XXI Désagréments crâniologiques, La mosquée Khodjamné-Khabri. Le savon panacée. La nécropole Sadpir. Curieux tourbillon de poussière. Ce qu'un indigène apporta un jour dans sa casquette, Une chevauchée de six cent quatre-vingts kilomètres.

Nazr-ed-Din Beg, fils de Khoudaïm (voy, p. 84).


Après trente-cinq kilomètres, nous faisons notre entrée à Namangân. Il était temps; la chaleur commençait à nous gâter notre jolie promenade; nous sommes heureux de contempler cette ville de l'Asie centrale, quoiqu'elle ressemble furieusement à ses sœurs: mêmes rues étroites et tortueuses, même poussière, même disposition et même étendue de bazars. Une insurrection qui a eu lieu en 1876, quelque temps après la prise de cette cité, a fourni aux Russes l'occasion de balayer la place autour de la citadelle les maisons bombardées ont cédé le terrain à la construction de la nouvelle ville russe qui s'élève avec rapidité. On y compte déjà cinquante-deux maisons.

Dessin de E. Ronjat, d'après une photographie.


Le natchalnique, averti de notre venue, nous cède une vieille mosquée dans la cour de laquelle nous dressons nos tentes. Les indigènes avaient malheureusement l'habitude d'y faire paître leurs chèvres. Nous sommes obligés de chasser ces quadrupèdes, qui ne paraissent pas moins mortifiés que leurs propriétaires de leur brusque expulsion.

Nous déjeunons chez le préfet, où j,e me trouve placée entre une jeune dame qui ne parlait pas et une vieille dame qui parlait trop. Celle-ci savait très-bien le français c'était une grande rieuse, mais visant trop à l'esprit; elle avait fait ses études en Allemagne et en France. Études de quoi? me demandais-je. Mon Dieu! que les femmes russes sont instruites,et quelle honte pour une Parisienne, à qui l'on veut bien attri buer de représenter la fine fleur de l'élégance, de se voir réduite à écouter! Études de quoi? Cela me tourmentait; elle causait en femme qui sait C'était une maîtresse sage-femme; elle savait en tout cas mettre les enfants au monde et contribuer à l'accroissement de la population du Turkestan. Elle traduisait notre conversation au maitre de la maison qui ne parlait que le russe, comme nous ne parlions que le français; notre ignorance mutuelle se compensait au moins de ce côté.

Madame de Ujfafvy-Bourdon. Dessin de E. Ronjat, d'après une photographie.


Le dîner eut lieu le soir au fond d'un grand jardin encore inachevé, à peu de distance d'une rivière aux eaux murmurantes. On m'avait placée dans la pénombre d'une bougie, de manière à me soustraire aux entreprises des moustiques.

1. Prononcez Ouifalvi. C'est un nom hongrois. Uj qui signifie neuf, nouveau, et fulvi (de falu) du village; comme qui dirait en français « de Neubourg. »


En rentrant à notre mosquée, comme l'eussent fait de bons mollahs, nous fûmes assaillis par une véritable meute de chiens hideux et presque sauvages qui .nous escortèrent jusqu'à nos tentes; nous eûmes toutes les peines du monde à les chasser; mais nous entendîmes leurs aboiements jusqu'au jour, ainsi que les.trois coups sacramentels que le veilleur de nuit frappe toutes les cinq minutes en parcourant la ville. C'est un usage qui est répandu dans toutes les villes du Turkestan et on s'étonne que les Russes en aient laissé l'accomplissement aux indigènes.

