XVII Koch-Tegerman. Les sables du désert Alti-arik-koum, Cendrillon sur l'escabeau. Pauvres femmes !... M. Bektchourine et ses petits verres, L'école de natation, les domestiques modestes. Les Tiourouks et leurs moeurs, La sériciculture du pays. Un khan qui fait pitié. Départ pour Wadil.

Au début d'une promenade, tout est bien; on est reposé. Le chemin fut, du reste, très-agréable; nous marchions par des routes bordées d'arbres et parsemées çà et là de petits kichlaks (villages). En général on trouvait à la première ou à la deuxième maison des musulmans sous la galerie et près d'eux une cruche pleine d'eau et une tasse à la disposition des voyageurs. J'avais tellement soif, que moi, si dégoûtée, je bus sans seulement y regarder, ét je trouvai cette eau excellente. Jusqu'à midi nous chevauchâmes ainsi gaiement et admirant.

A cette heure nous fîmes notre première halte près d'un kichlak appelé Koch-Tegermân, habité par des Uzbegs et situé au bord d'une rivière. Nous bûmes de l'eau et mangeâmes des melons et des pèches avec du pain sarte que les indigènes nous cédèrent pour quelques kopecks. Après une heure de repos, nous remontâmes à cheval; nous espérions atteindre aisément le soir Marghellân. Mais il nous fallut traverser des steppes affreuses au milieu des rafales d'une tempête de sable. Je ne sais comment j'aurais pu résister jusqu'au bout, si un indigène que nous rencontrâmes n'eût consenti à retourner sur ses pas et, moyennant salaire, à me conduire dans son arba jusqu'à la station. Toutefois nous eûmes encore longtemps à souffrir avant d'arriver à cette station, que je commençais à désespérer de voir jamais et qui apparut brusquement à nos yeux, pauvre station que l'administration russe avait dû abandonner, sous peine de s'y voir enfouie. Quelques familles uzbegues, qui n'avaient pas voulu quitter leur demeure, s'étaient réfugiées dans les huttes que le sable avait épargnées. Ce kichlak délaissé s'appelait Divaneh-kichlak (divanèh signifie idiot), et le désert que nous venions de franchir Altiarik-koum. Un Uzbeg nous offrit sa hutte en terre et nous apporta de l'eau, des fruits et quelques pains sartes. Il déploya ensuite un kachma sur la terre et jeta de l'herbe parfumée sur le foyer en signe d'affectueuse réception. Cet usage me parut touchant.. M. de Ujfalvy et M. Muller s'y étendirent;quant à moi, j'éprouvais un tel dégoût, que je ne voulus pas dormir et restai sur un escabeau, comme Cendrillon, méditant sur les plaisirs de mes belles soeurs de Paris, qui peut-être ce soir-là même s'en allaient au ba1 à l'heure où je me morfondais.

Cependant l'arba qui contenait nos bagages et qui était resté en arrière arriva. Les propriétaires, nous voyant bien installés, battirent en retraite chez leur voisin, et nous nous sentîmes quasi chez nous. Mais dormir était chose impossible, car les quatre vents, trouvant les portes ouvertes, nous y jetaient littéralement de la poudre aux yeux. A trois heures du matin, nous nous levions; ma toilette fut d'autant moins longue que je m'étais couchée tout habillée. Je sortis pour voir si la journée s'annonçait belle. Le ciel était balayé, l'air pur. Je vis paître de belles vaches que j'avais déjà aperçues la veille au soir. Que pouvaient brouter ces malheureuses bêtes ? Pas un vestige d'herbe. La moitié du kichlak était enfouie dans le sable; aussi loin que la vite pouvait s'étendre, l'oeil ne découvrait que dit sable.

Devant notre butte, un rempart de sable prouvait que les habitants luttaient contre cet ensablement; nous partîmes, non sans donner à nos braves Uzbegs une bonne récompense à laquelle ils s'attendaient bien un peu.

