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Le Kusuk-Kolah
Le Kusuk-Kolah (fort du Belvédère) est un monticule situé au sud et à une petite distance de Tarsous [Tarse]. Il est appuyé
à l'ouest aux ruines d'un amphithéâtre, et à l'est il aboutit par une
pente presque insensible à Kandji-Kapou (porte de la femelle), dans la
direction du port de Mersine [Mersin].
Les fortifications de
Tarsous, maintenant détruites, et dont les fondations sont ensevelies
sous les terres, longeaient le Kusuk-Kolah au sud ; un large fossé qui
lui servait d'enceinte est comblé par les éboulements.
La
nécropole, située sur la partie du monticule qui fait face à la ville,
s'étendait de la base de l'amphithéâtre à cette même porte de
Kandji-Kapou, sur une longueur d'environ 400 mètres.
Lors
de l'occupation musulmane, les conquérants violèrent cette nécropole
et, dans l'espoir d'y trouver des trésors, ils brisèrent les
sarcophages, après avoir bouleversé le terrain qui est aujourd'hui
cultivé, sauf le sommet et les versants, qui ne sont pas susceptibles
de culture en raison de leur inclinaison et des pluies qui chaque année
en enlevèrent les terres végétales, tout en mettant à découvert des
fragments d'antiques et de poteries. Cette dernière circonstance donna
à M. Barker, consul à Tarsous, l'idée d'explorer la partie du monticule
voisine de l'amphithéâtre et d'y faire des fouilles, qui amenèrent la
découverte d'une assez grande quantité de fragments de terres cuites
parmi lesquels ne se trouvaient que peu de statuettes à peu près
intactes.
Ces antiques furent envoyés au musée Britannique.
M.
Barker a récemment publié, sur l'ensemble de ses découvertes, un
ouvrage ayant pour titre : la Cilicie (Lares and Penates, or Cilicia,
Londres, 1853), et dans lequel il essaye de prouver qu'au point où il a
recueilli ses terres cuites devait se trouver, sous la domination
romaine, une fabrique de poteries ; mais les objets envoyés au musée
Britannique furent soumis à l'examen d'antiquaires de Londres qui
déclarèrent que ces statuettes, représentant les dieux Lares des
anciens Ciliciens, avaient dû être enfouies à l'époque où le
christianisme se répandit dans le pays.
Instruit des
résultats obtenus par M. Barker, je visitai l'endroit où il avait
fouillé et où se trouvaient encore quelques débris d'antiques sans
valeur. Huit jours après ma visite au Kusuk-Kolah d'où je revins avec
le désir d'y tenter de nouvelles découvertes, un jeune fellah que
j'avais mis à la recherche des médailles me montra une petite tête d'un
beau style et quelques lampes qu'il avait trouvées sur un point du
Kusuk-Kolah, éloigné d'environ 60 mètres des fouilles faites par M.
Barker.
Je sondai immédiatement le terrain et bientôt
j'acquis la certitude que la mine n'était pas épuisée : quelques heures
de travail eurent des résultats qui me payèrent largement de mes
fatigues, et une première caisse de fragments de terres cuites que
j'envoyai au ministère de l'instruction publique fut le produit de mes
premières fouilles. Pour les continuer je dus, après l'achat simulé du
terrain, obtenir du pacha de la province, l'autorisation de le creuser.
Cette formalité remplie, je parvins, aidé de M. Mazoillier, vice-consul
de France à Tarsous, à surmonter que m'opposaient les employés
subalternes de l'administration de la douane.
Enfin,
dégagé de toute entrave, je réunis plusieurs ouvriers, et à partir du
mois de décembre jusqu'en avril, époque à laquelle je dus rentrer en
France, mes travaux ne furent point interrompus, M. Mazoillier ayant
bien voulu les diriger pendant la durée de mes excursions en Cilicie.
Huit
caisses de terres cuites, parmi lesquelles se trouvaient des pièces
entières, ont été extraites du Kusuk-Kolah et envoyées au minsitère de
l'instruction publique. Mon départ annoncé et mes fouilles abandonnées,
le vice-consul d'Angleterre, d'accord avec M. Grégoire Alepson,
voyageur arménien et, d'après ce qui m'a été dit, agent du musée
Britannique, commença des fouilles à côté des trois puits que j'avaus
creusés. Mon départ ne me permit pas de suivre leurs travaux ; mais je
suis convaincu que, disposant de fonds suffisants, ils trouveront des
objets intéressants pour la science archéologique et la céramique.
