Lettre XLIX. 

Palais de France, à Péra, 6 Mai 1786. 

MON CHER Monsieur, 

M. de Choiseul avoit proposé aux femmes des Ambassadeurs, & à moi, d’aller voir la maison de campagne du Capitan-Pacha, située à environ une lieue de Constantinople, vers Romélie. Nous y allâmes donc dans plusieurs voitures. 

La maison & les plantations qui l'entourent sont nouvelles, & sur un plan irrégulier. — 

Les Ambassadeurs, & le reste des hommes, eurent la permission de se promener dans le jardin ; mais pour nous autres femmes, on nous mena dans un bâtiment séparé de la maison, où le rez-de-chaussée qui sembloit fait pour contenir une grande quantité d'eau, nous parut comme une grande & superbe citerne. On nous conduisit à l'escalier : dans les corridors qui sont circulaires, on voyoit les portes de plusieurs chambres ouvertes. Dans quelques-unes, il n'y avoit rien de remarquable, dans d'autres, on appercevoit deux ou trois femmes assise l'une à coté de l'autre ; dans le fond d'un appartement, nous vîmes une jeune & jolie femme, donc le turban étoit chargé de diamans, presqu'assise sur les genoux d'une Négresse affreuse. On nous dit que c'étoit la belle-sœur du Capitan-Pacha. Elle nous regarda d'abord avec beaucoup de surprise ; & ensuite saisie de crainte, elle se jetta dans les bras de la Négresse, comme pour s'y cacher ; on nous mena ensuite dans une salle plus grande que celles que nous avions vues, & nous y trouvâmes l’épouse du Capitan-Pacha, qui nous reçut avec beaucoup de politesse. C'est une femme de moyen-âge,  habillée magnifiquement. Autour d'elle étoient plusieurs femmes, & à ses côtés une petite fille qu'elle a adoptée, & qui étoit habillée aussi magnifiquement qu’elle. —

Elle nous fit ses excuses de n'être pas venue nous recevoir à la porte, parce qu'elle étoit à table avec son mari, au moment où nous étions arrivées, elle nous offrit du sorbet, du café & des confitures ; mais nous nous hâtâmes de prendre congé, car nos Cavaliers s'ennuyoient dans le jardin. 

On ne peut rien concevoir de plus propre que l'intérieur de ce harem; les planchers & les passages sont couverts de nattes fortes & serrées : la couleur de la paille, ou des roseaux dont elles sont faites, est un jaune pâle ; les chambres n'ont d'autres meubles que des coussins placés tout autour : ils sont de toile de coton blanche, ainsi que les rideaux. Comme l'usage, chez les Turcs, est que, ni hommes, ni femmes n'entrent jamais dans les appartemens, avec les pantouffles dont ils se sont servis dehors, on ne voit jamais d'ordures sur les planchers. 

Je suis assez femme pour avoir remarqué les habillemens : je dirois qu'ils ont beaucoup de grâces, sans la petite jalousie qui est naturelle à mon sexe. 

Ces habillemens confident en une jupe & une veste, avec une robe pardessus, dont les manches sont très-courtes. — La maîtresse de la maison en avoir une de satin, brodée richement en or, &: garnie de diamans. — Sous cette robe étoit une ceinture ornée de deux cercles de bijoux, avec un mouchoir brode : son turban chargé de diamans & de perles, sembloit faire courber sa tête sous ce poids précieux. Mais tous ces ajustemens croient gâtés par une pièce d'hermine, qui ont probablement, dans l'origine, un simple collet : ensuite les femmes, pour paroître plus magnifiques que leurs voisines, alongèrent tellement cette pièce, qu'aujourd'hui on la prendroit pour un grand emplâtre qui leur descend jusqu'aux hanches.

Ces êtres simples & ignorans ne s'apperçoivent pas que l’ensemble de leurs habillemens en est défiguré. — 

Leurs cheveux séparés en plusieurs petites trefles, flottent sur leurs épaules, ou sont attachés à l'extrémité extérieure du turban. — Je ne doute pas que la nature n'ait accordé à quelques-unes de ces femmes les traits de la beauté, mais le blanc & le rouge mal appliqués, les sourcils cachés sous deux lignes noires, les dents noircies par l'habitude de fumer, des épaules généralement courbées, les font paroître plutôt laides que belles. — Le dernier de ces défauts est occassionné par leur manière de s'asseoir dès leur enfance, qui est celle d'un Tailleur. 

La poudre noire dont elles frottent leurs paupières donne aussi à leurs yeux une expression de dureté. Leurs questions sont aussi amples que leur habillement l'est peu.  … … Etes-vous mariée ?  … … Avez-vous des enfans ? … … Vous portez-vous bien ? Aimez- vous Constantinople ? … … Les femmes Turques passent une grande partie de leur tems à leur toilette ou au bain. Etranges passe-tems ! L'un les défigure, & l'autre gâte les formes de leur corps. Le fréquent usage des bains chauds, ôte aux membres leur élasticité, & une femme de dix-neuf ans est plus vieille que je ne le suis à présent. — Elles essaient de réparer par l'arc, l'outrage irréparable que flic à leurs charmes le trop fréquent usage des bains. — Mais, jusqu'à ce que quelques- unes plus sages que les autres découvrent la cause de la perte prématurée de leur beauté, ce don précieux de la nature, & qu'elles donnent à la génération naissante, l'exemple utile d'un genre de vie tout différent, elles se faneront toujours comme les roses pour lesquelles elles sont si passionnées. 

Nos Cavaliers étoient très-curieux d'entendre le récit de ce que nous avions vu dans le harem,  & lorsque nous sortions de la cour, un Messager courut après nous, pour nous prier de faire taire à nos voitures deux ou trois fois le tour de la cour, pour l'amusemicnt de l'Epouse du Capitan-Pacha & des autres femmes du harem qui nous regardoient à travers leurs voiles. 

—  Nous ne voulûmes pas nous prêter à cette ridicule promenade, comme vous pouvez bien le croire, & nous revînmes à Péra, en riant beaucoup de nos avantures. Les voitures ne vont pas aussi vite à Péra & à Constantinople qu'à Londres ou à Paris. Les rues sont embarrassées par une multitude de chiens qui n'appartiennent à personne en particulier, mais à tous les Turcs indifféremment. Ces chiens sont si accoutumés à voir les Turcs à cheval se détourner pour ne pas les déranger, lorsqu'ils sont couchés au soleil, que nos domestiques surent obligés plusieurs fois d'arrêter nos voitures, & de chasser les chiens avant d'arriver au Palais de France. — 

Rien de si affreux que ces chiens : ils font tous de la même race, & très-hargneux. Concevez- vous rien de plus absurde que cette protection qu'on leur accorde ? On en voit quelquefois une centaine sur un fumier se battre, & se disputer les ordures qu'on vient d'y jetter Les charités mal entendues qu'on leur fait, ne suffisent pas pour les nourrir tous, & il en meurt beaucoup de faim. — Aucun Turc, en particulier, n'a de chien, mais le public les laisse se coucher dans les rues, & s'y nourrir.  — 

Les tourterelles sont aussi un objet de vénération chez les Turcs ; & on en voit dans les rues disputer quelques miettes de pain avec les chiens affames. — Adieu, mon cher Frère, recevez les vœux & les respects de votre affectionnée Sœur, &c. 

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