Chose étrange de minute en minute le désert se transformait; une heure après, des herbes d'abord, puis des arbres faisaient disparaître cette h6rribLe steppe; Divanèh-kichlak se trouve placé presque à la lisière du désert, qui est à peu près de dix lieues de longueur.

Après une autre heure, nous arrivions devant un beau village. Un cndos, une large mare et des arbres nous invitèrent à nous reposer, tandis qu'on irait prévenir l'aksakal (espèce de maire). Notre pérévotetchik (drogman) vint nous dire que ce fonctionnaire nous attendait.

Dans un charmant petit jardin, une table était dressée et le maître nous y conduisit, après avoir salué à la manière orientale, en s'inclinant, les mains sur le ventre, marque du plus grand respect. Du thé, du lait, des fruits, des amandes et de petits bonbons figuraient sur la table. Nous fûmes très-sensibles à cette gracieuseté. Sur ma demande, le maître me conduisit près de ses femmes, pour lesquelles je fus plutôt un objet de curiosité qu'elles ne le furent pour moi, car, à part quelques détails, je me trouvais toujours en face du même. Pour ces pauvres créatures, ni joie, ni distraction. Quelquefois la visite d'une de leurs voisines ou amies et c'est tout. Elles habitent généralement une arrière-cour; c'est là qu'elles accomplissent leurs travaux insipides et monotones. Elles sont seules toute la journée avec leurs enfants, poursuivant tranquillement et avec lenteur leur tâche quotidienne. Le proverbe hâte-toi lentement peut leur être approprié. Ce même air d'ennui que j'avais déjà remarqué était répandu sur les trois femmes de l'aksakal, et sans les heures de sommeil imposées par les chaleurs je ne sais vraiment comment elles pourraient

supporter leur existence. Celles-ci cependant avaient au moins leurs domestiques qui, en leur rapportant les nouvelles du dehors, pouvaient leur procurer quelques distractions; mais celles qui n'en ont point? Remplie de tristesse pour ces sœurs déshéritées, je revins près de ces messieurs, comparant ma vie à la leur et, comme le publicain, rendant grâces à Dieu de n'être pas mahométane. Pour comble de satisfaction, je goûtai d'un bon pilao qu'on venait de servir pour terminer le repas. La route jusqu'à Marghellân fut très-jolie, toute semée de kichlaks. A dix heures, nous aperçûmes la porte de la nouvelle capitale du Ferghanah. Aux premières maisons notre djiguite (guide) s'informa de la demeure du natchalnique (préfet), fils dë M. Bektchourine (que nous avions connu à Orenbourg et pour lequel son père nous avait donné une lettre. Nous traversâmes presque toute la ville, qui est assez grande. Après bleu des détours, une porte sous laquelle étaient réunis des musulmans s'offrit à nous; c'était là. Dans le jardin, le secrétaire de M. Bektchourine vint à notre rencontre et nous conduisit à l'habitation du natchalnique. Nous entrâmes dans une grande pièce peinte dans le genre oriental; des ouvertures en bois découpées donnaient sur le perron, s'abaissant et se relevant à volonté; l'une de ces fenètres servait au maître pour entendre et recevoir toutes les réclamations de ses administrés c'était comme un confessionnal perfectionné.

Après lui avoir présenté la lettre de son père, mon mari le pria de vouloir bien me garder pendant qu'il irait avec M. Muller rendre ses devoirs au général Ahramoff, gouverneur du Ferghanah.

Au bout d'une heure, M. de Ujfahy revint et m'annonça que le gouverneur avait donné ordre qu'on nous dressât une tente et une kibitka dans le jardin de M. Bektchourine.

