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 Les Sultans qui sont ordinairement revêtus de ces gouvernemens, y résident sous le titre de Séraskers, & y commandent en Vicerois. Mais la première dignité de l'empire est celle de Calga ; elle est toujours conférée par le Kam à celui des Princes de sa maison dans lequel il a le plus de confiance. Sa résidence est à Acmet-Chid, ville située à quatre lieues de Bactchéseray ; il y jouit de tout le decorum de la souveraineté. Ses Ministres font exécuter ses ordres, & son commandement s'étend jusqu'auprès de Cafa.
La dignité de Calga anciennement destinée au successeur présomptif, conserve encore le privilège de suppléer la souveraineté dans le cas de mort du Kam & jusqu'à l'arrivée de celui qui doit le remplacer. Il commande en chef les armées Tartares, si le Kam ne va pas en personne à la guerre, & il hérite comme le Suzerain de tous les Mirzas qui meurent dans son appanage sans héritiers au septième degré.
La charge de Nouradin, la seconde dignité du Royaume, est également occupée par un Sultan ; il jouit aussi du droit d'avoir des Ministres, mais ils sont ainsi que leur maître sans aucune fonction. Cette petite Cour qui n'a point d'autre résidence que Bactcheseray, se confond avec celle du Kam: cependant si quelque événement met en campagne des troupes dont le commandement soit confié au Nouradin, son autorité ainsi que celle de ses Ministres acquiert dès ce moment toute l'activité du pouvoir souverain.
La troisième dignité du Royaume occupée par un Sultan sous le titre d'Or-Bey, Prince d'Orcapy, a cependant été quelquefois conférée à des Mirzas Chirines qui avaient épousé des Princesses du Sang Royal. Ces nobles qui dédaignent les premières places du ministère & n'acceptent que celles destinées aux Sultans, ont aussi été admis aux Gouvernemens extérieurs ; mais ces Gouvernemens des frontières sont communément occupées par les fils ou neveux du Prince régnant ; ils y sont les Généraux particuliers des troupes de leur province, & lorsqu'on rassemble celles du Boudjak, du Yédesan & du Couban, elles sont toujours commandées par leurs Sultans Séraskers, même après leur réunion sous les ordres du Kam, du Calga ou du Nouradin.
La horde du Dgamboilouk n'est gouvernée que par un Caïmakan [kaymakan] ou Lieutenant de Roi. Il y fait les fonctions de Sérasker & conduit ses troupes jusqu'à l'armée; mais alors il en remet toujours le commandement au Général en chef, pour retourner dans son gouvernement, & y veiller à la sûreté des plaines situées devant l'Isthme de la Crimée.
Outre ces grands emplois dont les revenus sont fondés sur certains droits perçus dans les provinces, il y a encore deux dignités féminines.
Celle d'Alabey que le Kam confère ordinairement à sa mere ou à une de ses femmes, & celle d'Ouloukani qu'il donne toujours à l'aînée de ses sœurs ou de ses filles. Plusieurs villages sont dans la dépendance de ces Princesses, elles y connaissent des différends qui s'élèvent entre leurs sujets & rendent la justice par le ministère de leurs Intendants qui siègent à cet effet à la porte du Sérail la plus voisine du Harem.
Je n'entrerai point dans les détails qui concernent le Mufti, le Visir & les autres Ministres, leurs charges sont analogues à celles qui y correspondent en Turquie, à cela près que les principes & les usages du gouvernement féodal y modèrent seulement l'exercice de leurs fonctions.
Les revenus du Kam montent à peine à 600,000 liv. pour l'entretien de sa maison ; cependant si ce modique revenu gène la libéralité du Prince, elle ne l'empêche pas d'être généreux. Nombre de M'irzas vivent à ses dépens, jusqu'à ce que le droit d'aubaine lui fournisse le moyen de s'en débarrasser en leur concédant quelques biens domaniaux.
La levée de ses troupes ne lui occasionne d'ailleurs aucune dépense. Toutes les terres sont tenues à redevance militaire. Le Souverain ne supporte non plus aucuns frais de justice, & la rend gratuitement dans toute l'étendue de ses Etats, comme les jurisdictions particulières la rendent gratuitement dans leur district ; on appelle de ces Tribunaux particuliers à celui du Suzerain.
