extrait de Elisée Reclus, Nouvelle géographie universelle, 1894

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Les habitants de l'Asie Mineure sont très divers par l'origine. La Péninsule, extrémité occidentale de la partie antérieure du continent, était un lieu de convergence naturel pour les tribus guerrières, nomades ou commerçantes venues du sud de l'Orient et du nord-est. Des peuples sémitiques habitèrent les parties méridionales de l'Anatolie et, dans l'intérieur du pays, leur sang, leurs dialectes, leurs noms, semblent avoir prédominé chez des populations nombreuses ; au sud-ouest, ils paraissent s'être mélangés avec des hommes à teint noir, peut-être des Kouchites. Dans les provinces orientales, les principaux éléments ethniques étaient apparentés aux Perses, et parlaient des langues qui se rapprochaient du zend ; d'autres représentaient ces immigrants du Nord compris sous le nom de Touraniens.

1. Tchihatcheff, ouvrage cité
2. Van Lennep, Bible Lands and Customs.

A l'Occident, des migrations se firent en sens inverse de celles qui descendaient des plateaux de l'Arménie ; des Thraces étaient en rapports de commerce et de civilisation entre les deux versants de l'Europe et de l'Asie inclinés vers le Propontide et, de l'une à l'autre partie du monde, les Grecs étaient toujours en mouvement à travers la mer Egée. Même des contrées les plus lointaines de l'Europe vinrent des immigrants en grand nombre : les Gaulois s'établirent en Asie et pendant des siècles se maintinrent distincts des populations environnantes. Mais à aucune époque la Péninsule n'appartint à une nation homogène ayant même langue et même civilisation ; jamais l'hégémonie n'échut à l'une ou à l'autre de ses races. Ioniens, Lélèges, Carions, Phrygiens, Paphlagoniens, Lyciens et Ciliciens, tous ces peuples divers cherchaient à sauvegarder leur autonomie, et mainte cité, réussissant à garder son indépendance, acquit en même temps la force et la gloire, mais l'unité ne se fit jamais par la fédération des villes ; elle ne s'accomplit, en apparence, que par les conquêtes étrangères, qui de citoyens faisaient des sujets et des esclaves (1).

Dans l'immense creuset de l'Asie Mineure, la plupart des anciennes nations ont perdu leur nom et jusqu'à la tradition de leur origine. Où sont les Chalybes qui enseignèrent jadis à leurs voisins l'art de fondre les métaux et de forger le fer? Où sont les Galates, frères des Gaulois de l'Occident, qui donnèrent leur nom à l'une des grandes provinces de l'Asie? Ces peuples et la plupart de ceux dont parlent les anciens comme habitant l'intérieur de la Péninsule n'existent plus à l'état distinct et se sont graduellement fondus avec les populations environnantes. Les Grecs à l'Occident, les Arméniens et les Kourdes à l'Orient, sont les seuls qui puissent faire remonter directement leurs origines jusqu'aux premiers temps historiques. Encore parmi ceux qui se disent Grecs en est-il plusieurs qui appartiennent aux anciennes peuplades du pays et que la langue et le culte ce orthodoxe » ont rattachés à la nationalité dominante du littoral.

Dans l'intérieur, entre l'Arménie montagneuse et les côtes dentelées que baigne la mer de l'Archipel, la grande majorité des habitants est de race turque. Sur ces plateaux parsemés de lacs salins, les immigrants des steppes de l'Aral et du Balkach trouvèrent une nouvelle patrie, peu différente de l'ancienne, où ils pouvaient mener le même genre de vie. Parmi ces étrangers qui se sont substitués à la population primitive, il en est beaucoup dont les mœurs ont à peine changé depuis les temps de la migration, témoins vivants d'un état social qui a cessé d'exister dans les contrées du monde dit civilisé.

