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Exploration archéologique de la Cilicie
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Victor Langlois
Rapport sur l’exploration archéologique de la Cilicie et de la Petite-Arménie pendant les années 1852-1853.

Paris, Imprimerie impériale, 1854
56 pages

Le récit intégral de cette expédition parut sous le titre suivant :
Voyage dans la Cilicie et dans les montagnes du Taurus, exécuté dans les années 1852-1853...Paris, Benjamin Duprat, 186, 484 pages

♦♦ Description assez complète de la Cilcie et de ses monuments. Ce texte doit être remis dans le contexte de cette période où Napoléon III, comme nombre d'Européens, considère que les minorités chrétiennes sont opprimées par l'Empire ottoman. L'auteur lui-même a du mal à prendre ses distances avec ses propres préjugés et privilégie certaines cultures tout en se montrant condescendant avec les autres.
Nous ajoutons entre crochets [  ] le nom actuel des sites décrits et quelques commentaires. 

A lire sur le sujet l'excellente synthèse d'Olivier Casabonne, La Cilicie à l'époque achéménide, De Boccard, 2004, 330 pages.

*************************

Par un arrêté du 7 mai 1852, Votre excellence a bien voulu me charger de l’exploration de la Petite-Arménie, royaume fondé au Moyen-Âge dans la partie de l’Asie mineure connue sous le nom de Cilicie.

Dans un espace de huit mois, j’ai parcouru tous les points accessibles de cet ancien royaume chrétien, qui, par suite de la conquête musulmane sur les princes français de la maison des Lusignan, forma le pachalik d’Adana, et, pour partie seulement, ceux d’Itschil [Içel], de Konieh [Konya] et de Marach [Maraş].

Dans le cours de mes excursions, j’ai visité successivement les points historiques de la Petite-Arménie, et par un examen attentif, j’ai pu me mettre en mesure de décrire à Votre Excellence ce qui reste des villes et monuments des temps anciens.

Je commencerai par la Cilicie Trachée, et j’ajouterai à la suite de la notice, dont diverses cités feront le sujet, quelques-unes des inscriptions que j’ai découvertes, tant sur les restes des monuments anciens que sur des fragments de marbre ou de pierres épars dans les ruines.

Si plusieurs de ces inscriptions sont incomplètes, ce n’est pas seulement à l’action des siècles qu’il faut attribuer la cause, mais encore aux musulmans, qui, lors de la conquête, et pour faire disparaître ce qui leur rappelait la domination étrangère, en martelèrent un assez grand nombre.

Holmi (Cheyr-Housan)

Holmi est le nom ancien d’une ville située au bord de la mer, sur un golfe, et au sud de Sélefké [Silifke]. Ses décombres, qui couvrent le littoral et, jusqu’à certaine hauteur, le rocher sur lequel elle était construite, démontrent qu’elle avait une grande importance.

Les matériaux employés dans ses constructions consistent en blocs de marbre, les uns verts, les autres rouges, veinés de blanc. Quelques murs de maisons sont encore debout ; mais il ne reste des édifices de cette ville antique que des débris amoncelés qui ne m’ont offert aucun vestige d’inscriptions.

C’est de la ville d’Holmi, suivant Strabon, que sortirent les premiers habitants de Sélefké, qui abandonnèrent leur cité pour venir s’établir dans la nouvelle ville fondée par Séleucus Nicator, sur les rives du Calycadnus, au commencement du Ier siècle avant l’ère chrétienne.

A une petite distance d’Holmi, dans la direction de l’est, et toujours sur les bords de la mer, on voit les ruines d’un monastère byzantin bâti sur un rocher. J’ai trouvé en cet endroit les restes de mosaïques qui pavaient ce monument, et jusque dans le ravin, que je n’ai pu me rendre compte des sujets qu’elles représentaient.

Le promontoire Sarpédon

En avant du cap Cavalier et des ruines d’Holmi se trouve le cap Sarpédon, formé d’une sorte de marbre blanc dont les couches, partout horizontales, y ont infléchies et brisées de la manière la plus extraordinaire. Selon Strabon, il y avait en cet endroit un temple et un oracle de Diane Sarpédonie.

J’ai fait des recherches infructueuses le long du rivage, afin de découvrir quelques vestiges du fameux temple d’Apollon Sarpédonien, qui, selon Basile de Séleucie, occupait une jetée ou  langue étroite sur le bord de la mer : Epiteicizei de eauthn tw daimoni, tw Sarphdoni, tw katalabonti men thn epi thn qalattns celhn.

Sélefké iskelessi (Echelle)

L’Echelle de Sélefké n’est éloignée que d’une heure des ruines du monastère de Cheur-Houran. C’est une petite bourgade composée de quelques maisons et magasins. Les habitants, grecs pour la plupart, chargent en cet endroit les grains de l’intérieur sur des bâtimants arabes qui transportent les marchandises à Alexandrette (Iskanderouna) [Iskenderun] et dans les autres ports de la Syrie.