L'éducation la plus soignée chez les Tartares se borne au talent de savoir lire & écrire; mais si l'instruction des Mirzas est négligée, ils sont distingués par une politesse aisée; elle est le produit de l'habitude où ils sont de vivre familièrement. avec leurs Princes, sans jamais manquer au respect qu'ils leur doivent.
Bactchéseray renferme cependant un Journal historique très-précieux, entrepris par les ancêtres d'une famille qui l'a toujours conservé & suivi avec soin. Ce manuscrit que son premier Auteur a commencé en recueillant d'abord les traditions les plus anciennes, contient tous les faits qui se sont succédés jusqu'à ce jour. L'événement de ma mission en Tartarie ayant engagé le Continuateur de ce Journal à prendre de moi quelques informations qui me l'ont fait découvrir, j'ai voulu inutilement en faire l'acquisition. Dix mille écus n'ont pu le tenter ; les circonstances ne m'ont pas laissé le tems d'en obtenir des extraits.
Les gazettes ont assez parlé des troubles qui de nos jours ont agité la Pologne, & des discussions de la Porte & de la Russie. Maksoud-Gueray se trouvait au foyer de cet incendie; obligé d'y jouer un rôle considérable, il en redoutait les suites pour lui-même, voyait son successeur dans Krim-Gueray [Krim Giray, mort en mars 1769, a régné de 1758 à 1764 et de 1768 à 1769], & ne se trompait dans aucune de ces conjectures. »
Cependant l'affaire de Balta décida le Grand-Seigneur à déployer l'étendart de Mahomet ; le Ministre de Russie fut conduit aux sept Tours, & Krim-Gueray, remis sur le trône des Tartares, fut appellé à Constantinople, pour y concerter avec sa Hautesse les premières opérations militaires. Ces nouvelles arrivèrent à Bactcheseray avec celle de la déposition de Maksoud. Le même courier apporta les ordres du nouveau Kam pour installer un Caïmakan [[Ce titre qui veut dire, tenant place, répond ici à celui de Régent]], & ceux qui fixaient le rendez-vous général à Kaouchan en Bessarabie. Je m'empressai de m'y rendre, & je me disposais à aller au-devant de Krim-Gueray jusqu'au Danube lorsque je reçus un courier de sa part qui me dispensait de cette formalité, bornait pour mon compte le cérémonial à l'accompagner à son entrée, m'assurait de sa bienveillance, & m'invitait à lui faire préparer à souper pour le jour de son arrivée.
Ce but me parut très-aimable; mais le souper m'eût embarrassé, sans les éclaircissemens que j'obtins facilement du courier. C'était l'homme de confiance. Notre maître aime le poisson, me dit-il, il sait que votre cuisinier l'accommode bien ; les siens ne mettent que de l'eau dans les sauces : il ne m'en fallut pas davantage pour connaître le goût du Prince, & je donnai des ordres pour que le meilleur poisson du Niéster fût noyé dans d'excellent vin.
Le Kam devait faire son entrée le lendemain. Je montai à cheval, & je le rencontrai à deux lieues de la ville. Une nombreuse cavalcade l'accompagnait, & la réception qu'il me fit répondit au témoignage de bonté qui l'avait précédé.
Krim-Gueray, âgé d'environ soixante ans, joignait à une taille avantageuse un maintien noble, des manières aisées, une figure majestueuse, un regard vif, & la faculté d'être à son choix d'une bonté douce ou d'une sévérité imposante. La circonstance de la guerre conduisait à sa suite un très-grand nombre de Sultans dont sept étaient ses enfans. On me fit sur-tout remarquer le second de ces Princes dont le jeune courage brûlait de se distinguer, & qui par l'habitude d'exercer ses forces, était parvenu à tendre facilement deux arcs à la fois. Il s'était occupé de cet exercice dès son enfance, & ce Prince avait à peine neuf ans que son pere voulant piquer son amour-propre, lui dit d'un air méprisant, qu'une quenouille conviendrait mieux à un poltron, comme lui ; poltron, répond l'enfant en pâlissant: je ne crains personne, pas même vous; en même-tems, il décoche une flèche, qui heureusement n'aboutit que dans un panneau de boiserie où le fer s'enfonça de deux doigts. Lorsqu'une grande douceur & les marques du plus grand respect filial précédent, & suivent un tel emportement, on ne peut sans doute attribuer cet attentat qu'à une excessive sensibilité sur le point d'honneur.
