Récit abrégé du voyage de Victor Langlois en Cilicie, paru dans la revue "Le Tour du monde" en 1860.

 

Vue des ruines d'Eloeusa Sébaste), dans la Cilicie Trachée. Dessin de Grandsire d'après M. Victor Langlois 

Court avant-propos géographique et historique. 

La chaîne de montagnes que l'on désigne sous le nom de Taurus s'étend du sud-ouest au nord-ouest de l'Asie Mineure et partage cette contrée en deux régions très-distinctes. Le versant septentrional de la chaine et les plaines qui se prolongent jusqu'à l'archipel portent le nom générique d'Anatolie. Le versant méridional et toute la plaine qui est baignée par la Méditerranée s'appellent Karamanie; celle-ci est séparée de la Syrie par une chaine de montagnes beaucoup moins importante que la précédente, que les anciens ont désignée sous le nom de Mont-Amanus, et qui porte aujourd'hui ceux de Giaour-Dagh (montagne des Infidèles), dans la partie voisine de Marach, et de Djibel-el-Nour (montagne de la Lumière) aux environs de Missis et d'Alexandrette. 

Toute la région formant un épais massif de montagnes à partir du cap Anamour au sud, jusqu'aux frontières de la Lycaonie et de la Phrygie au nord, et, depuis la limite orientale de la Pamphylie et de l'Isaurie, à l'ouest jusqu'au fleuve Lamos à l'est, portait chez les anciens le nom de Cilicie Trachée ou Montagneuse, qui servait à la distinguer de la Cilicie Poedia ou Champêtre, dont les principales villes sont aujourd'hui Tarsous et Adana. 

1. M. Victor Langlois avait reçu du gouvernement français la mission d'explorer le Taurus et la Cilicie. 

C'est dans la Cilicie Trachée, et principalement dans les montagnes situées au nord de Tarsous et d'Adana, que le Taurus se présente sous l'aspect le plus majestueux et le plus imposant. Là se trouvent les pics les plus élevés de la chaîne; là sont ces défilés célèbres de toute antiquité qui serpentent à travers des gorges profondes et forment comme autant de passages naturels à travers l'épaisseur du massif de rochers; là aussi sont groupées ces innombrables ruines de villes, de monuments, de nécropoles, témoignages d'une antique civilisation que les invasions des barbares venus de la grande Asie ont totalement anéantie. Dans cette montagne, jadis peuplée par tant de nations différentes, on ne trouve plus aujourd'hui que de petites bourgades habitées par de pauvres Turkomans et des campements d'Iourouks (nomades) dont l'existence tient plutôt de celle du brigand que de celle du pasteur. 

1. Le nom Cilicia parait dériver du mot grec kilix , par allusion au buffle ou boeuf, symbole de Tarse. 

Le Taurus est célèbre de toute antiquité; la tradition y place le séjour des dieux et des héros. Certains géographes de l'antiquité prétendent que. le nom du Taurus vient du grec TAUROC, parce que la forme de cette montagne ressemblait à celle d'un taureau. Mais il paraît plus probable qu'il a une racine sémitique; Tor ou Taur, dans les langues phénicienne, hébraïque et chaldéenne, signifie « montagne ». 

Soit qu'on aborde en Cilicie par la mer ou qu'on y arrive par les immenses plaines du versant opposé, on commence toujours par découvrir de très-loin l'horizon bordé d'un rempart nébuleux, qui court ouest et est, tant que la vue peut s'étendre. A mesure que l'on approche, on distingue successivement des entassements gradués qui, tantôt isolés et tantôt réunis en chainons, vont aboutir à un groupe principal qui domine le tout. L'ensemble de cet énorme soulèvement, accompli aux époques primitives de la formation de notre globe, a été admirablement décrit par Pline l'Ancien, et bien qu'au moyen âge l'imagination des chroniqueurs ne fût pas aussi ardente que celle des anciens, cependant les pieux pèlerins de terre sainte qui traversèrent le Taurus en apprécièrent la grandeur et l'importance. Un chanoine d'Oldenbourg, Willebrand, qui parcourut la Cilicie dans les premières années du treizième siècle, dit que cette contrée, alors érigée en royaume par Léon II, prince arménien, était enclavée de toutes parts, sauf dans sa partie méridionale, par de hautes et âpres montagnes, dont les sommets, hérissés de forteresses, défendaient l'entrée des étroits défilés qui donnaient accès dans le pays. Il rapporte aussi que les gorges de ces montagnes étaient peuplées d'animaux sauvages et de bêtes fauves. C'est au surplus dans ces mêmes montagnes que Marcus Tullius Cicéron, lorsqu'il était gouverneur de la Cilicie, prenait plaisir à chasser l'once (felis pardus), et que l'empereur Barberousse, au moment de passer en Syrie pour aller combattre les infidèles, avait la témérité de poursuivre seul les ours et les hyènes jusque dans leurs inaccessibles repaires. 

Itinéraire. 

C'est durant les années 1852 et 1853 que j'ai parcouru le Taurus. Parti de Tarsous, où j'avais établi mon quartier général, je me dirigeai vers l'ouest afin d'explorer la Cilicie Trachée. Remontant ensuite au nord-est, je contournai la base du Boulghar-Dagh, qui sépare la Lycaonie de la Cilicie, ou en d'autres termes le pachalik actuel de Konieh [Konya] de celui d'Adana. Dans une seconde exploration, je traversai toute la largeur du Taurus par les portes de Cilicie (Kulek-Boghaz), qui limitent le pachalik de Kaisarieh [Kayseri] et celui d'Adana. Enfin, je consacrai un voyage spécial à la partie de la chaîne située au nord de cette plaine immense, au centre de laquelle s'élèvent les villes de Tarsous, d'Adana et de Missis, contrée jusqu'alors inexplorée, et qui renferme la ville de Sis, ancienne capitale de l'Arménie au moyen âge, des forteresses aujourd'hui ruinées, plusieurs grandes bourgades peuplées exclusivement d'Arméniens et de nombreux campements de Turkomans et de Kurdes (1). 

1. Bien que je sois le premier voyageur qui ait pénétré un peu avant sur différents points de la grande chaîne taurienne, d'autres avant moi, ont cependant visité quelques parties de cette montagne et nous ont transmis la relation de leur voyage. Sans parler des explorations très-restreintes de Pierre Belon et d'Otter, on doit citer, comme ayant parcouru tout le littoral montagneux de la Méditerranée, Corancez, Macdonald Kinneir, l'amiral sir Fr. Beaufort, Ainsworth et les comtes A. et L. de Laborde. Le nombre des voyageurs qui ont visité certaines localités de la montagne, voisines des portes de la Cilicie, est de beaucoup inférieur, et parmi ceux-ci je mentionnerai Paul Lucas, le général Chesney, MM. Barker, Tchihattcheff et Kotschy. Enfin toute la région montagneuse, située entre le Kulek-Boghaz et l'Amanus, semble avoir été compiétement négligée par les voyageurs, et je ne puis rappeler que le nom de M. Ch. Texier, qui traversa le Taurus en passant par Sis pour se rendre à Trébizonde. 

Préparatifs de départ. Un fils de croisé. La caravane. 

Lorsque j'arrivai en Karamanie vers la fin de l'été de 1853, je fus obligé, à cause des chaleurs, de quitter Tarsous [Tarsus] et de venir me réfugier à Ichmé, localité que les cartes n'indiquent pas, et où se trouve une source d'eau sulfureuse chaude. Là, les consuls européens, les notables de Tarsous et de Mersine [Mersin] avaient planté des tentes et goûtaient à l'ombre des grands caroubiers qui poussent autour de la source, les douceurs de ce que chez nous on appelle la villégiature. 