Là où M. Barker croyait avoir trouvé une fabrique de poteries,
circonstance qui l'a empêché de donner une plus extension à ses
fouilles, j'ai découvert une vaste nécropole ; l'étude que j'ai faite
du terrain et de tous les objets que je suis pervenu à en extraire ne
pouvait me laisser de doutes. Ces objets consistent en statuettes,
déités funéraires et aures empruntées, soit à la mythologie grecque,
soit au panthéon égyptien et asiatique ; en nombreux fragments de
briques liées entre elles par de la chaux mêlée de sable de mer, dans
lequel se trouvent des coquillages ; en urnes cinéraires ; en restes
d'ossements humains à demi-calcinés ; en vases à encens, fioles à
parfums, agrafes en métal, lampes, et en beaucoup d'autres objets
variés, parmi lesquels j'ai trouvé trois fragments de vases murrhins
artificiels, qui prouvent que Tarse était la rivale de la Grèce pour
l'industrie et les arts, comme elle pouvait l'être pour les sciences et
les lettres.
Les restes d'ossements humains, mêlés à tous
ces objets, paraissent démontrer que le Kusuk-Kolah était bien une
nécropole où les anciens avaient enfoui ces antiques avec leurs morts :
l'Italie et, dans ces derniers temps, la Cyrénaïque, ont fourni des
exemples de semblables enfouissements.
A défaut
d'inscriptions, ce n'est que par des objets d'art et des médailles
qu'il est possible d'assigner un âge à la nécropole de Tarsous.
Les
médailles les plus anciennes que j'ai trouvées dans mes fouilles sont
des pièces autonomes de Tarsous représentant, d'un côté la tête
tourrelée de la ville, et de l'autre la figure du monument de
Sardanapale dont il a été question dans la notice sur le Dunuk-Dasch
[Dönek Taş].
Les figurines les plus anciennes révèlent un art des premiers siècles avant l'ère chrétienne.
Deux
médailles impériales de Tarsous, avec les noms de Gordien III et de
Trajan Dèce, qui étaient renfermées dans un vase en terre rouge, cassé
d'un côté, et qu'un coup de pioche acheva de briser, peuvent encore
servir à indiquer, au moins approximativement, l'époque de l'abandon de
la nécropole, Trajan Dèce ayant régné au milieu du IIIe siècle après J.
C.
Enfin, j'ai trouvé sur des fragments de lampes et de
poterie rouge quelques noms purement romains, tels que ceux des potiers
Caïus, Furius, Strobius...
Il paraît évident que, lors de
l'introduction du christianisme en Cilicie, la nécropole fut abandonnée
; car je n'ai pas trouvé un seul objet qui révélât une intention
chrétienne, si ce n'est le fragment d'une lampe, sur laquelle était
figurée la colombe posée sur une branche d'olivier ; mais on sait que
ce symbole se voit sur beaucoup de monuments païens d'une époque assez
reculée.
Les conquérants qui se succédèrent dans le pays,
qu'ils fussent romains, byzantins ou arméniens, ne profanèrent point
les sépultures ; les musulmans seuls, excités par le fanatisme
religieux et par la cupidité, dévastèrent le Kusuk-Kolah, ainsi que je
l'ai dit, dans l'espoir d'y trouver des trésors qu'ils supposaient y
avoir déposés avec les morts [NDLR : on ne sait sur quels sources
l'auteur se fonde pour étayer cette affirmation].
Cette
nécropole reçut les derniers coups lorsque les musulmans, pour
restaurer les fortifications de Tarsous qu'avait élévées
Haroun-al-Raschid, firent creuser, à l'époque des croisades, une
nouvelle ceinture de défense dans le voisinage du Kusuk-Kolah, ce qui
nécessita, pour l'édification des tours et des murs, des
bouleversements de terrain qui eurent pour résultat la mutilation des
terres cuites qui, jusque-là, avaient échappé aux mains destructives
des conquérants.
Des excavations d'une
profondeur de trois à quatre mètres ont donné lieu à ces remarques qui
m'autorisent à penser que si l'on creusait profondément sur divers
points, et à quelque distance des anciennes fortifications de Tarsous,
on pourrait espérer trouver, non-seulement des statuettes intactes ,
mais peut-être encore des tombeaux purs de toute profanation.
