VI Brousse [Bursa](suite). Agriculture et industrie. Ascension du mont Olympe.

Nous consacrâmes une journée à visiter deux établissements agricoles récemment installés dans la campagne de Brousse. L'un est la propriété d'un Arménien, M. Toros-Oglou ; l'industrie et l'agriculture marchent de front. Une magnanerie et une filature y occupent un nombre considérable d'ouvriers. Environ mille hectares, en pâturages, plantations de mûriers et terres labourables composent le domaine rural ; les bâtiments sont vastes, bien disposés ; ils ne le cèdent en rien à ce qui, dans ce genre, se fait de mieux en Europe.
Les champs, à cette époque de l'année, étaient dégarnis de récoltes, les troupeaux dispersés dans la vallée ; nous ne pûmes donc juger par nous-mêmes des résultats qu'a obtenus M. Toros-Oglou mais cette exploitation, organisée sur des bases si larges, semble conduite avec intelligence, et pourra sans doute servir de modèle quand des capitalistes en plus grand nombre tenteront de mettre en valeur le sol fertile de l'Anatolie.

Nous allâmes ensuite chez M. John Zorab, sujet anglais d'origine arménienne ; il exploite des terres sur plusieurs points de la province de Brousse, où il a acquis une véritable popularité sous le nom du Tchélébi John [NOTE : Tchélébi, proprement petit seigneur, titre que les gens du peuple donnent en Turquie aux étrangers de distinction.].
Il nous montra l'appareil à vapeur qu'il vient de faire monter pour la fabrication du sucre de sorghos [NOTE : Dans cette usine, le sirop de sorgho n'est point amené à l'état cristallin ; il est simplement converti en mélasse, et, sous cette forme, il remplace économiquement le sucre de raisin et le miel, qu'on employait habituellement dans le pays.]. Cette plante réussit bien dans la plus grande partie de l'Anatolie, mais, jusqu'à ce jour, les gens du pays ne possédaient pas les instruments nécessaires pour en tirer un bon parti. Depuis l'ouverture des établissements de M. Zorab on se livre avec ardeur à cette culture, dont les produits lui sont apportés d'assez loin.

Il fait usage pour les travaux des champs de quelques bons instruments anglais, et compte se pourvoir prochainement d'une machine à moissonner. Il occupe des ouvriers turcs, hommes et femmes. Il n'y a pas longtemps que celles-ci ont pris le parti d'accepter de l'emploi chez des chrétiens, mais on en rencontre maintenant dans toutes les filatures, où elles travaillent à visage découvert.
M. Zorab ne partage pas les préventions généralement accréditées contre les Turcs ; il se loue de leur intelligence, de leur zèle, de leur docilité ; pour les bien gouverner, il suffit d'associer la douceur à la fermeté. Les Européens qui tentent de fonder des établissements dans l'Anatolie échouent souvent, et y périssent parfois victimes des haines qu'ils ont soulevées, faute d'avoir voulu s'astreindre à respecter les mœurs et à ménager la susceptibilité d'une race naturellement fière. Il faut laisser voir aux Turcs que sans les craindre on les estime ; se montrer fort vis-à-vis d'eux, mais en même temps leur témoigner une certaine déférence. Malgré sa fertilité naturelle, le territoire de Brousse ne fournit pas tous les produits qu'on en pourrait obtenir il est loin de suffire à l'alimentation de ses habitants. Une partie du blé consommé à Brousse est tiré de la province d'Angora. Acheté sur place, il coûte de cinq à huit piastres le kilé (environ vingt-cinq kilogrammes). Il en vaut, rendu à destination, de vingt-deux à vingt-cinq. La différence (dix-sept piastres) représente le prix du transport à dos de chameau pour un parcours de cent lieues à peine. Cela montre suffisamment quel détriment, en Turquie l'absence de routes carrossables fait éprouver à l'agriculture et à l'industrie. [NOTE : Si l'on veut se faire une idée ce qu'est l'Anatolie et de ce qu'elle pourrait être avec un meilleur régime économique, on notera que son étendue est à peu près égale à celle de la France, environ vingt-sept mille lieues carrées, et que l'on n'y compte pas plus de huit à dix millions d'habitants.]