Je demeurai quelque temps dans cette yayla, qui est le Biarritz de la Karamanie, et j'y occupai mes loisirs à préparer mes notes. J'avais un guide excellent, la grande carte de M. Kiepert. Le consul de France, M. Mazoillier, qui avait autrefois servi de drogman à M. de Lamartine pendant son voyage en Syrie, voulut bien me procurer toutes les facilités pour accomplir mon voyage avec sécurité. Il obtint pour moi du gouverneur général de la province, le nizichir (maréchal) Zia-pacha, une bouyourlou (lettre officielle) pour tous les kaimakams des districts et les beys turkomans de son gouvernement, et de plus il me fit donner une escorte de zaptiés (cavaliers irréguliers chargés de la police), qui devait m'accompagner partout où il me plairait d'aller. Le drogman que j'avais emmené de Constantinople, un jeune Arménien qui parlait assez bien le français, étant mort de la fièvre dès notre arrivée dans le pays, M. Mazoillier m'adjoignit l'interprète du consulat. Ce personnage était un chrétien de Jérusalem, descendant d'une ancienne famille de croisés qui s'était fixée en Syrie pendant les guerres saintes; il s'appelait le khavadja Bothros Rok, autrement dit M. Pierre de la Roche, ainsi que le portait son passeport. Des démêlés qu'il avait eus autrefois avec le pacha d'Acre, au sujet d'une question de sang, l'avaient obligé à quitter sa ville natale et à venir se fixer en Karamanie. La chronique locale, peu charitable de sa nature, racontait de lui certaines aventures dont il fut le héros; on disait même qu'il avait un peu couru les grands chemins, avant de se mettre au service du consulat; mais cette considération ne fit qu'augmenter encore le désir que j'avais témoigné à M. Mazoillier de l'emmener avec moi, car j'en tirais cette conclusion rigoureuse que Bothros devait connaitre parfaitement les contrées que je voulais visiter. Dès qu'il fut convenu que Bothros m'accompagnerait, je lui confiai le soin d'organiser notre petite caravane, qui se composait des zaptiés dont j'ai parlé, d'un cuisinier, d'un moukre (conducteur de bêtes de somme) et de moi. 

Quand nos préparatifs furent terminés et que Bothros eut fixé le jour du départ, nous partimes pour aller explorer la Cilicie Trachée, autrement dit le massif de montagnes qui, selon l'expression de Pline, étend à l'ouest son flanc gauche qui pourtant regarde le sud. 

Excursion dans la Cilicie Trachée. Lamas. Le rocher du Fusil. Elœusa. Un orage dans le Taurus. Sélefké (Séleucie) ; ruines ; irrigations; apiculture. Un Turc consul d'Angleterre. Un gouverneur peu hospitalier. 

Après avoir côtoyé le rivage de la mer depuis Mersine, port de Tarsous, jusqu'à Lamas, nous atteignîmes la base des montagnes qui en cet endroit sont baignées par la mer. Une petite rivière, que Strabon appelle le Lamos, marquait dans l'antiquité la limite des deux Cilicies. Grâce l'extrême sécheresse qui régnait depuis plusieurs mois, nous pûmes traverser le Lamas-Sou sans trop de difficultés, car ses eaux étaient très-basses. 

Vue de Sélefké [Silifke] (Séleucie), dans la Cilicie Trachée. Dessin de Grandsire d'après M. V. Langlois. 

Nous passâmes la nuit au village de Lamas, l'ancienne Lamos autrefois capitale de la Lamotide, et siège d'un évêché dès les premiers siècles de l'ère chrétienne. Lamas est aujourd'hui le chef-lieu d'un district, qui est administré par un aga. Le jour suivant, nous nous trouvâmes en présence d'un bras du Lamas-Sou, dont le nom populaire est Deli-Sou (Eau-Folle), désignation habituelle que les Turks donnent à tous les torrents sans exception; j'ai compté pendant mon voyage en Karamanie plus de soixante Deli-Sou. Cette excursion devait me procurer l'occasion de vérifier l'exactitude d'un renseignement assez curieux que l'on m'avait donné à Ichmé. Près de l'embouchure du Deli-Sou, on voit, m'avait-on dit, un rocher à pic sans aspérité aucune et sur lequel sont appendues des armes antiques à une grande hauteur. Une tradition voulait que ces armes fussent un fusil et un sabre. Dès que je me fus fait indiquer l'endroit en question j'examinai avec ma longue-vue ces objets, et je reconnus bientôt que, dans une légère anfractuosité, on avait en effet déposé un arc et des flèches 

Ruines d'un temple grec et d'une église byzantine, à Sélefké (Séleucie). Dessin de Grandsire d'après M. V. Langlois. 

Quel est l'audacieux mortel qui se fit suspendre du haut du rocher en cet endroit pour y déposer ses armes? C'est ce que ne disent ni la tradition, ni les gens du pays, qui furent très-étonnés de voir que, contrairement à leur avis, je repoussais toute intervention surnaturelle. Cependant, comme ce trophée m'intriguait au plus haut degré, je résolus de tirer à balle sur l'endroit même où il était fixé. Malgré la sûreté de mon tir, la distance où j'étais ne me permit pas de déplacer le bois de l'arc, qui était incrusté, et de distinguer un objet qui me parut être la poignée d'un glaive. Force me fut de renoncer à mon désir de m'approprier le trophée ou exvoto qui a fait donner au rocher le nom de Téfingue-Dagh (rocher du Fusil). Le lendemain, nous suivîmes encore la ligne de rochers dont la base plonge dans la mer, et après plusieurs jours d'une marche pénible, nous atteignîmes l'antique ville d'Elœusa (Sébaste), dont les ruines couvrent une large colline qui regarde la Méditerranée. Là, nous plantâmes nos tentes au milieu des rochers et des décombres qui jonchaient le sol. Un sarcophage renversé sur le côté me servit de refuge pendant un orage qui nous assaillit tout à coup. Des torrents de pluie tombèrent sur la ville, des arbres furent déracinés par la violence du vent, et le tonnerre, qui ne cessa de faire entendre ses grondements, tomba sur un grand arbre à quelques mètres de notre campement. Je recommande aux amateurs de magnifiques horreurs un orage dans le Taurus 

A partir d'Eloeusa, nous suivîmes une voie romaine, pratiquée à travers le roc vif, et qui traverse les différentes villes du littoral jusqu'à Séleucie (Sélefké) [Silifke] (1). Le village de Sélefké est bâti sur l'emplacement de la ville de Séleucus-Nicator. De loin on aperçoit un château qui couronne un mamelon au pied duquel s'élèvent les maisons du village, petites constructions carrées à terrasses et espacées à distance les unes des autres. Le minaret de la mosquée se détache du milieu des constructions, ainsi que deux colonnes ornées de leurs chapiteaux, restes d'un temple aujourd'hui écroulé. Le village de Sélefké est construit avec les matériaux de l'ancienne ville qu'avait bâtie Séleucus-Nicator et qui était jadis la métropole de la Cilicie Trachée. 

1. J'omets une excursion au cap Anamour, aux ruines d'Anemuriulu, de Celendéris et d'Holmi. (Voy. mon Voyage dans la Cilicie et les montagnes du Taurus, pages 171 et suiv.) 