Tout ce qui devait servir à l'entrée du Kam & à son installation était préparé à la porte de la ville; il y mit pied à terre un moment pour faire sa toilette sous une tenté dressée à cet effet ; coëffé d'un bonnet chargé de deux aigrettes enrichies de diamants, l'arc & le carquois passé en sautoir, procédé de sa garde & de plusieurs chevaux de main dont les têtieres étaient ornées d'aigrettes, suivi de l'étendart du Prophète & accompagné de toute sa cour, ce Prince se rendit à son Palais, où il reçut, dans la salle du Divan, assis sur son trône, l'hommage de tous les Grands.
Cette cérémonie nous occupa jusqu'à l'heure du souper que j'avais fait préparer, & que mon cuisinier eut la liberté de servir. Ceux du Prince prévenus de cette concurrence avaient aussi travaillé à se distinguer; mais ils ne purent lutter contre les sauces au vin. Les entremets n'eurent pas moins de succès, & la supériorité de la cuisine française me valut l'avantage de fournir journellement au Prince douze plats à chacun de ses repas.
Krim-Gueray n'était pas uniquement sensible à la bonne chère, tous les plaisirs avaient des droits sur lui. Un nombreux orchestre, une troupe de Comédiens & des Baladines, qu'il avait également à sa solde, en variant ses amusemens, rempliraient toutes les soirées, & délassaient le Kam des affaires politiques & des préparatifs de guerre dont il était occupé pendant le jour.
L'activité de ce Prince qui suffisait à tout, le portait à en exiger beaucoup des autres, & j'oserai dire qu'il paraissait content de la mienne. J'avais part à sa confiance, j'étais admis à ses plaisirs, je m'amusais sur-tout du tableau piquant & varié que m'offrait sa Cour.
Kaouchan était devenu le centre de la Tartarie, tous les ordres en émanaient, on, s'y rendait de toutes parts, & la foule des Courtisans augmentait chaque jour. Les nouveaux Ministres que j'avais connu en Crimée, & qui s'étaient apperçus des bontés particulières dont le Kam m'honorait, me choisirent pour obtenir de leur maître une grace qu'ils n'auraient osé solliciter. L'expérience de son premier regne leur avait fait observer qu'il était important de le garantir d'un premier acte de cruauté qui répugnerait d'abord à son caractère; mais après lequel il était à craindre qu'il ne s'arrêtât plus. Un malheureux Tartare pris en contravention de quelques ordres trop sévères, venait d'être condamné à mort par le Kam. On se préparait à conduire ce malheureux au supplice au moment où j'arrivais au Palais. Plusieurs Sultans m'entourèrent aussitôt, m'expliquèrent le fait, m'engagèrent à préserver les Tartares des suites de cette exécution. J'entrai chez Krim-Gueray que je trouvai encore agité de l'effort qu'il avait fait sur lui-même pour l'ordonner ; je m'approchai de lui, & m'étant incliné pour lui baiser la main, ce qui n'arrivait jamais ; je la retins nonobstant le mouvement qu'il fit pour la retirer. Que voulez-vous, me dit-il avec une sorte de sévérité ? La grace du coupable, lui répondisse. Quel intérêt, me répliqua-t-il, pouvez-vous prendre à ce malheureux? Aucun, ajoutai-je; un homme qui vous a désobéi ne peut m'en inspirer : ce n'est aussi que de vous seul dont je m'occupe; vous seriez bientôt cruel, si vous étiez un moment trop sévère, & vous n'avez pas besoin de cesser d'être bon, pour être constamment craint & respecté. Il sourit, m'abandonna sa main, je la baisai, & je fus de sa part annoncer la grace qu'il m'accordait. La joie qu'elle répandit fut entretenue par une nouvelle Comédie Turque d'un genre assez burlesque. Krim Gueray me fit pendant la pièce beaucoup de questions sur le théâtre de Molière dont il avait entendu parler: ce que je lui dis des règles dramatiques & des bienséances qui s'observent sur nos théâtres, lui donna du dégoût pour les parades auxquelles les Turcs sont encore réduits. Il sentit de lui-même que le Tartuffe était préférable à Pourceaugnac ; mais il ne put concevoir que le sujet du Bourgeois-Gentilhomme existât dans une société où les loix ont fixé les différens états d'une manière invariable, & j'aimai mieux lui laitier croire que le Poète avait tort, que d'entreprendre de le justifier en lui présentant le tableau de nos désordres ; mais si personne, ajouta-t-il, ne peut tromper sur sa naissance, il est aisé d'en imposer sur son caractère. Tous les pays ont leurs Tartuffes, la Tartarie a les siens, & je désire que vous me fassiez traduire cette pièce [[M. Rufin, Secrétaire-Interprète du Roi à Versailles, était chargé de ce travail : son esprit eût jette les fondemens du bon goût chez les Tartares, si les circonstances lui avaient permis de se livrer à ce travail.]].
