Nous approchions de Yassi où mon conducteur avait expédié le matin un courrier pour y annoncer mon arrivée. J'avais profité de cette occasion pour faire faire des complimens au Prince qui gouvernait alors. Il était fils du vieux Drogman de la Porte, le même dont j'ai déjà parlé. Je pouvais croire que notre ancienne connaissance me serait utile en Moldavie, mais je ne prévoyais pas que son empressement à m'accueillir, devancerait mon arrivée dans sa capitale. Cependant à une lieue de cette ville, la nuit déjà obscure, dans un chemin très étroit, escarpé, & dont le terrain glaiseux ajoutait aux difficultés, on m'annonça une voiture du Prince envoyée à ma rencontre. Elle vint effectivement fort à propos pour me boucher le passage ; & pour mettre le comble à mon impatience, un Secrétaire mandé pour me complimenter me cherche dans l'obscurité, me trouve à tâtons, & s'acquitte si longuement de sa commission, que j'y serais encore, si je ne m'étais laissé transporter dans sa cariole, dont malgré l'obscurité, il voulait me faire admirer la magnificence. Ah! mon cher Ali, m'écriai-je, que votre recette est bonne. Je voyais effectivement qu'Ali-Aga, qui n'en doutait pas, en faisait usage dans le moment, avec autant de succès que d'activité, afin de retourner à bras la voiture dans laquelle je venais de prendre place. Je crus tirer parti de ma position présente en interrogeant le Secrétaire sur les objets qui avaient piqué ma curiosité, & qui ne pouvaient compromettre ni sa politique ni sa discrétion ; mais ce fut en vain, & je ne pus en obtenir que de nouveaux regrets sur ce que la nuit cachait la dorure de notre char, & me privait de tout, l'éclat de l'entrée triomphale qu'on m'avait destinée.

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Arrivée à Yassi

[Iași, actuellement en Roumanie, fut la capitale de la Moldavie entre 1564 et 1859]
Cependant des lumières répandues çà & là, nous annonçaient la ville, & le bruit des madriers sur lesquels je sentais rouler la voiture me fit encore interroger le Secrétaire. Il m'apprit que ces pièces de bois rapprochées & posées en travers, couvraient toutes les rues, à cause du terrein fangeux sur lequel Yassy est bâti ; il ajouta qu'un incendie avait nouvellement réduit la plus grande partie de cette ville en cendres ; qu'on travaillait à reconstruire les édifices consumés ; mais que les maisons seraient faites dans un goût plus-moderne : il allait aussi m'en détailler les plans, lorsque notre voiture, en tournant trop court, & en accrochant un pan de mur nouvellement calciné, nous introduisit dans le couvent des Missionnaires, où je devais loger, & où je fus fort aise de me séparer de la cariole la plus cahotante & du complimenteur le plus incommode.
Un assez bon souper nous attendait, & des Cordeliers Italiens établis à Yassy, sous la protection du Roi, & sous la direction de la Propagande, nous avaient également préparé des gîtes assez commodes. Je reçus avant de me coucher un nouveau compliment de la part du Prince sur mon heureuse arrivée, & mon réveil fut suivi de la visite du Gouverneur de la Ville. Il était monté sur un cheval richement harnaché; une foule de valets vêtus en Tchoadars, accompagnaient ce Grec, que j'avais connu à Constantinople dans un état très-mince. On voit que son premier soin fut de me faire admirer le faste oriental dont il était présentement environné. Je ne me plaisais pas moins à le voir si bouffi du plus sot orgueil, lorsque Ali-Aga vint tout déranger par sa présence. On a déjà dû remarquer que ce Turc avec des manières très-lestes avec les Moldaves de la campagne. Mais je le croyais un peu déchu de son importance & de ses prérogatives dans Yassy. Cependant c'était encore un tort que j'avais avec lui, & je le vis paraître avec un bel habit, un maintien grave, un ton important : c'était enfin un homme de cour qui pouvait devenir Visir & faire des Princes de Moldavie, se croyait déja au-dessus d'eux. Dans cet esprit, il débuta par traiter assez mal le Gouverneur de la Ville, sur ce que le Grand-Ecuyer ne lui avait pas encore envoyé le cortège qui devait le conduire à l'audience du Prince: le Gouverneur alléguait en vain que ce tort ne le regardait pas. Vous ne valez pas mieux l'un que l'autre, répliqua Ali-Aga, mais j'y mettrai bon ordre. Heureusement ce cortège si désiré parut ; il consistait en un cheval proprement harnaché, & quatre Tchoadars du Prince, destinés à accompagner ... qui ? le Tchoadar du Pacha de Kotchim, qui n'était lui-même qu'un Pacha du second ordre. Mais il n'y a point de degrés entre un Turc & un Grec : le premier est tout, le second n'est rien.
C'est encore d'après cette règle qui n'est jamais contestée, qu'Ali-Aga monta à cheval, avec une majesté singulière, & que toutes les personnes qu'il rencontrait, s'arrêtaient pour le saluer profondément. II répondit gravement à ces respectueux hommages par un léger coup de tête, & par un petit sourire de bonté : sa visite au Prince lui valut des présens : chaque pas qu'il faisait dans Yassy ne servait pas moins bien ses intérêts que sa dignité personnelle ; & tandis que mon conducteur mêlait ainsi l'utile à l'agréable, je m'occupais des moyens de le remplacer pour continuer ma route.