Le premier voyageur qui nous ait transmis une description détaillée de Sélefké est Josaphat Barbaro, ambassadeur de Venise en Orient vers la fin du quinzième siècle. La description de ce voyageur nous donne l'assurance que, déjà de son temps, Sélefké était dans l'état où elle se trouve encore aujourd'hui. Barbaro compare le Calycadnus à la Brenta et le théâtre à celui de Vérone. Il mentionne aussi les sarcophages monolithes, les chambres sépulcrales, et décrit avec soin l'ensemble des constructions de la forteresse qui, de son temps, était fermée par des portes de fer ciselées avec art, « comme si, dit-il, le métal eût été d'argent. »

Je consacrai plusieurs jours à l'exploration de Sélefké [Silifke]. 

On y voit les restes de deux temples, dont l'un a été converti en église lors de l'établissement du christianisme dans ces contrées. Le théâtre est spacieux et pouvait contenir facilement deux mille spectateurs. Lorsqu'on est assis sur les gradins supérieurs, on aperçoit à droite la mer de Chypre et à gauche les montagnes du Taurus ; devant soi se développe un magnifique panorama; le Calycadnus [Göksu] roule ses eaux à travers une plaine émaillée d'anémones couverte de tentes turkomanes et animée par la présence des troupeaux de bœufs et de moutons que les Iourouks [Yörük] font paitre sous la surveillance de cavaliers armés de lances et de fusils. De grands platanes au feuillage épais abritent des familles entières et garantissent des ardeurs du soleil les femmes occupées à tisser des tapis le long des grands arbres dont le tronc est converti en métier. Le son des trompes, le mugissement des taureaux, le grondement des eaux du fleuve forment un concert vraiment majestueux. De temps en temps, un coup de feu, suivi d'un instant de silence, est répété cent fois par les échos de la montagne, et des cavaliers débouchant d'une forêt voisine se lancent au galop à la poursuite d'une hyène ou d'un chien sauvage que harcèlent de grands lévriers du Taurus au poil fauve comme celui d'un chacal. 

Le village de Sélefké, bien qu'arrosé par le cours du Calycadnus, est souvent privé d'eau, parce que les puits se tarissent pendant les chaleurs. Pour arroser leurs jardins les habitants de la ville ont construit des machines hydrauliques fort ingénieuses et qui consistent en une roue munie de seaux que le courant du fleuve met en mouvement et qui apporte dans des canaux d'irrigation l'eau nécessaire pour l'arrosage. 

Porte antique sur la voie romaine, entre Lamas et Kannideli. Dessin de Grandsire d'après M. V. Langlois.

 

Aqueduc romain à Lamas, dans la Cilicie Trachée. Dessin de Grandsire d'après M. V. Langlois.

On cultive à Sélefké des melons excellents et des pastèques dont la chair est rouge comme celle d'une grenade. Quelques familles se livrent aussi à l'élève des abeilles. Les ruches ont une forme toute particulière ce sont des troncs d'arbres en forme de cylindre creusés dans.la longueur et qui les font ressembler à des pièces de canon ces troncs sont posés les uns sur les autres, de manière à former une arête sur laquelle on étend des pièces de feutre enduites de résine mais plus souvent on remplace le feutre par de la terre qui permet à l'herbe de s'y développer. Les abeilles déposent leur miel dans ces gueules béantes, qui sont hermétiquement fermées lors de la récolte. Quand les éleveurs jugent que la colonie a dû périr par l'asphyxie des vapeurs d'une plante que l'on fait brûler et dont la fumée est dirigée au moyen d'un tube de tchibouk par une petite ouverture pratiquée dans l'orifice du cylindre, ils en retirent les rayons en expriment le miel et vendent la cire à des marchands qui viennent pendant l'automne à Sélefké pour acheter la récolte. Les montagnards du voisinage apportent au bazar de Sélefké toute leur cire, et le commerce devient alors très florissant dars cette ville. Tout le reste de l'année le bazar est presque complètement désert; on n'y trouve que quelques boutiques ouvertes et où se vendent les objets de première nécessité. 

1. Au nord-ouest de Lamas, en suivant les bords du fleuve qui coule entre deux lignes de rochers à pic hauts de plus de cinq cents pieds et couronnés par une végétation d'arbres magnifiques, on arrive dans une gorge profonde formée par des déviations des roches et sur la crête desquelles on voit les restes d'une tour en ruines. A la base de ces rochers, baignés par le qui coule en formant de belles cascades, on a devant soi les ruines d'un aqueduc romain qui portait l'eau du fleuve à un aqueduc plus grand et plus voisin de Lamas. 

Pendant mon séjour à Sélefké, j'étais logé sur la terrasse de la maison d'un vieux Turc qui remplit à Sélefké les fonctions de consul anglais, véritable sinécure qui n'a d'autre avantage que de donner à ce fonctionnaire la satisfaction de hisser tous les dimanches un vieux drapeau rouge et bleu déchiré et rapiécé, au bout d'une perche dressée à l'angle de sa maison. Le représentant de la reine Victoria est un gentleman du Taurus; il est hospitalier pour tout ce qui porte le costume européen, et moyennant un bachchich (pourboire), il vous héberge sur le toit de sa maison. C'est une petite construction peinte à la chaux, et qui se compose d'une seule pièce, occupée par sa famille, ses femmes et ses moutons. Depuis vingt ans que le vieil Ibrahim-aga a l'honneur de défendre les intérêts britanniques à Sélefké, il m'a avoué que j'étais le premier Anglais qu'il avait vu. Ce compliment ne pouvait que m'être fort désagréable, car je m'étais évertué à lui répéter, depuis deux heures, que le Fruguistan (l'Europe) n'était pas seulement peuplé d'Anglais, mais qu'on y comptait quelques Russes et aussi quelques Français dont je m'honorais d'être le compatriote. Le vieil entêté ne voulut rien entendre, et pour toute réponse, il me dit que les Anglais seuls étaient puissants dans le Fruguistan, puisqu'ils envoyaient des vapeurs sur toutes les mers et des guinées dans tous les comptoirs. Ce raisonnement ne permettait pas de réplique, Telle est l'opinion des Orientaux sur l'Europe toutes leurs connaissances en politique se résument à ceci, qu'il n'y a en Europe qu'une seule nation digne d'être citée l’Angleterre 

La maison du gouverneur est aussi de très-chétive apparence; toutefois elle a un premier étage et une échelle pour y monter. Son Excellence, qui probablement ne voulait pas se mettre en frais pour me recevoir, avait jugé prudent de s'éloigner de la ville pour quelque temps, sous prétexte d'affaires pressées. J'en fus quitte pour déployer mon firman devant son nègre, qui cumule près de Son Excellence les fonctions de domestique, de gendarme et de commissaire de police. Le nègre baisa respectueusement le tougha (chiffre) du sultan, qui remplissait la presque totalité de ce firman, et, pour ses peines, réclama de moi le bachchich et eut l'impertinence de compter en ma présence les pièces de menue monnaie que je lui donnai sans trop savoir pourquoi. Il parait, toutefois, que des honoraires étaient dus à ce moricaud, car il ne jugea pas à propos de me remercier. La population de Sélefké se compose de Turkomans et de Grecs, qui ont élevé leurs demeures au milieu des tombeaux de la nécropole; plusieurs même sont installés dans des chambres sépulcrales, creusées à même le roc ils ont économisé ainsi les frais de construction, et passent leur existence à vivré avec les morts. Une porte en bois ferme leur maison improvisée, qui reçoit le jour par un orifice creusé au sommet de la chambre et qui remplit en même temps l'office de cheminée. Des inscriptions grecques de l'époque chrétienne se lisent sur la plupart des portes de ces tombeaux, convertis en habitations j'y ai découvert celle du protomartyr de Séleucie, saint Aphrudisius, dont le tombeau sert à présent de domicile à une vieille bohémienne qui tire la bonne aventure. 

