La ville de Yassy, placée dans un terrain fangeux, est environnée de collines qui présentent de toutes parts des sites champêtres où l'on aurait pu construire les maisons de campagne les plus agréables; mais à peine y voit-on quelques troupeaux; & fi l'on excepte les maisons des Boyards, & celles qu'occupent les Grecs qui viennent de Constantinople à la suite du prince, pour partager avec lui les dépouilles de la Moldavie, toutes les autres habitations de la capitale se ressentent de la plus grande misère.
Les Boyards [[On appelle ainsi les grands Terriers, ce sont des espèces de nobles sans autre titre que leurs richesses; mais la richesse soumet tout  & l'ordre le mieux établi lui réfuterait difficilement. ]] représentent avec beaucoup de morgue les grands du pays ; mais ils ne font en effet que des propriétaires assez riches, & des vexateurs très-cruels ; rarement ils vivent dans une bonne intelligence avec leur Prince ; leurs intrigues se tournent presque toujours contre lui ; Constantinople est le foyer de leurs manœuvres. C'est-là que chaque parti porte ses plaintes & son argent, & le Sultan Sérasker de Bessarabie est toujours le refuge des Boyards que la Porte croit devoir sacrifier à sa tranquillité. La sauvegarde du Prince Tartare assure l'impunité du Boyard ; sa protection le rétablit souvent, mais il faut toujours que cette protection soit payée.
Ces différentes dépenses dont les Boyards se remboursent par des vexations particulières, jointes aux taxes que le Prince leur impose pour acquitter la redevance annuelle & les autres objets de dépense dont je viens de parler, surchargent tellement la Moldavie, que la richesse du sol peut à peine y suffire. On peut aussi assurer que cette province, ainsi que la Valachie qui lui est contiguë, en se soumettant à Mahomet II [Mehmet II], sous la clause d'être l'une & l'autre gouvernée par des Princes Grecs, & de n'être assujetties qu'à un impôt modéré, n'ont pas fait un aussi bon marché que les Auteurs de ce Traité s'en étaient flattés; ils n'avaient pas prévu fans doute que la vanité des Grecs mettrait le Gouvernement de ces provinces à l'enchère : ils se font aussi dissimulé les suites funestes de la clause d'amovibilité réservée pour le Grand Seigneur. Marché terrible entre un Despote avide, & des esclaves orgueilleux qu'il élève à la Principauté quand il lui plaît, & qu'il en dépouille quand il veut. On sent en effet que cette amovibilité ne pouvait manquer de porter la redevance de ces provinces, par une progression rapide, au taux le plus excessif, & qu'une déprédation générale en devenait le résultat nécessaire. Aussi voit-on que tout l'art de ces Gouvernemens subalternes se réduit à saisir & à mettre en œuvre tous les moyens d'accélérer cette horrible déprédation. accompagné de deux Jénissaires de la garde du Prince, & d'un Grec chargé de me conduire. Ces trois personnes exerçaient par-tout où nous passions, les grands principes qui conviennent aux Moldaves, & qu'Ali-Aga m'avait appris ; mais un tour de force & de brigandage que fit un des deux Turcs mérite d'être rapporté. Nous passions dans un vallon assez agréable, bordé de collines ; des moutons y paissaient sous la garde de plusieurs bergers. Je questionnai un des Jénissaires fur la qualité des laines du pays: vous allez en juger, me dit-il; aussitot il pique son cheval vers le troupeau, le disperse, caracole au milieu, fixe le plus gros mouton, s'attache à sa poursuite, le joint au galop & se panche, le saisit par la toison, l'enlève d'une main, le met en travers sur le devant de sa selle, en s'y raffermissant lui-même, & me rejoint à toute bride. Je fis de vains efforts pour faire restituer cet animal au propriétaire, ou lui en faire payer la valeur; on se moqua de ma délicatesse, le Turc conserva sa prise, & s'en régala le soir avec son camarade.
La Moldavie & la Valachie étaient anciennement une colonie Romaine. On y parle encore aujourd'hui un latin corrompu, & ce langage se nomme Roumié, langue Romaine. Ces provinces malheureuses, sous le joug altier des Romains, gémissent aujourd'hui sous le poids d'une oppression bien plus cruelle & bien plus humiliante, puisqu'elles sont ravagées par des subalternes revêtus d'une autorité précaire & momentanée.
Tout étant disposé pour continuer ma route, je me séparai d'Ali-Aga, en récompensant ses bons offices, & je partis de Yassy

Cette partie de la Moldavie que nous parcourions, me parut aussi belle que celle que nous avions traversée pour arrivera Yassy mais j'observai qu'elle devenait plus montueuse à mesure que nous approchions de Kichenow. Nous descendîmes ensuite par des gorges toujours plus larges & plus découvertes, à la fin desquelles nous découvrîmes la Bessarabie. Nous n'y avions pas encore pénétré, que les collines de droite & de gauche étaient déja couvertes d'un nombre infini de Dromadaires. Le Grec qui m'accompagnait me fit observer que ces animaux qui appartiennent aux Tartares, en pénétrant ainsi sur un territoire étranger, occasionnent de fréquentes discussions qui ne se terminent jamais qu'après que les pâturages en litige ont été consommés.
