Ces chants sont traduits par Alexandre Chodzko (1804-1891), polonais, naturalisé français, orientaliste, professeur au Collège de France, spécialiste des langues slaves ;  il s'est également intéressé aux folklores des populations d'Asie centrale et à la langue et à la littérature persanes.

Chants populaires turkomans traduits des dialectes turkoman et turk oriental.

INTRODUCTION.
Les douze chants qui suivent ont été recueillis, particulièrement à Nardin, pendant une excursion que je fis en 1833 au nord du Korâçân. Bien qu'ils soient très-populaires chez les Turkomans et attribués aux poètes en renom parmi les nomades d'Etek (1), il est assez probable qu'ils ont été importés par les Achiks (2), des Chiites Persans qui sont toujours des hôtes bien venus dans ces contrées. J'exclurais cependant de cette supposition les premier, deuxième et sixième chants qui sont, sans aucun doute, d'origine turkomane.
Quoi qu'il en soit, les sentiments de pure morale que l'on trouve dans ces morceaux méritent une attention toute particulière. Des poésies de ce genre sont réellement un bienfait de la Providence dans un pays où toutes les garanties d'ordre social sont, ou inconnues ou foulées aux pieds.

(1) Etek (pan d'une robe) est un nom turc qu'on donne en Perse à une vaste contrée qui s'étend tout le long des derniers versants de la chaîne des monts Albourz, de son côté septentrional, depuis les campements de la tribu turkomane des Goklans jusqu'à Merv. La dénomination d'Etek chez les Asiatiques, appliquée à un pays montagneux, correspond à celle de Piémont chez les Européens.
(2) Achiks, espèce de bardes, de conteurs qui parcourent les villes, les villages, les campements et amusent le peuple par leurs récits et leurs chants.



I LA VICTOIRE DES TURKOMANS TÉKÉS.
En 1782, Riza-Kouli Kân, fils d'Emîr-Gunah Kân, Ilkani (1) de Kurdistân dans le Korâçân , fut fait prisonnier à l'âge de douze ans par un parti de Turkomans-Tékés, en cherche de butin. Ils pillèrent la métropole Koutchan et emmenèrent ses habitants. Lorsqu'Emîr-Gunah Kân, qui se trouvait alors à Tchénéran, apprit la nouvelle, il se mit à leur poursuite et les atteignit à Moyoun près d'Abiverd (2). La bataille qui s'engagea dura trois jours et les Kurdes furent entièrement défaits. Emîr-Gunah Kân se réfugia à Budjnourd (3). Les deux chants qui suivent ont été composés en commémoration de cet événement. Ils offrent une ressemblance frappante avec deux chante fournis par Sir Alexandre Burnes. (Voyages en Bokharie, III, page 92. )

(1) Ilkani, composé de Il (une tribu) et kân (chef, commandant ), signifie : le chef d'une tribu nomade. C'est une des plus hautes dignités actuellement connues en Perse; elle n'est conférée qu'à deux personnes : l'ilkani de Fars ou le chef de la tribu persane de Kelhour, et celui que l'on vient de citer. Le titre est héréditaire.
(2) Abiverd, dans l'Etek, chef-lieu du district d'Abiverd, est située dans une plaine arrosée par les eaux du Djordjàn, de l'Etek et du Tedjen (qu'il ne faut pas confondre avec son homonyme le Tedjen du Mazendéran), rivières qui toutes ont leurs sources dans les monts Albourz. Les villes nombreuses, jadis répandues à profusion dans tout ce pays, n'offrent plus aujourd'hui que des monceaux de ruines, parmi lesquelles on rencontre ça et là les tentes noires de quelque tribu turkomane. Parmi les grandes cités ruinées dont nous parlons, nous citerons principalement Astrab, Djordjàn, Nyssa ; Abiverd, Darun et Enou dont on rencontre les débris sur le chemin qui conduit de la ville d'Astérabad à celle de Merv.
(3) Budjnourd, la ville la plus importante après Koutchan, la principale place du Kurdistan korâçânien. Les autres villes remarquables dans cette province sont Chirvan et Semulgan. On sait qu'en établissant là quelques tribus kurdes, les chahs de la dynastie séfévienne n'avaient d'autre but que de tenir en respect les Turkomans et les Usbeks. Le résultat fut pourtant l'opposé de ce que l'on devait attendre. Ces mêmes Kurdes devinrent le fléau du Korâçân, fléau plus terrible que les ennemis contre lesquels ils avaient mission de protéger le pays. Pour mettre un terme à leurs déprédations, Abbas Mirza, héritier présomptif de Feth Ali chah, fit contre eux, en 1830, une expédition, qui est encore considérée comme le plus glorieux et le plus utile de tous les exploits de ce prince. On trouve à ce sujet des détails complets dans Ici ouvrages de Fraser, Burnes, etc. Rua-Kouli Kân, dont nous avons cité le nom, fut expédié à Tauris pour être emprisonné, mais il mourut en route, à Miana, en 1833.