Tout le pays naturellement avait été informé de notre arrivée; le lendemain matin, des petits enfants sartes vinrent nous apporter des fruits. Les piécettes que nous leur donnâmes familiarisèrent les petits garçons, mais les petites filles montraient une peur excessive; peut-être étaient-elles moins poltronnes avec moi, mais, lorsque M. de Ujfalvy leur offrit de l'argent, son geste seul les fit fuir comme des oiseaux effarouchés. Cette scène avait lieu pendant que nous prenions notre thé; elle était si contraire aux habitudes, qu'elle attira trois femmes, probablement les mères des enfants, qui, recouvertes de leur voile noir, vinrent nous regarder et nous remercier. Je me levai et leur offris une tasse de thé; j'en avais déjà donné à un vieux musulman, beau vieillard âgé, me dit-on, de quatre-vingt-quinze ans, qui savourait son breuvage dans un coin et à qui j'avais acheté une belle corbeille de fruits pour deux francs. Les femmes trouvèrent le thé à leur goût, car l'une d'elles me fit comprendre qu'elle en boirait bien une seconde tasse; je cédai à son désir, qui se renouvela encore une fois. Sur ces entrefaites, Mohamed-Schah rentra avec une mine blême et effarée. M. de Ujfalvy lui ayant promis trois roubles par crâne qu'il pourrait rapporter, il avait, en compagnie d'un de ses coreligionnaires, essayé de fouiller les tombes. Le malheur voulut qu'ils découvrissent deux dépouilles fraîches; ils en furent tellement consternés qu'ils purent à peine les remettre en état, pensant que toutes les foudres de Mahomet allaient tomber sur eux. Pour nous distraire de ce récit lugubre qu'il nous faisait en tremblant, nous courûmes regarder des bohémiens Louli qui passaient en cet instant. Ils s'en allaient montés sur leurs chameaux, suivis de leur maison portative, chercher sans doute de meilleurs pâturages pour leurs troupeaux de beaux moutons dont le seul inconvénient était de soulever une poussière épaisse qui obscurcissait l'air cinq minutes encore après leur passage. Les femmes avaient comme les Kirghises le visage découvert et un costume analogue leur tête était entourée d'une étoffe blanche; elles portent des bottes, des pantalons et une large robe retenue à là taille. C'est une assez belle race, au front haut et  large, un peu bombé; les sourcils sont très-fournis, les yeux sont droits et noirs; la bouche est moyenne et les dents sont très-blanches la face est ovale. Les hommes ont les cheveux et la barbe noirs; ils ont, ainsi que les femmes, la peau olivâtre et le corps vigoureux; les extrémités sont moyennes, bien qu'ils soient très grands. Les femmes portaient leurs enfants dans leurs bras, mollement bercés par le balancement du chameau. Les plus âgés se tenaient à califourchon devant leur mère. Ces gens fabriquent des ustensiles de vannerie qu'ils vendent dans les villes et dans les villages. M. de Ujfalvy se rendit au bazar accompagné du chef de la police de Namangân et il fit emplette de vieilleries assez curieuses entre autres, d'une belle ceinture, que je changeai contre mon revolver pour ne pas trop nous démunir d'argent.

Nous allâmes ensuite saluer le natchalnique et visiter les deux mosquées de Aziz-Halfa et celle de Khocajamné-Khahri, la plus belle de Namangân ; elle est entourée de bâtiments percés de quelques fenêtres, le tout en briques. Ce sont les seuls matériaux de ce genre que nous ayons vus dans la ville. La mosquée est assez petite; mais quand on aperçoit sa façade, dev ant laquelle se dressent à peu de distance quelques majnifidyes peupliers, on ne peut s'empêcher d'adle beau travail qui la façonna. La mosquée s'élève sur un des côtés d'une cour ombragée. Une tombe placée en avant d'une des entrées renferme les restes d'un saint nommé Ibrahim-Pacha Khodja, ce qui a fait donner à l'édifice le nom de Khodjamné-Khabhri (tombeau saint). Les deux colonnes de droite et de gauche sont d'une richesse d'ornement remarquable; les différentes parties de ces colonnes unies sont séparées par des briques de couleurs avec des reliefs d'un effet agréable. Une petite porte s'ouvre au milieu; elle est encadrée de bois avec des battants sculptés. Au-dessus de la porte il y a une inscription. Une seconde inscription est entourée d'un cadre couvert de sculptures et reposant sur deux saillies sculptées. La porte est dans un enfoncement: cette partie du milieu est surmontée d'une voûte dont des briques en saillie dessinent la forme ogivale qui repose sur deux colonnes bleues couvertes de jolis dessins en relief. A côté de ces colonnes est symétriquement disposée une bordure qui, comme presque toute la façade, a perdu sa couleur, puis un cadre couvert de ravissants dessins un second intervalle sépare ce motif d'un autre semblable et décoré de non moins beaux reliefs. Cette façade est remarquable, c'est la plus belle du Ferghanah. L'intérieur de la mosquée est petit, mais les sculptures, les inscriptions et les peintures qui restent sont très-jolies. Les demi-voûtes faites en saillie dans les quatre coins offrent de charmants reliefs étagés et superposés. Quatre portes placées en face l'une de l'autre et de grandeur pareille donnent accès dans l'intérieur. Les curiosités artistiques ne pullulent pas en Asie centrale, la religion de Mahomet défendant, comme on sait, les peintures et sculptures qui représenteraient la figure humaine.