ILL. Apollonia (Abouliount) [Apolyont ou Gölyazı]- Fragment des murailles. Le lac et le mont Olympe (voy. p 251).


Dans l'intérieur du pays, toutes les denrées sont d'un incroyable bon marché on y entend dire cependant que, depuis dix ans, les prix ont presque doublé ; les débouchés qu'ouvrit à cette époque la consommation des armées alliées furent l'origine d'un mouvement commercial dont l'influence se fait encore sentir.
La valeur vénale des terres de bonne qualité, susceptibles le plus souvent de fournir les produits les plus variés, grains, tabac, coton, garance, opium, etc., atteint à peine à cent francs l'hectare [NOTE : On comprendra que l'argent ait une grande valeur dans un pays où il se prête communément à quinze et vingt pour cent d'intérêt annuel. Les paysans qui empruntent à ce taux aux petits banquiers établis dans les villes de l'intérieur, font honneur à leurs engagements avec exactitude.] ; il est vrai qu'on trouve difficilement à les louer, et seulement moyennant un fermage en nature ; il faut, pour tirer bon parti d'une exploitation, en diriger soi-même la culture ; mais il semble qu'un homme jeune et entreprenant, qui n'aurait pas trop de répugnance pour une vie un peu excentrique, devrait trouver quelque charme à se créer un vaste domaine aux bords du Sakaria, du Rhyndaque ou de l'Hermus, avec une maison forte, installée comme nos anciens châteaux féodaux sur l'un de ces mamelons qui forment le premier degré des montagnes. Le plaisir de la chasse ne lui ferait pas défaut ; moyennant une solde modique, il verrait une poignée de bravi veiller à sa sûreté à peu de frais, il aurait posé les bases d'une existence indépendante et respectée ; peut-être aussi d'une grande fortune. Un seul obstacle, me dira-t-on, s'oppose à la réalisation de ce beau rêve c'est qu'en Turquie, pas plus qu'en Angleterre ou en Russie, aucun étranger ne peut devenir propriétaire foncier. Il est vrai que, malgré les engagements pris par lui, lors de la conclusion du traité de Paris, le gouvernement ottoman n'a pas encore levé cette interdiction ; cependant un certain nombre d'étrangers savent l'éluder depuis longtemps en empruntant, pour acquérir des terres, le nom de quelqu'un des sujets du sultan ; et l'on n'a pas d'exemple que ces propriétaires supposés aient abusé de cette situation.

[La soie]

La prospérité de la province de Brousse repose avant tout sur l'industrie de la soie. Sauf quelques rares exceptions, les vers à soie sont élevés par petits lots chez les paysans. La plupart des filatures appartiennent à des Européens, Français, Allemands, Italiens, Suisses, et sont situées dans l'intérieur de la ville où elles occupent cinq mille ouvriers des deux sexes, surtout des femmes. Quinze cents ouvriers sont employés dans d'autres parties du district ; leur salaire est de six à huit piastres en été et de quatre à cinq en hiver. La production totale peut être évaluée à quinze ou vingt millions de francs. Quant au tissage, qui fournit ces étoffes légères connues dans le commerce sous le nom de soie de Brousse, il a perdu de son importance et n'occupe plus qu'une centaine de métiers. En somme, l'industrie de la soie est loin d'être en progrès dans ce pays.

Le bazar de Brousse est assez bien approvisionné. En dehors du bazar, que l'on ferme au crépuscule, je vis les étalages extérieurs des marchands de légumes rester garnis toute la nuit sans que personne crût nécessaire de les garder, ce qui me parut faire singulièrement honneur la bonne foi publique. On ne connaît guère en Turquie les filous ni les escrocs ; mais, en revanche, par un trait de ressemblance entre ce peuple et les hommes des âges guerriers, quand la rapine prend les apparences de la conquête, elle lui inspire moins d'horreur, et, s'il se commet peu de vols dans les villes, les exactions violentes et le brigandage en rase campagne n'y sont pas choses inconnues.