« En avant, Aghas ! en avant, sus à l'ennemi ! Il faut qu'Ali-Chiraslan parte. Bartché, si habile à guérir les maux, et sage comme Lokman, doit partir aussi. Du désert de Moghân viendra le Mollah-Bagendj, le ferme croyant aux dogmes enseignés par le lion de la foi (Ali), le descendant des Aghas (nobles) de Tékés. A sa suite marchera Zeman. O mes Aghas ! puissiez-vous voir sa valeur au jour du combat, son sabre à deux tranchants, son coursier arabe. Généreux, comme Hâtem, il tombe sur l'ennemi comme un loup affamé sur un troupeau.
» Monté sur un cheval frémissant d'ardeur, la lance au poing, le premier à la poursuite de l'ennemi, le premier à l'atteindre ; intrépide guerrier, fidèle serviteur, Remer IJân le héros sera des nôtres! Et voyez! un kodja, un kodja pur sang nous accompagne, le Kân Mohammed, le rude sanglier; le père et le chef des nombreuses tribus d'Ozenles ; il a les griffes du loup et quand vient la bataille il déchire en lambeaux ses ennemis (1). »

(1) Pour comprendre ce chant, il est nécessaire de savoir comment les Turkomans se préparent pour leurs expéditions qu'ils nomment tchapôou. Les vieillards et les chefs de familles s'assemblent sur une colline, et, assis en cercle, après s'être entendus sur la nécessité de l'expédition, ils appellent par leurs noms les guerriers qui doivent y prendre part. Après quoi ils élisent le serdar, ou le chef de partage du butin. C'est lui qui exerce l'autorité suprême sur tous ceux qui commandent les tribus composant l'armée. Ses ordres, tant que dure l'expédition, doivent être aveuglément exécutés.



II.
CHANT D'EMIR-GUNAH KAN, APRÈS LA DÉFAITE DE MOYOUN.

« Les troupes des Turkomans-Tékés m'ont enlevé Mohammed-Kân-Sefiéry (a). Elles ont fait prisonnier Mohammed-Hussein, kân de la tribu des Kadjars.
J'ai perdu mon Açou-Beg. Je perds Hadji, kân de la tribu de Cheîk-Amirlu, fameux entre les héros, qui montait un coursier arabe et était bardé de fer. Mon cyprès vivant ! Je l'ai perdu.
» Emir-Gunah Kân continue ainsi sa plainte : Oh ! quand donc pourrai-je prendre ma revanche. J'ai perdu ce rempart de fer dans le combat, mes Djezaïrtchi (1). Que l'on m'amène un cheval dont la queue soit teinte de henné, nous le monterons à deux. Nous exterminerons les Turkomans Tékés jusqu'au dernier. J'ai perdu mon neveu à Moyoun sur le versant d'une montagne. Écrivez une lettre à Ibrâhim-Kân (2), et dites-lui qu'Ilkani est tombé aux mains des Turkomans. J'ai perdu celui qui faisait les délices de mon cœur (3).
» Malheur sur nous, ô Begs (hommes d'épée, chevaliers), malheur sur nous ! J'ai perdu mes Héros-Béliers (4), forts comme des lions, agréables d'entretien comme des Begs (gentishommes, chevaliers); j'ai perdu mes Héros-Chameaux (5). Mes Héros-Lions ne sont plus, eux qui n'ont jamais fui devant quatre ni cinq adversaires.
Emîr-Gunah Kân versa des larmes et dit : « Nos cœurs, sont cautérisés. Oh ! puissent les champs de Moyoun être infertiles à jamais. J'ai perdu tout ce qui m'était précieux, tout ! »