Un des plus beaux intérieurs de mosquée existe dans les environs de Bokhara; il contraste fort avec les ornements architecturaux employés dans les mosquées du Turkestan russe, et nous avons cru devoir en donner une vue à nos lecteurs.

De Namangàn nous nous rendons à Turé-Kourgàne; les plaines sont bornées à l'horizon par les montagnes de l'Ala-Chan. La route est monotone c'est ce que Tœpffer appelle pittoresquement un. ruban. Elle se déroule indéfiniment comme un peloton de fil dont on ne pressent pas le bout.. Pourtant les environs de la ville sont d'autant plus agréables, lorsqu'on les compare à la route.

Intérieur d'une mosquée près de Bokhara, dessin de Barclay, d'après une photographie.


Arrivés à Turé-Kourgâne, nous passons la nuit dans la cour d'un ancien château du khan, sous un beau karagatche dont le tronc mesure quatre mètres de circonférence; son feuillage nous tient lieu de toit pour notre tente. C'était un abri vraiment poétique, et la fraîcheur de la nuit ne nous incommoda pas. Les nuits sont chaudes dans cette contrée; la rosée n'existe pas, sinon à Tachkend, où elle est occasionnée, je crois, par le grand nombre d'arbres qui bordent les ariques. Le château était habité par l'aksakal, qui avait le type uzbeg bien prononcé. Le matin, à notre réveil, nous vîmes les serviteurs de l'aksakal faisant leurs ablutions dans une belle mare située au milieu de la cour. Et dire que nous avions bu de cette eau la veille et qu'on allait y puiser un moment après!
Du château ou ancienne forteresse, on jouit d'une des plus belles vues de la contrée; la terrasse est à une hauteur énorme et domine, une superbe vallée au milieu de laquelle coule la rivière de Kassân-Sou. En buvant notre thé, nous contemplions ce spectacle; nos chevaux piaffaient en nous attendant.

Le chemin de Turé-Kourgâne à Kassân passe dans une charmante vallée et se fraye .un sillon ravissant dans des montagnes parsemées de jolis kichlaks habités par un mélange d'Uzbegs et de Tadjiks. Nous arrivons à la ville, qui se trouve sur une hauteur, par une pente assez douce, au pied de laquelle se jette la rivière.

