L’Espéranto est une langue construite créée en 1887 par Louis-Lazare Zamenhof, un médecin ophtalmologue polonais. Elle attira rapidement des sympathisants et des locuteurs et l’empire ottoman, déjà multilingue, n’échappa pas à sa diffusion même si elle y fut assez restreinte.  Les deux cartes postales datées de 1908 que nous présentons en témoignent.

Les premiers espérantistes connus de Turquie ont des Turcs d’origines diverses, grecs, arméniens, juifs, musulmans plutôt éduqués et parlant une langue étrangère qui est souvent le Français : Michel-A. Arama**, Achille Asteriades** à Selanik (Salonique),  Paul de Janko** (en 1908 avec la mention “Galata Régie”), S. Kedami en 1901 à Istanbul, Mehmed Cevdet Bey à Aydın et A. Khatenessian à Giresun. Solon Orfanidis et Kakobo Gueron formèrent  des groupes d'espérantistes en 1909 et en 1910. Un autre groupe fut établi à Izmir. A la même époque, existait également un petit mouvement dirigé par Johano Sapuncoğlu et Sıdkı Efendi. [Source : site Esperanto Türkiye, https://esperantoturkiye.wordpress.com/2017/11/09/turkiye-esperanto-hareketinin-kisa-hikayesi-mallonga-rakonto-de-la-turka-esperanto-movado/).

Le 8 mai 1911, le Stamboul, quotidien en langue française publié à Istanbul, se fait écho, dans un article intitulé “Français ou Espéranto”, d’une rivalité entre le Français et l’Espéranto, qui prétendent tous deux au statut de langue universelle. Pour l’auteur de l’article, lui-même français, il n’y a aucun doute sur la supériorité du Français.

Après une pause dans les années 1910, probablement à cause des guerres, le mouvement espérantiste renaît : le docteur Anacréon Stamatiadis, déjà mentionné comme espérantiste à Samos en 1905**, qui habita à Istanbul de 1921 à 1925, y fonda une société d'espéranto et publia des journaux en espéranto. L’Association turque d'espéranto (TEA) fut créée et fut  autorisée le 25 avril 1927, mais ne fut pas longtemps active.

** : Cité dans la revue “L’Espérantiste”

Dans Les Nouvelles, un quotidien français publié à Alger, daté du 3 février 1927, un article mentionne la création de cette association :

“Angora, 2 février - Le mouvement espérantiste de Constantinople, qui avait considérablement fléchi en raison du départ de Constantinople des Grecs esp.érantistes formant la « Société Espérantiste Byzantine », est en pleine renaissance depuis qu’Hilmi Djeli Bey a été nommé délégué de l’Association Universelle Espérantiste à Constantinople. Les statuts d’une société espérantiste portant le nom de « Association Turque Espérantiste » ont été déposés et les promoteurs de ce groupement n’attendent plus que l’autorisation officielle pour donner à leur action une grande envergure.”

C’est un colonel turc à la retraite, Hayrettin Dural, qui fonda dans les années 1970 la Türkiye Esperanto Derneği (Association Turque d’Esperanto). Animations, cours gratuits, publications, cette association fut active, mais disparut en 2003.
Par la suite, de nouveaux espérantistes apparurent. Depuis 2016, paraît le magazine en ligne “Turka Stelo”.
Une  traduction en espéranto d’une anthologie de Nazim Hikmet, “Poezia Antologio, Nazım Hikmet Ran”, a été publiée en 2016.

Cartes postales en espéranto

Les cartes postales que nous présentons ont été écrites par un Turc, Mohamed Cevdet (en orthographe turque moderne) qui habitait le quartier d’Okçular à Istanbul et envoyées à un correspondant allemand, Wilhelm Schlag de Brême.

Première carte postale

reproduite ci-dessus

15. Decembre 1908

Mia kara amiko !
Mi denkas al vi por via trebela karta.
1. Karto presentas al vi unum vidajon de bosforo.Constantinoplo
2. Karto montras al vi unu casejo de mia Soultan Abdul Aziz.
Mi presentas al vi miaj salutaj. Via Turka amiko. Mohamed Djewdet

Essai de traduction
Mon cher ami!
Je vous remercie pour votre très jolie carte.
1. La carte vous présente une vue sur le Bosphore Constantinople
2. La carte vous montre une maison de mon Soultan Abdul Aziz.
Je vous présente mes salutations. Votre ami turc.

