Extrait de Ubicini, Lettres sur la Turquie, 2e partie, 1853-1854. Histoire et description très documentées de la communauté juive de Turquie et de son organisation au milieu du XIXe siècle. 

LETTRE HUITIÈME.

LES ISRAÉLITES.

I. — Précis historique.— Origine des Juifs de Turquie.— Migrations successives. — Troubles vers le milieu du dix-septième siècle. — Animosité des Grecs contre eux. — Assassinat du P. Thomas, à Damas. — Affaire de Rhodes. — Firman de 1840.
II. — Statistique religieuse. — Talmudistes ou Rabbinistes. — Caraïtes.— Juifs européens.—Secte des Mamins, à Salonique.
III. — Gouvernement et administration intérieure. — Khakham bachi.— Conseil national.— Administration de la justice.— Betdin.—Tribunaux ordinaires. — Communautés israélites provinciales.— Finances.—Budget des dépenses.—Budget des recettes.— Nombre de synagogues à Constantinople.— Police des quartiers.— Regidors.— Ecoles.—Bibliothèques-écoles.
IV. — État intellectuel et moral.— Absence de commerce et d'industrie.— Ignorance et misère. — Contrastes avec le passé. — Vertus aumônières des Israélites.— Leur situation vis-à-vis des Grecs et des Turcs.

I.  PRÉCIS HISTORIQUE.

Les Israélites de Turquie sont originaires de l'Espagne [352] et du Portugal, d'où ils émigrèrent à plusieurs reprises, dans le courant du quinzième siècle, par l'effet des persécutions. C'étaient les derniers débris de cette colonie juive-espagnole, la plus florissante de toutes celles qui s'étaient formées après la grande dispersion, et qui avait longtemps rivalisé avec les Maures par son savoir, son industrie et ses richesses. De son sein étaient sortis des hommes distingués, tels que Aben-Esra et Maimonide, à la fois philosophes, théologiens, poètes et astronomes, et le célèbre voyageur Benjamin de Tudèle, qui visita en détail toutes les synagogues connues de son temps, et dressa, avec beaucoup de soin p une statistique de la population israélite dans le monde entier, vers le milieu du douzième siècle (1).

En 1415, les rigueurs de l'inquisition forcèrent un grand nombre de Juifs de l'Andalousie et du reste de l'Espagne à se disperser au loin. Quelques-uns arrivèrent jusqu'à Brousse, capitale de l'ancienne Bithynie, où régnait Mohammed Ier, quatrième sultan depuis Osman. Le charme de cette cité tout orientale, la fraicheur de ses eaux, la multitude de ses palais et de ses jardins, ce mélange de paysage et d'architecture particulier aux villes de l'Orient, les arrêtèrent en leur rappelant Grenade et l'Andalousie. Le sultan les accueillit avec cette mansuétude qui est commandée par le Coran à l'égard de ceux qui viennent se ranger d'eux-mêmes sous la protection de l'aman ; et lorsqu'une nouvelle persécution, plus cruelle encore que la première,

(1) On a de lui une Relation de ses voyages, en hébreu, imprimée à Constantinople, 1543, traduite en latin (Leyde, 1633) par Arias Montanus, et en français (Amsterdam, 1734), sous le titre de Voyage du célèbre Benjamin anion, du monde, commencé l'an 1173.

[353] s'alluma, en 1492, contre leurs coreligionnaires demeurés en Espagne, et détermina la fuite de près de huit cent mille d'entre eux (1), les exilés se partagèrent en deux troupes : la plus faible, après avoir erré pendant des années de pays en pays, sans trouver nulle part à se fixer, arriva à Rome, où elle fut recueillie par Alexandre VI Borgia ; l'autre émigra directement en Turquie, attirée par l'espoir d'un meilleur accueil que celui qu'avaient trouvé leurs frères dans les différentes parties de l'Europe chrétienne.

Un intervalle de deux règnes s'était écoulé depuis l'arrivée des premières tribus juives sur le sol ottoman; mais cet intervalle avait été rempli par un événement dont les conséquences commençaient à préoccuper l'Europe occidentale. Le faible empire de Byzance avait achevé de vivre, et le Bosphore avait passé sous la domination des turcs, qui, de Constantinople, leur nouvelle capitale, menaçaient à la fois l'Asie et l'Europe. Bayazid II continua aux nouveaux venus la protection dont leurs ancêtres avaient joui sous ses prédécesseurs ; il fit plus : comme les vides laissés par la conquête n'étaient pas encore tout à fait remplis, il leur offrit tous les avantages qui pouvaient les déterminer à se fixer dans son empire, leur garantit l'autonomie civile et religieuse, en un mot, il les admit à la condition générale des raias dans l'empire ottoman.

(1) Ferdinand et Isabelle, après avoir terminé heureusement la guerre qu'ils avaient entreprise contre les Maures, donnèrent, au mois de mars de l'an 1492, un édit par lequel ils ordonnaient à tous les Juifs de sortir des royaumes d'Espagne dans l'espace de quatre mois.— Mariana dit que 70,000 familles ou 800,000 personnes sortirent d'Espagne en exécution de cet édit, et les Juifs comptent 120,000 familles et 100,000 têtes. (Histoire universelle, t. LXII).

[351] Il existait, à cette époque, à Constantinople et dans les cités et les îles voisines, Rhodosto, Gallipoli, Chio, etc., une autre colonie d'Israélites, les uns descendant des Avares, qui, au neuvième siècle, embrassèrent le judaïsme (1), les autres émigrés directement de la Palestine. Benjamin de Tudèle les mentionne assez au long dans sa Relation. Ils étaient au nombre de mille environ à Constantinople, relégués dans un quartier séparé, comme dans les autres capitales de l'Europe, et soumis à toutes sortes d'exactions et de mauvais traitements (2).

Les privilèges concédés à leurs coreligionnaires d'Espagne et de Portugal, avec lesquels ils ne tardèrent pas

(I) Le nom de leurs rabbins, khakham ou khagan, qui s'est conservé jusqu'à aujourd'hui, est le même que portait le chef des Avares.(2) « Il n'y a, dans l'enceinte de la ville, aucun juif; ils en sont séparés par un courant d'eau et renfermés entre celui-là et un bras de la mer de Sophie ; ils ne peuvent s'y rendre que par bateaux et seulement pour affaires de commerce. Ceux-ci y sont approchant de mille, qui s'assemblent avec les disciples de la Sagesse, leurs maltres' au nombre desquels tiennent le premier rang le grand Attalion, Abdias, Aaron Caspus, Joseph Scharginus et Eliakim, le gouverneur de tous. Une partie d'eux sont des ouvriers en habits de soie et la plupart de riches marchands. Il  n’est permis à aucun juif d’aller à cheval,  si ce n'est à Salomon d'Egypte, le médecin du roi dont les Juifs reçoivent de grands services et une grande consolation dans leur captivité, qui est fort rude. Les Grecs les ont en aversion, sans avoir égard aux bons non plus qu'aux mauvais, surtout, les tanneurs, qui jettent devant leurs portes les eaux sales qui ont servi à préparer leurs peaux, et animent contre eux le peuple, qui les poursuit dans les rues, en les maltraitant et leur faisant ressentir les effets d'un rigoureux esclavage. Ce qui n'empêche pas que les Juifs, comme je l'ai dit, ne soient riches et gens de bien, charitables et observateurs de la loi, qui souffrent avec patience la misère de leur servitude. L'endroit de leur demeure se nomme Péra. » (Benjamin de Tudèle, Voyages, p. 15.)