C'était jour de marché, le bazar était excessivement animé. La maison où nous conduisit l'aksakal ressemblait à celle que j'avais déjà vue, mais le mobilier en était tout à fait asiatique. On sent (lue, hormis le natchalique, qui vient faire ses tournées habituelles, aucun profane n'habite cette ville. Je suis; je crois, la première femme européenne qui l'ait traversée. Tout était bien musulman dans la demeure de notre hôte; on y trouvait les deux cours sacramentelles; celle des hommes nous fut réservée. Les chambres étaient sombres, étroites, recevant la lumière par de petites ouvertures et par une porte donnant sur une galerie. Les ouvertures étaient garnies d'un grillage en bois sur lequel on avait collé du papier transparent. Les plafonds, formés de logues poutres espacées l'une de l'autre d'environ trente-cinq centimètres, étaient décorés; le plancher d'argile était couvert de tapis de  Bokhara, et des coussins couverts de soie bigarrée y attendaient le bon plaisir de leur propriétaire; à côté d'eux des couvertures ouatées étaient destinées aux personnes de distinction deux seuls fauteuils de forme carrée et qui semblaient égarés là faisaient pressentir la proximité de la civilisation chinoise. Les murs renferment des niches servant de bibliothèque bien rudimentaire, car elle ne consiste qu'en un manuscrit du Coran. La deuxième cour était réservée aux femmes de l'aksakal et à son fils, petit garçon de deux ans, qui nous apparut, sale et barbouillé, entre les mains de deux servantes, vêtu d'un simple khalat ouvert par devant, sans doute à cause de la chaleur. n ressemblait un peu à son père, qui du reste était un fort bel homme; ses manières affables et presque prévenantes contrastaient fort avec celles des autres chefs musulmans. En général, le musulman 'reste peu chez lui; il va au bazar ou se rend aux prières de la mosquée. Après le dîner, auquel j'invitai l'aksakal, qui d'ordinaire prend son repas du soir dans la cour avec ses serviteurs, un mollah survit, auquel on donna la place d'honneur ; il prit le Coran, en lut quelques versets, et, quand il se fut retiré, des garçons d'une dizaine d'années, qu'on appelle batchas, habillés en femme comme ceux que j'avais vus à Samarkand, se mirent à danser; les invités s'assirent en rond pour contempler ce divertissement. La danse est réglée par les sons d'un instrument à cordes; les assistants marquent la mesure en battant des mains. Ces danses se prolongent généralement très-tard et sont la cause, paraît-il, de perturbations domestiques que le Coran est impuissant à empêcher. Je ne pus malheureusement pas voir les femmes de notre hôte; elles étaient à une campagne un peu éloignée; mais il me fit visiter leur appartement, qui ne diffère en rien de ceux que j'avais déjà vus. Il voulut que j'essayasse le plus beau vêtement d'une de ses femmes et j'eus toutes les peines du monde à le lui faire reprendre. Il avait agi d'après les préceptes du Coran, qui ordonne, paraît-il, que tout ce qu'une étrangère a porté doit être gardé par elle.

Les Tadjiks que M. Ujfalvy mensura sont les plus beaux que j'aie vus dans le Turkestan. Leur légende dit qu'ils sont venus dans le pays avant l'introduction de l'islam. Il y a environ six cent soixante-dix ans que les Kalmouks, peuples mongols, envahirent la contrée et la mirent à feu et à sang. Les habitants de Kassân qui ont survécu à ce désastre élevèrent, en l'honneur des morts les plus illustres, une nécropole appelée Sadpir (cent saints), qu'ils ornèrent de pierres avec des inscriptions. Comme cette nécropole n'est pas éloignée de Kassân, nous nous y rendîmes à cheval. Il y reste à peu près soixante-dix tombes. M. de Ujfalvy et M. Muller estampèrent une trentaine d'inscriptions qui leur parurent les plus remarquables, et que le mollah gardien du cimetière ne put leur expliquer. Il est à peine. besoin de rappeler que l'instruction est peu en honneur chez les Asiatiques, la poésie et la littérature étant classées chez eux au nombre des péchés. La légende seule est tolérée chez le bas peuple.