Kalo-Koracésium. Un ruban de coquillages. Tatli-Sou (source d'eau douce). La nécropole de Coryente (Kurko). 

Nous quittâmes Sélefké avant le lever du soleil. Le soir nous dressâmes notre tente sur les ruines de Kalo-Koracésium; ville byzantine que les Turcs ont abandonnée, et à laquelle ils donnent le nom de Perschembé (vendredi). Les ruines de cette localité s'étendent sur une colline dont le versant méridional aboutit à une prairie qui vient aboutir au sable du rivage. 

De nombreux coquillages tapissent en cet endroit le sable de la mer, qui ressemble à un ruban de moire qu'une nymphe aurait oublié sur la plage. La coquille appelée murex par les anciens, et qui produisait la couleur de pourpre, abonde sur ce point. 

Je fis dresser ma tente sur le rivage, tout près des ruines d'un ancien Balneum. Les chevaux furent attachés aux arbres, et les zaptiés se mirent à la recherche d'une source, pendant que notre cuisinier préparait notre repas, composé de riz et de francolins tués pendant la journée. Lé jour suivant, nous fîmes avec Bothros l'inspection des ruines qui s'étendent en amphithéâtre sur la colline. Une inscription grecque, plaquée contre un édifice d'une assez chétive apparence, me donna la date exacte de la ville; cette inscription était conçue en ces termes 

« Sous le règne de nos princes Valentinien, Valens et Gratien éternellement augustes, Flavius Uranius, l'archonte très-illustre de la province d'Isaurie, a donné, d'après ses propres idées, à cet endroit qui était désert, sa forme actuelle, et a fait exécuter tous les travaux à ses frais. »

La fondation de Kalo-Koracésium ne peut donc remonter plus haut que l'année 370 de notre ère. A mi-chemin des ruines de Perschembé et de Corycus [la moderne Kız Kalesi], et après avoir côtoyé le rivage, en suivant la crête d'un rocher dont la base est battue par les flots, nous arrivâmes à un petit golfe très-poissonneux, formé par une muraille de rochers à pic, couverts d'une végétation luxuriante. Le calme le plus parfait règne dans cet Eden, qui est garanti des ardeurs du soleil par les grands arbres qui couvrent les rochers et la plaine voisine. Quelques pierres fichées en terre, comme autant de sentinelles immobiles, attestent l'existence d'un cimetière musulman. Une source d'eau vive sort d'un rocher tout au bord de la mer, et entretient en cet endroit une douce fraicheur. Des capillaires et des ronces croissent au bord de la vasque de cette fontaine naturelle, et les oiseaux du ciel viennent boire dans cette coupe l'eau que distille le rocher, et becqueter les mûres dont les grappes s'étalent sur les pierres qui entourent la source. Un petit temple écroulé, qui semble avoir été élevé en l'honneur de la déesse protectrice de cette onde salutaire, se dresse à quelques pas de là. Un caroubier étend aujourd'hui ses rameaux sur les ruines de cet édifice et le couvre de son ombre. Les Turkomans donnent à cet endroit le nom de Tatli-Sou (eau douce) et il est fort probable que c'est cette source que Varron appelle la fontaine de Nus. Selon cet ancien écrivain les eaux de cette fontaine avaient la singulière propriété de donner à ceux qui en buvaient un esprit plus fin et plus subtil. 

J'avais de la peine à m'arracher de ce petit paradis terrestre, et mes zaptiés, dont l'unique occupation était de dormir sur les bagages pendant que j'explorais avec Bothros les ruines de la montagne, gémissaient en pensant qu'il fallait abandonner un lieu si bien fait pour provoquer le kef. Enfin, on plia les tentes, et la caravane partit pour les ruines de Corycus, dont nous aperçûmes à distance les deux châteaux qui se découpaient au loin, comme une dentelle sur l'azur du ciel.

Ruines de Nemroun (ancienne Lampron) [Namrun kalesi, près de Çamlıyayla, province de Mersin]. Dessin de Grandsire d'après M. V. Langlois. 

Corycus est peut-être la localité la plus riche de la Cilicie en fait de ruines et de monuments antiques et du moyen âge. Autrefois; elle était célèbre par son temple de Mercure, dieu protecteur de la cité; à l'époque byzantine, elle renfermait de nombreuses églises, des aqueducs, et ses rues, bordées de maisons et de sarcophages, s'étendaient au loin sur les collines qu'enfermait son enceinte. Une vaste nécropole, dont les chambres sépulcrales et les sarcophages sont couverts d'inscriptions grecques, contient plus de dix mille monuments. A l'époque de la domination arménienne, Corycus, qui portait alors le nom de Gorigos, était un fief de la couronne des Roupéniens, et tous les voyageurs qui ont visité les ruines de cette localité célèbre en font de pompeuses descriptions. Willebrand, Sanuto, le seigneur de Caumont, S. Barbaro donnent les détails sur les monuments de Gorigos, et Guillaume de Machaut, dans sa chronique rimée de la « prinse d'Alexandre », représente le château comme la plus imprenable forteresse de la Cilicie. Les Turcs donnent aux ruines de Gorigos le nom de Kurko-Kalessi (châteaux de Kurko) ou plus simplement Kurko. 

Je demeurai plusieurs jours à Kurko, afin de relever des inscriptions byzantines et arméniennes, et d'étudier les monuments de la ville et ceux de la nécropole. Une large voie romaine qui conduit à Sébaste est bordée de sarcophages sur une longue étendue. Une mahonne, qui était venue de Messine me permit de passer dans l'ilot, situé en face de la ville et sur lequel on a élevé un château, dont les restes sont dans un bon état de conservation. Deux inscriptions arméniennes, gravées sur les portes de l'édifice, m'apprirent que le château avait été élevé par les rois roupéniens. 

Le château de Nemroun (ancienne Lampron) [Namrun kalesi, près de Çamlıyayla, province de Mersin]. Dessin de Lancelot d'après M. V. Langlois. 

L'antre Corycien. Une maison inhabitée. Bibliothèque et guitare. Une porte antique.

L'exploration des ruines de Kurko m'avait demandé plusieurs jours, et j'avais dû faire venir du port de Mersine de nouvelles provisions pour nous et nos chevaux, afin d'entrer dans les gorges du Taurus qui sont complétement désertes. Quand tout fut prêt, Bothros partit avec deux cavaliers pour se mettre à. la recherche de l'antre Corycien [gouffre de Cennet Cehennem], que les cartes indiquaient sur un point peu éloigné au nord-est. Avec le reste des cavaliers et les bagages, nous nous enfonçâmes dans les montagnes par un autre chemin. Un petit torrent desséché, dont nous remontâmes le cours, nous conduisit, après deux heures d'une marche pénible, dans une vallée très-ombragée et qui se resserre vers le nord. Plus nous avancions, plus il était facile de voir que le lit du torrent nous conduisait à peu de distance de l'antre. En effet, nous découvrîmes bientôt une vaste ouverture formée par deux rochers dont les sommets se touchaient. Ces blocs de calcaire myocène formaient à leur rencontre une voûte ou arête qui était, à n'en pas douter, la fameuse caverne où, selon les traditions helléniques, le maitre des dieux avait été enchainé. Bothros, guidé par nos indications, m'avait précédé à la grotte, et déjà il en explorait l'ouverture, quand la caravane arriva. Cette grotte est profonde, humide, et les rayons du soleil ne jettent qu'une faible lueur à l'entrée de la caverne décrite par Strabon, Sénèque et Pomponius Mela, et où, au dire de ces écrivains de l'antiquité, des hommes; agités par une fureur divine et possédés d'un délire prophétique, rendaient des oracles. A côté de l'ouverture de cet antre, s'élèvent les ruines d'une petite église byzantine, ce qui permet de conjecturer que, dans les premiers siècles de l'ère chrétienne, de pieux cénobites avaient choisi cette retraite pour y vivre dans la solitude. L'intérieur de l'église, dont le toit est effondré, sert d'étable aux Turkomans des montagnes voisines qui, à 1'automne, viennent camper dans ce lieu pour récolter les plants de safran qui croissent dans le vallon et près de la grotte. 