[355] à se confondre en améliorant leur condition, contribuèrent sans doute à l'accroissement de la population par l'arrivée de nouvelles colonies d'émigrants. Vers la fin du siècle suivant, la population israélite, à Constantinople seulement, s'élevait, au dire de Crusius, à 40,000 individus, marchands, artisans, interprètes (1).

A partir de ce moment, les Israélites de Turquie formèrent une communauté, assimilée en tout point aux communautés chrétiennes, et qui se maintint sans grands changements jusqu'à nos jours. Cette uniformité, cette sécurité dans l'état des Juifs sous la domination ottomane, si opposées aux agitations et aux secousses des autres communautés, principalement des Grecs, dont l'existence fut souvent mise en péril, s'expliquent, d'une part, par la tranquillité de leurs moeurs et de leur caractère, qui ne causent aucun ombrage à la Porte ; de l'autre, par la tolérance si longtemps méconnue du gouvernement ottoman.

Patients, laborieux, résignés, portant sans humiliation le bènich (2) de couleur (iehoudanè), auquel les astreignaient les anciens règlements somptuaires, afin qu'on pût, au premier coup d'oeil, les distinguer des Musulmans ; mettant autant de soin à se faire oublier que les Grecs à se produire, mais unis entre eux par le lien d'une foi indestructible et d'une fraternité qui se resserre en raison de leur isolement et du mépris qui s'attache à eux, ils ne paraissent préoccupés, en dehors des opérations de leur commerce, que du

(1) Judaeorum amplius XL millia Constantinopoli habitare feruntur. Sunt multarum linguarum periti, mercatores opulenti, artifices industrii (Turco-Graecia, p. 485.)

(2) Manteau extérieur à manches fendues.

[356] soin de reconstruire leurs églises ravagées ou détruites par les incendies. Et cependant, ils nourrissent en secret, comme tous ceux de leur race, l'espoir de voir Jérusalem retourner entre leurs mains, et ils continuent, sans se lasser, la série non interrompue de leurs annales jusqu'au jour marqué pour la fin de la grande captivité. C'est plus qu'un espoir, c'est une foi. Aussi n'en voyez-vous point qui s'adonnent à la culture de la terre ; le sol qu'ils foulent est pour eux le sol étranger, le sol de la maison de servitude. Ils y sont nés ; peut-être y mourront-ils; mais ils peuvent être appelés à le quitter d'un moment à l'autre. C'est pourquoi ils doivent se tenir prêts pour quand viendra le moment du départ. Il est vrai qu'ils ne font rien d'eux-mêmes pour hâter ce moment. Ils attendent avec cette foi patiente et résignée qui est pour les races proscrites le principe de leur durée.

Une fois pourtant, une seule, les Juifs s'émurent, croyant que l'heure de leur délivrance avait sonné, et huent â la veille d'exciter un soulèvement dans Constantinople. C'était, en 1666, sous le grand-vizirat de Kupruli-Ahmed pacha. Cette année 1666 devait être, d'après une croyance populaire, signalée par quelque événement extraordinaire. Les Musulmans attendaient le Dèdjal et le Medhi ; les Juifs, le Messie. « C'est alors, rapporte M. Jouannin, qui lui-même emprunte les circonstances de son récit au savant historien de l'empire ottoman, qu'un israélite de Smyrne, nommé Sabathaï Lévi (oui Sévi), profita de cette croyance universelle, et se donna pour le Messie. Cet imposteur, fils d'un courtier de la factorerie anglaise (1), avait

(1) Suivant d'autres, il était le fils d'un marchand de volailles de la ville d'Alep. (Voy. Histoire universelle, t. LXII, Notes.)

[357]  de l'éloquence et un extérieur avantageux ; il affectait une grande modestie, parlait en oracle, et disait partout que les temps étaient accomplis. Il se rendit à Jérusalem, d'où il écrivit à tous les Juifs de l'empire ottoman ; il prenait, dans ses lettres, le titre de Premier-né, de Fils unique de Dieu et de Sauveur d'Israël. Non-seulement presque tous les Juifs de la Turquie, mais encore ceux de l'Allemagne, de la Hollande et de l'Italie furent persuadés, et quittèrent tout pour se disposer au voyage de Jérusalem. Les partisans du nouveau Messie répandirent le bruit qu'il faisait des miracles, et sa réputation s'étendit si rapidement que le gouverneur de Smyrne voulut le faire arrêter, mais Sabathaï partit pour Constantinople avec un grand nombre de ses disciples. Kupruli-Ahmed pacha, sans respect pour la prétendue mission de cet imposteur, l'envoya saisir sur le bâtiment qui devait le conduire dans la capitale, et le fit emprisonner. Tous les Juifs, qui regardaient cette persécution comme une preuve de l'accomplissement des prophéties, sollicitaient vivement la permission de lui baiser les pieds; on la leur accordait aisément pour de l'argent, de sorte que la prison était toujours remplie de ses sectateurs. Les Juifs, exaltés par ses prédications, commencèrent à exciter quelques troubles dans Constantinople. Sabathaï fut alors transféré au château des Dardanelles' et de là conduit au séraï d'Andrinople; car le bruit de ses miracles était si grand, que sultan Mohammed voulut interroger lui-même cet homme qui se disait le roi d'Israël. Amené devant le Grand-Seigneur, il répondit en mauvais turc à Sa Hautesse. — Tu parles bien mal, lui dit le sultan, pour un Messie qui devrait: avoir le don des langues. Fais-tu des miracles? — Quelquefois, répondit modestement Sabathaï. Le Grand-Seigneur voulut alors le mettre à l'épreuve ; il ordonna de le dépouiller de ses vêtements [358] et de le faire servir de but aux flèches des Itchoglans, afin de voir s'il était invulnérable. A cet ordre le pauvre Messie se jeta à genoux, et dit que ce miracle dépassait son pouvoir. On lui proposa alors d'embrasser l'islamisme ou d'être empalé. Il ne balança point et se fit mahométan; il poussa même l'humilité jusqu'à accepter, en échange de la royauté d'Israël, une bourse d'argent et un emploi de gardien du seraï. Il chercha alors à pallier la honte de ce dénouement ridicule, en prêchant qu'il n'avait été envoyé que pour remplacer la religion juive par celle de Mahomet, suivant les anciennes prophéties. On employa ce moyen pour attirer au culte de l'islam un grand nombre de Juifs. Après avoir ainsi, pendant dix ans, servi d'instrument à la politique ottomane, Sabathaï fut exilé en Morée, où il vécut encore dix autres années (1). »

Ce fut la seule crise que les Juifs eurent à traverser. Les orages qu'on voit, à divers intervalles, fondre sur la tête des autres raïas, et qui menacent parfois de les engloutir, passent à côté d'eux sans les toucher. Non-seulement ils ne partagent pas les espérances ni les révoltes des Grecs et des autres communautés chrétiennes, dont ils sont séparés par une haine bien plus grande que celle qu'ils portent aux Turcs ; mais chaque fois que le bras de ces derniers se lève pour frapper, ils accourent derrière les bourreaux et renchérissent sur leurs cruautés. 