Les mollahs sont les plus lettrés, mais ils sont aussi les plus fanatiques; on dirait que savoir et fanatisme, chez. eux, sont synonymes. Les traités signés avec les infidèles leur paraissent autant de crimes contre la foi aussi les savants engagent-ils toujours les chefs à violer les conventions. Le peuple se laisse facilement entraîner par ces fanatiques, qu'il semble pourtant ne pas aimer. Nous offrîmes au mollah du Sadpir du sucre et des bougies. C'était sans 'ironie et non par allusion ait besoin qu'il devait avoir de s'éclairer il fut enchanté et nous salua jusqu'à terre par trois fois. En revenant, je regardai une maison pauvre; cellelà n'a qu'une cour; .une natte sépare le logis de l'homme de celui de la femme; murs en terre glaise, plafond blanchi à la chaux, le sol rarement couvert d'un mauvais kachma (feutre) le plus souvent même c'est la terre qui sert de plancher.

Kassàn est la plus vieille ville du Ferghanah; elle est exclusivement habitée par des Tadjiks. Nous la quittâmes le soir du deuxième jour, accompagnés par l'aksakal, qui voulut nous faire la conduite jusqu'à la fin de son district. Les arbres étaient brûlés par le soléil, toutes les feuilles jaunies jonchaient déjà la terre, comme chez nous en automne; cependant nous n'étions qu'au milieu d'août. L'aksakal avait un cheval superbe, qui lui avait coûté quatrevingt-dix roubles, ce qui est assez cher pour le pays. Une belle bête va dans les prix de quatre-vingt-dix à cent roubles; les chevaux les plus remarquables ne dépassent pas le prix de trois cents roubles. La route de Kassân à Tousse traverse une steppe de dix-huit kilomètres; au milieu se dresse l'ancienne forteresse de Mallah- Khan, l'oncle de Khoudaïar-Khan le mur d'enceinte est encore assez bien conservé. La steppe est habitée par quelques pauvres Uzbegs groupés autour d'un filet d'eau et de cinq ou six beaux arbres qui seuls dominent ce désert. On m'a assuré que le général Abramoff voulait faire des essais de culture. C'est une affaire d'irrigation : là où une demi-douzaine d'arbres prospèrent, on peut en faire prospérer dix-mille. Ce serait un grand bienfait pour la contrée. Au milieu du désert, nous fûmes surpris par un tourbillon de poussière ; il ne cessait le soir que pour reprendre avec l'aurore.

Pendant ces trois jours, la poussière formant brouillard le soleil n'apparaissait que comme un pain à cacheter collé au firmament. A partir de Baïhlak, la steppe est une peu cultivée. Le soir nous arrivâmes à Tousse, chef lieu du district dans un pays peu fertile et pierreux. La forteresse bâtie, par les Russes domine la ville et la vallée. Le natchalnique, quoique en tournée, avait donné des ordres pour notre réception; aussi, grâce à l'obligeance de son pamochnique (sous-préfet), M. de Ujfalvy liut, se procurer trois crânes tadjiks.

Tousse est habitée par des Tadjiks et par des scorpions il n'est pas rare de trouver tous les soirs une de ces vilaines bêtes dans la cuisine du natchalnique. Les araignées venimeuses (kara-kourt, araignée noire) fourmillent à Lombano, située à quelques kilomètres de Tousse.

On raconte que lorsque M. et Mme Fédchenko vinrent dans cette ville, M. Fédchenko, savant naturaliste, promit quelques kopecks aux enfants qui lui rapporteraient des kara-kourt. Le lendemain, un petit indigène arriva avec sa tibetéïka remplie de ces insectes. Sans réfléchir, il renversa sa coiffure, et toutes les araignée s'éparpillèrent dans la chambre. Je vous laisse à penser la frayeur de tous les habitants; on fut obligé de prendre mille précautions pour rattraper ces dangereuses bêtes, et, comme on n'en savait pas le nombre, on resta longtemps dans des transes continuelles, à la pensée que quelques-unes pouvaient s'ètre dissimulées dans la maison.