Tandis que notre imagination se livrait à des projets aussi pacifiques, un Envoyé des Confédérés de Pologne arrivait à Kaouchan pour combiner avec le Kam l'ouverture de la campagne. Ce Prince avait promis au Grand-Seigneur de débuter par une incursion dans la nouvelle Servie, l'Ukraine Polonaise pouvait s'en ressentir, & cette circonstance exigeait quelques négociations préliminaires auxquelles les pouvoirs de l'envoyé Polonais ne parurent pas suffisans. Cependant le temps pressait, & Krim-Gueray desira que je me rendîsse auprès de Kotchim, pour y traiter en son nom avec les chefs de la confédération, qui s'y étaient réfugiés ; mais quelque flatté que je fusse de la confiance de ce Prince, je ne crus pas devoir accepter cette commission sans un Collègue Tartare, qui, nommé sur le champ, fut, ainsi que moi, revêtu de pleins pouvoirs. Notre Ambassade exigeait plus de promptitude que de luxe, & nous fûmes le lendemain coucher sur les terres de Moldavie. Le tableau de la plus affreuse dévaluation y avait précédé la guerre, & l'effroi des habitans produit par les incursions de quelques troupes, avait seul occasionné ce désastre.
La désertion des villages & la cessation de toute culture, ne promettaient sans doute pas à l'armée Ottomane l'abondance des vivres qu'elle devait naturellement espérer de rassembler dans le voisinage du Danube; mais ces réflexions dont j'entretenais mon Collègue l'intéressaient infiniment moins que la disette actuelle qu'il nous fallut supporter jusqu'à notre arrivée à Dankowtza [[Village près de Kotchin où les Confédérés s'étaient retirés après la déclaration de la guerre.]]. Les Comtes Crazinski & Potoski nous y reçurent avec toute la considération due au Prince que nous représentions; mais ce qui plut davantage à l'Ambassadeur Tartare, ce fut le bon vin de Tockai dont on le régala. Je l'avais amené dans ma voiture; mais l'incommodité d'un siège élevé lui fit désirer pour son retour un chariot Turc dans lequel il put être couché tout à son aise. Je m'empressai de procurer cette satisfaction à un homme dont le grand âge & le caractère aimable étaient également intéressans. Un chariot de suite voiturait nos équipages & quelques domestiques. Nous nous acheminâmes ainsi par une route qu'on nous avait assuré meilleure, quoiqu'un peu plus longue. A des neiges abondantes venait de succéder un froid allez vif ; il fallait en profiter pour passer à Guéle-Prurh, avant la crue des eaux que le plus petit dégel eût occasionné. Conduits par un guide, nous arrivons au bord de cette rivière dont le courant chariait des glaces avec rapidité. J'ignorais la profondeur de ces eaux, j'en craignais l'effort ; mais le conducteur me rassura en précédant ma voiture qui ouvrit la marche. Elle était attelée de six bons chevaux & assez pesante pour résister au courant; elle arriva en effet très-heureusement sur le bord opposé; je m'empressai d'y mettre pieds à terre pour voir les deux autres chariots dont la légèreté m'inquiétait. Ils étaient à peine au tiers du partage, que l'eau commençait à les soulever. Je criai d'arrêter, mais loin de m'écouter, les postillons appuient leur chevaux, les deux voitures se renversent, & dans l'instant le fleuve entraîne pêle-mêle avec les glaçons tous les débris de ce naufrage. Je cours au portillon de ma voiture pour lui dire de dételer la volée & de conduire ses chevaux au secours de l'Envoyé Tartare & de mes gens: je le trouve a terre expirant de froid, je le traîne près d'un fossé voisin, où je le précipite pour le couvrir de neige. Mon cocher avait déja suiyi. le cours de la rivière