(1) Le peuple, néanmoins, était tellement persuadé de la mission de Sabathaï, qu'il refusa pendant longtemps de croire à sa mort, ce qui suscita, quelques années après, un nouvel imposteur nommé Daniel Israël. (Voy. une lettre de M. de Hochepied, consul hollandais à Smyrne, a M. Cuper, du 6 janv. 1703, citée par Basnage dans son Histoire des Juifs.)

Nous avons vu, à époque de l’insurrection grecque de 1821, les Juifs [359] de Constantinople traîner dans les rues, pendant plusieurs heures, le cadavre du patriarche Grégoire, et le jeter à la mer après l'avoir couvert de boue et d'outrages. A Salonique, cette même année et l'année suivante' ils s'enrôlèrent sous les drapeaux des Turcs par haine des Grecs, et se battirent avec un acharnement incroyable (1).

Ces deux faits, le premier surtout, allumèrent un long ressentiment dans l'âme des Grecs, qui, depuis cette époque, n'ont laissé échapper aucune occasion de satisfaire leur rancune contre les Juifs, en les dépeignant sous les couleurs les plus odieuses aux yeux de la Porte et des légations étrangères, et en s'efforçant d'attirer sur eux toutes sortes de persécutions.

L'assassinat mystérieux du P. Thomas, à Damas, en 1840, fournit aux Grecs une de ces occasions qu'ils saisissaient avidement.

Tout le monde a encore présent à l'esprit le souvenir de cette catastrophe. Le 5 février 1840, le P. Thomas, supérieur du couvent espagnol , et son domestique, Ibrahim-Amarah, disparurent dans le quartier des Juifs, à Damas. Quelques jours après, le corps du prêtre, affreusement mutilé et dépecé en morceaux, fut retrouvé dans un égout de la ville. La rumeur publique désigna sept juifs, les plus riches, les plus considérés dans la population israélite comme les auteurs de cet assassinat. On y joignait des circonstances horribles. Les meurtriers, assistés d'un valet et d'un barbier, après avoir égorgé la victime, avaient reçu, dans un vase, le sang, qui devait leur servir à célébrer la [360] Pâque. Ils avaient déchiré le cadavre, pilé la tête dans un mortier, ramassé dans un sac ces restes informes, et jeté le sac dans un égout voisin.

(1) Voy. Raffenel, Histoire des événements de la Grèce, t. p. 205, et t. Il, p. 138.

Cet événement, l'enquête qui le suivit, l'arrestation, la mise à la torture des sept accusés, la persécution allumée contre la population israélite de Damas, eurent un grand retentissement en Europe. La presse, la tribune s'en émurent. M. Crémieux publia un éloquent plaidoyer en faveur des Juifs de Damas, dans la Gazette des Tribunaux du 7 avril 1840. Le juin suivant, M. Fould porta l'affaire devant la Chambre des députés de France. Le juin, son exemple fut suivi en Angleterre par sir Robert Peel. Partout, à Paris, à Londres, à Vienne; des comités s'organisèrent afin d'imprimer aux démarches tentées pour amener la découverte de la vérité un esprit de suite et d'ensemble. Les consistoires de Londres et de Paris désignèrent deux de leurs membres, MM. Moïse Montefiore et Crémieux, pour se rendre à Damas et y provoquer une enquête.

La Syrie était alors sous la domination de Méhémet-Ali. Les délégués arrivèrent, le 4 août à Alexandrie, accompagnés du docteur Munk. Le vice-roi avait déjà, sur la demande du consul général d'Autriche, évoqué l'affaire devant une commission, formée des consuls d'Angleterre, de Russie, d'Autriche et de Prusse, Le 1er septembre' il publia un firman qui ordonnait la mise en liberté des Juifs arrêtés et emprisonnés à Damas (1). Le secrétaire particulier du vice-roi, en transmettant à MM. Crémieux et Montefiore, copie du firman, ajouta :

(1) Voy. Annales Israélites, année 1840, p. 550.

« Les circonstances politiques ne nous permettent pas de soumettre à une [361] sévère investigation la conduite des autorités locales, relativement à cette déplorable affaire : aussi voudrez-vous bien, Messieurs, vous contenter, pour le moment, du firman, lequel n'a pas été rendu à titre de grâce, mais par justice, et en vertu de renseignements exacts pris sur les lieux mêmes. » Ainsi se dénoua ce drame tragique, dont le mystère n'a pas encore été bien éclairci jusqu'à ce jour. La courageuse initiative de quelques-uns de leurs coréligionnaires d'Europe fit cesser la persécution allumée contre les Juifs de Damas, mais elle ne put obtenir la révision du procès, qui seule aurait pu mettre un terme aux accusations périodiques que le souvenir de cette catastrophe fait peser, encore aujourd'hui, sur la communauté israélite.

L'impression produite par cet événement durait encore, lorsque la disparition d'un jeune enfant grec, dans file de Rhodes, fournit aux orthodoxes une nouvelle occasion de manifester leur animosité contre les Juifs.

Des Juifs, à ce que l'on rapporte, cherchaient des oeufs à acheter. A l'entrée d'un village, non loin de la ville, ils trouvèrent une femme grecque qui offrit de leur en vendre la quantité qu'ils désiraient. Après être convenus du prix, ils prièrent la marchande de faire porter les oeufs par son fils, âgé de huit à neuf ans, dans le quartier israélite, à une maison qu'ils désignèrent. Celle-ci ayant consenti, le petit Grec partit avec les Juifs et ne revint pas. Le lendemain, la mère, inquiète de ne pas voir reparaître son fils, porta plainte au gouverneur. Toute la population grecque de l'île se déchaîna contre les Juifs, que l'on accusa, suivant l'usage, d'avoir immolé l'enfant, afin de se servir de son sang pour la célébration de leur Pâque. Les consuls d'Angleterre, d'Autriche et de Suède, se firent les échos du ressentiment populaire, et poussèrent le [362] pacha à sévir avec rigueur contre les Israélites. Ceux-ci ayant porté plainte à Constantinople, le conseil de justice évoqua l'affaire et ordonna que les accusés fussent transférés dans la capitale. Une députation, nommée par leurs coréligionnaires, les y accompagna pour suivre le procès. L'issue ne se lit pas longtemps attendre. C'était moins d'une année après la promulgation du khatti-chérif de Gulkhanè. Réchid pacha, alors ministre des affaires étrangères, tenait beaucoup à établir sa réputation de ministre libéral et tolérant ; lord Ponsonby, ambassadeur d'Angleterre, intervint lui-même en faveur des accusés, après avoir désavoué la conduite de son agent à Rhodes; le 20 juillet, le conseil rendit un arrêt par lequel les Juifs « furent déchargés, après une investigation pleine et minutieuse, de l'accusation portée contre eux, par les Grecs, de s'être emparés d'un jeune garçon grec dans le dessein de l'immoler et de se servir de son sang pour leur Pâque. » Le pacha de Rhodes fut destitué, et la députation israélite fut admise à présenter une instance contre les consuls d'Angleterre, d'Autriche et de Suède, à l'effet d'obtenir le remboursement d'une somme de 150,000 piastres qu'elle avait dépensées pour son voyage et ses frais de séjour à Constantinople.