[adresse]
Al Sro
Wilhelm Schlag
Bornstre 7
Koetzschambroda bei
Dresden
Deutschland

Seconde carte postale

 



24 Sptem 1908

Kara amiko
Ge esperantis troj kaj du grupoj. Mi atendas vian aflablan [?] respondom.
Via samideana : Mohamed Djewdet (Okdjoular) (Mehmet Ali bey han) N°9
Constantinoplo

Essai de traduction
Cher ami
Il y avait deux groupes qui parlaient espéranto [traduction très incertaine]. J'attends votre aimable [?] réponse.
Votre prochain

[adresse]
Al Sro
Wilhelm Schlag
Bornsstr. I. Koetzschambroda
Bei
Dresden
Deutschland

Un témoignage sur la diffusion de l’Espéranto en Turquie

L’Espérantiste, 1er mars 1907

Turquie d'Asie. — Mer Noire. — Là aussi, nous commençons à nous implanter dans le milieu arménien. Notre propagateur, M. Arakel Khatenessian, à Kerassunde [Giresun], nous a écrit que divers journaux arméniens avaient parlé de l'Esperanto à l'occasion du Congrès de Genève. A l'aide de nos livres français, il a déjà groupé autour de lui un certain nombre d'adhérents, et il espère pouvoir former sous peu un groupe. Nous l'avons vivement engagé à traduire, dès qu'il sera assez fort en Esperanto et bien sûr de lui, la clef Cefec [manuel d’apprentissage] en arménien. Nous estimons, en effet, que partout où s'ouvre pour l'Esperanto un champ linguistique nouveau, c'est par la traduction de cet excellent propagandilo (instrument, outil de propagande) qu'il faut commencer, 1° parce qu'à lui seul, il donne une idée complète de la langue et un dictionnaire très  suffisant pour la comprendre ; 2° parce que ses proportions permettent  de mener vite la traduction à bonne fin ; 3° parce que son prix permet  une propagande très large. Une fois qu'on a, grâce à lui, recruté un  nombre suffisant de partisans, on s'occupe alors de l'adaptation d'un  manuel. C'est, à notre avis, le meilleur procédé à suivre en pareille  occurence.

Quand l’Espéranto fait peur à Samos

L’Espérantiste, 1er mai 1907

Mésaventure d’un groupe d’espérantistes dans l’île de Samos racontée par le Docteur Stamatiades. La principauté de Samos (Sisam Beyliği)) était autonome et vassale de l'Empire ottoman de 1834 à 1913.

PRESQUE INCROYABLE Après une existence de cinq mois, la Samos'a  Esperantista Societo composée de 45 membres et pleine de prospérité  vient d'être dissoute tout à coup par ordre du Gouvernement de l'île.

Le  motif est un incident extra-comique qui, par sa bizarrerie même, mérite  d'être reproduit dans les journaux Espérantistes du monde entier ! Le  voici : Distant de vingt minutes du Port-Vathy qui est la capitale de  Samos, se trouve le village Haut-Vathy, communément appelé  “village”,  comptant 5.000 habitants environ, gens bons et laborieux, mais d'une  très grande simplicité. Or, un petit épicier de ce village, qui passe  aussi pour poète populaire, selon les circonstances, s'étant informé de  l'existence de la Société Espérantiste samienne, s'est mis à faire de la  propagande dans le dit village, en faveur de l'Esperanto. Le peuple  intéressé du fait accepta la nouvelle avec beaucoup d'enthousiasme.

Mais  quelques jours après, cet épicier ayant rencontré par hasard une de ses  connaissances, avocat dans la Capitale, voulut se renseigner auprès de  lui avec plus de détails relativement à l'Esperanto. Eh quoi, lui répond  l'avocat, vous feignez ne pas comprendre de quoi il s'agit ? Et, en  mauvais plaisant, il inculque à son malheureux interlocuteur que  l'Espéranto était une sorte de franc-maçonnerie et que la Société  espérantiste de la Capitale ne visait que l'abolition complète de la  religion chrétienne dans le pays ! C'est cette interprétation qu'il donna  aussi au chapitre B du règlement d'après lequel les discussions  politiques et religieuses sont prohibées dans le local de la Société.

Il n'en fallut pas davantage, pour qu'au village, à l'enthousiasme d'abord  mieux éclairé par l'épicier, succédât une indignation sans bornes !