jusqu'à un moulin, où par ses cris il avait excité l'attention des Meuniers. J'y arrive aussitôt, & je les trouve occupés à repêcher avec des crocs ceux qui avaient été submergés. Mais, je cherche en vain mon vieux Collègue, & j'étais agité du plus violent désespoir sur son. sort, lorsque j'entendis sa voix qui m'invitait à me calmer, tandis qu'au milieu des glaçons, la tête seulement hors de l'eau par la portière de sa voiture ; il n'était retenu que par un bas fonds, d'où le moindre effort pouvait l'entraîner. Je fus enfin assez heureux pour lui porter du secours & réunit tous mes naufragés, qu'il me fallait encore préserver, du risque de mourir de froid. En effet, la gelée avait tellement durci leurs vêtemens qu'on ne put les déshabiller qu'après que la chaleur d'un grand feu eût ramolli les étoffes. Quand je me fus assuré que le soin des Meuniers pouvait leur suffire, je courus avec mon cocher pour ramener mon, postillon : la neige l'avait guéri. Nous le vîmes en arrivant occupé à sortir du trou où je l'avais précipité. Le bon feu du moulin, acheva de le tirer d'affaire, & je fus agréablement surpris en y rentrant de voir tous mes équipages repéchés. Je pourvus de mon mieux à tous les nouveaux secours que la circonstance exigeait, & bientôt je n'eus plus qu'à m'attendrir sur l'extrême sensibilité de mon Collègue, qui après avoir couru lui-même le plus grand risque, ne parlait jamais que de mon inquiétude. Le tems qu'il fallut pour sécher les habits, pour rétablir les chariots & ravitailler la troupe ne nous permit de partir que le lendemain. jusques-là je n'avais pas à me louer de ma nouvelle route, & les mauvais chemins que nous rencontrâmes auraient achevé de m'en dégoûter sans l'espoir d'arriver bientôt à Botouchan. On m'avait annoncé cette ville, l'une des plus considérables de la Moldavie, comme une terre de promission où je pourrais m'approvisionner pour le reste de ma route ; il était encore jour quand nous y entrâmes; mais nous la trouvâmes totalement abandonnée, & les maisons ouvertes nous permirent d'entrer dans celle qui avait le plus d'apparence, & que mon conducteur me dit appartenir à un Boyard [[Gentilhomme Moldave.]]. Cette position nous offrait peu de ressources, j'obtins cependant de mon guide d'aller en demander de ma part au Supérieur d'un Couvent voisin : j'attendais son retour avec impatience, lorsque je vis paraître dans ma cour un carrosse à six chevaux, c'était le maître du logis : il me dît en entrant qu'informé par mon Emissaire du domicile que j'avais élu, & de mes besoins, il était venu lui-même pour ne laisser à personne la satisfaction d'y pourvoir. Un début aussi honnête ranima nos espérances, & l'arrivée des provisions ne nous fit pas languir. Quelqu'important que fut mon hôte, j'apperçus dans sa conversation qu'il n'était pas l'aigle du canton, & que, cédant par faiblesse de caractère à toutes les impulsions qu'on lui donnait, le dernier avait toujours raison auprès de lui. En conséquence il me devint facile de lui démontrer le danger où les Boyards s'exposaient, en ne s'opposant pas à l'abandon des maisons & même en l'autorisant par leur exemple. Il venait de m'apprendre que tous les habitans de la ville, au nombre de sept à huit mille, effrayés des mauvais traitemens & du maraudage de quelques Sipahis, s'étaient refugiés dans l'enceinte du Couvent où j'avais envoyé; que plusieurs Boyards aussi timides que la multitude, fomentaient ce désordre, sans en prévoir les suites : j'ai été du nombre, ajouta-t-il, vous m'avez converti, venez rendre le même service à mes compagnons.