La Porte ne borna point là son intervention. Pour en finir avec ce préjugé odieux, qui représente les Juifs comme contraints, d'après les préceptes de leur loi, de se servir de sang humain pour la célébration de leur Pâque, elle résolut de soumettre leurs livres religieux à l'examen d'une commission composée d'hommes instruits et versés dans la théologie hébraïque. Le résultat de cet examen ayant démontré, de la manière la plus évidente, qu'il était expressément défendu aux Juifs de faire usage, dans leurs sacrifices, non-seulement de sang humain, mais même de sang [363] d'animaux (1), la Porte rendit d'office un firman, revêtu du khatti-chérif impérial, par lequel elle proscrivait, sous les peines les plus sévères, le retour des persécutions

(1) L'origine de ce préjugé populaire, qui a servi de prétexte à tant d'atrocités, est ainsi rapportée dans un ouvrage intitulé Religion et Judaïsme, par M. Hurvitz, de Berlin, t. II, § 67 : « D'après une tradition talmudique, dont le pieux souvenir s'est conservé jusque chez les Israélites de nos jours, il arriva, durant la servitude en Egypte, qu'un roi de cette contrée, affligé de la lèpre, fit égorger plusieurs petits garçons juifs, pour se guérir en se baignant dans leur sang : car c'était une croyance répandue dans ces temps, qu'on pouvait obtenir la guérison de cette maladie au moyen d'un bain de sang encore frais et chaud, et ce remède était souvent employé par les grands de la contrée qui, étant atteints de la lèpre, achetaient ou volaient des enfants, leur coupaient le cou et se baignaient dans leur sang. S'ils en agissaient ainsi envers les enfants de la plus basse caste des Egyptiens, il est permis de croire qu'ils exerçaient cette cruauté à un plus haut degré envers tes enfants des Juifs, sur lesquels pesait alors la plus dure servitude. Or, comme la Pâque des Juifs a pour objet de célébrer leur sortie et leur délivrance de la terre d'Egypte, c'est quelque chose de très-naturel et de très-convenable de rappeler dans cette fête, et de rappeler à leurs enfants, par des paroles et par des symboles, toutes les plaies et les souffrances de l'ancienne captivité, afin que la reconnaissance envers Dieu en soit plus vive. C'est pourquoi les Talmudistes ont prescrit de se servir le soir de Pâques de vin très-rouge, afin de rappeler la cruauté des tyrans de l'Egypte. »
De là cette croyance absurde, répandue dans tout le moyen âge, que les Juifs boivent du sang le soir de Pâques, et, ajoute la crédulité, comme ils ne voudraient pas égorger leurs coréligionnaires, ils se servent de préférence de sang chrétien. Bonfinius (Rer. Hungar., déc. IV, liv. V) allègue, à l'appui de cette croyance, d'autres motifs encore plus absurdes, et dont le simple exposé fait frémir, en montrant jusqu'à quel point la haine religieuse peut égarer la raison humaine. I. Il assure que les Juifs se servaient de sang humain, comme d'un remède excellent pour consolider la plaie du prépuce; 2. que les hommes avaient des écoulements ordinaires comme les femmes, et que ce sang aidait à les soulager. On dit que Dieu, pour punir les Juifs d'avoir crucifié son Fils, ordonna qu'ils auraient une perle de sang tous les vendredis de la Passion, ou toutes les pleines lunes ; 3. que le sang des Chrétiens est propre h exciter l'amour ; 4. enfin, ils ont fait un vœu de sacrifier tous les ans un homme, durs quelque endroit du monde, pour être délivrés de l'infamie qui les couvre, et ils appellent le sang qu'ils répandent joël, venant de Dieu, ou peut-être goël, rédempteur, en dérision de J.-C. crucifié.

[364]  exercées contre les Juifs sujets de l'empire, et renouvelait; en leur faveur, les garanties et les priviléges qui leur avaient été concédés sous les règnes précédents (1).

Après ce court préambule historique, entrons dans quelques détails relativement à l'état actuel des Israélites de Turquie.

II. STATISTIQUE RELIGIEUSE.

Le nombre, des Israélites dans l'empire ottoman (excepté, toutefois, les provinces tributaires) ne dépasse pas 150,000, dont un peu moins de la moitié habite la Turquie d'Europe, et le quart Constantinople. Les villes qui en comptent le plus grand nombre, après la capitale, sont : Salonique (12,000), Smyrne (5,000), Brousse (13000), Jérusalem (8,000).

Les Israélites de Turquie sont, en général, Talmudistes, c'est-à-dire attachés aux doctrines du Talmud, et à celles de leurs maîtres ou rabbins, d'où le nom de Rabbinistes, qu'on leur donne aussi quelquefois. Le Talmud est, comme l'on sait, la suite et le développement de la Bible, devenus le Code civil et religieux

(1) Voy. Pièces justificatives, XII. 

[365] des Juifs modernes ; il se compose de la Mischna, ou Seconde loi, qui contient le texte, et de la Ghémara, qui en est le commentaire. Ghémara, en langue hébraïque, est l'Accomplissement, la Perfection. Aussi les Juifs orientaux regardent-ils le Talmud (1) comme une émanation divine. Suivant eux, il ne diffère du Pentateuque qu'en ce que ce dernier a été transmis oralement par Moïse, tandis que le Talmud l'a été par écrit. Il est leur unique loi, leur règle absolue et immuable. Rien n'a subi la moindre modification, ni la célébration des fêtes judaïques, ni l'observance des prescriptions les plus minutieuses du culte. Cependant, remarque un écrivain, les Juifs turcs n'ont pu se soustraire aux superstitions manichéennes qui ont pénétré si avant dans les croyances religieuses de l'Orient. Ils admettent l'empire des démons et celui des anges, avec Satan et Jéhovah .à leur tête ; l'homme est constamment- accompagné de deux génies : le bon se tient à sa droite, le mauvais à sa gauche; de plus, l'air est rempli d'esprits malins, nommés Schedim. Ils ne prononcent ce nom qu'avec anxiété; et, lorsqu'ils veulent les désigner, ils se servent habituellement de cette expression : ceux du dehors. Le jour qui précède la circoncision, les parents ne perdent. pas de vue leur enfant, de crainte qu'il .ne soit étouffé par Asehemidaï, le roi des Seliedim (2).

On distingue également, parmi les Israélites de Turquie, un petit nombre de sectaires appelés Karaïtes,

(1) Il y a deux Talmuds, celui de Jérusalem, qui fut achevé dans le onzième siècle, et celui de Babylone, qui fut composé plus tard. Ce dernier est le seul qui soit suivi. Il forme une collection qui n'a pas moins de douze volumes in-folio.
(2) Archives israélites, année 1840. Extrait du Magasin de littérature étrangère.