Au déjeuner, notre hôte emplit un petit verre d'eau-de-vie, le vida d'un seul trait, puis il en offrit un à mon mari, en lui disant pour s'excuser que tel était l' usage musulman, se servir le premier et présenter ensuite à son hôte, afin de lui montrer qu'il pouvait accepter sans crainte, que c'était bon et pur L'habitation de M. Bektchourine avait été construite par un parent de Khoudaïar-Khan. Ce dernier, quelques mois après l'achèvement de la construction, avait trouvé plaisant de lui couper la tête. Il acquit alors la maison et fut débarrassé du parent: tout profit : le petit pavillon, avec sa belle salle et deux chambres peintes également dans le genre oriental, s'élevait sur un perron assez large au milieu d'un vaste et beau jardin. Un grand bassin entouré d'une palissade de jonc, système de clôture tout asiatique, servait d'école de natation. lente était dressée entre de beaux abricotiers dont les fruits jonchaient la terre et une vaste tonnelle à laquelle pendaient d'énormes grappes de raisin. Notre tente nous servait de salon et la kibitka de chambre à coucher; c'était un appartement complet.

1. M. Bektchourine, d'origine tatare, est musulman.


Le bassin palissadé de jonc me tentait; j'eus envie d'y prendre un bain au milieu de ce jardin en fleurs, tout comme une princesse des Mille et une nuits. Les joncs étaient sans doute assez espacés, mais qui ferait attention ?

1. Voyez la note de la page 10 ci-dessus, et, la même page, la description de cette mosquée dont la gravure est arrivée tardivement.


D'ailleurs les serviteurs sont très-discrets ils voient, mais ne regardent pas. Je pus prendre mon bain sans être dérangée et grelotter à mon aise; l'eau était froide, il. était trop tôt, le soleil ne l'avait pas suffisamment chauffée. J'étais fière pourtant de être baignée dans l'eau du Schakhimardân.

Nous primes ensuite notre thé sous les arbres. Il pleuvait des abricots. A neuf heures, je vis arriver une foule de musulmans qui venaient exposer leurs plaintes au natchalnique. Avec quel respect! avec quel maintien humble et servile qui faisait peine à voir! Ils attendaient quelquefois des heures entières sous les arbres du jardin sans qu'un seul mouvement d'impatience leur échappât; ils se contentaient d'intervertir le croisement de leurs et de lever les yeux au ciel. Le lendemain, le général Ahramoff vint nous rendre visite. Quel homme simple et aimable! aussi avait-il été adoré de ses subordonnés dans la province du Zerafchân. Il permit à M. de Ujfalvy de fouiller tel endroit qui lui plairait, sauf les meghils (cimetières), car sous ce rapport les musulmans sont intraitables. Mon mari commença ses mensurations, et M. Bektchourine lui fit amener tous les types désirables. Les types qui me frappèrent le plus, et que je n'avais pas encore vus, furent les Tiourouks ou Tourks, qui sont, dit-on, le résultat d'un mélange d'Uzbegs et de Kara-Kirghises. Ils sont peu nombreux et habitent quelques villages entre Och et Marghellàn et entre Och et Andidjân. Ils sont passablement laids, mais, en revanche, fervents musulmans; leurs moeurs et leurs croyances sont les mêmes que celles des Sartes. En hiver, ils habitent les villages, et en été, ils émigrent dans les montagnes, pour y faire paître leurs troupeaux. Ils élèvent des moutons et sèment du blé et du djougaffa. Ils achètent aussi leurs femmes, comme la plupart des musulmans. Les batchas (danseurs publics) dansent aux noces. A la naissance d'un enfant, les parents donnent de l'argent aux jeunes mariés. Lorsque quelqu'un d'eux est malade, ils consultent ou le médecin ou le mollah. Si la maladie occasionne la mort, après l'enterrement on donne un festin, et après un an la femme a le droit de se remarier.

Tiourouk ou Tourk. Dessin de E. Ronjat, d'après une photographie.


