnflements se répondent dans le carré. Larrey a suivi mon exemple.

Quant à Lysbeth, il possède, en homme bien avisé un matelas de voyage, sur lequel il s'endort, mais pour se réveiller en sursaut bientôt après, en sou tenant que quelqu'un l'a tiré par les pieds.

Je dors assez mal sur un fauteuil à charnières, et je me réveille brisé, moulu, après deux heures seulement d'un pénible sommeil. Pour me remettre, j'allume un cigare et je me promène sur le pont, où je retrouve le noctambule M. Pelletan.

Nous regardons de compagnie les feux rouges des pêcheurs qui défilent le long de la côte et se reflètent dans le sillage du navire.

Peu de temps après, nous arrivons à Chio. Bien qu'il soit minuit passé, une foule de barques accoste le Miramar. Le pont est bientôt envahi par des marchands qui viennent étaler devant nous des confitures, du mastic, des citrons, des oranges et des flacons d'huile d'oranges. Le baron Lysbeth à peine réveillé achète un pot de confitures qu'il dévore aussitôt, et le capitaine fait descendre chez lui une quantité invraisemblable de bouteilles de raki.

En même temps quelques passagers débarquent tant bien que mal et quittent le bateau avec leurs bagages, mais non sans un échange de cris et de jurements terribles; car, faute de fanaux, ils ne sont éclairés que par un brasier placé dans une corbeille de fer à l'avant d'une barque. Ce système · d'éclairage leur semble à juste titre tout à fait insuffisant.

Puis le bateau ce la poste arrive, la machine se remet en mouvement. Cinq minutes après, Chio disparaît dans la nuit.

 

 

 

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