C’est tout un monde qui s’installe à Constantinople / Istanbul du 13 novembre 1918 au 6 octobre 1923. Un temps sous le commandement du général Franchet d’Espèrey, en plus des soldats, l’occupation par les alliés, après la signature de l'armistice de Moudros (30 octobre 1918), nécessite la mise en place d’une administration. Au moins dans les premières années, la vie ne semble pas trop difficile pour la force occupante.

L’occupation française (avec 18000 hommes)  qui concernait la ville ancienne et l’occupation italienne à Üsküdar, alors que les Anglais occupaient Péra, ne furent pas très sévères pour les Turcs. Il semble que les Français entretenaient des relations assez bonnes avec les élites qui parlaient souvent le Français, langue de culture et d’éducation, même si les Turcs supportaient difficilement cette occupation humiliante.

Jacques Kayser, dans son article "Impressions de Constantinople”, publié dans "Echos de l'Orient" 53-54 (15 juillet 1922), pages 187-188 (cité par Nur Bilge Criss, Istanbul Under Allied Occupation, 1918-1923) écrit :
"Il est (sic) deux Constantinople bien distinctes : celle qu'on pourrait baptiser Constantinopolis, Tzarigrad, Gibraltar, et Stamboul qui est resté, au travers des âges, la Stamboul de Suleiman. La première Constantinople, c'est Péra et Galata, tout à fait européenne avec une foule grouillante de Levantins, de Grecs, d'Arméniens et de Juifs. Péra, c'est le tumulte continuel : le jour comme la nuit, cris, trépidation intense, cornes et sirènes d'automobiles. Galata, c'est la Bourse, le refuge des petits changeurs, le repaire de toute la spéculation malhonnête, c'est le quartier des marins, des altercations et des bouges. Péra et Galata sont occupées par les troupes anglaises : l'état de siège renforcé y rend souverains le marin et le soldat anglais, ivres-morts le jour comme le nuit. Stamboul est occupé par les troupes françaises. Elles déploient une grande aménité et fraternisent avec les Turcs... C'est à Stamboul qu'on voit les bannières rouges étoilées, prohibées à Galata et à Péra ; c’est à Stamboul qu’on voit les effigies de Moustapha Kemal à la devanture de la plupart des boutiques ; c'est à Stamboul qu'on sent la force considérable du mouvement nationaliste. Sur la rive asiatique, Skutari est aux mains des Italiens qui, semblant se désintéresser de leur mission, s'abandonnent aux charmes de l'Orient."

Les Anglais étaient bien plus intransigeants : en mars 1920, par exemple, ils arrêtèrent des députés ottomans ainsi que le prince Tewfik et sa femme, provoquant le départ des députés nationalistes vers Ankara et les protestations du gouvernement.

Un commis de trésorerie, 1920-1922

Le commis de trésorerie, qui appartenait au service de la Trésorerie et des Postes aux armées, était un militaire dépendant à la fois de l'armée et du Ministère des finances. Ce service participait à la gestion des dépenses et des recettes des militaires, à la gestion de la caisse, à la comptabilité, aux mouvements des fonds et aux paiements.

Henri Raffy (1886-1954), français mobilisé en 1914, combattit en France et y fut blessé à plusieurs reprises. Réformé en février 1916, il se porta volontaire pour le service au Proche-Orient. Il fut pendant trois mois gouverneur militaire du Mont Athos. Victime de la malaria après avoir été transféré dans un régiment près de Salonique, il guérit et devint officier d'ordonnance du général Franchet d’Espèrey. Il quitta l’armée à la fin de la guerre, mais il semble que son séjour dans la capitale ottomane lui ait plu, puisqu’il y  séjourna de nouveau à partir de mai 1920 en tant que militaire du Corps d’Occupation de Constantinople (C.O.F.C). Il exerça la fonction de commis de trésorerie jusqu’au 22 mai 1922, date à laquelle il revient en France, d’où le document, une demande d’exonération de droits de douane que nous reproduisons.

Entre temps, il a épousé Katharine Foote, originaire de Boston dans le Massachusetts, qu’il avait rencontrée quand elle était aide-infirmière à Tours et qui l’avait rejoint à Constantinople. Dans le  document que nous reproduisons, une partie des objets qu’Henri Raffy veut emmener lui appartiennent.

La photographie s’était démocratisée à cette époque, comme le montre les 2 appareils photo déclarés par H. Raffy qui a dû prendre un assez grand nombre de photographies. Par contre, il ne semble pas avoir ramener beaucoup d’objets produits en Turquie. La liste ne mentionne que quelques souvenirs.