Ils font trois repas par jour et boivent de l'opium, au lieu d'en fumer, comme chez les Chinois. A Marghellân on confectionne la soie sur une grande échelle; il y a quantité de tisserands qui travaillent d'une manière très-primitive. On les voit bien souvent sur le chemin, le long des maisons allant et venant au gré des fils. La largeur de l'étoffe ne dépasse jamais Cinquante centimètres; la couleur blanc-crème est la plus jolie; le violet et le bleu ne sont pas très-réussis; cependant, à Samarkand, j'ai vu du violet d'une teinte assez franche, et l'étoffe était plus large. On fabrique dés rayures semblables à nos petites étoffes de fantaisie; la soie est en général très-légère, et serait très bonne pour doublure.

1. Sorghun cernuum.


Celle de Hissar est beaucoup plus nourrie et peut être comparée, comme grain, à nos belles soies. Je pense que la soie de couleur unie et celle à petites rayures, de deux couleurs, ont été confectionnées pour le goût des Russes, car leurs costumes, de couleurs bigarrées, s'harmonisent avec le beau soleil du pays.

Nous achetâmes des bijoux et des étoffes de Kachgar. On trouve à Marghellân une très-jolie et très solide étoffe, faite avec la laine du chameau, des ceintures en soie tressées, d'autres avec des applications d'argent. La plus grande partie des bijoux sont en argent, dont le pâle éclat ressort beaucoup plus que l'or sur la peau bronzée des hommes et des femmes. Les bourses et les tibetéïka, petites calottes inséparables d'une tète musulmane, sont bien meilleur marché qu'à Tachkend et à Khokand; cependant le bazar y est moins important. Quoique Marghellân soit à présent la capitale du pays, elle n'a pas encore eu le temps de s'habituer à sa primauté.

Le Ferghanah est partagé en sept circonscriptions, comme les sert jours de la semaine. Le premier district est Marghellân, le second Khokand le troisième Wadil, le quatrième Och, le cinquième Andidjàn, le sixième Namangân, le septièmc Tchouste ou Tousse. Tous ces districts sont sous les ordres de natchalniques militaires; chacun possède une petite garnison.

Dans l'après-midi, nous apprîmes que M. Bektchourine interrogeait un des nouveaux khans, prisonnier des Russes. Il avait été livré le matin par une femme et était âgé de douze ans. Je me glissai sur le perron et je pus voir sa physionomie. Il parlait librement assis par terre, sur un kachma, dans la salle où nous prenions nos repas. Près de la porte d'entrée, sous le perron, figuraient les emblèmes saisis de cette grandeur, à savoir une grande trompette en cuivre pouvant avoir deux mètres et servant aux soldats indigènes pour intimider leurs ennemis; une autre, un peu plus petite, sur laquelle était placée la ceinture du khan, garnie d'une fourrure à longs poils. Le soir, le général Ahramoff nous montra sa collection de monnaies, qui est remarquable, et nous offrit, pour tout le temps de notre séjour à Wadil, sa maison de campagne.

En route maintenant pour le nouveau Marghellân russe; le chemin est assez joli, nos chevaux sont bons, le mien surtout a l'allure très-douce; la soirée est ravissante. Nous traversons de petits kichlaks; le bazar est peu étendu; mais sur une hauteur s'élève le magnifique tombeau d'un saint quelconque, précédé de celui de ses femmes. Il en avait plusieurs, et même dé très-jolies. Tous les indigènes se levaient sur notre passage, s'inclinaient en appuyant leurs mains sur leur ventre; ceux qui étaient à cheval ou en arba arrêtaient leur équipage et mettaient pied à terre, ce qui est la marque du plus grand respect.