(a) Mohammed-Kan-Seftéry, un des hommes influents de la cour de Feth Aly-Chah, qui a été tué à la bataille de Moyoun.
(1) Djezaïrtchi est le nom donné aux hommes armés de chamkals ou djézaîra, longues arquebuses au canon cannelé ; elles ont environ un pied de plus en longueur que les canardières anglaises et portent fort juste à quatre et cinq cents pas. Mohammed-Kân-Karaî, dont Abbas Mirza fit tomber la puissance en 1833 et 1833, avait toujours autour de lui quelques centaines de ces arquebusiers. Leurs thamkals sont si lourds que les soldats sont obligés d'avoir sur l'épaule une sorte de bourrelet de cuir pour les supporter.
(2) Ibrahim Kân, le gouverneur de Boudjnourd, père du commandant actuel Nedjef-Ali kân.
(3) C'est-à-dire Riza-Kouli Kân, l'héritier présomptif de son titre.
(4) Les Turkomans, aussi bien que les Turks du nord de la Perse, trouvent du charme à comparer leurs braves combattants à quelques animaux ; les premiers donnent même à leurs enfants les surnoms de Bélier, Renard, Sanglier, Loup, Tigre, etc.
(5) Le Héros-Chameau, dans l'original : Esrik. Les chameaux, quand ils sont irrités, et particulièrement dans la saison du rut, deviennent d'humeur belliqueuse. Il y a plusieurs espèces de chameaux, distinguées par des noms spéciaux : beggor, ervané, louk-mayé, mayé-koioun, belky, nertché.


III.
(Les trois chants suivants sont attribués à Karadjoglan, de la tribu des Turkomans-Téké, et dont les productions poétiques sont très-estimées dans le Korâçân.)
Lui. « La belle fille qui vous tenez à la source, donnez-moi une goutte d'eau ; j'ai soif. Dieu vous bénisse, jeune fille, ne me retardez pas, j'ai besoin de partir. »
Elle. « Je ne donne jamais d'eau à ceux que je ne connais pas, ni aux gens d'aussi mauvaise mine que vous. N'êtes-vous pas de race kurde (c'est-à-dire un bâtard) ? Buvez et n'interrompez pas votre voyage. Notre tribu n'est pas dépourvue de sens : vous ne trouverez rien de bon pour vous à cette source. Le renard qui passe ne saurait se faire prendre pour un lion ; buvez et passez votre chemin. »
Lui. « Je ne puis descendre de mon cheval arabe, je ne saurais rétracter ce que vous m'avez entendu dire. Je suis fatigué et je ne puis mettre pied à terre. Donnez-moi un peu d'eau, jeune fille. Que je puisse étancher ma soif. Dieu vous bénisse; ne me retenez pas plus longtemps. »
Elle. « Le rossignol exhale mieux ses chansons au printemps ; je chante avec plus de douceur que les rossignols. L'homme fatigué se repose dans sa demeure. Bois si tu veux et pars avec les bénédictions du Seigneur. »
Lui. « Je veux devenir l'hôte de votre campement, je serai votre bouclier (défenseur), chère jeune fille ! Je serai le serviteur de votre père (1). Donnez-moi un peu d'eau à boire, oh ma toute chère ! »
Elle. « II y a de nombreux voyageurs sur ces routes. L'un est affamé, l'autre ne l'est pas. Pour moi je suis orpheline , je n'ai plus de père. Buvez et continuez votre chemin. »
Lui. « Vos sourcils sont arqués aussi finement que s'ils étaient tracés à la plume. Vos dents brillent comme une rangée de perles.
Elle. « Nos champs ont de nombreux bosquets ; nous avons abondance de rosés et de violettes. Mon frère a un esclave noir pour le servir. Bois, ne f attarde pas davantage. »
Lui. « II pleut souvent dans notre campement ; les hommes de la tribu portent des kapaneks (2) de feutre. Ils échangent souvent des baisers au bord de l'eau. Donnez-moi un peu d'eau à boire, etc. »
Elle. « Maintenant, puisque vous me comprenez enfin, allons vers un lieu solitaire, prenez ma main, sucez mes lèvres et oubliez tout, excepté l'amour. »
Lui. « Vous avez d'abord détourné de moi votre face, vous étiez inexorable et froide comme le fer, vous vous êtes jouée de Karadjoglan ; pour quel motif lui faites-vous accueil à présent ? »