Raffy Constantinople

Raffy Constantinople

Raffy, Constantinople

Transcription des deux documents

1ère page

Corps d’occupation Français de Constantinople

Le 22 Mai 1922

Le Commis de trésorerie du 1.06.502 Raffy (Trésor et Poste)

À Monsieur le Directeur Régional des Douanes

MARSEILLE

J’ai l’honneur de vous faire connaître qu’affecté le 28 Mai 1920 au Corps d’Occupation de Constantinople (C.O.F.C), je rentre en France après expiration de mon séjour réglementaire, [texte manuscrit inséré] pour aller aux Etats-Unis jouir de ma permission [fin du texte inséré] , emmenant avec moi les objets mobiliers dont la liste complète figure sur le certificat ci-joint du Général Commandant le C.O.F.C.

Les matériels précités constituant la totalité de mon mobilier en Orient, je demande qu’éxonération complète des droits de Douane me soit accordée à l’entrée en France.

Vu le Général Commandant

Le C.O.F.C.
P.O. Le Chef d’Etat-Major

2ème page

ETAT-MAJOR DU C.O.F.C

Le 22 Mai 1922

Le Général du C.O.F.C. certifie que : 

Raffy (nom et prénom) Henri François

Grade Commis de trésorerie de 1r classe. Trésor et Poste 1.06.502

affecté le 28 Mai 1920 à l’Armée d’Orient, en résidence rentre en France, emportant avec lui la totalité des objets mobiliers qu’il possédait au moment de son rapatriement.

Enumération des objets
1°) Linge et effets personnels de Mme Raffy
2°) Bijoux personnels de [Mme Raffy]
3°) 1 Kodak junior 61/2/11
4°) 1 broderie orientale or et blanc sur saumon de 1m/1m(Apporté d’Amérique à Cons/ple par Mme Raffy)
5°) 4 broderies orientales sur linge
6°) Linge et effets personnels de Mme Raffy
7°) 2 caisses livres de musique venus de France ou d’Amérique
8°) 1 appareil photo 13/18 venu de France
9°) 1 fusil lanne [?] cal[ibre] 16
10°) 1 chien de chasse
11°) Jouets ou petits souvenirs pour amis (sans valeur)
12°)  2 paires babouches dorées

Q.G.C.O.F.C., le 23 Mai 1922.
Le Général Commandant le C.O.F.C.
P.O. Le Chef d’Etat-Major
[cachet et signature]

 

Général Franchet d’Espèrey, carte de voeux, 1920

L’autre document est une carte envoyée en réponse aux voeux adressés par H. Raffy au général Franchet d’Espèret dont il avait été officier d'ordonnance . L’adresse est celle de “Monsieur H. Raffy, Contributions indirectes, Villa Monplaisir, Cabessat-Cahors, Lot”. L’enveloppe à en-tête du Commandant en chef des Armées alliées en Orient porte un cachet “Trésor et Postes” daté du 14-1-1920 ;  la carte elle-même est à en-tête du Général Franchet d’Espèrey (1856-1942), Commandant en chef des Armées alliées en Orient. Quatre mois plus tard, les deux hommes se sont peut-être croisés à Constantinople.

Le général Franchet d’Espèrey fut relevé de son commandement à Constantinople en décembre 1920 et fut fait maréchal de France le 19 février 1921.

“Jusqu’en mars 1920, le général Franchet d’Espèrey continue à assurer le commandement des forces alliées en Orient, commandement aux charges multiples, maintien de l’ordre, ravitaillement des armées et des populations, application des décisions des conférences de la paix, aide aux peuples libérés par la victoire de Macédoine.” (https://www.servicehistorique.sga.defense.gouv.fr/liste-dossiers-individuels/marechal-louis-franchet-desperey, Service historique de la Défense).

Franchet d'Espèrey

Franchet d'Espèrey, enveloppe

Le général Franchet d'Espèrey à Constantinople, Le Miroir, 25 mai 1919

Article paru dans le journal Le Miroir du 25 mai 1919.

"LE GÉNÉRAL PASSE DANS LA GRANDE RUE DE PERA. Le général Franchet d'Espèrey, après avoir joué un rôle important sur le front français, recueillit la lourde mission du général Guillaumat dans le commandement des armées de Salonique. C'est lui qui, par son habile offensive sur le front bulgare, porta le premier coup décisif la quadruple alliance en obligeant les armées de Ferdinand Ier à capituler. Depuis, le général Franchet d'Espèrey qui commande les forces alliées en Orient, s'est installé à Constantinople. On le voit ici passant en triomphateur dans les rues de la capitale de la Turquie. Sur l'un de nos deux documents on remarque un agent de police turc contribuant à assurer le service d'ordre. Sur le passage du général se pressaient de nombreux Grecs, Arméniens et sujets alliés qui l'acclamèrent."