De la ville sarte à la ville russe en herbe, car il n'y a encore que le tracé qui constitue cette dernière, il y a près de quinze verstes, et nous y arrivons à la tombée de la nuit. De larges et belles rues sont en construction; mais il me paraît faire ici encore plus chaud qu'au vieux Marghellân. Nous traversons une rue entièrement occupée par des ouvriers indigènes; le spectacle est curieux. Ils ont fini leur journée; les uns allument de grands feux pour préparer le dîner, les autres vont chercher de l'eau ceux-ci mangent du melon et des fruits, ceux-là sont déjà étendus par terre et se préparent à dormir. La forteresse sera au bout de la ville, et toutes les rues y aboutiront; on n'aura qu'à aller tout droit devant soi pour s'y faire enfermer.

XVIII Le koumisse. Types du pays. Wadil. Le pied du saint. Les Auvergnats de l'Asie. L'Ak-Sou. Variété de paysages. Le lac Fédchenko. L'Uzbeg. Le tombeau d'Ali. Pèlerinage où beaucoup de pèlerins n'entrent pas. Haute voltige dans la montagne.

Le lendemain, nous suivons d'abord le Schakhimardân la route est ombragée et longe de ravissants kichlaks. Peu à peu reparaît la steppe, mais elle va bientôt finir ait loin nous apercevons des champs cultivés. Plus loin encore, Wadil et sa verdure, qui se découpe sur cette aridité.

En entrant à la ville, au moment où nous passons le pont, un djiguite, tenant son cheval par la bride, nous salue, remonte en selle et nous fait signe de le suivre. Nous traversâmes presque tonte la ville avant d'atteindre le home du natchalnique.

On nous avait préparé deux kibitkas dans un beau jardin, car la petite maison du gouverneur était occupée tout entière par le préfet et son pamochnik (sous-préfet), qui était marié et père de trois enfants. Au thé, on nous offrit du koumisse, cette boisson que j'avais tant entendu vanter dans les livres et à Tachkend. Elle ne me plut pas; elle est aigre et a un goût de fromage; d'ailleurs c'est tout simplement du lait de jument ou de chamelle qu'on laisse fermenter et qu'on met en bouteille. Cette boisson est, parait-il, un remède souverain pour les phthisiques et les poitrinaires..

Les Russes viennent à Orenbourg pour y faire une cure. Cependant le meilleur koumisse se fait à Tchimkend, et de Tachkend on envoie les malades dans cette petite ville pour y éprouver les bienfaits de ce breuvage.

Le soir, j'eus de nouveau le plaisir de dîner dans le jardin. La température est ici moins élevée, elle ne dépasse jamais trente-deux degrés à l'ombre. Les fruits ne sont pas aussi avancés qu'à Marghellân; de beaux grenadiers, dont les fruits étaient prêts à mÙrir, avaient léurs branches couchées sur les allées. Le maître de la maison nous expliqua qu'on leur donnait cette forme pour pouvoir les couvrir de paille l'hiver; la vigne est protégée de la même façon dans tout le Turkestan. L'hiver n'est pas long, mais assez rude le thermomètre y descend parfois jusqu'à vingt-trois degrés Réaumur au-dessous de zéro.

Le lendemain lundi, M. de Ujfalvy, en attendant le photographe qui devait aller avec lui prendre des vues de la ville, mensura des Uzbegs et desTadjiks. Jamais je n'ai vu d'hommes de plus belles figures que ces derniers. Ils étaient de Kaptarkhanah, petit village situé à cinq kilomètres de Wadil. Il en vint aussi dix autres, fort curieux, des marchands des environs de Hissar et du Darwâz (1).

Ils pratiquent tous la religion de Mahomet et achètent leurs femmes. C'est au péril de leur vie qu'ils font leur commerce, car le chemin qu'ils suivent dans les montagnes est très-dangereux.