1. E. Renan, Histoire des langues sémitiques ;  — Vivien de Saint-Martin, Asie Mineure.

[Yürük, Turcomans, Tziganes]

Ainsi les Yuruk, descendants des premières tribus turques arrivées dans le pays, appartenant à la horde du « Mouton Noir », qui comprenait aussi les Seldjoucides, sont encore nomades, se déplaçant deux fois par an avec leurs troupeaux, entre les campements d'hiver et  d'été. Quelques-uns possèdent de véritables maisons, comme les Turcs policés (1), mais la plupart n'ont que des tentes noires en poil de chèvre ou des huttes de branchages dans lesquelles on ne pénètre qu'en se courbant et qu'emplit presque toujours la fumée. Les Yuruk ne sont mahométans que de nom. La femme yuruk n'est pas voilée comme la Turque des cités, mais elle ne lève point la tête quand passe l'étranger, à moins qu'il ne demande de l'eau ou du lait ; alors elle se précipite pour remplir la coupe demandée. D'ordinaire les cabanes sont disposées en rond, tournant leur ouverture vers la place commune où se font les gros travaux et où l'on délibère sur les intérêts de la tribu ; aux alentours rôdent les chiens hargneux : chaque campement est un monde fermé qui n'invite pas l'étranger, et qui pourtant l'accueille. C'est par centaines que l'on évalue les tribus Yuruk éparses dans l'Asie Mineure ; la seule province de Brousse en a plus de trente, subdivisées en groupes sans aucune cohésion géographique. Le nom générique de « Turcomans » est employé d'ordinaire pour indiquer ces classes de nomades : c'est un terme vague appliqué indistinctement aux bergers errants de toute race, et qui n'indique point identité d'origine avec les Turkmènes de l'Asie centrale ; cependant plusieurs écrivains font une distinction entre Yuruk et Turcomans. Les premiers seraient les habitants de la tente, n'ayant aucune résidence fixe ; les seconds ceux qui sont déjà devenus à demi sédentaires, principalement sur le plateau central et dans les monts de la région orientale (2). D'ailleurs le passage de l'un à l'autre genre dévie est beaucoup plus commun qu'on ne le pense : en Anatolie comme en Perse, c'est de la sécurité générale que dépend l'accroissement ou la diminution des populations agricoles. Les Turcomans surtout changent facilement leur état de bergers pour celui d'agriculteurs ; il suffit de quelques années de tranquillité pour que les villages remplacent les campements. Souvent les Tsiganes ou Tchingani, maquignons, maréchaux-ferrants, étameurs ou fabricants de tamis, qui errent en grand nombre dans l’Asie Mineure, campant d'ordinaire aux abords des cités, sont aussi confondus avec les Yuruk sous la vague désignation de Turcomans. Dans la Lycie, des tribus de Bohémiens s'occupent de l'élève des bestiaux et possèdent des villages permanents (3).

1 G. Perrot, Souvenirs d'un voyage en Asie Mineure.
2. Hamilton, Researches in Asia Minor ;  — De Moustier, Tour du Monde, 1er semestre 1861 ;  -  G. Palgrave, Essays on Eastern Questions.
3.  Fellows, Travels and Researches in Asia Minor,

Dans une même région les villages et les campements appartiennent aux populations les plus différentes : ici vivent des Grecs, plus loin des Tcherkesses, ailleurs des Turcs et des Yuruk. Dans les villes, chaque race a son quartier. Aucune carte générale ne saurait donner une idée de toutes ces populations entremêlées et cependant distinctes. Même là où les habitants appartiennent à la même race, ils sont fréquemment divisés en tribus, vivant à part les unes des autres et parfois se traitant en ennemies : telle peuplade afcharou turcomane, qui rôde autour des villages turcs, ne diffère des résidents que par son genre de vie et par ses traditions d'indépendance ; elle constitue un monde à part et cherche à s'en distinguer par les armes et le costume. Ceux qui à cet égard ont le mieux réussi sont les Zeïbek [Zeybek] des montagnes du Misoghis. Ces Turcs, descendants de l’une des premières bandes de conquérants arrivés dans le pays, ont gardé pleine conscience de la gloire des aïeux et, à l'exception des vieillards, qui prennent le costume simple des paysans turcs, ils cherchent à imposer par l'éclat de leurs vêtements. Presque tous grands et forts, il leur faut en outre étonner la foule par la richesse de leur veste brodée, l'ampleur de leur ceinture, la hauteur de leur bonnet d'étoffes diverses, les dimensions et la richesse de leurs armes. C'est à tort que l’imagination populaire voit en eux une population de bandits ; ce sont des fils de guerriers, ayant leurs traditions d'honneur et la pratique de l'hospitalité, mais pleins d'orgueil : ainsi que le dit leur nom, ils sont « leurs propres princes » ; ils croient que le monde leur appartient. C'est en vain que le gouvernement turc a voulu leur interdire le port de leur costume pour les assimiler au reste de la population : ils préféraient se faire brigands. On a eu recours à un autre moyen de les discipliner : presque tous leurs jeunes gens ont été enrôlés et des milliers d'entre eux sont morts sur les champs de bataille de la Bulgarie.