(1) Idée tout à fait biblique; Burckhardt l'a retrouvée chez les Arabes. — Un jeune garçon pauvre, amoureux de la tille d'un homme ayant quelque bien, doit le servir plusieurs années avant qu'il ne lui soit permis de réclamer la main de sa belle comme récompense. Ainsi Jacob servit quatorze ans avant de pouvoir dire à Laban : « Donnez-moi ma femme, car mes jours de tache sont accomplis.» Je consentirai à me faire le serviteur de votre frère ; oh ! mon enfant, donnez-moi un peu d'eau à boire, etc.
(2) Kapanek, sorte de manteau fait de feutre et sans couture. L'allusion contenue dans cette stance n'est pas facile à comprendre pour les lecteurs européens. Dans les campements des tribus nomades, les jours de brume et de pluie sont ceux choisis pour les rendez-vous. Dans ces occasions , l'amant entoure avec lui sa maîtresse des plis de son manteau. Dans l'Iliade, la brume est recommandée aux voleurs et aux amants comme leur plus sûr abri.


IV
« Que le monde entier se soulève contre moi et je ne me séparerai pas de vous, douce jeune fille ! Vienne sur la terre le jour du jugement et je ne me séparerai pas de vous. Des cimes neigeuses des montagnes, le Prophète peut faire descendre ses ordres au milieu des éclats du tonnerre ; Arzou peut abandonner Gamber (1); je ne me séparerai pas de vous, jeune fille! Jeune comme je suis, j'arrive de mon campement. La saveur du sucre s'épand de vos lèvres. Le rossignol peut abandonner sa rosé aimée ; mais moi, jeune fille ! je ne me séparerai pas de vous. J'ai de bonne heure laissé ma couche ; j'ai invoqué l'aide des saints. Oh ! Ferhâd pourra bien oublier son Chirîn, jeune fille, je ne me séparerai pas de vous. C'est Karadjoglan qui le dit : Dieu permet que mes vœux soient remplis : je jure ma foi, jeune fille, que jamais je ne me séparerai de vous. »

(1) Arzou et Gamber, de même que Kerhàd et Chirin, sont les noms d'amants parfaits dont la fidélité et le dévouement sont passés en proverbe chez les Turkomans. Ce sont les Abeilard et Héloîse, les Pétrarque et Laure de ces parages.


V.
« Ma bien-aimée, le visage rayonnant de sourires arrive de la source du frais ruisseau; elle est entourée de quatorze ou quinze ordek (1) qui toutes viennent ici, la main dans la main. La sueur perle sur sa figure, l'ivresse de l'amour fait étinceler ses yeux. Elle a cueilli un bouquet de narcisses, et les gouttes de sueur ruissellent de son front. H y a dans l'année douze mois et trois jours consacrés (2). Je suis émerveillé de votre beauté; ma bien-aimée est une gazelle à l'œil noir. Elle est venue d'une vallée pour aller dans une autre. Est-ce une houri, est-ce un ange ? N'est-ce pas un ciel qui, avec sa sphère céleste, tourne autour de moi ? Est-ce une ordek de passage, émigrant de vallée en vallée? Karadjoglan s'est déjà dit: Je n'ai nul souci des richesses terrestres. Je veux poser mon front sur l'empreinte des pas de ma bien-aimée. La voici venir; une ceinture de perles ruisselle sur ses habits. »

(1) Femelles de canards — cela désigne les blanches compagnes de la jeune fille. La colombe est en Europe l'oiseau de l'amour et de la beauté ; tel est le perroquet chez les Persans, et le canard chez les Turks orientaux.
(2) C'est-à-dire trois principaux jours de fête célébrés par les cheas ou chiites ; la fête du sacrifice (kurban), la fête de l'équinoxe de printemps (nourouz) et le premier jour qui suit le jeune du Ramadan (aid-fitr).