 [366] ou partisans de l'Ecriture, parce qu'ils rejettent le Talmud et les explications rabbiniques pour suivre exclusivement la lettre de la Bible. Ce sont les protestants du judaïsme. Suivant l'opinion des rabbins, cette secte aurait pris naissance vers le milieu du huitième siècle de l'ère chrétienne ; mais les Karaïtes s'attribuent une origine beaucoup plus ancienne, et prétendent avoir déjà commencé à exister avant la destruction du premier temple. Ils n'ont point d'autre livre que le Pentateuque, dont ils suivent le sens littéral avec une exactitude scrupuleuse, et que chacun d'eux se croit obligé de transcrire au moins une fois en sa vie. Ils comptent une quarantaine de familles à Constantinople, où ils ont une synagogue séparée, dans le village de Khas-Keuï, le long de la Corne-d'Or. On en trouve aussi quelques-uns à Bagdad, en Egypte ; mais les colonies les plus nombreuses sont en Gallicie, et surtout en Crimée. Les Karaïtes de Turquie sont indépendants de la communauté israélite proprement dite, et ont un chef particulier (milleti bachi), qui les représente près de la Porte.

Il existe aussi, à Constantinople et à Alexandrie, une petite colonie israélite, composée de familles étrangères originairement à l'empire, d'où elles émigrèrent, à diverses époques, d'Italie, d'Allemagne ou d'Angleterre, et ayant conservé, avec leur nationalité, tous les priviléges dont jouissent les sujets étrangers. Elles sont représentées auprès de la Porte par les légations de Toscane, d'Autriche ou d'Angleterre, et sont bien supérieures, en général, sous le rapport de l'éducation et du savoir, au reste de leurs coréligionnaires en Turquie.

Enfi„ nous ne devons pas omettre, afin de compléter cette statistique de la nation israélite en Turquie, une secte ou, si l'on veut, une caste, particulière à la ville de Salonique.

[367] Salonique est, comme on sait, une ville aux deux tiers juive. Les Israélites y étaient déjà établis dès le temps de saint Paul, et ils y fondèrent de bonne heure une académie qui devint célèbre dans toute l'Europe, et où enseignèrent plusieurs maîtres illustres. La secte dont je veux parler est celle des Mamins (deumnè, en turc), composée de Juifs convertis anciennement à l'islamisme dont ils affectent toutes les marques extérieures, le costume, les noms propres, la fréquentation des mosquées, l'observance du ramazan, tandis qu'ils sont supposés avoir conservé en secret certaines pratiques du culte judaïque. Ces sectaires, dont le nombre atteint de six à sept mille, ne se marient qu'entre eux et vivent tout à fait isolés, bien qu'ils soient assimilés civilement aux Musulmans, do même que la colonie précédente l'est aux Européens. Ils se vouent principalement au commerce du tabac à fumer, et la Porte les qualifie, dans ses actes, de doukhan tudjdjari thaïfeci (communauté des marchands de tabac à fumer).

III. GOUVERNEMENT ET ADMINISTRATION.

La communauté israélite est la mieux administrée sans contredit des cinq communautés sujettes de ta Porte. A sa tête est le grand-rabbin (khakham bachi) de Constantinople, élu par les notables, et assimilé, d'après la teneur de son bérat, aux patriarches des communautés chrétiennes. Comme eux il peut être déposé, soit directement par la Porte, soit indirectement sur la plainte de la nation. Celle-ci lui alloue, [368] outre le logement, une somme assez modique pour son entretien (1).

Le khakham bachi est assisté d'un conseil de six membres (daïanim), dont trois rabbins et trois laïques, les premiers nommés à vie, les seconds, annuels. Ce conseil, dont l'institution remonte aux temps les plus anciens, est le dépositaire du pouvoir législatif. C'est à lui qu'appartient le droit de convoquer l'assemblée nationale, soit pour l'élection ou la déposition du khakham bachi, soit pour l'adoption de quelque grande mesure concernant les intérêts généraux de la communauté. Le conseil débat préalablement et pose lui-même les questions qui sont portées devant rassemblée, de manière que celle-ci n'a plus qu'à accepter ou à rejeter.

Un tribunal (bel-din) de trois membres inamovibles est investi de l'autorité judiciaire. Ce triumvirat, composé des citoyens les plus recommandables par leur âge, par leurs lumières et par leur vertu, et dont les arrêts sont toujours marqués au coin de la plus stricte équité, juge souverainement, tant en matière religieuse qu'en matière civile ou correctionnelle.

L'administration ordinaire de la justice, dans la circonscription du grand-rabbinat de Constantinople, est confiée à deux tribunaux qui siégent, l'un à Khas-Keuï, 1'autre à Balata, quartier de Stamboul , faisant suite au Fanar. Chacun de ces tribunaux est formé de quatre rabbins nommés à vie par l'assemblée nationale. La procédure est à peu près gratuite : ils connaissent, au civil, de toutes les contestations entre nationaux,

(1) Le khakham bachi actuel est M. N....., qui succéda, vers la fin de septembre 1853, au vénérable G. Ben-Iacar, décédé le 22  du même mois, à Khas-Keuï, à l'âge de 86 ans.

 [369] ou entre nationaux et étrangers, du consentement mutuel des parties ; et telle est la réputation d'équité dont ils jouissent, que l'on voit souvent des Grecs ou des Arméniens, malgré le mépris qu'il professent ouvertement pour une race maudite, lorsqu'ils ont un procès avec un israélite, se soumettre à la décision du bet-din plutôt qu'à celle de leurs propres tribunaux. Au contraire, il est sans exemple qu'un Israélite en ait jamais appelé du tribunal de sa nation aux tribunaux soit chrétiens, soit musulmans. Celui qui l'oserait, alors même que la pensée lui en viendrait, serait immédiatement frappé d'anathème par les rabbins.

Quant aux délits soumis au jugement de ces tribunaux, ils ne sauraient entrainer dans aucun cas, la peine capitale, celle-ci ne pouvant être prononcée que par la justice turque, avec la sanction du conseil d'Etat. Les peines qu'ils peuvent infliger sont bornées à l'amende, à l'emprisonnement et aux galères pour un temps limité. L'autorité turque est chargée de l'exécution des arrêts, à la requête du khakham bachi.

Celui-ci peut devenir membre du bet-din, mais par le choix libre de la nation, non en vertu de son titre. En droit, ses attributions judiciaires sont nulles; il n'est, à proprement parler, que le délégué officiel de la nation auprès de la Porte.