[Turcs]

« Turcs », dans le langage usuel, sont tous les musulmans sédentaires de l'Asie Mineure, quelle que soit leur origine. Les nombreux Albanais dont le service militaire a fait malgré eux des habitants de la Péninsule sont tenus pour Turcs, quoique par leurs ancêtres pélasges ils soient les frères des Grecs ; les Bosniaques et les Bulgares mahométans, que l'exil volontaire ou forcé a, depuis les récentes guerres, jetés par centaines de milliers au delà du Bosphore, sont aussi appelés Turcs, quoi qu'ils appartiennent à la même race que les Serbes, les Croates et les Russes qui les ont expulsés. Les Tartares Nogaï, immigrés de Crimée, reçoivent plus justement ce nom de Turcs, auquel ils ont droit par leur origine et leur langage ; mais Turcs aussi sont les fonctionnaires, fils de Géorgiennes ou de Circasiennes, et descendant par leurs ancêtres de toutes les nations dont les captives ont peuplé les harems. Enfin, on classe aussi parmi les Osmanli les descendants des Arabes et ceux des Africains noirs de toute provenance qu'introduisit jadis la traite des esclaves ; en mainte cité de l'Asie Mineure, une grande partie de la population est évidemment croisée de nègres. Dans le Djebel-Missis, près d'Adana (1) des villages sont entièrement peuplés de noirs.

1. Favre et Mandrot, Bulletin de la Société de Géographie de Paris, 1er semestre 1878.

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Quant aux Kourdes, tout mahométans qu'ils sont, ils se distinguent trop des Osmanli par leurs mœurs et par leur apparence pour qu'on leur donne jamais le nom de Turcs ; comme ceux du Zagros et des hauts bassins du Tigre et de l’Euphrate, ils sont évidemment pour la plupart d'origine iranienne. Les Kizil bach sont fort nombreux parmi les Kourdes de l'Asie Mineure.

Les Turcs proprement dits, c'est-à-dire la partie de la nation d'origine turcomane qui s'est assouplie aux mœurs sédentaires et qui se conforme aux préceptes de l'Islam, se voient beaucoup plus à leur avantage dans l'Anatolie que dans la Turquie d'Europe. Ils ont en général le teint brun, l'œil noir, la chevelure foncée, les pommettes légèrement saillantes, une grande force physique, mais peu d'adresse, la démarche grave et lente, alourdie par des vêtements trop amples : ils n'ont rien de l'élégance et de la prestesse de l'Iranien. Il est rare qu'on rencontre des infirmes parmi eux ; l'habitude de la sobriété leur donne un sang très pur : la plupart ont la tête aplatie par derrière, ce qu'on explique par la position qui leur est donnée dans le berceau (1). Sur le côté asiatique du Bosphore, notamment autour de l'Olympe, où la race est moins mélangée qu'ailleurs, les Osmanli se montrent encore avec leurs qualités naturelles ; ils se sentent plus chez eux que dans la Thrace, au milieu de tant de populations étrangères, Grecs, Bulgares, Albanais. Le Turc que l'usage du pouvoir n'a pas corrompu, que l'oppression n'a pas avili, est certainement un des hommes qui plaisent le plus par l'ensemble des qualités. Jamais il ne trompe : honnête, probe, véridique, il est pour cela même tourné en dérision ou pris en pitié par ses voisins, le Grec, le Syrien, le Persan, le Haïkane. Très solidaire avec les siens, il partage volontiers, mais il ne demande point ; quoi qu'on dise, l'abus du bakchich est bien plus grand en Europe que dans les pays d'Orient, en dehors des villes où se presse la foule des Levantins. Est-il un voyageur, même parmi les plus fiers ou les plus méfiants, qui n'ait été profondément touché de l'accueil cordial et désintéressé des villageois turcs ? Dès qu'il aperçoit l'étranger, le chef de famille chargé de le recevoir vient l'aider à descendre de sa monture, le salue d'un bon sourire et d'un geste charmant, étend à la place d'honneur son tapis le plus précieux, l'invite à s'y reposer, et tout joyeux d'être utile, prépare aussitôt le repas. Respectueux, mais sans bassesse, comme il convient à un homme qui se inspecte lui-même, il ne fait point de questions indiscrètes ; d'une tolérance absolue, il se garde d'engager aucune discussion religieuse, comme le Persan s'y laisse aller trop volontiers.