Les  villageois mortifiés commencèrent à maugréer contre le Gouvernement qui  avait eu la légèreté de revêtir du caractère officiel une Société aux  pratiques diaboliques ! Des pétitions couvertes d'innombrables  signatures furent adressées à S. Ex. le Gouverneur de Samos,  Constantin Et. Carathéodory. On eut beau insister auprès d'eux, leur dire  qu'ils se trompaient, que de mauvais plaisants voulaient se payer leur  tête ; rien n'y fit. De plaignants qu'ils étaient tout d'abord, ils  devinrent menaçants, criant et gesticulant qu'ils allaient descendre de  leur village à la Capitale pour faire sauter le local de la Société,  brûler les Espérantistes, etc., etc.

Le nom du Docteur  Stamatiades, président de la Société (bien que ce médecin soit  originaire du dit village de par ses aïeux depuis l'année 1620) porté  avec haine de bouche en bouche finit par être composé et précédé du mot  Satan! Ses clients du village, devenus d'abord rares, cessèrent tout à  fait, et son bureau de consultations gratuites, ordinairement  archicomble, resta totalement vide au bout de quelques jours.  L'opposition voulant tirer parti de cette crédulité populaire excita  tant qu'elle put le caractère inflammable des villageois et des  manifestations furent projetées, avant l'éclosion desquelles le  Gouvernement de l'ile a cru bon, pour la sauvegarde de l'ordre public,  de procéder à la dissolution provisoire de la Société Samienne  espérantiste par acte Princier sub n° 162 du 16/29 avril 1907.

Notre héros, l'épicier et poète de plein air, en haranguant la foule, fit dériver étymologiquement le  mot Esperanto du mot grec spiro-espira (semer) employé par un certain  hérétique du nom de Kaïri, d’où dissémination de mauvais principes. Un  excellent ouvrage sur les arbres hespérides, qui sont très cultivés dans  le pays, ayant paru dernièrement et la foule voyant dans le mot  hespéride un dérivé de la même racine que le mot Espéranto, se rua sur  un grand nombre d'exemplaires qui furent détruits sur le champ !

La  Société Samienne espérantiste, bien que non revêtue maintenant de  caractère officiel, continue néanmoins à exister et à prospérer. Ses  membres, irrités de ce contre-temps et enthousiasmés plus que jamais,  continuent leur correspondance avec leurs samideanoj de l'étranger, et  c'est avec une très grande impatience qu'ils attendent le premier manuel  Esperanto pour Grecs, en impression chez Moller et Borel de Berlin,  pour s'adonner corps et âme à l'étude de l'Esperanto.

Dr A. STAMATIADES.

L’espérantiste du 1er octobre 1907

Samos. — Turquie d'Asie. — Nous recevons du Dr A. Stamatiades la lettre suivante que nous nous faisons un plaisir d'insérer :

SOCIÉTÉ ESPÉRANTISTE DE SAMOS Le 2 octobre 1907.

Cher Monsieur,

J'ai l'honneur dr vous informer que le nouveau et excellent Prince de Samos, Georges Fil. Georgiadis, a bien voulu, sur avis favorable du Sénat de Samos, approuver notre société espérantiste supprimée par l'ex-prince, et a chargé M. Epaminondas Sulunyas, sénateur, d'administrer la société, dont le nouveau comité qui vient d'être élu comprend : Prés. : Dr Anakréon A. Stamatiades, médecin directeur du bureau sanitaire de Samos; vice-president, le Dr Heracles Tolassino, directeur de l'Office Princier; secrétaire, Hérades, N. Nicolaides, secrétaire du principal Office Sanitaire de la Principauté; trésorier : Demetrius A. Stavrino, notaire, conseillers : le Dr Jean, G. Konstantinidis, avocat, et le Dr Denis Vlasopulo, avocat ; conseillers auxiliaires : Spiridon A. Eginitis, maire de la capitale et Stamatis G. Stamati, comptable; bibliothécaire, François Berriat. professeur de français; éphore de la société (chargé de la correspondance auprès des consuls ou agents des autres sociétés) : M. Raoul Domino, agent maritime.

Ainsi finit la méprise d'après laquelle la S. E. F. s'occuperait d'une religion nouvelle et les sociétaires peuvent désormais se réunir librement sans crainte d'être regardés comme des hérétiques ou des conspirateurs ! Recevez je vous prie, etc.

Dr A. STAMATIADES.

Pour compléter sur l'espéranto en Turquie