VI.
CHANT SUR AGHA-MOHAMMED KAN
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Fondateur de la dynastie des Radjara actuellement régnante en Perse, lors de son départ pour combattre Memich Kân, le chef kurde de Tchénéran , en 1210 (A. D. 1796).
« Le bruit se répand dans le Korâçân que le vaillant roi Agha Mohammed Kân s'approche. Il est né dans Astérabad ; il est de la tribu de Kadjar, du rite chéah. Les provisions destinées à ses troupes ont traversé les prairies du Bestam. Des vapeurs s'élèvent et s'étendent, tout est enveloppé dans le brouillard. Ils tournent les rochers et tombent sur les villages. Le tonnerre gronde à coups répétés. La pluie tombe à flots. Il a quarante mille chevaux attachés dans ses écuries ; leurs selles sont ornées de pierres précieuses ; à leurs cous sont suspendus des talismans (1) ; leurs queues, de la nuance des rubis (peintes en rouge avec du henné), étincellent de nœuds de diamant (2). On croirait que, par une nuit étoilée, l'on voit le ciel se mouvoir. Il a quarante mille artilleurs pour faire tonner ses canons (3). Il a quarante mille hommes en embuscade, qui gardent les défilés des montagnes, et de plus quarante mille Afchars et quarante mille Tatârs. Le chah a commandé, chacun doit obéir. Il a quarante mille plats remplis de mets exquis, et quarante mille ardents coursiers dans ses écuries; il a soumis le Kurdistan, qu'est-ce pour lui que de vous vaincre (Memich Kân ?). Le chah ordonne, vous devez le suivre. »

(1) Talisman ; dans l'original, nighin (sceau). C'est une pierre gravée, un cachet , quelquefois un rond de cristal percé par le milieu, que les Asiatiques mettent au cou de leurs enfants et de leurs animaux, pour les défendre contre le mauvais œil.
(2) Le chant fait allusion ici à la manière dont le chah fait parer ses chevaux. Un collier de turquoises ou d'autres pierres précieuses pend à leur cou pour les garder des maléfices du mauvais œil. Si le cheval est blanc, sa queue et parfois ses quatre jambes et son ventre sont peints de tons orange vif, au moyen du henné. La queue est attachée au centre avec une boucle d'or garnie de pierreries. Sur sa tête, entre les oreilles, brille une aigrette de diamants mêlée à des plumes d'autruche. C'est ainsi qu'était équipé le cheval de Mohammed-Chah, le père du roi de Perse actuel, quand il fit son entrée à Téhéran pour son couronnement, en 1835.
(3) Les Européens peuvent à peine se faire une idée de la frayeur que l'explosion d'une pièce de canon produit sur les Turkomans. Pendant la dernière expédition faite pur le père du chah actuel sur les bords du Gurgan, la simple vue d'une pièce d'artillerie ût prendre subitement la fuite à un détachement considérable de Yémoutes.