Sa foi lui suffit ; il lui semblerait malséant d'interroger l'hôte sur les secrets de la conscience.

1. Richard Battus, Notes manuscrites.

Dans la famille, la bienveillance, l'équité du Turc ne se démentent point. En dépit de l'autorisation que donne le Coran et malgré l'exemple des pachas, la monogamie est de règle chez les Osmanli d'Asie, et l'on cite des villes entières, comme Phocée, qui ne présentent pas un seul cas de polygamie. Dans les campagnes, il est vrai, des Turcs prennent une seconde femme, « pour avoir une servante de plus (1) » ; de même, dans quelques villes industrielles, ils augmentent par le mariage le nombre de leurs ouvrières. Mais qu'il ait une ou plusieurs femmes, le Turc est en général beaucoup plus respectueux des liens conjugaux que les Occidentaux ; quoi qu'on en dise par habitude, la famille n'est pas moins unie chez les Osmanli musulmans que chez les chrétiens d'Europe. Maîtresse absolue dans son intérieur, la femme est toujours traitée avec bienveillance ; les enfants, si jeunes qu'ils soient, sont déjà considérés comme des égaux en droit, et sans forfanterie, avec une gravité naturelle qui semble au-dessus de leur âge, ils prennent part à la conversation des grands ; mais vienne l'heure du jeu, ils courent, luttent, sautent, cabriolent avec non moins d'entrain que les enfants d'Europe. La bonté naturelle des Turcs s'étend presque toujours aux animaux domestiques, et dans maint district les ânes ont encore droit à deux jours de congé par semaine. La basse-cour, présidée par la « pieuse » cigogne, qui perche sur une branche de platane ou sur le faite de la demeure, présente aussi le tableau d'une famille heureuse. Dans les villages où sont représentées les deux races prépondérantes, les Turcs et les Grecs, il n'est pas nécessaire d'entrer dans les demeures pour connaître la nationalité de ceux qui les habitent : c'est le toit du Turc qu'a choisi la cigogne (2).

Quoique descendants de la race conquérante, dans laquelle se recrutent surtout les fonctionnaires du gouvernement, les Turcs ne sont pas moins opprimés que les autres nationalités de l'Empire, et dans les ambassades personne n'intercède en leur faveur. L'impôt, affermé d'ordinaire à des Arméniens, devenus en réalité les pires oppresseurs de la contrée, pèse lourdement sur les pauvres Osmanli, accablés en outre de bien d'autres charges. Quand passent des fonctionnaires ou des soldats, les villageois sont obligés de fournir gratuitement à tous les besoins des visiteurs, et souvent cette hospitalité forcée les appauvrit autant que l'eût fait un pillage régulier.

1. G. Perrot, Notes manuscrites.
2. Spratt and Forbes, Travels in Lycia

Lorsque la rumeur publique annonce le passage imminent d'employés ou de militaires, les habitants des villages abandonnent leurs demeures et vont se réfugier dans les forêts au les gorges des montagnes (1). La conscription pèse uniquement sur les Turcs, comme si le sultan voulait changer aux dépens de sa race le centre de gravité des populations, et chez un peuple où les sentiments de la famille sont aussi développés, cet impôt du sang est tout spécialement abhorré. Aux temps de leurs conquêtes, les Turcs se déplaçaient par clans et par familles : vieillards, épouses, enfants, sœurs suivaient les guerriers à proximité du champ de bataille ; vainqueurs ou vaincus, tous partageaient le même sort.