[Kanytelis, Kanlıdivane]

Nous passâmes la nuit dans la chapelle convertie en étable, et le lendemain, au point du jour, nous primes le chemin des montagnes, en suivant les traces d'une voie romaine, creusée à même le roc, et longeant les flancs des rochers. Bientôt nous atteignîmes des hauteurs d'où nous aperçûmes la mer et les montagnes de l'ile de Chypre qui, à distance, avaient l'aspect de nuages violacés. Tantôt la voie que nous suivions nous laissait apercevoir d'effroyables précipices à travers lesquels bouillonnaient des torrents qui, en se précipitant dans le vide, tombaient comme une poudre d'argent et inondaient de vapeurs les régions inférieures, tantôt des quartiers de rochers, détachés des hautes cimes, barraient la route que nous suivions, et semblaient attendre qu'un autre bloc vint les pousser dans l'abime entr'ouvert sous nos pas. D'énormes cèdres, qu'avaient déracinés les fureurs du vent, étaient renversés et couchés en travers de la route. Rien de plus sauvage que cette contrée que l'homme ne parcourt qu'à de rares intervalles, et qui n'est visitée que par les ours du Taurus, les onces, les hyènes et les chacals mais aussi rien de plus majestueux que cette nature bouleversée, où le Turkoman n'a jamais planté sa tente, parce qu'il la croit hantée par les génies de l'enfer qui président aux tempêtes et aux dévastations. Pendant huit heures, nous parcourûmes ces rochers inhabités, tantôt à pied, tantôt à cheval; enfin, la caravane arriva au sommet d'un plateau assez élevé, couvert des décombres d'une ville antique, dont jusqu'à présent l'existence n'a été signalée par aucun voyageur. Quelques cabanes turkomanes se dressent au milieu de ces ruines, mais elles étaient abandonnées par les habitants qui, sans doute, étaient descendus dans la plaine avec leurs troupeaux, aux approches de l'hiver. Bothros, qui mettait autant d'ardeur à explorer les ruines abandonnées que les maisons habitées, enfonça la porte de celle qui lui parut la plus opulente et y trouva d'abondantes provisions il finit même par découvrir, dans un coin de l'unique chambre de cette maison, une bibliothèque composée de manuscrits arabes, dont la plus grande partie est aujourd'hui à Paris, et une guitare fabriquée avec une carapace de tortue. Le propriétaire était sans doute un lettré et un artiste. Nous nous installâmes chez lui, sans plus de façon; au Taurus, le sans-gêne est permis. D'après ce que nous apprirent les zaptiés, ces ruines portent, chez les Turkomans, le nom de Kannideli. Si l'on s'en rapporte au témoignage d'Hiéroclès, le grammairien, et de Suidas, ces ruines pourraient bien être celles de la ville qu'ils désignent sous le nom de Niopolis d'Isaurie. Les monuments que renferme cette ville sont tous de l'époque byzantine. Ce sont des églises, des édifices funéraires, des sarcophages monolithes, qu'à leur style on reconnait bien vite pour des monuments remontant aux huitième et neuvième siècles de notre ère. J'ai copié beaucoup d'inscriptions, tant sur les tombeaux que sur les églises de Kannideli, et il est facile de voir que la destruction de cette ville remonte au dixième ou onzième siècle, puisqu'on ne trouve aucune trace d'inscriptions arméniennes, ce qui est pour nous une preuve positive qu'à l'époque des Roupéniens elle était déjà dans l'état où elle se trouve encore à présent. 

Un Turkoman qui chassait dans les environs de Kannideli [Kanytelis] voulut bien nous conduire à Lamas, et nous servir de guide à travers le dédale de montagnes où la caravane s'était engagée. D'abord, il nous fait entrer dans une magnifique forêt de sapins qui donnent à toute la contrée que nous parcourons l'aspect le plus sauvage. Sur les hauteurs à gauche, on me fait remarquer les ruines de plusieurs châteaux byzantins ou arméniens, auxquels on donne les noms d'Aseli-koi et de Sou-ourané-Kalessi. De distance en distance, des sarcophages placés de chaque côté de la route indiquent la position d'antiques bourgades dont les restes ont disparu et dont les noms sont inconnus. Bientôt nous arrivons devant une construction singulière; c'est une porte élevée sur la route, à peu de distance du château d'Aseli-koi. Le travail en est grossier et les pierres ont à peine été dégrossies. L'attique, du côté de l'ouest, est orné d'emblèmes sculptés en creux et qui font allusion au culte des Cabires-Dioscures ; ce sont deux bonnets coniques, un soc de charrue, des tenailles et un vase. L'aspect de ce monument ne peut laisser de doutes sur son antiquité, et l'on peut affirmer qu'il remonte à l'époque de transition qui sert d'intermédiaire entre l'art pélasgique et l'art grec (voy. p. 405). Sur toute la route, les zaptiés chassent les francolins, qui le soir sont préparés avec le pilaf et forment le menu de notre souper. La caravane campe sous des sapins et chacun dort en attendant le jour. 

Eloeusa (Sébaste). Ruines de Sébaste à Lamas. Le Dumbelek. Nemroun, ancienne Lampron. Kulek-Maden. Un défilé. Kulek-Kalessi. Forteresses. 

Le lendemain nous suivons pendant plusieurs heures la voie romaine et bientôt nous apercevons le rivage de la mer et les ruines d'une antique cité dont les restes sont considérables. C'est l'ancienne Eloeusa, autrefois bâtie dans une ile qui, par suite des éboulements successifs de la montagne, s'est trouvée réunie au continent. A l'époque romaine, Eloeusa (terre des oliviers) reçut le nom de Sébaste. On y voit les ruines d'un temple et d'un théâtre et beaucoup de sarcophages. Nous faisons halte dans cette ville. 

Après avoir pris quelques jours de repos à Sébaste, nous continuons notre route sur Lamas, en suivant le rivage de la mer, ou pour mieux dire, la crête de rochers qui, pendant plusieurs heures de marche, bordent la mer. Depuis Sébaste jusqu'à Lamas, les ruines se succèdent sans interruption pendant l'espacé de plusieurs milles; aqueducs, mausolées, édifices religieux, constructions militaires, parmi lesquelles figurent au premier rang les châteaux d'Ak-Kalah (châteaux blancs) et ceux de Lamas. Le soir nous nous retrouvons à Lamas, et nous faisons dresser les tentes au bord de la rivière. 

De grand matin, nous quittons la voie romaine, et la caravane s'enfonce de nouveau dans la montagne, sans autres guides que la boussole et la marche du soleil. Le soir, nous campons chez une tribu turkomane, dont les tentes sont distantes d'environ dix heures de Lamas au nord. Bothros fait charger les armes en présence de nos hôtes, dont les allures suspectes nous engagent à nous tenir sur nos gardes. 