La
vaste nécropole du Kusuk-Kolah, attaquée seulement sur deux points
restreints, et avec quelque succès, pourrait, ce me semble, habilement
étudiée et fouillée, livrer à la science d'importantes découvertes,
peut-être des monuments susceptibles d'éclaircir des points douteux de
l'histoire, et révéler des faits dont les annales n'ont pas conservé le
souvenir.
Outre le Kusuk-Kolah et le Dunuk-Dasch, la
ville de Tarsous possède encore les beaux restes d'un théâtre qui était
d'une grande étendue, à en juger par l'hémicycle, qui est encore debout
[NOTE : Toutes les figurines en terre cuite et les fragments divers que
M. V. Langlois a adressés à M. le Ministre de l'Instruction publique
pendant le cours de sa mission, ont été donnés par S. E. au musée des
Antiques du Louvre, sur la demande qui lui en a été faite par M. le
Directeur des musées impériaux. (Note de la rédaction des Archives)] ,
et dont on voit les ruines à l'est du Kusuk-Kolah, et les portes de
Démir-Kapou et de Kandji-Kapou, jadis reliées aux fortifications de la
cité, bâties par Haroun-al-Raschid et restaurées par le roi arménien
Héthum Ier. Tarsous renfermait encore des palais et des bains
magnifiques; j'ai trouvé en plusieurs endroits différents de la ville
des restes de mosaïques qui rappellent le luxe des Romains mêlé à
l'élégance des Grecs.
J'ai pu recueillir, par suite de
persévérantes recherches, tant dans l'intérieur de la ville que sur les
débris de monuments épars dans la plaine qui l'entoure, plusieurs
inscriptions qui jusqu'ici ont échappé à l'attention des voyageurs. La
plus importante est celle que j'ai trouvée encastrée dans le mur
extérieur du Yeni Hammam (bain neuf), près de la mosquée dite
l'incomparable (Olou-Djami).
M. Philippe le Bas, à qui
j'ai communiqué cette inscription, l'a jugée digne d'une étude
sérieuse, et est parvenu à. rétablir les lignes que le temps a
détruites. Je la reproduis ici avec la restitution du savant
académicien :
TRADUCTION.
"A
la fortune propice! Pour le salut, la victoire, le maintien éternel de
l'empereur César, petit-fils du dieu Sévère, fils du dieu Antonin,
notre maître MarcAurèle, Sévère-Alexandre, pieux, heureux, auguste,
l'Alexandrinienne, la Sévérienne, l'Antoninienne, l'Adrienne, Tarse,
première ville de la Cilicie et trèsbelle métropole des trois provinces
Carie, Isaurie, Lycaonie, solidement assise et bien fortifiée, et seule
honorée de droits politiques et de fréquentes ciliciarchies et d'un
conseil général statuant souverainement et libre, ainsi que de beaucoup
d'autres faveurs très-grandes et hors ligne."
Une
autre inscription, que j'ai trouvée aussi à Tarsous, m'a paru digne
d'un grand intérêt; c'est l'épitaphe bilingue d'un centurion de la 5e
légion macédonienne :
A
Julius Severus centurion de la 5e légion macédonienne, mari bien-aimé ;
dame Julia Hermionè Ytalè, a élevé ce monument à sa mémoire.
Tarsous possède aussi de remarquables édifices des époques arménienne et musulmane.
L'église
arménienne dissidente qui aurait été bâtie par saint Paul, suivant une
tradition, mais qui ne remonte effectivement qu'au IXe ou Xe siècle,
est placée sous le vocable de la Vierge. On voit encastrées dans ses
murs plusieurs inscriptions intéressantes, en ce qu'elles signalent des
faits dont l'histoire ne dit rien.
Je vais donner ici le texte et la traduction de ces inscriptions.
1° Sur le mur extérieur de l'église
"L'an 677 de l'ère arménienne (1228) les remparts de Tarsous ont été renouvelés par la main d'Héthum, roi des Arméniens. "
2° Pierre tombale encastrée dans le mur intérieur de l'église :
SAINT-ÉTIENNE.
"Cette sainte croix royale a été élevée Étienne, qui est mort en Christ après
dans l'année arménienne 711 (1253) cette vie.
pour l'intercesseur de notre âme, à " Amen ! "
3° Inscription monostique d'une pierre tombale encastrée sur la porte latérale de l'église
Cette inscription est en vers de cinq pieds; au centre, une croix fleurie, et un peu au-dessus un écu bandé.