1. Georges Perrot, outrage cité.

Maintenant la conscription enlève les Jeunes hommes à leur famille, non seulement pour quelques mois, pour trais ou cinq années au plus, comme dans les contrées de l'Europe occidentale, mais pour une longue période et souvent pour la vie. Les conscrits turcs, même les Zeïbek, ne célèbrent point leur enrôlement par des chants ou des banquets ; presque tous mariés depuis deux ou trois ans lorsque les sergents recruteurs viennent s'emparer de leur personne, ils ont à laisser parents, femmes, enfants ; tous les liens de la famille sont brisés à la fois. Aussi, quelle que soit leur force d'âme, s'éloignent-ils en silence, comme frappés par le destin. Dans les parties de l'AnatoIie occidentale où pénètrent les voies ferrées du réseau de Smyrne, on les transporte par centaines ; à chaque station, le convoi s'arrête pour accroître son chargement de recrues. La foule des mères, des femmes et des sœurs se presse autour des portières, pour avoir un dernier baiser, un dernier serrement de main. Des sanglots et des cris s'élèvent quand la machine s'ébranle et les malheureuses courent en vain le long des voitures, tendant des fleurs et des rameaux d'olivier vers ces figures aimées que l'éloignement rend bientôt indistinctes.

Affaiblis, menacés dans leur existence nationale par les coupes réglées de la conscription, doués en outre d'une qualité qui, dans leur situation, est un défaut, la résignation, les Turcs courent un extrême danger, qui vient de la concurrence vitale avec une race douée d'une plus forte initiative. Ils ne peuvent lutter contre les Grecs, qui, sous les dehors de transactions pacifiques, se vengent de la guerre d'extermination dont Cydonie et Chio ont gardé les traces. Les Turcs ne combattent point à armes égales ; pour la plupart ils ne connaissent que leur propre langue, tandis que le Grec en parle plusieurs ; ils sont ignorants et naïfs en face d'adversaires habiles et rusés. Sans être paresseux, le Turc n'aime point à se presser : « La hâte est du diable, la patience est de Dieu ! » répète-t-il volontiers. Il ne pourrait se passer de son kief [keyif], rêve incertain pendant lequel il se laisse vivre de la vie des plantes, n'ayant la fatigue ni de penser, ni de vouloir ; mais son rival, gardant sa volonté instante et précise, sait utiliser même les heures du repos. Il n'est pas jusqu'aux qualités du Turc qui ne tournent contre lui : honnête, fidèle à sa parole, il travaillera jusqu'à la fin de ses jours pour acquitter une dette, et le commerçant en profite pour offrir de longs crédits qui l’assujétiront à jamais. C'est un principe du négoce en Asie Mineure : « Si tu veux prospérer, ne fais au chrétien qu'un crédit égal au dixième de sa fortune, risque le décuple avec le musulman! » Ainsi crédité, le Turc n'a plus rien qui lui appartienne ; tous les produits de son travail iront à l'usurier ; ses tapis, ses denrées, ses troupeaux, sa terre même passeront successivement dans les mains de l'étranger. Presque toutes les industries locales, à l'exception du tissage des étoffes et de la sellerie, lui ont été enlevées ; privé de toute participation au commerce maritime et au travail des manufactures, il est repoussé graduellement du littoral vers l'intérieur, ramené à la vie nomade d'autrefois ; on ne lui laisse l’agriculture que pour lui faire labourer son propre sol en mercenaire ; bientôt il ne lui restera qu'à conduire les caravanes ou à suivre les troupeaux de pâturage en pâturage.