Nous vîmes bientôt un plus grand nombre de ces troupeaux, & j'y remarquai des Dromadaires blancs. [[Cet animal qui a deux bosses fur le dos, est infiniment plus grand que le chameau qui n'en a qu'une; mais il paroît qu'on n'est pas généralement d'accord far l'application des noms qui doivent distinguer ces deux espèces d'animaux ; cependant comme les Arabes qui n'ont que le chameau à une bosse le nomment Devi, & l’Autruche Devicouchou [devekuşu] (l'oiseau chameau) ; il paraît que le nom de Dromadaire doit distinguer celui de ces animaux du même genre qui a deux bosses.]]

Nous avions à peine passe la frontière, que nous apperçûmes un grouppe de cavaliers qui venaient à nous: c'était l'interprète du Sultan Sérasker que ce Prince envoyait à ma rencontre avec dix Seimens de sa garde. Le Courier que je lui avais expédié les accompagnait. Il me remit la réponse du Sultan, & l'interprète y ajouta les choses honnêtes qu'on l'avait personnellement chargé de me dire; après quoi quatre Cavaliers s'étant mis à l'avant-garde, nous continuâmes notre route dans un pays plat, totalement découvert, & fur un sol ferme où la route était à peine tracée.
Mon nouveau conducteur était un Juif rénégat né en Pologne. Il parlait Allemand, & il aimait tant à parler, que je n'eus besoin de lui faire aucune question, pour savoir à fond toute son histoire. Il m'apprit aussi que les Noguais étaient mécontens du Kam [Khan], donc la faiblesse avait cédé au Grand-Seigneur le droit d'Ichctirach [[On a déja dit que ce droit se prélevait en bleds à un pris onéreux au Cultivateur]], sur les deux provinces du Yédesan & du Dgamboylouk que j'avais à traverser pour me rendre à Orcapi; mais notre conversation était fréquemment interrompue par une circonstance qui ne mérite cependant d'être rapportée que parce qu'elle a servi à m'établir avantageusement dans l'esprit superstitieux des Tartares.
En arrivant fur la frontière, au moment où mon escorte me rencontra, une cigogne, espèce d'oiseau qui se nourrit de serpens, qui niche sur les maisons & que les Orientaux révèrent comme des Dieux pénates, parut aussi venir à ma rencontre; elle passe d'un vol rapide à gauche très-près de ma voiture, en fait le tour par derrière, repasse par la droite, poursuit son vol fur le chemin & se pose à 200 toises en avant des Cavaliers qui me précédaient; elle se relève lorsqu'ils approchent, reprend son vol vers ma voiture, en fait encore le tour, va reprendre son poste avancé, & répète cette manœuvre jusqu'à notre arrivée à Kichela  [[Kichela veut dire quartier d'hiver.]].

Kichela, capitale de la Bessarabie

Cette ville, où réside le Sultan qui commande en Bessarabie, est considérée comme la capitale de cette Province. Le Prince qui occupait ce poste était fils aîné du Sultan régnant, & avait le titre de Sérasker ( généralissime. ) [[Sérasker eft un mot Turc composé de fer, qui en Persan veut dire tête, & d'asker, soldats. C’est un grade Militaire qui n'admet point de supérieur. On ne peut le comparer qu'à Généralissime, & l'on donne ordinairement ce titre à ceux qui commandent sur la frontière, ou qui font détachés avec un corps de troupes considérable.]]
 Un Mirza vint à, mon arrivée pour me complimenter de sa part, & me conduire dans le logement qu'on m'avait préparé. Je me rendis ensuite avec ce gentilhomme chez le Sultan. C'était un jeune Prince de 18 à 20 ans, assez grand, bien fait, d'une figure plus noble qu'agréable, & dont le maintien modeste était accompagné d'un peu d'embarras. Je pris soin de le dissiper, & j'apperçus que ce Prince, ainsi que les Mirzas qui composaient cette cour prétendue barbare, avaient infiniment plus de douceur & d'aménité que l'on n'en trouve souvent chez les Nations prétendues policées.
Excepté les vêtemens du Sultan [[On a déja vu que Sultan veut dire Prince du sang. ]], & des Mirzas [[c'est la dénomination de tous les nobles. On verra, dans la suite de ces Mémoires, les différentes classes de la noblesse Tartare.]], qui sans être riches, ont une sorte de recherche & d'élégance, tous les meubles chez les Tartares, n'offrent que le nécessaire le plus strict.
Le luxe des vitres ne se trouve même que dans l'appartement du Prince ; des chassis de papier ferment toutes les autres fenêtres pendant l'hiver, & l'on s'en débarrasse en été, afin de respirer plus librement, & jouir sans obstacle de la vue de la mer Noire, qu'on apperçoit dans le lointain. Le Sultan me donna à souper, & quoique j'eusse un très-grand appétit, je ne laissai pas de m'appercevoir que les excellens poissons du Niester qu'on nous servit, auraient mérité de meilleurs cuisiniers que n'en ont les Tartares; le plaisir de la chasse du vol & des lévriers, est aussi le seul qui m'a paru les occuper & le Sultan faisait fréquemment de ces parties avec une nombreuse suite de Mirzas. On part pour ces chasses avec armes & bagages ; elles durent plusieurs jours ; le camp s'établit tous les soirs; un corps de troupes est toujours à la fuite du Sérasker, & quelquefois ces parties de plaisir ne font que le prétexte d'expéditions plus sérieuses.