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TROIS CHANTS DU TURKOMAN MEKDOUM-KOULY.
Le père du poète qui a composé les trois chants suivants était Turkoman Téké et a vécu en vrai Turkoman. Il pillait les provinces persanes rapprochées de son campement, il faisait des prisonniers, les vendait à Kiva, et par ces moyens, il amassa de grandes richesses. A sa mort, son fils unique Mekdoum Kouly, se voyant possesseur d'une fortune aussi considérable, abandonna le métier des armes, qu'exerçait son père, et au lieu de courir les dangers des expéditions lointaines (tchapôou), il préféra goûter avec des amis les joies du foyer et il consacra une grande partie de son temps à la philosophie contemplative et à la poésie. Ce genre de vie ne pouvait trouver d'approbateurs parmi des bandits nomades. Sa mère le gourmanda pour ses ruineuses dissipations avec ses amis, ses compatriotes lui reprochèrent sa vie efféminée et mirent en doute son courage. Nous donnons ici la réponse qu'il fit à sa mère. Quant aux soupçons sur sa valeur, ils pesaient lourdement sur son âme. Aussi un jour, à la grande surprise de ses compatriotes, on le vit s'armer et monta1 à cheval, puis il disparut. Il rôda, pendant plusieurs jours, autour de quelques villages persans et réussit enfin à faire un prisonnier. L'ayant lié avec une corde, il se décida à l'emmener dans sa demeure, afin de prouver à ceux de sa tribu que, pour devenir aussi entreprenant qu'eux, il n'avait qu'à vouloir.
En revenant au campement, il arriva près d'une petite rivière, le Summar, qui prend sa source dans l'Etek chez les Turkomans Tékés. Fatigué du voyage, il s'était endormi au bord de l'eau, quand tout à coup le sol miné par le courant, céda sous lui. C'en était fait de Mekdoum Kouly sans l'intervention du prisonnier. Ce dernier, bien qu'ayant les jambes et les mains liées, et couché à quelque distance. s'aperçut du danger que courait son maître. Il se fit rouler jusqu'à lui, réussit à saisir avec les dents le bord de son manteau et l'empêcha ainsi d'avoir l'onde pour tombeau.
Cette noble action ne fut pas perdue. Mekdoum Kouly conduisit son prisonnier au campement, et non-seulement il refusa une assez ronde somme que celui-ci avait offerte pour rançon, mais il lui rendit la liberté, le combla de présents et l'escorta personnellement pour te rendre sain et sauf à son lieu natal.
A son retour de cette excursion, il mit pied à terre au même endroit dont nous avons parlé et il s'y endormit de nouveau. Ali, le gendre du Prophète, lui apparut alors en rêve, et lui versa un divin nectar. Mekdoum Kouly à son réveil, se sentit rajeuni, et, pour me servir de paroles de l'achik qui m'a fourni ces détails, « son cœur déborda, sa langue devint une source inépuisable d'expressions de flammes et de mouvements d'éloquence. » Tel fut le point de départ de l'inspiration de Mekdoum Kouly. Depuis ce moment, de sunnite qu'il était, il devint un chiite enthousiaste ; il prêcha cette doctrine aux Turkomans. en même temps que la cessation du commerce des esclaves, et il mourut, adoré comme un saint. C'est un des poètes les plus populaires dans le Korâcân et chez les Turkomans. Les morceaux que nous allons traduire donneront une idée du génie de cet homme remarquable. L'amour de la nature, si rare parmi les poètes de l'Asie, est l'un des traits distinctifs de sa poésie ; on y rencontre des réflexions philosophiques sur la vanité des choses terrestres. Dans un pays comme la Perse où la religion et la poésie sont presque les seules sources de la civilisation, Mekdoum Kouly a rendu d'importants services.

VII
MEKDOUM-KOULY A SA MÈRE.

« O vous, filles d'un esclave noir et d'une roche (de race maudite), ne m'adressez pas de blâme amer ! On vient pour écouter les accords de ma guitare, on vient pour se rassasier de ma vue (littéralement : « ils sont hôtes de mes yeux » ). On vient, on savoure quelques gouttes de vin, puis on s'éloigne pour ne plus revenir. Pourquoi froncer le sourcil ? ce n'est pas de pain qu'on a besoin, on vient se rassasier de mes paroles. »
« Oh ! les cités immenses, quels mystères profonds elles contiennent ! Que les monts sont sublimes ! Que de forêts géantes ! Voyez ces vergers où les arbres alignés et revêtus d'un splendide feuillage portent, comme autant de perles, des fruits de soixante et de soixante dix nuances variées. Ce sont les hôtes de l'automne. Pensez à Dieu, craignez Dieu, chassez de votre cœur le mauvais esprit, c'est là ce qu'il vous faut apprendre. »
« Jeune homme, ne mettez pas votre confiance dans votre force. Songez-y, vous deviendrez vieux, vous n'êtes que l'hôte de vos genoux (1). L'homme qui n'est pas apte à se procurer le cheval et la selle qui lui conviennent, celui-là, croyez-m'en, n'a pas de valeur. Oui, vous deviendrez vieux; votre force s'anéantira, votre robuste jeunesse n'est que l'hôte de vos genoux. Le sort impitoyable n'a jamais faitetnefera jamais grâce à aucun être vivant; la rigueur, l'outrage et l'injustice sont sa loi. Dussiez-vous vivre un siècle, la mort un jour viendra. Notre pauvre âme n'est que l'hôte de notre corps. » « Mekdoum Kouly dit: «Mes paroles sévères remettent la mort en mémoire et réveillent de salutaires craintes. Non ! je ne profère pas de mensonges : le fils de l'homme n'a que cinq jours à vivre, il n'est que l'hôte de son corps. »

(1) Vous ne jouissez que pour un temps de la vigueur de vos genoux, et Ils ne pourront pins supporter votre corps lorsque l'âge l'aura affaibli.