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Les Turcs sont presque complètement expulsés des îles de la côte ionienne ; dans les grandes villes du littoral, où ils avaient naguère la majorité, ils n'occupent plus que le deuxième rang. A Smyrne, la grande cité de leur empire péninsulaire, ils semblent plutôt tolérés que maîtres ; même dans certaines villes de l'intérieur, l'élément hellénique balance déjà la population turque. Le mouvement semble irrésistible comme la marée montante et les Osmanli n'en ont pas moins conscience que les Grecs. Depuis longtemps le cri « Hors d'Europe ! » a été poussé non seulement contre les gouvernants osmanli, mais aussi contre la masse de la nation turque, et l'on sait que le vœu cruel est en grande partie réalisé : c'est par centaines de mille que se sont réfugiés en Asie Mineure les émigrants de la Thessalie grecque, de la Macédoine, de la Thrace, de la Bulgarie, et ces fugitifs ne sont qu'un reste des malheureux qui ont dû quitter les demeures paternelles ; l'exode continue et ne cessera point sans doute que toute la basse Roumélie ne soit devenue européenne de langue, de mœurs et de coutumes. Mais voici que les Turcs sont menacés même en Asie. Un nouveau cri s'élève : « Dans les steppes ! » et l'on se demande avec effroi si cette parole doit se réaliser aussi. N'y a-t-il point de conciliation possible entre les races en lutte et faut-il que l'unité de civilisation s'obtienne par le sacrifice de populations entières, et précisément de celles qui se distinguent par les plus hautes qualités morales, la droiture, la dignité, le courage, la tolérance !

[Grecs]

Les Grecs, ces fils de rayas opprimés qui se considèrent déjà comme les maîtres futurs de la Péninsule, sont très probablement en grande majorité les descendants des Ioniens et autres Grecs du littoral ; cependant ils ne sauraient, pris en masse, prétendre à la pureté du sang. Les populations de race diverse qui entrèrent dans le cercle d'attraction des petits États grecs et celles qui, plus tard, s'hellénisèrent sous l'influence byzantine, ont laissé leur descendance mêlée à celle des anciens Grecs, et la fusion a été complète. Le signe distinctif de la nationalité grecque, telle qu'elle se constitue en Asie Mineure, n'est ni la race, ni même la langue, mais la religion dans ses formes extérieures ; les limites de la nation que l'on peut évaluer à un million d'hommes, se confondent avec celles des communautés orthodoxes. De même que dans l'ile de Chio et dans la presqu'île érythréenne, maint village est habité par des Osmanli, descendants des fugitifs du Péloponèse, qui ne parlent que le grec, de même un grand nombre de communes grecques ont le turc pour dialecte usuel et les lettrés qui écrivent leur ancienne langue se servent de caractères turcs (1). Tels plusieurs villages des vallées du Hermus et du Caistre, où le grec ne commence à se parler que grâce à la fondation d'écoles. En pénétrant dans l'intérieur, on rencontre à quelques heures des ports de nombreuses populations grecques ne connaissant que le turc ; les noms des villages pourraient faire croire qu'on est au milieu de Turkmènes, et pourtant on se trouve en pleine « Grèce asiatique ». D'autre part, il existe des populations helléniques à peine modifiées depuis deux mille ans : tels sont les insulaires de Karpathos, de Rhodes, d'ilots voisins et de quelques vallons du littoral de Garic, où l'ancien idiome dorien a laissé un grand nombre de mots. Il existe encore dans les îles de l'Archipel des vestiges de coutumes antérieures à l'hellénisme : c'est ainsi que dans l'intérieur de Cos et de Mitylini les filles seules ont droit à l'héritage de leurs parents, et les propositions de mariage viennent de la femme ; quand la fille ainée a choisi son époux, le père lui abandonne sa maison (2).

