Extrait de Grenville-Murray (E. C.), Les Turcs chez les Turcs, 1878

CHAPITRE TROISIEME

PERSONNAGES OFFICIELS.

 I

LE CADI 

Le cadi est une auguste apparition ; et je suis dans un kiosque qui domine la mer, devisant avec lui au gré de nos fantaisies, ainsi que j'aimais à deviser, au temps de mon séjour parmi les doctes rêveurs de l'Allemagne. Mais le langage du cadi est plus original et plus pittoresque ; il s'en dégage un parfum de candeur et de gravité enfantines qui me charme, à mesure que je l'écoute.

C'est un grand homme, beau comme le héros d'un conte d'Orient. Il porte un turban blanc comme la neige, et une robe flottante d'un fin tissu, sur laquelle se détachent les grains d'ambre d'un long chapelet. Son visage reflète la douceur et l'égalité de son humeur ; sa physionomie a cet aspect ouvert,' qui révèle la sérénité de la conscience. Si j'étais prisonnier, j'aimerais à être jugé par le cadi ; car je suis sûr que son jugement serait tempéré par l'indulgence. Je crois qu'on peut se fier à sa parole, comme à celle du plus loyal des gentilshommes ; je sens instinctivement qu'il est incapable d'aucun acte malhonnête ou bas ; il y a en lui un air de grandeur et de franchise qui commande la confiance et le respect.

Un de ses serviteurs a rempli nos pipes et les présente silencieusement, la main droite sur son cœur. Le cadi est servi le premier, selon la coutume orientale ; mais il attend que je porte à mes lèvres le long bout d'ambre orné de pierreries, pour aspirer sa première bouffée. Alors, comme nous retombons mollement dans nos coussins et que la brise de l'ouest s'engouffre dans la fenêtre ouverte, il me prie «de m'étendre à ma guise », ce qui est la façon turque de dire à un visiteur qu'il est chez lui.

Je dis alors au cadi que je suis venu pour le voir, il y a quelques jours, sans avoir eu la chance de le rencontrer. Ce n'est là qu'un propos banal, pour commencer la conversation. Pourtant, un nuage passe sur son front et sa voix est légèrement troublée lorsqu'il répond qu'en apprenant, à son retour, que j'étais venu en son absence, la nouvelle l'a impressionné « autant qu'un second déluge» ; car le cadi, comme tous les Turcs de la haute classe, est aussi large dans ses métaphores que dans son costume.

Nous demeurons silencieux pendant quelques minutes, regardant vers la mer qui s'étend devant nous. Les Turcs ne sont pas bavards ; discourir leur paraît chose trop grave pour qu'ils parlent légèrement. Mais leur silence n'a rien de gênant ni de désobligeant ; il n'est que turc, rien de plus. Il y a, des deux côtés, un désir sincère de prolonger l'entrevue par toutes les politesses d'usage ; et le cadi songe simplement à la meilleure façon de se rendre agréable.

A la fin, nous voyons une barque que les vagues secouent durement ; mais elle est conduite par un solide pêcheur, qui la gouverne galamment. Ceci ouvre la voie à une conversation sur les calques turcs en général, et je demande au cadi s'il ne croit pas qu'ils soient dangereux dans le mauvais temps. Il répond qu'en effet tel est son sentiment ; et, pour confirmer cette opinion, il raconte une de ces histoires légendaires dans lesquelles les Orientaux se complaisent.

« Une fois, dit le cadi, en déposant sa longue pipe, un de nos sultans traversait cette même mer, dans un esquif frêle comme celui-ci. Une tempête s'éleva. Sa Hautesse effrayée eut des mouvements de peur, qui faillirent chavirer la barque. « Si tu ne vois pas, fit le batelier, en s'adressant d'une voix ferme à son auguste passager, que j'ai à lutter contre trois rois, les vents, les vagues et toi-même, du moins aie des oreilles, et laisse-moi t'inviter à te tenir tranquille. » Le cadi m'assura que le Sultan fut si sensible à ce trait de