Aux environs de Tousse il y a des sables en quantité jusqu'aux bords du Syr-Daria; à gauche, au contraire, les hautes montagnes reparaissent décorées d'une flore très-jolie. Les montagnes, ait nord du Ferghanah, sont riches en minéraux de toutes espèces; on y trouve de très-belles améthystes, du cristal. de roche, des grenats d'un rouge éclatant; ces mêmes montagnes recèlent du charbon de terre et du naphte. Sur l'une de celles qui séparent le Ferghanah du Syr-Daria se trouve un ancien village fortifié appelé Schaïtàn-kichlak, ou village du Diable. La ville de Tousse est la dernière du Ferghanah, dont nous avions achevé l'exploration en six semaines six cent quatre-vingts kilomètres à cheval. Pour une Parisienne qui n'avait jamais fait d'équitation, j'avais le droit d'être fière de cette prouesse.

Nous restâmes trois jours à Tousse sans qu'il nous fût possible de distinguer la ville du haut de la forteresse, à cause du brouillard de sable. M. de Ujfalvy, voyant que ses études avaient pris fin donna le signal du départ: nous remerciâmes le capitaine Dœbner, chef du district, qui, revenu de sa mission, avait été pour nous, durant ces toirs jours, d'une amabilité sans pareil. D'origine allemande, il nous était aussi plus aisé de nous entendre avec lui puisqu'il parlait cette langue avec facilité, les connaissance de la langue russe étant, chez M. de Ujfalvy, assez limitées. Pourtant il avait fini par pouvoir dire ce qu'il voulait.

Le 24 août, nous étions en route pour Khokand, non plus à cheval, mais en tarantasse. Au premier relais, malgré les recommandations qui nous accompagnaient, nous eûmes des difficultés avec le starosta, un starosta tout neuf qui, pour fêter sa prise de possession, s'était enivré de bonne heure. Nous dûmes en outre, atteler six chevaux, jusqu'au Syr-Daria les roues s'enfoncent dans le sable charmantes steppes! 1 Nous traversâmes le fleuve en radeau, le nouveau point sur lequel nous le franchissions n'ayant pas de pont. Les rives étaient abruptes et assez élevées du côté où nous devions nous embarquer. Pendant qu'on transbordait notre voiture, je contemplais un radeau chargé de provisions que deux, chevaux traînaient en nageant d'un bord à l'autre du fleuve. Semblables à Neptune, deux indigènes soutenaient avec des cordes passées sous le ventre ces nobles animaux transformés en coursiers marins. L'embarcation glissant lentement sur l'onde finit par atterrir. Sur l'autre rive, la steppe s'allongeait à perte de vue en se transformant en un véritable désert de sable. Près de Soultan-Beghi, sur le bord du Syr-Daria, nous rencontrâmes deux Kara-Kalpaks, dont 1'tin était très gros. Cette race est portée à l'embonpoint quoiqu’elle fasse partie de la tribu uzbegue; ils sont sédentaires et agriculteurs.; ils habitent la du Syr-Daria. C'est une peuplade douce, pacifique et laborieuse elle tire son nom, comme je crois l'avoir dit plus haut du couvre-chef noir qu'elle porte dans certaines parties du Turkestan.

A vingt kilomètres de Khokand le pays redevient fertile, les kichlaks se succèdent, des champs de coton en fleur animent le paysage. Le coton du Turkestan, quoique de moins bonne dualité que celui de Bokhara, vient très-bien dans cette partie.

Nous revoyons Kokhand avec son arc de triomphe en bois. Nous entrons par une des douze portes. Celle-ci est ornée de deux tours, dont l'une à droite est à moitié écroulée; les murs en terre de la ville sont dentelés. Nous partons le soir et refaisons cette affreuse route de Kokhand à Patar, qui, pendant la nuit, me parut encore plus mauvaise.

Nous repassons le Syr. Nous revoyons Makhram avec sa forteresse en terre trouée que Khoudaïar-Khan avait fait construire pour arrêter les Russes. Pauvres grands murs en terre comment pouviez-vous donc avoir une telle prétention? N'aviez-vous donc jamais entendu parler des canons, de leurs terribles coups, et les merveilles de l'artillerie moderne n'étaient-elles pas parvenues jusqu'à vous?