Le lendemain et les jours suivants, nous contournons la base orientale du Dumbelek cette montagne immense, qui marque la limite de la Lycaonie et de la Cilicie, campant tantôt sur des rochers, tantôt dans des villages turkomans. Enfin, en nous dirigeant toujours au nord-est, nous arrivons au village de Nemroun, l'ancienne Lampron, dont le château se dresse sur le sommet d'un rocher à pic qui domine toute la contrée. Derrière Nemroun, on distingue à l'horizon les cimes neigeuses de la chaîne centrale, tandis que, dans la partie méridionale, on voit des forêts d'un aspect majestueux et des plaines immenses, où des Turkomans campent et font paitre leurs nombreux troupeaux. 

Nemroun n'est pas un village, c'est une yayla ou résidence d'été. Tout autour et au pied du château sont groupées de petites maisonnettes en bois entourées chacune d'un verger; c'est là que les habitants de Tarsous et d'Adana viennent chercher pendant l'été la fraîcheur et goûter les douceurs de la villégiature. 

Le château de Nemroun [Namrun kalesi, près de Çamlıyayla], l'un des principaux fiefs de la couronne d'Arménie au moyen âge, occupe tout le sommet du rocher qu'il domine (voy. p. 408) C'est une vaste construction militaire, d'une forme assez irrégulière et défendue par de hautes murailles. Paul Lucas, qui le visita, étonné de la prodigieuse hauteur des portes de ce château, affirme avec sa naïveté habituelle que ce château fut construit par des géants. La critique, qui n'est pas tenue de s'en rapporter à Paul Lucas, prétend au contraire que cette construction ne remonte pas plus haut que le onzième siècle, puisque sur ses portes sont sculptées les armes d'Arménie, représentant le lion couronné et passant à gauche. 

L'aga du village chez qui nous nous installons s'offre de nous conduire au défilé du Kulek-Boghaz [Gülek Boğazı]. En sortant de Nemroun et après avoir franchi les hauteurs qui séparent cette localité des portes de Cilicie, nous débouchâmes dans les vallées qui avoisinent le Kulek. Nous fîmes halte à Kulek-Maden, où est établie une usine pour l'extraction du plomb argentifère. Cette usine, qui était en exploitation à l'époque de la domination égyptienne est aujourd'hui presque abandonnée. Le minerai est tiré de la montagne de Boulghar-Dagh. D'après les conseils du guide, nous partîmes au lever du soleil, pour arriver de bonne heure dans un village voisin du défilé. 

Nous continuons toujours notre route vers l'est, et nous traversons plusieurs villages de Turkomans sédentaires, Basen-Tchukurun et Kulek-Koi. C'est dans ce dernier village que nous nous établissons pour effectuer le passage du Kulek-Boghaz, étroit défilé creusé par un torrent et à travers lequel passe la route qui conduit jusqu'à Tarsous en Cappadoce. Un château, que les géographes et les chartes d'Arménie appellent Gouglag, défendait l'entrée de ce passage au sud. A la fin du dernier siècle, lorsque les bandes de Tchapan-Oglou exerçaient leurs brigandages, le Kalek-Kalessi [Anasha (Eski Konacık) Kalesi], qui servait de repaire à ce chef montagnard, était un lieu redoutable pour les habitants de la contrée et les caravanes. 

A toutes les époques, le passage des portes de Cilicie était considéré comme un point stratégique de la plus haute importance. Et en effet le défilé par lequel il faut nécessairement passer quand on vient de Cappadoce ou qu'on s'y rend de Tarsous est creusé profondément entre deux rochers à pic, hauts de plus de cent mètres, et dont les sommets sont couverts d'arbres séculaires. L'aspect de ce défilé offre beaucoup de ressemblance avec celui de Darial, au Caucase, et ne le cède en rien aux sites les plus pittoresques des Alpes. La forêt qui couvre les sommets et les pentes des montagnes consiste en arbres résineux, cèdres, chênes, platanes et autres. Les eaux du torrent, en s'écoulant rapidement à travers les rochers, forment une série de bruyantes cascades du plus bel effet. 

Quand on a contourné la base de Kulek-Kalessi, le défilé se resserre tout à coup, et l'on voit devant soi deux rochers à pic sur lesquels des inscriptions ont été gravées ; seulement, les infiltrations des eaux, en rongeant la pierre, ont fait disparaitre la plus grande partie des lettres. Xénophon qui traversa les portes de Cilicie, donne la description du défilé, et son exposé est d'accord avec l'état actuel des lieux. Quinte Curce raconte qu'Alexandre, en franchissant les portes, s'empara du château qui en défendait l'entrée. Le Kulek est plein encore des souvenirs du passage des croisés, et les gens du pays montrent encore l'arbre au pied duquel leur chef s'assit pour voir défiler les bataillons chrétiens qui marchaient à la conquête des lieux saints et à la délivrance du tombeau du Christ. 

Quand on a franchi le défilé, on se trouve en présence, d'une immense vallée entourée de bus côtés par de hautes montagnes. En 1832, Ibrahim-pacha, alors maitre de la Karamanie, qu'il avait conquise sur le sultan, fit élever, en avant du défilé, des ouvrages avancés qui sont là pour attester l'importance que le général égyptien attachait à la possession de ce passage. Ces fortifications son à une heure de cheval de l'entrée des portes au nord, et à douze heures de Tarsous par une voie romaine que les Égyptiens restaurèrent avec soin. La ligne des retranchements a été dirigée de l'est-sud-est à l'ouest-nord-est, et la distance qui sépare les points extrêmes est de trois mille cinq cents. Ces ouvrages comprennent huit bastions, une tour et un blokhaus, armés de plus de cent bouches à feu. Quand a éclaté la guerre entre la Russie et la Porte en 1853, les Turcs ont enlevé tous les canons du Kulek-Boghaz et les ont fait transporter à Constantinople. Les forteresses sont donc aujourd'hui entièrement dégarnies de leur artillerie, et l'incurie musulmane laisse ces importantes constructions militaires dans un état d'abandon qui prouve à  quel point d'indolence en est arrivée l'administration turque. Nous passons la nuit dans un khan bâti à peu de distance des ouvrages et près duquel coule une fontaine d'eau vive. Dès que l'on a dépassé les fortifications d'Ibrahim-pacha, on débouche sur un plateau situé au centre des hautes montagnes qui constituent la masse principale du Boulghar-Dagh. Arrivé à la distance de trois heures du Kulek, le plateau aboutit en se rétrécissant à un étroit vallon arrosé par un ruisseau, dont les eaux s'écoulent rapidement vers le nord-nord-est, et qui est bordé de chaque côté par de très-hautes montagnes nommées l'Allah-Tipessi et l'Annacha-Dagh. Derrière ces hauteurs, on aperçoit les cimes du noyau central du Boulghar-Dagh, formé de couches de calcaire blanc et bleu. Le vallon dont je viens de parler se continue jusqu'à ce qu'il débouche dans la vallée principale de Bosanti-Sou, où est situé le khan de Rhamazan-Oglou, désigné aujourd'hui sous le nom de Bosanti-khan. Il est éloigné de sept heures du Kulek-Boghaz. 

Sur la droite on aperçoit le château d'Annacha construit en marbre noir sur le sommet d'une haute montagne, et que l'itinéraire de Constantinople à la Mecque désigne sous le nom de fort Doulek. C'est en nous dirigeant sur ce point, par des sentiers presque impraticables et bordés de précipices, que notre petite caravane vint se jeter malencontreusement dans un véritable repaire de voleurs. 

Un camp de bandits.- L'Annacha-Kalessi. La vallée de Beranti. Le pont blanc. - Adana.