VIII
SES SAGES AVIS
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» Prêtez-moi l'oreille, oh Mollahs, Derviches, gens riches et Begs (chevaliers) ! Les voies du destin sont tortueuses. La prière sans contrition n'est pas efficace. Fonder son espoir sur la richesse est folie. Oh mes amis ! votre corps n'est qu'une poignée de poussière, il n'a reçu le souffle que pour l'espace d'un moment. Étudiez-vous mentalement ; vos fins ne sont que vanité ; votre vie est nn lieu de halte pour la nuit, votre corps n'est qu'une cage. Votre âme est un faucon dont les yeux sont bandés. Oh mes amis ! celui-là pour moi est nfi Iiomme, qui dirige son âme dans les sentiers du Seigneur; qui sail trouver un moment propice pour fondre sur l'ennemi, qui sait répandre les largesses. Celui-là pour moi est un homme qui donne du pain à ceux qui ont faim. Oui, mes amis ; nourrir l'homme qui meurt de besoin vaut autant que d'accomplir un pèlerinage à la Mekke ! Les narines se contractent, la face devient terreuse, les lèvres se dessèchent et la parole s'arrête. Hâtez-vous ! Les ongles, aux belles teintes rosées de sa jeunesse, deviennent déjà bleus. Les yeux se cavent. Les croyances apportées des régions étrangères ne sont pas choses sérieuses, oh mes amis!
» Mekdoum-Kouly nous le dit (je foule aux pieds cette vîe passagère) : l'existence dure à peine cinq jours, ne vous égarez pas hors du droit sentier. Pensez à cela seulement, oh mes amis ! Est-il raisonnable de s'approvisionner pour un siècle quand il s'agit d'une traversée de cinq jours ?»

IX.
SES SOUVENIRS D'HIVER.

» Les nuages descendent des sommets sourcilleux des montagnes neigeuses; la pluie tombe, à. torrents et les fleuves débordent. Le rossignol amoureux cherche un abri dans les bocages. L'automne ac- conrt. Les feuilles de la rosé pâlissent et se fanent La soupe de plus d'un sordide avare va attirer bien des parasites, plus sordides encore que celui-ci. Ne tendez jamais votre main vers lui, vous essayeriez en vain de tirer une étincelle d'un pareil caillou. Les tribus nomades plantent leurs tentes sur la cime des monts. Les arbres sont verts. Les grands chemins s'obstruent et la route disparait sous les touffes exubérantes d'une végétation printanière. Goûtez le sorbet dans cette coupe que vous tend une main amie et votre cœur s'enflammera : des flots d'éloquence jailliront de vos lèvres. Il n'est pas d'homme qui ne doive quitter ce monde trompeur. Savant, seigneur, roi ou esclave, personne ne doit être épargné. »
« Mekdoum-Kouly vous le dit : qui donc s'attache à trouver le droit chemin, on fait à peine quelques pas sur la terre; on marche au hasard , on s'écarte de sa route. Une poignée de sable vous voilera la face. Les lèvres se flétrissent, les dents tombent, la langue devient muette et il ne reste plus de vous qu'un crâne béant. »

X
CHANT DE SERDJAM
(1).
« Ferruk traverse fièrement le bazar. J'aperçois son costume rouge. J'ai peur qu'elle ne se dirige vers moi. Malheur à moi ! Ferruk a allumé un incendie dans mon âme! Oh ne sois pas cruelle, ne me force pas à verser mon sang.
» Le vêtement de Ferruk est écarlate ; son visage resplendit, et brûle! Ferruk est un chevreau venu précoce, au printemps (2). Oh ne sois pas cruelle, etc.
» Les yeux de Eerruk me fascinent. je m'égare, de fantastiques rêveries tourbillonnent dans mon esprit. Sa beauté ferait un musulman d'un guiaour (infidèle). Oh ne sois pas cruelle, etc.
» J'écrirai votre nom sur un morceau de papier; je le placerai contre mon cœur et je l'y garderai. Je veux vous enlever à votre père! Malheur à moi! oh ne sois pas cruelle, etc. »

(1) District dans le Korâçân septentrional.
(2) Littéralement : kurpé, né avant le temps; » ou bien : « cueilli avant d'être mûr. »


XI
LES AVIS DE KÉMINÊ.