1. Petite principauté indépendante au nord de l'Afghanistan.


Wadil est un endroit pittoresque, admirablement situé au bas de la montagne. La vue s'étend au nord jusqu'à Namaugân; au loin, on aperçoit l'autre chai ne de montagnesqui horde le Ferghanah; à l'ouest, cette chaîne se rapproche de Wadil, et le soleil se couche derrière les sombres hauteurs; à l'est, la vue est bornée à peine par de petites montagnes; au midi, tout près de nous, apparaît la magnifique vallée du Schakhimardân, dont l'ouverture étroite laisse voir beaucoup de pics à cime neigeuse, avec leurs arêtes qui semblent vouloir percer le ciel.

Chef de district et chefs d'arrondissement dans le Ferghanah. Dessin de du Paty, d'après une photographie.


Le mercredi 18 juillet, de grand matin, nous partons pour Schakhimardân, qu'on nous dit être à trente-cinq verstes de Wadil. Ce kichlak est un lieu de pèlerinage renommé en Asie centrale. On y trouve le tombeau d'Ali, un des personnages les plus sacrés de l'islamisme. Mais il n'est malheureusement pas le seul qui se dise renfermer les véritables restes d'Ali on compte près de cinq tombeaux de ce saint dont l'un, près de Bokhara, a aussi une grande réputation; aucune ville d'ailleurs n'est entourée de plus d'endroits sacrés que cette dernière.

Le chef du district nous donna un officier avec cinq cosaques pour nous montrer le chemin. Avec notre interprète (pérévotchik) et nos domestiques, nous formons une assez respectable caravane. Nous achevons de traverser la ville par un chemin bordé de murs; bientôt après, à notre gauche, se dressent les premières montagnes; à droite, sont des arbres, des prairies, des maisons. Un peu plus loin, les plantes disparaissent.

Sur le point d'entrer dans le défilé, nous heurtons une tombe située sur un rocher qui surplombe la rivière on nous invite à descendre de cheval pour nous montrer un grand trou qui a la forme d'un pied. La place du talon est remplie d'eau. On prétend que c'est l'empreinte du pied d'un saint, qui s'est reposé là. Nous remontons à cheval pour pénétrer dans une gorge assez étroite, au fond de laquelle le Schakhimardân roule ses eaux bruyantes. Des débris énormes de rochers jonchent le chemin. A peu près au milieu de la route et à droite, s'ouvre une autre vallée. L'effet est magique, les pics semblent se presser les uns contre les autres, les plus hauts couverts de neige; on ne voit que des pointes blanches et noires à l'infini. Les pierres de la rivière sont énormes, les eaux basses s'y brisent en écumant avec fracas, on les dirait furieuses des obstacles que rencontre leur course rapide. Une grotte, que ces messieurs vont examiner de près, n'offre rien de remarquable pour l'archéologie. La forme des rochers qui la surplombent inspire une épouvante que les fragments à demi détachés de la masse ne sont pas faits pour dissiper.

L'ancien palais du kliati à Assaké (voy. p. 78) - Dessin de Taylor, d'après une photographie.


Nous rencontrâmes des troupes nombreuses de charbonniers qui descendaient des montagnes; ils s'en vont chercher bien loin du bois qu'ils vendent fort cher, sous forme de charbon. Leur vue me fait plaisir; ce sont les Auvergnats de l'Asie.

Voici la rivière, l'Ak-Sou (eau blanche), qui, sortie des montagnes, se jette dans le Schakhimakân. Tout à coup apparaît un homme tenant son cheval par la bride; il nous salue et s'approche. C'est l'aksakal nous dit l'officier qui est venu à notre rencontre. Après les salutations d'usage, l'aksakal se met en selle et nous précède. Nous traversons le kichlak; partout des têtes de femmes et d'enfants dévorent des yeux, sinon notre personne, du moins notre costume. Pour la première fois depuis Mme Féclchenko, je crois que ces gens-là voient une femme monter à cheval à l'européenne, les leurs montant à califourchon. Dans la maison de l'aksakal, une galerie sur laquelle s'ouvraient des chambres nous fut assignée pour demeure.