Le miroir, Franchet d'Espèrey, 1919

Le miroir, Franchet d'Espèrey, 1919

Où l'on voit que le cheval du général Franchet d'Espèrey n'était pas blanc...

Le miroir, Franchet d'Espèrey, 1919

Carte postale envoyée le 23 novembre 1918

Cette carte fut envoyée peu de temps après l’arrivée des Français à Istanbul / Constantinople. Le soldat semble bien profiter de la ville : il visite, va au cinéma, est invité et ne mentionne aucun problème. Il évoque également la visite du général Franchet d’Espèrey qui était arrivé le 23 novembre 1918 : il ne resta pas à Istanbul, mais revint pour faire une entrée solennelle dans Constantinople (Beyoğlu) le 8 février 1919, entrée qui resta dans la mémoire des Turcs comme une humiliation.

Des milliers de cartes postales furent envoyés d'Istanbul par les soldats français du Corps d'occupation français de Constantinople.

Sainte-Sophie, Istanbul

Sainte-Sophie, Istanbul

Carte postale Ipekdji frères, Au Bon Marché de Salonique, Konstantinopel. Légende: Konstantinopel: Platz u. Moschee von ste Sophie. La légende figure également en Turc.

Texte de la carte postale

Samedi 23 novembre 1918
Dimanche 24

Petite Jane chérie

Toujours en parfaite santé et content de mon sort malgré la pluie que nous subissons et qui m’empêche d’aller visiter Constantinople. Le service me retient d’ailleurs dans les environs du cantonnement, mais je ne m’ennuie pas car nous sommes invités partout et reçus comme les enfants de la maison. Vendredi je suis allé prendre le thé dans une maison, samedi soir j’étais au cinéma, dimanche matin à une grand’messe avec Te Deum et le soir à une petite sauterie. C’est comme ça tous les jours.

Demain nous attendons la visite du général Franchet d’Espèrey.

Bon baisers à tes Parents et grosses bises à ma chère petite fiancée que je n’oublie pas. 

Bien à toi [signature]

Photographie d’un soldat français, 1921

Cette photographie (tirage argentique au format carte postale) d’un officier français fut prise dans le studio L’Aigle situé à Péra. Elle est légendée : “Février 1921. Eyoub [Eyüp] (Turquie)”.  On a de nombreuses photos de soldats français seuls ou en groupe à Istanbul, en studio ou en extérieur, envoyées à la famille ou aux amis, comme c’est la cas ici, ou ramenées en France comme souvenirs.

soldat français, studio L'Aigle

soldat français, studio L'Aigle

Le studio L’Aigle était situé au 429 grand’rue de Péra.

On trouve une autre photographie de ce studio sur le site Salt Araştırma, "Photographie de deux petites filles (studio)",  https://archives.saltresearch.org/handle/123456789/201274

Le retour des troupes turques, Le Pèlerin, 28 octobre 1923

"Les troupes turques font leur entrée solennelle à Constantinople, évacuée quelques jours avant par les alliés. Une délégation des habitants offre le sacrifice habituel de deux brebis pour la bienvenue (dessin de Damblans)."

Le Pèlerin, 28 octobre 1923, retour des troupes turques

Pour approfondir

Nur Bilge Criss, Istanbul Under Allied Occupation, 1918-1923, Brill, 1999

ELDEM, Edhem. De quelle couleur était le cheval blanc de Franchet d’Espèrey ? Petite enquête sur la vérité historique In :  De Samarcande à Istanbul : étapes orientales : Hommages à Pierre Chuvin - II  [en ligne]. Paris : CNRS Éditions, 2015 (généré le 25 janvier 2024).  Disponible sur Internet :  <http://books.openedition.org/editionscnrs/25353>. ISBN :  978-2-271-13046-4. DOI :  https://doi.org/10.4000/books.editionscnrs.25353.

https://www.servicehistorique.sga.defense.gouv.fr/liste-dossiers-individuels/marechal-louis-franchet-desperey, Service historique de la Défense

DESCAMPS, Florence. Le ministère des Finances dans la Grande Guerre, désordres, inadaptation ou crise de mutation ? In :  Finances publiques en temps de guerre, 1914-1918 : Déstabilisation et recomposition des pouvoirs  [en ligne]. Paris : Institut de la gestion publique et du développement  économique, 2016 (généré le 25 janvier 2024). Disponible sur Internet :  <http://books.openedition.org/igpde/4353>. ISBN :  978-2-11-129410-3. DOI : https://doi.org/10.4000/books.igpde.4353.

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