On passa la nuit à réparer une petite voiture que j'avais achetée à Yassy, & dont j'avais fait une espèce de dormeuse; un charriot portait les malles, qui jusqu'en Moldavie avaient été chargées sur ma voiture& les ordres du Sultan étant expédiés, je partis le lendemain de Kichela, avec un Mirza chargé de me conduire à Bactchéseray [Bahçesaray], sous l'escorte de quarante cavaliers armés d'arcs, de flèches & de sabres. Accoutumé au peu d'ordre, de discipline & d'intelligence militaire qui règnent dans les troupes, je ne devais pas supposer les Tartares mieux instruits. Cependant après avoir passé le Niéster, qui sépare la Bessarabie du Yedsan, dont on croyait les hordes dans une sorte de soulèvement, l'officier qui commandait le détachement, ordonna les dispositions de la marche en militaire éclairé; une avant-garde de douze cavaliers précédait de deux cents pas ma voiture, que l'Officier prit sous sa garde particulière avec huit hommes, dont il plaça quatre à chaque portière. Les deux charriots de fuite venaient après; huit autres cavaliers fermaient la marche; & deux pelotons de six hommes chacun, à plus de six cents pas de distance, éclairaient notre droite & notre gauche.
[[Bactcheseray est la résidence du Kam des Tartares. Cette ville considérée aujourd'hui comme la Capitale de la Crimée, n'était autrefois qu'une maison de plaisance nommée le Palais des Jardins. Les Souverains en s'y fixant, y ont attiré nombre d'habitans, & cette ville, en conservant le même nom, a successivement usurpé la primatie sur l'ancienne villa de Crimée qui n'est plus aujourd'hui qu'un mauvais village où les tombeaux seuls témoignent son ancienne importance.]]
Les plaines que nous traversions sont tellement de niveau & si découvertes, que l'horison nous paraissait à cent pas de tous côtés sans aucune inégalité ; pas même le moindre arbuste, ne varie ce tableau, & nous n'apperçûmes pendant toute la journée que quelques Noguais à cheval, dont l'oeil perçant de mes Tartares distinguait les têtes, lorsque la convexité de la terre cachait encore le relie du corps. Chacun de ces Noguais se promenait à cheval tout seul, & ceux que nos patrouilles interrogèrent, nous tranquillisèrent sur les prétendus troubles qu'on nous avait annoncé. Je n'étais pas moins curieux de savoir quel était le but de leur promenades, & j'appris que ces peuples, crus Nomades, parce qu'ils habitent sous des espèces de tentes, étaient cependant fixés par peuplades, dans des vallons de huit à dix toises de profondeur qui coupent la plaine du Nord au Sud, & qui ont plus de trente lieues de long fur un demi-quart de lieue de large, des ruisseaux bourbeux en occupent le milieu & se terminent vers le Sud par des petits lacs qui communiquent à la mer Noire. C'est sur le bord de ces ruisseaux que font les tentes des Noguais, ainsi que les hangars destinés à servir d'abri pendant l'hiver aux nombreux troupeaux de ces peuples pasteurs. Chaque propriétaire a sa marque distinctive, on imprime cette marque avec un fer rouge sur la cuisse des chevaux, des bœufs & des dromadaires ; les moutons marqués en couleur sur la toison, font gardés à vue & s'éloignent peu des habitations; mais toutes les autres espèces réunies en troupeaux particuliers, font conduits au printems dans les plaines où le propriétaire les abandonne jusqu'à l'hiver. Ce n'est qu'aux approches de cette saison, qu'il ra les chercher pour les ramener sous ses hangars. Cette recherche était suffi le but des Noguais que nous avions rencontré j mais ce qu'il y a de plus singulier, c'est qu'un Tartare occupé de ce foin dans une étendue de plaine, qui d'un vallon à l'autre a toujours dix à douze lieues de large fur plus de trente lieues de longueur, ne fait pas même de quel côté il doit diriger fa marche; il n'y réfléchit pas; il met dans un petit fac pour trente jours de vivres en farine de millet rôti ; six livres de farine lui suffisent pour cela. Ses provisions faites, il monte à cheval, ne s'arrête qu'au soleil couché, met des entraves à sa monture, la laisse paître, soupe avec sa farine, s'endort, se réveille & se remet en route. Cependant il observe, chemin faisant, la marque des troupeaux qu'il rencontre, en conserve la mémoire, communique ses découvertes aux différents Noguais qu'il trouve occupés du même foin, leur indique ce qu'ils cherchent, & reçoit à fon tour des notions utiles qui terminent fon voyage. Il est sans doute à craindre qu'un peuple aussi patient ne fournisse quelque jour un militaire redoutable.