Nous avions marché une grande partie du jour pour faire l'excursion de l'Annacha-Dagh, lorsque nous entendîmes deux coups de feu dans la direction que nous suivions. Bientôt deux cavaliers portant le costume turkoman nous accostèrent et, sous prétexte de nous remettre dans notre chemin, nous conduisirent par d'étroits sentiers dans une gorge profonde où un célèbre bandit turkoman faisait sa résidence habituelle. L'arnaout Méhémet-Katerdji est connu dans toute la Karamanie comme le plus hardi voleur et le plus habile pillard du Taurus. 

Environs de la bourgade d'Hadjin sur un des contre-forts méridionaux du Karmès-Dagh. Dessin de Grandsire d'après M. V. Langlois. 

Secondé par quelques cavaliers, protégé par les chefs turkomans de la contrée et redouté des autorités turques, il exploite en grand la route de Kulek. Les caravanes lui payent rançon, et malheur à qui résisterait aux sbires de l'arnaout. Quand nous arrivâmes à son campement; si toutefois on peut donner ce nom à de mauvaises toiles qui servaient de tentes, nous comprîmes que nous avions affaire à forte partie. Heureusement pendant les trois jours que nous restâmes au pouvoir du bandit, nous pûmes mettre ce repos forcé à profit en obtenant de lui qu'il nous laisserait partir sans encombre. Le khavadja Bothros, qui avait eu autrefois des rapports intimes avec l’arnaout, parvint à nous tirer du mauvais pas où nous nous étions engagés, et je dois dire que ce fut le bandit qui nous facilita, les moyens de visiter le château de Bosanti [Bozantı]. 

L’arnaout, qui connaît le Taurus pour l'avoir parcouru en tous sens, nous fit prendre un sentier escarpé où les chevaux avaient de la peine à monter, et une heure après notre départ de la gorge où il était campé, nous atteignions l'Annacha-Kalessi. Ce château présente un grand développement ; de nombreuses ruines sont accumulées dans son enceinte le genre de ses constructions, ainsi que ses bastions flanqués de tours, indiquent qu'il fut construit par les Byzantins. Deux portes, dont l'une est à l'extrémité d'un effroyable précipice, y donnent accès. C'est ce château qu'Albert d'Aix appelle le château de Butrente, et au pied duquel défila l'armée des croisés qui se rendait à Antioche en passant par la Cilicie. 

La vallée de Besanti est bordée de droite et de gauche par de hautes montagnes et d'énormes masses de rochers qui descendent bien avant dans la vallée et atteignent sur divers points une élévation telle, qu'elles masquent les sommets de la chaine de Boulghar-Dagh. Quand on est arrivé à son extrême limite, on pénètre dans une gorge où coule le Sarus, fleuve qui passe à Adana et se jette à la mer à douze heures de cette ville. Nous passâmes la nuit au milieu des ruines du château, et le jour suivant nous continuâmes de marcher vers le nord. Nous demandâmes l’hospitalité au pont d'Akkeupri (pont Blanc) [Akköprü], formé d'une seule arche, construit en arête et qui sert de limites aux deux pachaliks de Césarée de Cappadoce et d'Adana de Cilicie. Une petite cabane habitée par deux douaniers sert à la fois d'auberge et de douane. Les zaptiés de garde nous offrirent d'excellentes truites qu'ils avaient pêchées dans le fleuve et nous invitèrent à passer la nuit dans leur poste. 

Nous quittons la douane d'Ak-keupri de grand matin, et nous retournons sur nos pas en suivant la voie romaine qui, passant par les portes de Cilicie, mène à Adana, où nous fîmes séjour. Le pacha m'offrit son palais, mais je préférai accepter l'hospitalité de l'évêque arménien, qui était moins onéreuse. Dès que le pacha d'Adana eut appris que je devais de nouveau me mettre en route, il donna des ordres pour que mon escorte fût doublée; ce qui porta à vingt le nombre des zaptiés avec lesquels je devais parcourir toute la région montagneuse qui s'étend au nord de Tarse, d'Adana et de Missis. 

Départ d'Adana. Sis. Le couvent arménien de Sis ; son trésor. Zeithoun et Hadjin. Anazarbe. Retour à Tarsous. 

Le 20 décembre, de grand-matin, la caravane se mit en marche pour éviter la chaleur qui, pendant la fin de décembre est quelquefois insupportable dans la vaste plaine qui sépare Adana du Taurus. 

Vue de Sis, dans la pachalik d'Adana. Dessin de Grandsire d'après M. V. Langlois.

Nous devions traverser plusieurs campements de ces Turkomans, Tourouks, qui, aux approches de l'hiver, descendent des hauteurs pour camper dans la plaine d'Adana, désignée sous le nom de Tchuckur-Owa (plaines basses) [Çukurova]. Le soir, nous vînmes camper chez les Sarkanteli-Oglou, dont le chef, Arslan-aga, nous offrit l'hospitalité. 

Quand nous eûmes pris un repos nécessaire et acheté les provisions qui nous étaient indispensables pour continuer la route l'aga des Sarkanteli nous accompagna chez celui des Kara-Hadjélou, dont les tentes étaient dressées non loin de Sis, que je désirais visiter. Mourazabey, ayant chargé son fils de guider notre caravane, je donnai l'ordre à une partie de l'escorte de m'attendre chez l'aga turkoman afin de ne pas entrer au monastère patriarcal arménien de Sis avec un déploiement de forces inutiles. Il fut convenu que Méhémet-bey, fils de Mouraza-bey, et deux cavaliers seulement, m'accompagneraient au monastère. J'avais pour le patriarche arménien des lettres d'introduction; mais j'appris depuis que la meilleure recommandation dont j'étais muni, était l'ordre que Mouraza-bey donnait à son fils de me faire bien traiter au couvent et d'obtenir du patriarche que l'on me ferait voir la bibliothèque et le trésor de l'église. 

A trois heures de la maison que Mouraza-bey s'est fait construire au pied du Taurus nous passâmes une petite rivière à gué, et en remontant son cours à l'est, nous atteignîmes bientôt les rochers sur lesquels s'élèvent les maisons de la ville de Sis. Cette pauvre bourgade était au moyen âge la capitale des rois arméniens de la Cilicie, qui y avaient construit des églises et élevé des palais et des forteresses. 

Les maisons de Sis sont à terrasses, mais étagées de telle sorte que les terrasses d'un rang de maisons servent de rue au rang qui le domine. Le couvent arménien est bâti au nord et au sommet de la ville. C'est un ramassis de constructions de tout genre, entassées pêlemêle et sans harmonie. Le château couronne le sommet de Sis. 

Dès que notre arrivée fut signalée, un des dignitaires du monastère vint à notre rencontre, et après avoir baisé en Figne de soumission l'étrier du jeune bey qui m'accompagnait, il prit son cheval par la bride et nous conduisit par une série de petites ruelles tortueuses jusqu'à la porte basse qui conduit dans l'intérieur du couvent. 

Une collation avait été préparée chez le patriarche à notre intention. Le vénérable prélat était assis sur un divan dans une salle il peine éclairée; il était entouré de quelques religieux agenouillés sur les coussins de son divan; de temps en temps il aspirait nonchalamment la fumée d'un long tchibouk. Il portait une longue robe brune garnie de fourrures usée et rapiécée un turban bleu lui ceignait la tête et sa longue barbe blanche qu'il caressait complaisamment lui couvrait toute la poitrine. Après nous avoir bénis, Sa Sainteté Mikaël II donna l'ordre d'apporter la collation que des moines nous servirent sur de larges plateaux d'étain. Le patriarche s'informa pendant le repas du but de ma visite et m'invita à rester dans le couvent tout le temps que mes affaires m'y retiendraient. 