J’ai remarqué sur ce point les ruines d’une petite chapelle byzantine, assise sur des rochers qui bordent la mer et au milieu desquels on voit quelques sarcophages creusés dans le roc. Ils ont été brisés, et ce n’est que difficilement que j’ai pu distinguer un reste d’inscription gravée sur l’un de ces sarcophages. Une voie romaine, dont on voit encore les traces, conduisait de Sélefké-Iskelessi à la ville de Séleucie, par Mériamlik.

Entre l’Echelle et Sélefké se trouvent les ruines d’un autre monastère byzantin d’une grande étendue, et placé, comme l’indique son nom, sous l’invocation de la vierge Marie (Mériamlik, lieu de Marie). Ce monastère couvrait tout un monticule. J’y ai compté cinq églises des VIIIe et IXe siècles, dont les débris jonchent le sol, et trois réservoirs où se jetaient les eaux qu’un aqueduc amenait des montagnes. Quelques arches de ce monument se voient des hauteurs qui dominent Sélefké.

Des nombreux sarcophages dont les débris étaient épars, un seul, caché sous d’épaisses broussailles, conservait encore la trace d’une inscription rappelant la mémoire de l’un des religieux du monastère.

Séleucie-Trachée (Sélefké) [Silifke]

De l’ancienne Séleucie il ne reste que des décombres qui couvrent une certaine étendue de terrain à l’ouest de la ville actuelle, ce qui paraît démontrer que l’antique cité avait de l’importance.

Les ruines qui se voient à Sélefké accusent les trois époques, romaine, byzantine et arménienne ; celles de l’époque romaine sont :  le Poecile, large escalier taillé dans le roc, que Strabon décrit dans sa Géographie. On aperçoit, à quelques distance de là et sur le Calycadnus, un pont à cinq arches qui donne accès à Sélefké. Ce pont, de construction romaine, est menacé d’une prochaine destruction.

Un aqueduc qui amenanit les eaux de la montagne dans la ville et formait angle droit avec le pont, est complètement ruiné. Un autre aqueduc, destiné à amener les eaux de Meriamlik dans un grand réservoir entouré d’arcades et situé au centre de de Sélefké, non loin du rocher de Tékir-Hambar, n’a pas plus que le premier échappé à la destruction ; cependant quelques-unes de ses arches, encore debout, se voient dans la plaine à l’ouest de la ville .

Le réservoir entouré d’arcades dont je viens de parler a la forme d’un parallélogramme ; on y descend par un escalier tournant de vingt-cinq marches.

Les monuments de l’époque byzantine consistent en une église dont la rotonde et quelques colonnes ne se sont pas encore affaissées. Cette église, qui peut donner une idée de l’importance de la ville au moyen-âge, était primitivement un temple dont on voit encore çà et là, gisant sur le sol, les fragments de la frise qui était ornée de guirlandes que reliaient entre elles des génies ailés tenant d’énormes grappes de raisin. Les chrétiens, lorsqu’ils changèrent la destination de ce temple, firent pratiquer dans l’hémicycle deux ouvertures séparées par une colonnette de marbre rouge semblable à celui qu’on trouve à Holmi et dans les environs.

A peu de distance de cet édifice est la nécropole appelée Giawour-Sini (cimetière des chrétiens) ; elle consiste en chambres sépulchrales et en sarcophages creusés dans le rocher. J’y ai copié un assez grand nombre d’inscriptions sur des sarcophages dont les ornements et le style révèlent l’époque chrétienne.

Une autre nécropole, peu éloignée de la précédente, m’a fourni des inscriptions de la même époque ; elle est connue des habitants sous le nom de Tékir Hambar.

La ville de Sélefké, composée d’une soixantaine de cabanes, est bâtie en amphithéâtre au pied d’une montagne que couronne un vaste château entouré d’un double mur d’enceinte. Deux bris d’inscriptions grecques m’ont donné l’assurance que cette forteresse était de construction byzantine.

Sur la porte d’entrée du château et dans l’intérieur, on voit deux inscriptions arméniennes, qui paraissent avoir été mutilées avec intention.

Ces inscriptions sont une preuve de l’occupation de la forteresse par les Arméniens, qui durent en restaurer quelques parties après que les successeurs de Roupène Ier eurent étendu leur territoire à l’ouest de la Cilicie. 

