Lettre LXVL 

Hermanstadt, 15 Juillet 1786. 

LA PREMIERE POSTE, après Buccorest est une place appellée Floresti, à huit lieues à l'ouest de Buccorest. — Je traversai deux petites rivières qui se jettent dans l'Argis,  & grossissent le cours de cette rivière, qui coule l'espace de plusieurs  lieues entre les montagnes de la Valachie & de la Transylvanie. — Je fus accueillie par un orage affreux, mêlé de tonnerre & de pluie, & au lieu d'aller coucher la première nuit dans la maison d'un Boyard que l'on m'avoit préparée, je fus obligée d'attendre patiemment que les élémens eussent calmé leur fureur. — Je fus beaucoup moins incommodée que mes compagnons de voyage donc ; les voitures étoient tout-à-fait à découvert. 

Le vent, la pluie, le tonnerre 6c les éclairs nous arrêtèrent une grande partie de la nuit. Lorsqu'il nous fut possible de continuer notre route, nous allâmes demander l'hospitalité à un Boyard, dont la maison croit agréablement située sur la rivière d'Argis, au pied des montagnes ; c'est-là que finissent les plaines de ce pays, qui commencent au Danube, & nous commençâmes à monter graduellement. Je m'arrêtai ensuite dans la maison d'un autre Boyard, & je vis à ma droite, en passant un grand Monastère Grec, situé sur le penchant de la montagne, & entouré de terres bien cultivées. 

Je n'essaierai pas de décrire les beautés majestueuses de ces montagnes. — Les bois de construction, & des arbrisseaux de toute espèce, y entretiennent une verdure très-variée. — Lorsque nous fûmes entrés dans les gorges des montagnes, nous suivîmes le cours de la rivière qui devient très-rapide, & dont les détours multipliés ajoutent aux grâces sublimes des montagnes d'où elle sort. En effet, d'espace en espace, les montagnes sont perpendiculaires : des accidens ou des tempêtes ont renversé des arbres qui traversent la rivière ; de sorte qu’en retenant l'eau, ils en forment des cascades. Rien de plus beau & en même-tems de plus sauvage que plusieurs  de ces endroits par où nous passâmes : mais il faut avouer que ces vues admirables ne dédommagent pas des dangers de la route. — Jugez de la lenteur de ma marche : vingt Paysans à pied soulevoient ma voiture pour faire passer les roues sur des pierres aussi grosses que ma voiture elle-même. L'avant-dernière nuit, mes guides ayant cru pouvoir abandonner un instant ma voiture dans une petite plaine, je fus renversée pour la première fois de ma vie. Quoique je ne fusse pas blessée, cet accident m'étonna tellement, que je ne songeois pas à sortir, jusqu'au moment où les plaintes de Mademoiselle D. ** qui crioit, je suis morte, me réveillèrent de mon stupide étonnement. — Elle avoit reçu un coup au milieu de l'estomac ; mais ce n’étoit qu'une meurtrissure, & deux heures après, elle ne sentait plus de mal. 

La route entre la Transylvanie & la Valachie est singulièremcnt mauvaise & dégradée. Dans le traité de paix entre l'Empereur & la Porte, on en fit un article, afin de rendre le transport de l'Artillerie impossible ; mais quelques soient les vues politiques des deux Puissances, les Voyageurs doivent redouter cette route dangereuse. — 