Comme il n'existe pas de hiérarchie religieuse parmi les Juifs, chaque synagogue est indépendante, et le khakham bachi n'exerce aucune suprématie sur les grands-rabbins des autres villes. Il ne peut ni les nommer, ni les révoquer, et est chargé uniquement de leur transmettre officiellement les ordres de la Porte. Il suit de là que l'administration dans les provinces est calquée entièrement sur celle de la capitale. Les principaux centres de population israélite ont , suivant leur importance et le chiffre de cette population, des grands- rabbins, partagés en deux classes, élus comme. le. khakham bachi par les notables, et exerçant les mâles attributions. Ces mêmes villes ont chacune leur bet-din qui fonctionne comme le bet-din de la capitale. Le rabbin, ou un membre du bet-din, représente la communauté près du pacha gouverneur. Rien de plus simple, et ajoutons, rien de plus honnête que ce système d'administration. Toutes les charges se confèrent à l'élection, et celle-ci va presque toujours chercher le plus digne : circonstance qui tient en même temps au petit nombre des citoyens, à la modicité des honoraires et à l'esprit national qui distingue si éminemment la race juive.

Les localités de second ordre sont administrées par des sous-rabbins nommés par les rabbins des chefs-lieux et placés sous leur dépendance.

On compte en Turquie huit circonscriptions rabbiniques, dont cinq sont administrées par des rabbins de première classe, et trois par des rabbins de deuxième classe.

En voici le tableau avec leurs subdivisions :

Rabbins.           Sous-rabbins

1ère classe
Constantinople.    
Salonique ……… Janina, Larisse
Brousse ……… Dardanelles
Smyrne
Jérusalem……… Bagdad, Damas, Alexandrie, Caire, Candie (la ville)

2ème classe

Sofia.
Bosna.
Andrinople ……… Gallipoli

Chaque circonscription pourvoit à ses propres dépenses.

 [371] La gestion des deniers publics dans la capitale est confiée à une commission de cinq membres élus par l'assemblée générale et renouvelés tous les deux ans. Ils dressent le rôle des impôts et fixent le cens proportionnellement aux facultés de chaque chef de famille. La nation se partage, sous ce rapport, en trois classes d'individus : 1° la classe des contribuables, évalués à un cinquième de la population générale ;

celle des indigents, qui reçoivent au lieu de donner ; 5° la classe des individus qui, n'étant pas assez fortunés pour être imposés, peuvent néanmoins se passer de secours.

Ceci posé, voici comment se décompose le budget de la communauté israélite de Constantinople :

Dépenses.
Quatre rabbins principaux, 
y compris le kha-kham bachi ……… P 60,000
Cinq rabbins de 2e classe ……….…… 40,000
Pour le bérat du khakbam bachbi…… 3,000
A l'arsenal ……… ………………………… 35,000
                                                    -------------
                                                    P. 138,000

La somme de 55,000 piastres, portée au dernier article, est considérée çomme l'équivalent des corvées que les Israélites de Constantinople, de même que les autres raïas, doivent, d'après un ancien usage, à l'arsenal maritime.

Recettes.
Gabella, ou impôt sur la consommation……... P. 150,000
Arika, ou taxe annuelle, d'après la fortune soit
mobilière, soit immobilière…………...……........ 300,000
Revenus divers……... ……... ……... ……….…... 90,000
                                                                 P. 540,000   

 [372] L'excédant annuel du revenu sur les dépenses est donc d'environ 400,000 piastres.

Cet excédant est employé d'abord au paiement du kharadj des pauvres. Le kharadj payé par la communauté israélite de Constantinople s'élève annuellement à 242,000 piastres, ce qui donnerait, d'après la moyenne arithmétique, un peu moins de 7,000 cotes (1); mais cette moyenne ne représente pas la moyenne vraie, le nombre des cotes à 15 piastres étant bien supérieur à celui des cotes à 60 et même à 30 piastres. Les deux tiers environ de cette somme de 242,000 piastres incombent à hi communauté. Les pensions de retraite accordées à un petit nombre de rabbins que leur grand âge empêche de vaquer à leurs fonctions , les secours aux étudiants en théologie, les aumônes aux indigents, assez abondantes pour avoir banni entièrement la mendicité , les envois d'argent aux Israélites do Terre-Sainte, lorsque, par suite de guerres ou d'avanies, ils sont soumis à des contributions qui dépassent leurs facultés et qu'ils implorent l'assistance de leurs coreligionnaires de Constantinople, les frais de route alloués aux pèlerins que la dévotion prie à aller finir leurs jours à Jérusalem, absorbent le surplus de cet excédant.

L'entretien des synagogues a lieu au moyen de souscriptions et de dons volontaires, dont le produit excède -merle les besoins du culte. On compte à Constantinople trente-sept.synagogues réparties dans les quartiers de la ville et les villages du Bosphore où afflue de préférence la population juive, tels que Djebali, Balata, Piri-Pacha pelas-Keuï, Galata Orta-Keuï,

(1) On se rappelle que le kharadj est fixé aujourd'hui à 60, 30 et 15 piastres, suivant la fortune des contribuables.

 [373] Kourou-Tchesmé, Arnaout-Keuï, Kounskoundjouk et Dagh-Hamarn. Le nombre des oratoires particuliers dépasse quatre-vingt-dix.

Chaque quartier a, de plus, son magistrat particulier, ou regidor, chargé de la police municipale et de la censure des moeurs. Tout ce qui concerne la tranquillité intérieure et domestique est dans ses attributions; il veille au maintien des règlements et est investi du droit de pénétrer dans les maisons pour s'assurer que -les individus commis sa surveillance sont rentrés aux heures prescrites, et qu'il ne s'y passe rien de contraire aux bonnes moeurs.

Les écoles juives de Turquie, au lieu d'être annexées aux temples, comme les écoles grecques ou arméniennes, en sont, au contraire complétement séparées. Ces écoles, dirigées par des sous-rabbins, sont très-nombreuses; elles existent partout où se trouve une agrégation, même peu considérable, d'Israélites ; mais l'enseignement y est tout à fait rudimentaire il ne comprend pas même les éléments de la langue hébraïque ; les maures se servent de la langue usitée parmi les Juifs de Turquie, sorte de patois dont le fond est espagnol et mélangé de mots indigènes ou étrangers, turcs, arabes, grecs, italiens, dont la proportion varie suivant les localités. Néanmoins, le fond domine en général, au point qu'un Espagnol, partout en Turquie, comprend sans peine les Juifs, ceux de Constantinople et de Smyrne, comme ceux de Salonique et d'Alexandrie.

Les enfants qui se destinent, à la carrière rabbinique reçoivent une instruction plus relevée dans les cours annexés aux bibliothèques (yeschirot). L'origine de ces bibliothèques, qui tiennent lieu de hautes écoles, se rattache à un usage très-ancien et en quelque sorte traditionnel, qui du temps des prophètes s'est transmis jusqu'à l'époque actuelle. Un savant israélite, un [374] riche particulier meurt, laissant un fonds de. livres amassés à grand' peine et souvent à grands frais. Il lègue par son testament ce fonds à ses héritiers, avec une somme d'argent ou un capital foncier dont le revenu doit servir à l'instruction d'un certain nombre d'étudiants pauvres. La bibliothèque devient alors un lieu d'études, ainsi que son nom l'indique (yeschirot), un collége où enseignent des professeurs rétribués sur le revenu. Ces sortes de fondations, qui ressemblent par certains côtés aux vacoufs turcs, se rencontrent assez fréquemment parmi les Israélites de Turquie; et la nation les encourage autant qu'elle peut, en concourant pour une part à l'entretien des élèves. Malgré cela, la condition de ces derniers ne laisse pas d'être misérable et rappelle celle des softas dans les médressés. Mais leur pauvreté est à la fois pour eux un stimulant et un préservatif. Après trois ou quatre années passées à l'étude du Talmud et de ses commentateurs,. ils sont examinés sur la théologie hébraïque, et il est rare qu'ils ne sortent pas victorieux de l'épreuve: On a retenu même les noms de plusieurs d'entre eux qui se sont acquis, plus tard, une grande réputation par leurs écrits.