Une cour chez le chef du district à Kassân (voy. p. 92). Dessin de Barclay, d'après une photographie.

Ou bien, semblables à vos maîtres, vous dressiez-vous mornes et indifférents pour assister aux progrès de la civilisation, c'est-à-dire de la destruction? Le chemin devient intolérable; la chaleur, la poussière, les routes pierreuses, tout concourt à notre supplice, et nous arrivons à Khodjend hébétés, altérés, exténués.

M. de Ujfalvy a la fièvre, qu'il a gagnée dans le Ferghanah, ce qui nous force à séjourner dans cette petite ville beaucoup plus que nous ne l'aurions voulu. Le Syr-Daria avait baissé; on voyait les sillons tracés par son retrait. Ce beau fleuve est très-poissonneux cependant les indigènes ne lui demandent aucun aliment à Tachkend on n'apporte que des silures.

Les poissons des torrents dans le Turkestan ressemblent au genre Brème. Le lac Koutbankoul (Fedchendkoj) nourrit une petite truite; mais si les indigènes en mangent, ils n'en offrent jamais aux étrangers.

A cinq heures du soir, après avoir réagi contre une chaleur extrême et des mouches plus incommodes encore, nous partons.

Nous eûmes bientôt à notre gauche le Mogol-Taou, à notre droite le Syr-Daria. Des collines couvertes de villages entourés de jardins, dont la verdure se détache sur la steppe jaunie et hrùlée par le soleil, bordent et longent la rivière pendant un long espace de temps. Puis la rivière s'éloigne; les ramifications des montagnes commencent, et avec elles nous retrouvons notre horrible chemin; enfin nous passons la nuit à la station Mourzurabat, où le starosta et ses yemchiks ont été égorgés l'année dernière. Cette fois je dors passablement bien dans notre tarantasse. M. de Ujfalvy, qui a de nouveau la fièvre et dont les douleurs de tête sont intolérables, se jette sur un lit qu'on lui a préparé en plein air. Quant à Mohamed-Scha, il se couche philosophiquement sur la tombe du chef de poste. M. Muller est étendu dans sa tarantasse. Auprès de nous, deux kibitkas kirghises élevaient leurs toits ronds, et l'aboiement des chiens troublait seul le silence. Dans la nuit je me réveillai, brisée de fatigue, et contemplai cet étrange dortoir qui s'était augmenté du stanosta et de sa femme.

Tout le monde dormait; nous n'avions pour toit que le ciel étoilé et la lune qui brillait de toute sa pâle clarté. C'était pour un peintre le sujet d'un tableau original; cette steppe montagneuse sur laquelle s'élèvent une seule maison et deux kibitkas, cette tombe et ces voyageurs endormis au milieu de la nature silencieuse, me faisaient regretter de n'en pas emporter une image durable. Il me semblait être le jouet d'un rêve, lorsqu'une arba qui passait me fit comprendre que j'étais bien éveillée. J'aperçus quelques têtes brunies qui se penchaient hors de la voiture; ce fut tout; l'arba s'était éloignée. N'osant réveiller M. de Ujfalvy, je me rendormis moi-même; mais à cinq heures nous étions debout, prêts à partir. Jusqu'à notre arrivée à Pskend, le voyage fut un peu moins rude; nous suivions un petit cours d'eau (lui entretenait la fraîcheur et la verdure. Soudain le yemchik nous force à descendre. Qu'est-il survenu? C'est un pont en si mauvais état que notre tarantasse verse en le traversant. Nous avions obéi à notre conducteur, et ce fut heureux, car le choc fut des plus rudes.

A Pskend nous mangeâmes du raisin et des piochki (pains sartes) puis nous repartîmes pour Tachkend, où nous arrivâmes dans la nuit.

 

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