On me fit dresser un lit dans une grande pièce qu'on appelait la salle du Divan ou du Chapitre, dont les fenêtres s'ouvraient à tous les vents. Du papier huilé et renouvelé à notre intention servait de vitres. Je demeurai plusieurs jours afin d'étudier les manuscrits de la bibliothèque et de visiter le trésor du monastère. On conserve dans une salle attenant à l'église paroissiale qui fait partie des constructions du patriarchat, les dextres de saint Grégoire l'Illuminateur, premier apôtre de l'Arménie, de saint Nicolas, de saint Sylvestre, et le bras de l'ermite Bassano. Ils sont renfermés dans des bras d'argent dont l'index est orné d'une bague d'or enrichie d'une émeraude. Ces quatre reliques sont précieusement conservées dans une châsse en argent massif ornée d'arabesques ciselées. C'est la possession des reliques de saint Grégoire qui constitue la légitimité du patriarche, qui prend aussi parmi ses titres celui de conservateur du bras de saint Grégoire. Les autres richesses du trésor consistent en un tabernacle en vermeil où l'on conserve les huiles saintes, en croix, calices, mitres et Évangiles enrichis de reliures en argent. L'un de ces Évangiles est un chef-d'oeuvre de calligraphie arménienne ; il fut donné à l'église de Sis au quatorzième siècle par Constantin IV, roi d'Arménie. 

Pendant mon séjour à Sis, je visitai l'ancien monastère qui a été abandonné depuis quelques années déjà, et où se trouvent les tombes des patriarches dont j'ai relevé les inscriptions. Ce sont de simples dalles en marbre blanc qui tapissent le sol de l'église aujourd'hui convertie en école. 

Sis est peuplé d'Arméniens et de Turkomans, placés sous l'autorité d'un chef montagnard très-redouté dans la montagne et qui commande à la tribu de Kussan-Oglou. C'est en réalité ce personnage qui gouverne toute la contrée, mais son action n'a jamais pu s'étendre sur les populations arméniennes qui habitent la montagne située à l'est de ses possessions. Depuis la chute des barons d'Arménie de la famille de Roupène, à la fin du quatorzième siècle, les Arméniens, opprimés, par les musulmans, se sont réfugiés en assez grand nombre dans les montagnes de Zeithoun (des Oliviers), et là ils ont bâti des villages où ils vivent dans un état complet d'indépendance. C'est sur le territoire qu'ils occupent que se trouvent ces fameuses forteresses aujourd'hui abandonnées, qui faisaient la force des rois d'Arménie dans le Taurus : Pardzerpert, Vahga, Gaban où Léon VI de Lusignan fut fait prisonnier par les Égyptiens en 1375, Marach, ville importante et résidence d'un pacha gouverneur. Au nord de ces forteresses est le village d'Hadjin (1), peuplé d'Arméniens indépendants, comme ceux de Zeithoun (voy. p. 413). Ce village très-populeux est situé sur l'un des contre-forts méridionaux du Karmès-Dagh. Je ne pus pas m'avancer dans cette contrée peuplée d'Arméniens indépendants, comme j'en avais formé le projet, parce que ceux-ci se tiennent en garde contre toute surprise et qu'ils ne permettent pas facilement l'accès de leurs villages aux étrangers. Toutefois, j'ai recueilli au monastère des détails curieux sur leur organisation civile, leur nombre et les forces dont ils pourraient disposer en cas de besoin. 

1. Hadjin se compose de deux mille maisons arméniennes, et renferme trois églises et un couvent dépendant du patriarcat de Sis. 

Les Arméniens du Taurus, plus généralement désignés sous le nom de Zeithoun, sont au nombre de dix mille environ; mais ce nombre est plus élevé si l'on compte encore ceux d'Elbestan, de Marach et des villages voisins. Ils ne reconnaissent d'autre autorité que celle du patriarche de Sis, et ont, pour les administrer, un conseil (medjilis) [meclis] composé de quatre agas choisis parmi les anciens de leurs villages. Ce conseil est chargé de la défense du territoire, de la police intérieure, et des relations avec le gouvernement d'Adana et le bey de Kussan-Oglou. Les gens de Zeithoun se livrent à l'agriculture et font le métier de conduire des caravanes ils portent tous des armes, même lorsqu'ils se rendent à leur église de Saint-Jean qui est pour eux un lieu saint, puisqu'on y conserve un Évangile miraculeux. Pendant tout le temps de mon séjour à Sis, c'était un barbier de Zeithoun qui venait chaque matin raser la tête des moines du couvent; il remplissait cette mission armé de pied en cap. Deux pistolets étaient attachés à sa ceinture et un poignard au manche d'argent brillait entre les deux crosses. Son plat à barbe qu'il tenait à la main lui donnait un faux air de Don Quichotte avec lequel il avait quelque ressemblance. Les moeurs des gens de Zeithoun sont pures mais sauvages. On raconte le trait suivant, qui peint exactement le caractère de ces montagnards ; un homme de Zeithoun ayant, contrairement aux canons de l'Église grégorienne, épousé sa cousine à un degré rapproché, fut excommunié par le prêtre du village. Furieux de se voir exclus du sein de son Église, il se rendit un matin à l'office et, au moment où le prêtre montait à l'autel pour célébrer la messe, il arma sa carabine, le coucha en joue et lui cria : « Lève l'excommunication que tu as fulminée contre moi ou tu es mort ! » L'excommunication fut levée en présence du peuple réuni à l'église, et l'Arménien ne fut pas même inquiété par la suite. Sa conduite fut approuvée par les Zeithoun, qui reconnurent en lui un vrai chrétien et un brave guerrier. 

Je demeurai dix jours au couvent patriarcal de Sis, vivant avec les moines, dont je partageais les repas. Ensuite je pris congé du patriarche et des religieux; et, après avoir réuni mes cavaliers; qui depuis la veille s'étaient installés au khan de Sis, où ils faisaient une ample consommation de raki, je lue dirigeai sur Anazarbe dans l'espérance de passer ensuite le Djibel-el-Nour (l'ancien Amanus) qui est une des ramifications du Taurus et sert à marquer les limites de l'Asie Mineure et de la Syrie. 

Vue des aqueducs d'Anazarbe. Dessin de Grandsire d'après M. V. Langlois. 

Nous trouvâmes d'abord une plaine aride, brûlée par le soleil et qui s'étendait au loin. A l'horizon notre vue était bornée par la chaine de l'Amanus et le plateau d'Anazarbe. Çà et là dans la plaine on voyait une longue ligne d'aqueducs qui se profilaient depuis la montagne jusqu'aux roches d'Anazarbe et de distance en distance les tentes des Afchars, semblables à des ruches d'abeilles, se dressaient à peu de distance des roseaux qui croissent en abondance dans les marais du Tchukur-Owa. Il était deux heures quand nous arrivâmes au pied des roches d'Anazarbe. Nous restâmes quelques jours chez les braves Turkomans de Bousdaghan, après quoi nous rentrâmes à Tarsous, en passant par Adana et la plaine Aleïenne. Aujourd'hui des marais infects s'étendent là où se récoltaient, à l'époque florissante de la domination romaine, de riches moissons; et des buffles sauvages paissent en liberté sur les ruines de Mégarse, dans l'endroit où Alexandre fit faire halte avec son armée, pour sacrifier une hécatombe sur les tombeaux de Mopsus et d'Amphiloque, héros de la guerre de Troie, desquels il se prétendait issu, et qui, au dire des traditions helléniques, se tuèrent en combat singulier. 

 

Cascades dans les gorges du Taurus, près de l'Annacha-Kalessi, château d'Annacha (Podandus, Bodendron) (voy. p. 413). Dessin de Grandsire d'après M. V. Langlois. 

V. Langlois. 

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