Kalo-Coracésium (Perschendé)

Kalo ou Pseudo-Coracésium est une ancienne ville dont les ruines, belles encore, sont un indice de sa grandeur passée ; elle était situés sur les deux versants d’un rocher qui, en cet endroit, limite la mer et se divise en deux chaînes séparées par une rivière. L’un de ces rochers vient aboutir à Sélefké, qu’une journée de marche sépare de ce point , et l’autre à Lamas. Cette première chaîne de rochers borde une belle plaine qui s’étend de sa base à la mer, et est coupée par des cours d’eau.
On voit à Kalo-Coracésium les débris d’un aqueduc romain de dix-sept arches et de plusieurs églises byzantines. Je n’ai trouvé sur ce point aucune inscription, ce qui me fait supposer que celle qu’a publiée l’amiral Beaufort, et que rapportent MM. Letronne et Boeckh, a été brisée par de récents éboulements.
Sur le bord de la mer et dans l’intérieur du rocher, on remarque des cuves larges, mais peu profondes, qui, sans doute, étaient les salines de la cité, aujourd’hui déserte, et dont les ronces et de hautes broussailles couvrent les restes.

Tatli-Sou

Tatli-Sou (eau douce), ancienne étape romaine, est le nom donné à une source qui verse ses eaux dans un petit réservoir construit au bord de la mer, à trois heures environ de Kalo-Coracésium (Perschendé). On remarque sur ce point plusieurs puits comblés, sur lesquels passe le chemin qui conduit des ruines de Kalo-Coracésium à Gorighos, et uns construction carrée, dont deux pans de muraille seulement sont debout. Il est permis de croire que là était un petit temple consacré à la divinité protectrice des eaux.
C'est dans les environs de ce point que se trouvait la fontaine de Nus, dont les eaux, selon Varron, avaient la singulière propriété de donner à ceux qui en buvaient un esprit plus fin et plus subtil.

Corycus (Gorighos)

Les ruines de cette ville antique sont à une journée et demie de marche et à l'est de Sélefké, sur le bord de la mer, dans une plaine rocailleuse entourée par des rochers qui se lient à la chaîne taurienne. Cette ville, grecque dans l'origine, puis romaine, occupe une large place dans les diverses phases de l'histoire de la Cilicie. De l'époque romaine, il reste un bain pratiqué dans le rocher qui borde la mer ; une nécropole sans inscriptions, se composant de chambres sépulchrales aussi creusées dans le roc, et dans lesquelles on pénètre par une ouverture haute d'environ deux mètres ; enfin les restes d'une route qui traversait la ville et conduisait à Pompéiopolis et à Tarsous [Tarse].

La ville byzantine a dû se maintenir à la hauteur de la cité romaine, à en juger par les restes de plusieurs églises de l'époque grecque, d'un  monastère et d'une vaste nécropole composée de chambres sépulchrales, et qui a été dévastée, comme toutes celles que j'ai visitées en Cilicie ; néanmoins j'y ai trouvé des inscriptions assez bien conservées au milieu de beaucoup d'autres qui portent des traces de mutilation.

Sous la domination arménienne, les Thakavors de la Cilicie comprirent que Gorighos, placée aux extrémités de leur royaume, devait leur servir de rempart. Ils y firent construire seux châteaux forts, dont ils confièrent la garde à des princes de leur famille. De ces deux monuments, qui ont échappé à une complète destruction, l'un, le plus ancien, est bâti sur le rocher qui borde la mer et entouré d'une solide muraille ; l'autre est situé sur un îlot, en face du premier et sur l'emplacement de la forteresse dans laquelle Archélaüs renfermait ses trésors [Strabon, Géog. Liv. XIV, ch. V]. Il est aussi entouré de bonnes murailles flanquées de tours. Cette forteresse était reliée au château de terre par un aqueduc qui y amenait les eaux de la ville de Gorighos et qui est aujourd'hui détruit ; on voit seulement, près du château de terre, les fondations que les vagues de la mer minent et feront bientôt disparaître [cf Viaggi del S. Barbaro, ed. Ald. Ven., p. 28 v° et 29].

Sur la porte de la grande tour de ce château, j'ai copié deux inscriptions arméniennes, dont je donne ici le texte avec la traduction :

"Dans l'année des Arméniens 700…..
Par le pieux roi Héthum………
….. ce château princier a été construit…..
….. le grand Prince fils d'Héthum ….."

L'an 700 de l'ère arménienne correspond à l'an 1251 de l'ère chrétienne, sous le règne d'Héthum Ier.

" Dans l'année 637 de l'ère arménienne ; du Christ 1206…
D'Adam….. d'Alexandre ….. des Arméniens 160 …..
Et dans l'année 1078 de l'ère des Séleucides…..
Le roi Léon a bâti ce château …..
….. les fils du Baron…..
………………………."

L'année 1206 de Jésus-Christ correspond à la 25e année du règne de Léon II, qui gouverna l'Arménie de 1181 à 1219.

Au temps du voyage de Kennedy Bailie en Cilicie (1846), on voyait encore dans l'île de Corycus une inscription que ce voyageur a publiée dans son Fasciculus inscript. Graecarum (Dublin, 1846, in-4°, t. II, n° 115, a, p. 90-92).



 
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