Le plaisir de rapprocher tous ces malheureux de leurs foyers, qu'aucune vexation ne menaçait, m'étourdit sur le danger de tenter cette bonne œuvre, je retins mon bote à coucher, & comme ma route m'obligeait de passer devant la porte du Monastère, les. cris des femmes, des enfans, le tumulte d'une multitude entassée & le tableau de la misère qui l'environnait, achevèrent de me déterminer à suivre mon Boyard. Il m'aida à percer la foule, jusqu'à un perron au haut duquel ses compagnons me reçurent & m'introduisirent dans le sallon où ils tenaient leurs assises. J'avais fait un tel effet sur mon hôte, qu'encore: plein de mes argumens, il voulut essayer la conversion de ses camarades, mais il fut d'abord interrompu par les injures dont on l'accabla, & qui me confirmèrent dans l'opinion que cet homme n'était pas Chef de parti. Je crus devoir alors développer mon éloquence, & je vis bientôt qu'elle n'aurait pas grand succès ; mon auditoire était orageux, le tumulte laissait peu d'accès au calme que je voulais établir. J'eus recours alors à des moyens plus efficaces. Une terreur panique avait occasionné le désordre ; une terreur plus réelle pouvait seule y remédier. Je changeai de ton, je menaçai de porter plainte au Kam, & de lui faire faire une prompte justice. J'excusai le peuple qui se laisse toujours conduire : j'inculpai de rébellion ceux qui m'écoutaient, & je ne vis plus devant moi que des gens tremblans & soumis. Parlez donc vous-même à cette foule effrayée, me dit le plus turbulent des Boyards ; vous les persuaderez mieux que nous ne les persuaderions nous-mêmes, ils vous béniront, & loin de nous accuser, vous rendrez témoignage de notre bonne volonté; je me défendis long-temps, je n'aurais même jamais accepté le dangereux rôle qu'on me proposait, si en revenant sur le perron, pour m'en aller je n'avais apperçu l'impossibilité de percer la foule, que l'inquiétude agitait fortement depuis mon arrivée: parlez à ces malheureux, me répete encore le meme Boyard, en s'avançant sur le devant du perron, pour me servir sans doute de Collègue sur cette nouvelle tribune aux harangues. Trois Jénissaires armés jusqu'aux dents y siégeaient avec toute la morgue de l'islanisme. Leur air d'importance annonçait des protecteurs, & forcé de mettre à fin cette aventure, je crus qu'il était à propos de commencer par en imposer à ces braves pour étonner la multitude. Que faites-vous ici ? leur dis-je d'un ton ferme. Nous défendons ces infidèles, me répondit un d'eux. Vous les défendez, répliquai-je, & contre qui ? Où sont leurs ennemis ? Est-ce le Grand-Seigneur, ou le Kam des Tartares? Dans ce cas vous êtes des rébelles & les seuls moteurs du désordre qui regne ici. Comptez sur moi pour vous en faire punir. Je n'avais pas fini cette courte apostrophe, que l'orgueil de mes Turcs avait fait place à la crainte, ils s'étaient levés pour m'écouter, ils descendirent les escaliers en se disculpant. Ce premier avantage sur les troupes auxiliaires avait attiré l'attention de la foule, dont le silence me parut d'un bon augure. Je m'avança alors & élevant ma voix en Grec, j'allais obtenir tous les succès de Démosthène; quand un ivrogne perçant la foule, & s'érigeant en champion adverse, me tint insolemment ce discours : Que parlez-vous de soumission, de tranquillité ; de culture, tandis que nous mourons de faim? Apportez-nous du pain, s'écria ce furieux, voilà ce qu'il nous faut ; oui du pain, répéta le peuple en fureur : voyant alors tout mon édifice renversé, & nulle ressource pour sortir du pas où je m'étais engagé si imprudemment, je prends dans mes poches deux poignées d'argent que j'avais en différente monnaie ; tenez, m'écriai-je, en le jettant sur la foule, voilà du pain, mes enfans, rentrez dans vos habitations vous y trouverez l'abondance. La scène change aussitôt, tout se culbute pour ramasser les espèces, l'ivrogne disparaît sous le poids des assaillans, les bénédictions succédent aux injures, & mon empressement à me retirer fut égal au zèle indiscret qui m'avait amené. Ma retraite eut cependant tous les honneurs de la guerre, & je parvins à ma voiture au milieu des applaudissemens du peuple qui m'avait ouvert un passage, & qui le lendemain regagna ses foyers. Mon Collègue en attendant à la porte de ce couvent où j'avais été pérorer, n'était pas sans inquiétude sur les suites de mon imprudence. Nous eûmes l'un & l'autre grand plaisir à nous rejoindre, & nous continuâmes notre route, en ménageant journellement les provisions que le Boyard nous avait donné.

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