IV. ÉTAT INTELLECTUEL ET MORAL.

Les Juifs de Turquie habitent presque exclusivement les villes, et surtout les Echelles et les places commerçantes de l'intérieur, où ils remplissent l'office de courtiers dans les bazars, ou s'adonnent au brocantage et au commerce de détail. Ils fournissent également des sujets aux divers esnafs, principalement à ceux des fripiers, des ferblantiers et des lapidaires, composés presque exclusivement d'Israélites. Rarement [375]  ils s'élèvent jusqu'aux professions libérales. Les riches négociants, les médecins habiles, tous ceux de leurs coréligionnaires qui, par leur crédit ou leur savoir, donnent du relief à la communauté (1), appartiennent à la colonie juive européenne.

Aussi, de tous les sujets de la Porte, les Israélites sont-ils les plus pauvres. Il suffit, pour s'en faire une idée, de parcourir à cheval, un jour de la semaine, le quartier de Balata, demeure ordinaire des Juifs de Constantinople. Il y a peu d'endroits plus sales au monde : un air de misère résultant, non plus du calcul, comme dans le quartier voisin du Fanar, , mais bien d'une pauvreté réelle, attriste les yeux. Tandis que, dans la rue, des hommes à la figure longue et .maigre , à la robe déguenillée , à l'air affairé, vous croisent à chaque pas, les maisons, basses et humides, laissent apercevoir, par leurs fenêtres entr'ouvertes, des femmes petites, maigres, hâves et d'une pâleur blafarde, coiffées, au lieu de voile, d'une serviette grossière, et, accroupis près d'elles, un essaim d'enfants chétifs, bouffis, rachitiques, dont l'aspect serre le coeur.

La misère des Juifs de Turquie, laquelle ne peut être égalée que par leur ignorance, provient, en grande partie, de ce qu'ils n'ont accepté aucun progrès et sont restés stationnaires au milieu du mouvement régénérateur qui s'opérait sous leurs yeux, et auquel les autres nations, Turcs, Grecs, Arméniens, participaient avec une ardeur plus ou moins vive. Jadis, lorsque l'ignorance était égale chez les chrétiens et chez les musulmans, presque toutes les relations diplomatiques et commerciales avaient lieu par l'intermédiaire des

 (1) Je citerai en première ligne M. Camondo et le docteur Castro, chirurgien en chef de l'hôpital militaire de la garde impériale, à Scutari.

[376] Juifs, qui conservaient encore quelque étincelle de cet amour de l'étude rapporté d'Espagne par leurs ancêtres, et qui étaient surtout versés dans la connaissance des langues de l'Occident. La plus ancienne, et, pendant longtemps, l'unique imprimerie de Constantinople qui possédât des caractères européens, fut établie dans la maison d'un rabbin juif, nommé Inès Castro. Aussi les voyons-nous, bien avant les Grecs, remplir les fonctions d'interprètes, soit à la Porte, soit près des consuls étrangers. Plus tard, ils occupèrent des emplois importants dans l'administration ottomane; les douanes, les monnaies, qui passèrent dans la suite aux Grecs et aux Arméniens, les principales maisons de .banque, étaient entre leurs mains. On cite même plusieurs Israélites qui jouèrent un mile politique, tels que Jean liguez ou Miguez, qui. fut fait duc de Naxos et des Cyclades par Sélim II (1); Salomon Roph, qui fut envoyé à Venise, en 1570 , pour négocier la paix avec la république; Fonseca, qui dut, comme beaucoup de ses coréligionnaires le crédit dont il jouit à la cour d'Ahmed III à sa qualité de médecin du séraï.

En 1576, sous Sélim II, les Juifs obtinrent le privilége de deux imprimeries, l'une à Constantinople, 

l'autre à Salonique, qui donnèrent une nouvelle impulsion aux études et servirent à répandre dans tout l'Orient les exemplaires de la Loi qui y étaient devenus très-rares.. Un grand nombre (le savants juifs et. de rabbins accoururent en Turquie des diverses contrées de l'Europe. Tels furent Ghédalia, qui vint de Lisbonne, sa patrie, professer la médecine à Constantinople, et qui tenta vainement la réunion des rabbinistes et des karaites, Mardochée, fils d'Eliézer, qui prenait

(1) Voy. Hammer, t. VI,p 118, et t. VII, p, 59.

 [377] le titre de Constantinopolitain, quoique sa résidence ordinaire fût à Andrinople, commentateur d'Aben-Ezra, et plusieurs autres renommés comme poêles, médecins, philosophes, mais qui, n'ayant point été mêlés directement aux affaires, ne sont guère connus que de leurs coréligionnaires ottomans ou m'ollé:gis. Peu à peu, cependant, le goût de l'étude et des lettres se perdit parmi les Israélites de Turquie. Lorsque les Grecs, à leur exemple, commencèrent à étudier les langues de l'Europe, la crainte d'être supplantés par eux, au lieu (le stimuler leur ardeur, les frappa d'une sorte d'apathie, et ils se virent déposséder insensiblement de leurs charges d'interprètes et des autres fonctions lucratives qu'ils occupaient à la Porte et près des chancelleries. Plus tard les emplois, même subalternes, qu'ils avaient conservés, soit dans les douanes et dans les finances de l'empire, soit dans les maisons des pachas, leur furent enlevés par les Arméniens, et tandis que les autres communautés, chrétiennes et musulmanes, se familiarisaient de plus en plus avec les idiomes et les connaissances de l'Europe, ils continuèrent à rester stationnaires, et virent, avec une indifférence apparente, leurs richesses passer entre les mains de leurs rivaux.