Brousse emprunte un certain éclat au voisinage de l'Olympe. C'est un grand nom que celui-là ; en lui semblent se résumer toutes les croyances religieuses de peuples nombreux et célèbres.
Les Grecs avaient placé le séjour des dieux sur le plus élevé des sommets qui, aux limites septentrionales de leur patrie, leur apparaissait à demi perdu dans les espaces célestes. L'Olympe de Thessalie fut la première des montagnes sacrées. Mais les colons qui transportaient leurs pénates sur des plages lointaines, cherchant des yeux les hauteurs vers lesquelles devait monter la prière, arrêtaient leurs regards sur la cime la plus apparente pour eux encore c'était l'Olympe ; et ainsi, dans l'antiquité, on a donné ce nom à près de quatorze montagnes. L'une d'elles, l'Olympe de Galatie, a été témoin de la victoire remportée sur les Gaulois par le consul Manlius. Mais, après l'Olympe de Thessalie, l'Olympe de Bithynie ou de Mysie (on lui donne indifféremment ces deux noms), est resté le plus célèbre de tous. Nous lui avons consacré la journée du 3 octobre.
Ceux qui entreprennent cette ascension couchent le plus souvent à mi-côte, sous un abri improvisé ou sous la tente de l'un des pasteurs nomades qui conduisent en été leurs troupeaux sur les hauts plateaux. On peut cependant, avec de bons chevaux et de l'activité, l'accomplir en un jour ; elle ne présente aucune difficulté sérieuse.
 

ILL. Murailles d'Ouloubad [Uluabat](ancienne Lupadium) voy. p. 252).


Je n'ai pas lu sans étonnement dans la relation de Sestini qui, l'un des premiers, en 1779, a donné une description un peu détaillée de cette montagne, le passage suivant : "A notre retour du mont Olympe, les habitants de Brousse se persuadaient difficilement que nous eussions pu aller jusqu'au sommet ; aussi jamais aucun d'eux n'a-t-il eu la curiosité de monter à plus d'un mille."
Partis de Brousse à six heures et demie du matin M. de Vernouillet et moi, accompagnés seulement d'un zaptié et d'un surudji, nous avons passé près du kiosque du sultan, au-dessus du grand Champ-des-Morts, et contourné les flancs de la montagne du côté de l'ouest. Sa base est couverte de magnifiques châtaigniers auxquels succèdent des taillis de hêtres. La vue sur la ville et sur la vallée, jusqu'au golfe de Moudania, est admirable.

[L'Olympe de Bithynie ou de Mysie]

Après une heure et demie de marche, on se dirige vers l'est, il faut gravir un sentier escarpé que des quartiers de roches obstruent à chaque instant à droite s'ouvre un profond précipice ; il descend jusqu'à la base de la montagne ; des hauteurs boisées le ferment en demi-cercle du côté opposé sur ce point le micaschiste et le gneiss succèdent au grès et au calcaire qui forment, du côté de Brousse, le soubassement de la montagne. Bientôt on atteint la région des pins ; nous traversons alors une forêt incendiée, où toutes les nuances du bois carbonisé se mêlent aux teintes brillantes du feuillage. En Turquie, mettre le feu à une forêt c'est un jeu dont le premier passant s'accorde le plaisir ; souvent les populations voisines voient dans cette pratique une manière facile de se procurer du charbon ; pour l'Européen, qui sait comment on doit ménager la fortune publique, ce spectacle de destruction est navrant.
Au milieu des pins apparaissent des masses de granit, véritables bastions que les chevaux de Brousse escaladent avec une adresse incroyable. On entre ensuite dans une plaine longue de plus d'une lieue semée de blocs de granit-feldspathique en décomposition, et de touffes de genévriers. Puis les roches granitiques s'accumulent en monceaux difficiles à gravir ; des torrents alimentés par la neige fondante bouillonnent tout à l'entour. Enfin, une grande muraille de marbre blanc cristallin, à travers laquelle plusieurs dykes granitiques ont pénétré, se dresse à l'extrémité méridionale du plateau et forme la crête de l'Olympe.