En attendant le diner, M. de Ujfalvy proposa au photographe, ainsi qu'à M. Muller, d'aller visiter le lac Kouthân-Koul, que Fédchenko, célèbre voyageur russe, a visité le premier. On ne voulut pas m'emmener, sous prétexte que j'étais trop fatiguée. Je dus donc me contenter de passer l'inspection de la localité. Schakhimardân, dont le nom veut dire Roi des hommes, est un kichlak peu étendu, encaissé entre de hautes montagnes aux pics blancs et dorés par le soleil. Deux vallées étroites s'ouvrent, l'une à droite, c'est celle de Schakhimardân, arrosée par le Kara-Sou (eau noire), l'autre à gauche, celle de l'Ak-Sou, baignée par la rivière même. Sur une hauteur qui domine la première vallée et tout le kichlak, s'élèvent la mosquée et le tombeau d' Ali, célèbre lieu de pèlerinage. Les maisons et les jardins verdissent sur le flanc des montagnes. Je restai longtemps à contempler ce tableau. Ce petit kichlak si vert, et dont les arbres cachaient les maisons, était comme un nid dans un roc. A son retour du Koutbân-Koul, mon mari me décrivit ce lac, dont la couleur est d'un bleu magnifique, la forme oblongue, et le bord tout couvert de blocs de rochers. Pour y arriver, il avait été obligé de gravir un de ces blocs, dont l'éboulement avait fermé la vallée et avait sans doute causé la formation du lac, dont les eaux ; barrées s'étaient arrêtées devant cette digue naturelle. L'ascension avait été difficile, et la descente encore plus. A la descente, il vit la source de l' Ak-Sou presque aussi large qu'à l'embouchure encore une étrangeté. Cette petite rivière sort d'un trou dans le rocher et une pieuse légende s'attache à la couleur de ses eaux. Quand Ali vint à Schakhimaivân, il montait un chameau blanc; ayant fait halte dans la vallée, on avait laissé paître les bêtes. Le chameau d'Ali s'échappa et remonta la vallée les hommes envoyés à sa poursuite le virent entrer dans une ouverture pratiquée dans le rocher. Quand ils s'approchèrent, le chameau avait disparu, mais une eau blanche et limpide s'échappa du trou où il était entré. C'est à cause de cela qu'on appelle la rivière Ak-Sou (eau blanche).

M. de Ujfalvy appela ce petit lac lac Fédchenko. Le lendemain, nous étions levés de bonne heure; M. de Ujfalvy devait mensurer des Uzbegs, qui constituent la majeure partie de la population de Schakhimardân.

L'Uzbeg est l'héritier de l'ancienne race, maîtresse de l'Asie centrale; il est le produit d'un métissage, et cependant le type est tellement caractérisé qu'on le reconnaît à première vue. Il est d'une taille moyenne, généralement maigre; la peau est très-basanée, les cheveux noirs, la barbe rare; les yeux sont toujours un peu relevés au coin et noirs. Le nez est large, court et droit, les lèvres toujours épaisses et renversées en dehors; les dents sont, comme chez les Kirghises, d'une blancheur éclatante. Le front est moyen etbombé, l'ensemble de la face est anguleux. Les oreilles sont grandes et saillantes, les mains et les pieds sont petits. Le corps est peu vigoureux et les jambes sont recourbées par l'habitude du cheval. Ils achètent des femmes tadjiques, persanes et kirghises, avec lesquelles ils se marient. Ils s'accommodent moins de la domination russe que les Tadjiks, leur humeur étant beaucoup plus belliqueuse car les Uzbegs combattent bien plutôt pour leur liberté personnelle que pour leur religion. Ils ont aussi des qualités moins mercantiles que les Tadjiks, ils sont plus nobles et n'ont jamais été assujettis à d'autres peuples avant les Russes. C'est de leur ra.ce que sont sortis Gengis-khan et Tamerlan, et quoiqu'ils aient adopté les costumes, les usages et beaucoup des coutumes des Tadjiks, ils ont cependant conservé leur intégrité. Les Uzbegs parlent peu et ils ont la voix un peu couverte. Je crois qu'ils pourront s'assimiler plus vite aux moeurs russes que les Tadjiks, car, tout en étant pourtant très-fanatiques, ils le sont moins que ces derniers. La population uzbegue est en partie sédentaire, semi-nomade ou tout à fait nomade. Les Uzbegs sédentaires habitent les villes et se mêlent volontiers aux Tadjiks. Les semi-nomades forment des groupes isolés, et les nomades parcourent le pays entier. Un Uzbeg apprend vite le tadjik, et réciproquement; mais quant aux femmes, leur situation est parfois très-embarrassante et entre femmes uzbegues, tadjiks et sartes, elles ne peuvent se comprendre et doivent forcément garder le silence. Aucune dispute n'est possible dans ce cas c'est alors qu'on peut dire le silence est d'or.