"
Par votre amour infini, Verbe de Dieu qui avez pris le corps de la
Vierge, par l'intercession de la sainte Vierge, pardonnez les péchés d'Alexis, qui est mort dans la grande date 765; quand vous
reviendrez pour votre second avénement, ressuscitez-le avec votre
gloire! Amen!"
L'année 765 de l'ère arménienne correspond à l'année 1317, époque à laquelle régnait le Thakavor Ochin.
4° Inscription de onze lignes en vers rimés, servant d'autel dans la même église :
" Par la volonté du
Tout-puissant immortel, qui est la cause de tout être, le saint et
vaillant roi Ochin, par la force de Dieu, roi des Arméniens, éleva ce
château redoutable pour ceux qui s'y réfugieront, le fondateur de ce
château, Constantin, issu de race royale, qui gouverne la grande
forteresse de Térenkhar, l'a complété par ses efforts en 768 (132o).
Que ceux qui s'y réfugieront, ou qui le regarderont avec des yeux
corporels, Dieu leur fasse la grâce d'être participants du paradis
d'Éden. Amen! "
Cette inscription est une preuve que le château dont
elle ne donne pas lé nom fut achevé sous le règne de Léon V. On ignore
où était situé le château de Térenkhar (Pierre de médecine), et à
quelle époque l'inscription ci-dessus fut transférée dans l'église
arménienne de Tarsous.
5° Inscription en deux lignes au repoussé, sur l'encadrement du portrait de la Vierge, dans l'église arménienne de Tarsous :
"Ces images, couvertes
d'argent, [furent faites] par le mérite du peuple .... pour la porte
[de l'église] de Sainte-Vierge, à Tarsous, l'an 600."
La mosquée de Kiliseh-Djami (église-mosquée) est d'une
époque plus récente. Une inscription, que j'ai lue sur une porte
intérieure, nous apprend que la construction de ce monument est due au
Thakavor Ochin (1307-1320). Cette église fut convertie en mosquée lors
de la conquête musulmane.
"C'est la porte du Seigneur pour les justes et l'habitation céleste:
Conserve Ochin, roi des Arméniens, toi qui pardonne les fautes ! "
Une autre mosquée, du nom d'Olou-Djami [Ulu camii], est
l'oeuvre du fils aîné d'El-Rahmadan-Oglou, le premier Turkoman
conquérant de la Cilicie, auquel on doit encore la construction de
bains publics et de khans édifiés, comme la mosquée, dans le Xe siècle
de l'hégire.
Il est probable que cette mosquée
d'Olou-Djami fut élevée sur les ruines de la grande église de Tarsous
que Willebrand décrit dans son itinéraire. En effet, l'Olou-Djami se-
trouve au centre de la ville, et c'est en cet endroit que le chanoine
d'Oldembourg place l'église de Saint-Pierre et de Sainte-Sophie. Au
XIIIe siècle,. cette église était dans toute sa splendeur : multum
ornata, tota strata marmore. Ce fut dans son enceinte, au dire du même
narrateur, que le roi Léon Ier reçut la couronne des mains de Conrad,
archevêque de Mayence et ambassadeur de l'empereur d'Allemagne.
Le
château de Tarsous, sur lequel Tancrède planta son drapeau, n'est pas
complètement détruit ; on voit encore les murailles et les tours de sa
double enceinte.
Dans le voisinage de Tarsous, au nord,
et sur la rive gauche du Cydnus, sont les restes d'un aqueduc qui
amenait dans cette ville les eaux d'une montagne voisine.
A
trois heures de Tarsous, dans la montagne et au sud-est, se trouve la
grotte dite des Sept-Dormants, visitée par Paul Lucas, sous le règne de
Louis XIV [NOTE : Voyage en Grèce et en Asie Mineure,
t. II. L'auteur y raconte fort
longuement la légende qui a cours encore aujourdhui parmi les chrétiens
et les musulmans de la Caramanie, qui viennent accomplir, à un certain
jour de l'année, un pèlerinage à la grotte des Sept-Dormants.], et dans
laquelle, suivant de vieilles traditions, qui ne peuvent trouver place
ici, sept frères seraient restés endormis pendant plusieurs siècles.
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