« C'est le devoir d'un Ak sakal (barbe blanche) de gouverner lui-même sa tribu : il ne conviendrait pas de confier à un esclave des libres nomades à gouverner. Les crues d'eau du printemps ne sauraient durer. Que peut faire d'une forteresse celui qui n'a pas le bonheur d'avoir d'amis (1) ? L'homme qui gouverne doit avoir bonne naissance et bonne piété. Une rosse ne peut ni galoper ni trotter comme un brave cheval. N'appelez pas un esclave maître, ni une domestique maîtresse : un fil de soie ne peut se comparer à un fil d'étoupe. Les sarcelles sauvages, à la tété émaillée de vert, nagent avec délices sur les lacs profonds mais ils ne veulent pas même jeter un regard sur les marais encombrés d'herbes immondes. De nombreux animaux parcourent la terre, mais la gazelle seule est faite pour le désert. Kartchigaï-Tugan est le nom du faucon royal. Les princes chasseurs ne prennent pas de milans sur leur poing. S'énamourer d'une rosé est le destin du rossignol, mais le corbeau, fut-il revêtu des plumes du rossignol, n'est pas fait pour la rosé. Croyez-moi, quiconque a goûté le sucre candi n'apaise pas tout son désir, il soupire alors après le sorbet. Nourrissez trop bien un âne, il ruera contre son maître. Un mauvais serviteur n'a pas droit à un bon traitement. Chantez dans une douce ivresse pendant les cinq jours de votre vie, oh Keminé ! Le temps marche et passe bien vite. Respectez votre maître, et aimée votre tribu. Ne donnez pas sujet de plaintes à vos serviteurs. »

(1) Le poète dit : ilsiz (sans tribu), ceux qui n'ont personne pour les protéger.



XII
CHANT D'ADYN, LE DËRÉGUÉZY (1).

« N'offrez pas le sel à tout venant, oh ma chère âme ! Un corbeau noir ne sera jamais un pigeon. Croyez-moi bien, chaque homme se règle forcément sur sa tribu ; vous ne ferez jamais que le vulgaire caillou devienne argent ou or. Quiconque meurt dans les plaines désertes ne devient pas pour cela (2) un martyr du désert de Kerbela. Tous ceux qui portent de longs cheveux ne sont pas des Séïds (3) ; tous ceux qui se revêtent de peaux ne sont pas des Kalanders ! Il est midi ; Mehdi fait retentir le chant d'èzân (4). N'adorez pas les noms de Lât et de Menât (5). Eussiez-vous reçu du ciel l'élixir de vie, pouvez-vous tenter de créer une canne à sucre d'un roseau? Tous ceux qui portent le nom d'Hamza ne combattent pas comme Hamza (6). Tous ceux qui tendent les bras vers le ciel ne sont pas dignes pour cela de tomber martyrs et de goûter les joies du paradis. Chacun de ceux qui soulèvent une coupe n'est pas un Djemcbîd. Chacun de ceux qui regardent dans un miroir n'est pas un Alexandre (7). Achik Adyn dit : « Voici ce que je pense : toutes celles dont la joue est fraîche n'ont pas pour cela le grain de beauté de ma Reyhana. Quiconque s'appelle Alî est-il pour cela Ali? quiconque porte une aigrette est-il vaillant ? »

(1) Dérégliez est le nom d'un district montagneux du Korâçân, au nord de Mechhed, lieu de naissance du poète.
(2) Allusion à la mort tragique de l'imam Hussein.
(3) Les pieux Séïds laissent croître leurs cheveux à dater du premier jour de moharrem, et ils les portent pendant quarante jours sans les couper.
(4) Quand le dernier imam Mahdi (l'Anté-Christ des musulmans) viendra sur la terre, il commencera sa mission en chantant l'ézàn assez haut pour être entendu du monde entier.
(5) Lât, Menât, noms d'idoles détruites à la Ka'bah par Mohammed ; le Koran y fait souvent allusion.
(6) Hamza, oncle de Mahomet, qui fut tué à la bataille de Houd. Sa valeur et ses victoires sont célébrées dans le poème de Hamza-Nâmé.
(7) Djemchid. Il est fait allusion ici à la coupe miraculeuse que possédait ce prince, ainsi qu'au miroir merveilleux dont Alexandre le Grand se servait pour consulter le sort.


Alexandre CHODZKO
Traduit par Adolphe Breulier