Cependant, si les Israélites ont dégénéré sous le rapport intellectuel, s'ils se sont placés par leur faute au dernier rang des nations sujettes de la Porte, ils rachètent cette infériorité par des vertus économiques et morales qui les placent bien au-dessus des chrétiens. Nulle communauté n'est aussi bien administrée que la leur. On entend rarement dire qu'un Juif ait apostasié. Leurs moeurs sont sévères; jamais de scandale parmi eux. Point d'abus même, si ce ne sont ceux qu'engendrent l'omnipotence absolue des rabbins et les pratiques, souvent puériles, auxquelles ils prétendent astreindre leurs administrés, en se fondant sur l'autorité [378] vraie ou supposée de la Bible, comme de défendre l'usage de la viande lorsque le boeuf, la chèvre ou le mouton n'ont point été égorgés de la main d'un rabbin, d'interdire à chaque Israélite, sous peine d'amende, de marcher dans la rue, les jours de sabbat, s'il est porteur d'une clef, d'une montre, de deux mouchoirs, d'une épingle ou de tout autre objet qui ne lui est pas absolument nécessaire, etc., etc. (1). Les désordres, les scandales, si fréquents chez les Grecs et chez les Arméniens, la simonie, la concussion, l'ivrognerie, la fraude, le vol, le meurtre, sont inconnus chez les Israélites. La loi de Moïse, qui prescrit la plus sévère probité dans les transactions civiles, est observée scrupuleusement par eux. Il est vrai qu'ils pratiquent l'usure, là comme ailleurs, en se fondant sur un passage du Deutéronome, où il est dit :

« Tu prendras usure de l'étranger, mais de tes frères tu n'en prendras point. »

Une autre loi ou, si l'on veut, une coutume que les Israélites de Turquie observent assez généralement, c'est celle qui prescrit aux jeunes garçons de contracter mariage aussitôt qu'ils ont atteint l'âge de dix-huit ans. Cette précocité des mariages, dont les rabbins ont fait, en quelque sorte, une obligation, religieuse, contribue beaucoup à maintenir la pureté des moeurs, mais en même temps elle est une des causes les plus

(1) Ces prescriptions arbitraires, dont on ne trouverait 'pas même l'ombre dans la loi de Moïse, malgré le dire des rabbins qui veulent que la religion juive soit basée uniquement sur l'Ancien Testament, ont soulevé, à plusieurs reprises, des récriminations très-vives de la part des Israélites de Turquie contre leurs rabbins. Voy., entre autres une protestation de plusieurs membres de la communauté israélite de Smyrne, insérée dans l'Echo de l'Orient, du 17 avril 1840.

[379] actives de la misère des familles, par l'accroissement excessif de la population (1).

Cette misère, à son tour, engendre la malpropreté, qui est encore pire chez les Juifs de Turquie que chez ceux des autres nations, si l'on en excepte toutefois les Juifs de Pologne, et par suite, une mortalité qui est comparativement considérable. Ainsi, lorsque le choléra ravageait Constantinople en 1848, on compta, dei Puis le mois d'octobre jusqu'à la fin de décembre, Seize morts sur cent habitants parmi les Juifs, tandis que la même proportion ne s'éleva qu'à sept et demi chez les Grecs, à quatre et demi chez les Arméniens, et n'atteignit pas même quatre chez les Musulmans (2).

Hâtons-nous de dire cependant que cette malpropreté, qui n'est point, comme on le suppose quelquefois, un vice inhérent à la nation, puisque, au contraire, la loi de Moïse, semblable en cela à la loi de Mohammed, prescrit l'usage fréquent des ablutions, mais bien plutôt un effet de la gêne et de l'agglomération des familles dans un espace trop resserré, tend aujourd'hui à disparaître, grâce à l'assistance soutenue et généreuse que la portion aisée de la nation prête à la portion indigente. C'est là le beau côté de la communauté israélite. Tandis que chez tes autres raïas les charges les plus lourdes pèsent sur les pauvres à l'exclusion des riches, chez les Israélites les riches seuls paient l'impôt à l'Etat et contribuent de leurs deniers aux frais de la justice, de l'administration, à l'entretien des temples et des écoles. Nulle part, si ce n'est chez les Ottomans, la charité 

(1) D'après la même loi rabbinique, la femme peut être répudiée après dix années de mariage stérile.

(2) Rapport du Dr Vérollot, médecin sanitaire français à Constantinople, inséré dans l'Almanach de l'empire ottoman, de 1849

[380] n'est pratiquée d'une manière aussi constante et aussi générale. Il est vrai que cette charité, que l'on remarque chez les Juifs de toutes les parties du monde, et qui parait un effet de leur isolement au milieu des autres nations, est, pour ainsi dire, intérieure et ne s'exerce qu'a l'égard des coréligionnaires. Mais comment pourrait-on leur en faire un crime, quand on songe aux persécutions et aux opprobres auxquels ils ont été de tout temps en butte? Ces persécutions, ces opprobres ne leur ont pas été épargnés, même en Turquie. Par quelle fatalité cette malheureuse nation a-t-elle porté, même sur cette terre d'hospitalité et de tolérance, l'humiliation qui la suit partout ! Je ne parle pas des Grecs qui lui ont voué une haine fanatique, au point que, encore aujourd'hui, bon nombre d'Israélites n'oseraient se montrer le vendredi saint dans le quartier de Psammatia ou du Fanar, de peur d'être lapidés. Aussi lorsqu'un orthodoxe veut exprimer le plus haut degré de l'animadversion céleste : « Dieu garde, dit-il, que cette disgrâce arrive à qui que ce soit, même à un Juif ! Mais je parle des Osmanlis eux-mêmes qui, en outre de la douceur et de la gravité naturelles de leur caractère, n'ont aucun motif d’animosité ou de rancune personnelles contre les Juifs. En effet, s'il est vrai que les Arméniens ont, par leurs moeurs, une grande analogie avec les Osmanlis, cette analogie est encore plus marquée entre ces derniers et les sectateurs de Moïse, et ici c'est la religion qui forme le point de contact. L'unité de Dieu est le principe fondamental posé par Moïse et par Mohammed ; la circoncision est pratiquée chez les Musulmans, comme chez les Juifs; les uns et les autres s'abstiennent de la chair des animaux réputés immondes et le culte des images est également banni dans les deux croyances. Cependant les Juifs sont un objet d'horreur pour les Turcs, comme pour les chrétiens. Ils ne sont ni haïs, ni [381] persécutés par eux ; ils sont simplement tenus à l'écart comme des réprouvés sur qui pèse l'animadversion céleste autrement, seraient-ils ce qu'on les voit depuis une si longue suite de siècles, des vagabonds dispersés sur toute la surface du globe, des mendiants sans patrie et sans asile ! Si, aujourd'hui encore, cette considération, tirée des malheurs de la race juive, frappe d'aveuglement ou d'insensibilité .tant d'âmes généreuses en Europe, quelle nouvelle force doit-elle emprunter au fatalisme oriental qui voit Partout un effet des vengeances ou des miséricordes célestes ! Si votre race est proscrite, errante par le monde, c'est que Dieu l'a voulu ; et, comme Dieu ne fait rien par injustice, un pareil châtiment ne peut vous avoir été infligé qu'en expiation d'un grand crime ! Cependant il serait injuste aussi de faire retomber sur les descendants le châtiment dû- aux iniquités des Pères. Voilà pourquoi les Osmanlis, tout en méprisant les Juifs et en les flétrissant de l'épithète de tchiffut, synonyme de vil avare, ne les maltraitent jamais. Les Juifs, de leur côté, supportent patiemment un joug qui n'a rien de pesant ni même d'humiliant pour eux, puisqu'il n'admet aucune distinction légale entre eux et les chrétiens, qu'il leur permet de se gouverner par leurs propres lois et leur conserve ainsi, à l'exclusion de toutes les autres contrées, une ombre d'existence nationale.