Il semble que la masse de matières ignées qui constitue le noyau de cette montagne n'a pas seulement, en s'épanchant, brisé et refoulé les couches superficielles où dominait le calcaire, mais qu'elle en a détaché et poussé devant elle une portion qui a conservé sa position horizontale, et se montre au sommet des jets les plus élevés du granit comme un pavois soulevé par des bras vigoureux. Les tranches brillantes de ce bloc de marbre donnent à l'arête du mont Olympe un éclat particulier, remarquable surtout du côté du midi.
Il y aurait là matière pour les géologues à des observations intéressantes, mais je ne sache pas que cette contrée ait été, sous ce rapport, l'objet d'études approfondies. [NOTE : Le meilleur aperçu sur la formation géologique de l'Olympe a été publié par M. de Verneuil, en 1837, à la suite d'une rapide excursion. (Bulletin de la Société géologique de France, tome VIII ; voy. aussi le grand ouvrage sur l'histoire naturelle de l'Asie Mineure, par M. de Tchihatchef, en voie de publication.)]
La cime de la montagne est accessible du côté du nord-est, par une pente ardue couverte de fragments de marbre concassé.
Arrivés à dix heures et demie au pied de ce dernier escarpement, nous y déjeunons à la hâte ; et, confiant les chevaux à nos guides, nous franchissons à pied, en une demi-heure l'espace qui nous reste à parcourir. Nous jouissons alors d'un vaste panorama sur un pays sauvage partout un terrain ondulé" montagneux, où les forets tracent de grandes ombres, où quelques lacs ressortent comme des points lumineux. Rien qui révèle la présence et l'action de l'homme ; [NOTE : non pas que les vallées qui entourent l'Olympe soient incultes, mais les parties cultivées s'effacent derrière les forêts, et dans cette saison, d'ailleurs, rien ne les distingue des pâturages qui couvrent une partie du pays.]. Au nord et à l'ouest la mer se confond avec les brumes de l'horizon.

Du côté du midi, je l'ai dit déjà, la montagne est taillée à pic, et l'on se trouve en face d'un précipice qui a plus de mille mètres de profondeur.
Je n'ai rencontré au sommet de l'Olympe aucune des traces de monuments antiques, signalées par le voyageur Lucas ; seulement quelques monceaux de pierres accumulées par les dévots en l'honneur de santons vénérés, et tels qu'on en voit souvent sur les hauteurs qui bordent le Bosphore aux environs de Constantinople. Pas de neiges éternelles non plus, bien que toutes les descriptions de l'Asie Mineure ne manquent pas d'en gratifier l'Olympe. L'éclat du marbre peut de loin faire illusion, mais la vraie neige fond au mois de juillet et laisse tout au plus quelques traces çà et là. L'élévation de l'Olympe au-dessus du niveau de la mer est de deux mille deux cents mètres, et, sous cette latitude, la limite inférieure des neiges éternelles est à trois mille mètres. La flore de l'Olympe est intéressante, Sestini l'a décrite, je crois, au dernier siècle ; le mauvais temps, avait arrêté Tournefort dans sa tentative d'ascension. Les forêts des plateaux supérieurs sont habitées par quelques ours ; plus bas on rencontre des cerfs ; les sangliers y sont nombreux. Parfois des animaux plus redoutables viennent des solitudes du sud-est, et s'égarent sur les versants de la montagne ; l'an passé on y a tué une panthère.
Il est nuit quand nous rentrons à Brousse, vers six heures et demie. Notre excursion n'a duré que douze heures.

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