Après deux heures et demie de mensuration, nous pûmes monter à cheval pour aller visiter le tombeau d'Ali, situé sur la montagne. On parvient au sommet de cette montagne par une succession de zigzags assez raides, qui nous forcèrent d'abandonner nos montures. Lorsque nous fùmes arrivés au faîte, des mollahs, entourés d'une quantité de curieux, nous firent accueil ils nous conduisirent dans un grand jardin, sur la droite duquel était la mosquée. Le jardin possédait des saules et des platanes d'un développement vraiment extraordinaire. A gauche, on entrait dans une cour située derrière le tombeau d'Ali, où les fidèles venus en pèlerinage se livraient aux préparations réglementaires, qui consistaient à mettre du linge blanc et à se débarbouiller pour entrer dans le tombeau d'Ali. En sortant de cette cour, nous arrivons devant la façade du tombeau, qui n'a rien d'extraordinaire; deux petites colonnades assez gentiment sculptées en constituent la plus grande beauté. Nous entrons dans le monument par une porte en bois finement ouvrée, puis dans un vestibule rempli d'inscriptions et de dessins représentant la Mecque. Les pèlerins qui viennent visiter ce lieu saint ont l'habitude d'inscrire leurs noms. Nous remarquons beaucoup de pierres très-lourdes et d'un aspect curieux que les pèlerins ont apportées. Ici finit le pèlerinage, car les pauvres gens n'ont pas le droit d'entrer dans le sanctuaire. Leur regard seul peut plonger dans l'intérieur par la porte restée ouverte.

On y voit de vieux drapeaux appendus aux murs qui lui donnent le caractère vieillot d'une chiffonnerie; à gauche, un lampadaire en bronze, travail de Bokhara, des lampes en forme d'étoiles où quelques restes de mèches brûlent dans une graisse noire, le tout agrémenté d'oeufs d'autruche. A droite, et séparée par une flasque tenture en soie usée et multicolore, se trouve la pierre tombale recouverte d'une vieille toile. En repassant dans la cour, on nous fit voir la pièce où sont établis de grands chaudrons pour le repas des pèlerins. De là nous visitâmes l'école dans une salle sans fenêtre, éclairée par la porte seulement, deux jeunes gens écrivaient; l'un pouvait avoir seize ou dix-huit ans, l'autre dix: ou douze. Dans une autre pièce, des enfants criaient à tue-tète; ils apprenaient à lire et répétaient des préceptes du Coran. En revenant à Wadil, nous vîmes un indigène qui descendait une montagne à pic aussi commodément que s'il était en plaine.

Och (Voy. p. 78). Dessin de G. Vuillier, d'après une photographie,


On m'a raconté que, dans le  Sémirétché (province des sept rivières), les Kirghises montagnards descendent au grand galop des pentes si raides que l'équilibre semble impossible ce ne sont pas des chevaux qu'ils montent, ce sont des chèvres.

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