Une des voitures qui suivoient la mienne fut brisée en mille pièces, & mon nouvel interprète & un valet, après avoir mis les bagages fiar d'autres voitures, vinrent à cheval, & arrivèrent au moment où l'on relevoit ma voiture. Quant à la leur, on en avoit laissé les débris dans l'endroit même de sa chute. Si quelques Allemands de votre connoissance dévoient voyager pour affaires ou par curiosité dans ce pays, conseillez-leur de faire leur voyage à cheval. — Je vous assure que ces belles montagnes méritent d'être vues. Elles sont couvertes jusqu'au sommet de la plus riche verdure. Dans la Valachie où l'on a coupé le bois pour cultiver la terre, on trouve la plus belle herbe & les plus belles moissons. Lorsque la, terre a été nouvellement retournée, vous voyez que c'est un excellent terreau. On peut dire de cette contrée que c'est un diamant mal enchassé, qui auroit besoin d'être mis en œuvre par une main habile & industrieuse. — Le bois de construction est ici presqu'inutile à cause de la difficulté de le tirer des montagnes ; la rivière est d'ailleurs si étroite, & son cours tellement gêné, qu'il est impossible d'y mettre des radeaux. 

Après ma chûte, je fus obligée de coucher dans une place où il n'y avoit que deux misérables cabanes. Dans l'une étoit une cuisine remplie entièrement par mon matelas que je partageai avec Mademoiselle **. Le matin, lorsque je m'éveillai, je vis mon cheval Arabe, près de ma fenêtre, qui paissoit dans un petit pré. Les deux Arnauts qui le conduisoient dormoient à ses pieds. Il étoit attaché avec une corde, & il paroissoit accoutumé à avoir quelqu'un pour le servir. Je partis, & quelques heures après, j'arrivai à une douane du pays de l'Empereur, sur les frontières ; & sur les bords de cette rivière que j'avois suivie, au milieu de ces montagnes enchanteresses que la Nature n'avoir pas destinées à recueillir des sujets opprimés ou des meurtriers fugitifs. — Je ne puis vous exprimer ma joie, lorsque je revis l'aigle de l'Empire, que je me sentis sous la protection Impériale, quoique je n'aie jamais voyagé si bien escortée que dans la Valachie, & que nulle part je n'aie reçu un accueil plus agréable. 

Le mauvais gouvernement de la Porte ne peut jamais garantir parfaitement les Voyageurs des outrages des Provinces rébelles. — De la douane je gagnai une forteresse, où un Major à cheveux blancs me reçut avec les plus grands égards, & où il me fallut monter environ quatre-vingt marches de pierre pour arriver à son appartement. Je soupai chez lui, & j'y trouvai de fort bons lits qu'il avoit fait préparer pour moi & pour ma suite. Ce vieux Gentilhomme me dit qu'il commandoit dans cet endroit depuis vingt-trois ans, & que j'étois la seule dame qu’il eût vue passer par cette frontière. — Si quelques-uns de mes amis eussent vu l'extérieur de cette forteresse, de qu'on leur eût dit que j'y étois, sans en savoir la raison, ils m’auroient cru enfermée pour la vie. 

La ville d'Hermanstadt, où je suis maintenant, est à cinq lieues de cette forteresse. Je loge chez un Baron de Buccow, fils du dernier Gouverneur, qui vit en société avec une famille Suisse, composée de braves gens. Ils m'ont tous paru être aussi charmés de me voir trois jours avec eux, que je le suis moi-même de me retrouver avec des Chrétiens. 

Il y a ici un camp de Cavalerie, & l’Empereur y est arrivé un jour ayant moi pour passer les régimens en revue. Aussi-tôt qu'il fut instruit de mon arrivée, il m'envoya demander si j'étois bien logée, & comment je me portois, & il me fit dire que si je ne me trouvois pas bien, il me feroit donner des appartemens convenables. Je le remerciai de son message, en lui répondant que je ne pouvois être mieux logée. Il doit m'honorer demain matin de la visite ; il n'a avec lui que le Général Brown, & il loge comme un simple Gentilhomme dans une auberge de la ville. — Une des roues de mon carrosse est cassée ; les autres sont en si mauvais état que je fuis obligée de rester ici quatre jours pour en avoir de nouvelles. Je vous manderai après demain, quand je quitterai les personnes honnêtes qui m'ont donné l'hospitalité. 

Votre très-affectionnée Sœur, &c. 

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