Le Prince de Moldavie ne pouvait y pourvoir que jusqu'aux frontières Tartares, où j'écrivis par un courier au Sultan Sérasker de Bessarabie, pour le prier d'envoyer au-devant de moi jusqu'aux confins de la Moldavie.
Ces dispositions faites, je montai dans une voiture que le Prince m'avait envoyée & qui, environnée de beaucoup plus d'Ecuyers & de Valets-de-pied que je n'en aurais voulu, me conduisit au Palais. Je m'empressai d'y pénétrer, pour éviter la longueur des cérémonies Turques qui m'y attendaient, & que l'orgueil des Grecs m'avait préparé.
Je trouvai le Prince seul avec son frère; dans un appartement dont la richesse n'était pas aussi remarquable que deux énormes fauteuils couverts d'écarlate. J'en devinai bientôt toute l'importance; mais je refusai condamnent l'honneur d'en occuper un. Le Prince prit lui-même un autre siège, & notre ancienne liaison qui fournissait au début de notre entretien, le conduisit à me confier l'embarras de sa position présente. J'aperçus aisément que le fanatisme intriguant de fon frère la rendait véritablement cruelle  & l'exposait à de grands risques pour l'avenir. Nous terminâmes cette conférence par décider les arrangements nécessaires pour mon départ, après quoi il me fallut essuyer toutes les cérémonies Turques. La plus importante, celle qui marque le plus d'égards, est de présenter le cherbet [şerbet] : elle est toujours suivie de l'aspersion d'eau rose & du parfum d'aloës. Ce cherbet dont on parle si souvent en Europe, & que l'on y connaît si peu, est composé avec des pâtes de fruits au sucre, qu'on fait dissoudre dans l'eau, & qui sont tellement musquées, qu'on peut à peine goûter cette liqueur; aussi le vase une fois rempli, suffit-il aux visites de toute la semaine. J'en usai donc avec autant de discrétion que des confitures qui accompagnent le café, & dont on ne change jamais la cuiller. Cependant tout ce cérémonial répété dans l'anti-chambre en faveur de mon laquais, fut admis par lui d'une manière beaucoup moins économique; son appétit ne se refusa à rien, il mangea tout ce qu'on lui présenta de gingembres confits; il avala d'un feul trait tout le vase de cherbet, & les courtisans étaient encore dans l'admiration, lorsque je sortis de l'appartement du Prince. Je trouvai à mon retour chez les Cordeliers, plusieurs Grecs de ma connaissance qui m’y attendaient ; j'en retins quelques-uns à dîner; ils m'accompagnèrent ensuite dans les visites que j'avais à rendre.

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