A la racine de la Péninsule, sur les confins de l'Arménie, se sont maintenus quelques groupes de Grecs qui ne se sont laissé entamer ni par Kourdes, ni par Arméniens ou Osmanli, et qui parlent la vieille langue hellénique, pleine d'archaïsmes disparus du grec usité dans la région du littoral. Ainsi Pharach ou Pharaza, nid d'aigle qui domine le cours du Zamantia-sou, sur les confins de la Cappadoce et de la Cilicie, est restée grecque, quoique entourée de peuplades tùrcomancs. Les Pharaziotes, fiers de parler une langue plus pure que le romaîque, prétendent être issus du Péloponèse ; on peut du moins admettre que des colons hellènes se sont mêlés aux descendants des anciens Gappadociens soumis à la civilisation grecque ; mais aucun chant populaire, aucun récit d'origine ancienne ne permet d'élucider ces questions d'origine (3). Tant que les Pharaziotes restèrent comme bloqués dans leur haute forteresse par le brigandage des Kourdes et des Afchar, ils gardèrent intact l'héritage de leur langue ; mais, libres désormais de parcourir le pays et d'émigreren d'autres villages, ils se sont dispersés dans l'Anatolie centrale.

1. Th. Kotschy, Petermann’s Mittheilungen, IV, 1863 ; — G. Perrot, ouvrage cité.
2. Michaud et Poujoulat, Correipondance d'Orient.
3. Karolidis, Voyage à Komana (en grec moderne).

Si des écoles ne rétablissaient l'équilibre, la langue grecque serait menacée de disparaître dans cette partie de la Péninsule ; dans quelques villages jadis hellénophones les chants grecs ne sont répétés que par les vieillards ; en mainte famille, les enfants ne parlent plus l’idiome national (1) ; même au commencement du siècle, des communes grecques, ayant perdu leur langue, perdirent aussi leur religion ; M. Karolidis a traversé des villages, jadis de culte et d'idiome helléniques, devenus mahométans aujourd'hui. Il est probable que des conversions du même genre se sont faites antérieurement depuis les premiers temps de l'invasion turque. M. Karolidis ne semble pas même éloigné de croire que les Afchar de la Cappadoce, très différents des Afchar de la Perse, sont en réalité les descendants des indigènes jadis hellénisés ; ils ne diffèrent pas des autres mahométans par le langage, mais leurs mœurs rappellent par mille détails celles des anciens Grecs. La décadence de l’hellénisme dans les villages de l'intérieur est probablement arrivée à son terme, car ceux des Grecs qui ont gardé leur nom gardent aussi la conscience et la fierté de leur origine réelle ou supposée, et maintenant ils se trouvent en relations directes avec leurs frères, qui les soutiendront dans la lutte pour l'existence.

Quoi qu'il en soit, les progrès de la nationalité grecque dans les régions du littoral sont tellement rapides, que l'on pourrait être tenté de calculer par une règle de proportion en combien de décades l'ancienne Asie grecque, jusqu'à la région des plateaux, sera reconquise sans effusion de sang par la substitution graduelle d'une race à l'autre. La dénomination religieuse est le cadre extérieur de l'envahissante société grecque, mais la propagande dogmatique n'est pas le mobile de cette conquête ; au contraire, les Grecs de l'Asie Mineure, naguère désignés sous le nom général de « Chrétiens », se distinguent rarement par la ferveur de leur orthodoxie ; les prêtres n'ont qu'une faible influence et, sauf dans les villages, ils ne sont guère consultés sur les affaires civiles de la communauté. Le lien des sociétés helléniques est le patriotisme ; ils se sentent solidaires des autres Grecs du bassin de la Méditerranée, indépendamment des limites conventionnelles ; s'ils regardent vers Athènes plus que vers Constantinople, on peut dire néanmoins qu'ils voient la patrie, non dans une ville quelconque, mais dans ce flot mobile qui baigne les îles de l'Archipel et qui, d'Alexandrie à Odessa, mouille les plages de tant de colonies grecques. Tous les Hellènes de l'Anatolie sont pénétrés de la « grande idée » et tous connaissent le moyen de l'accomplir.

1. G. Perrot, Souvenirs d'un voyage dans l’Asie Mineure ;  — Karolidis, mémoire cité.

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Nul peuple ne sait mieux assurer l'avenir par l'éducation des enfants ; à cet égard, leur initiative égale même celle des Arméniens. Dans chaque ville, les écoles sont la grande affaire. Les négociants, après s’être entretenus du prix et de l’expédition des denrées, discutent les méthodes pédagogiques, apprécient le mérite des professeurs, encouragent le zèle des élèves. Quand un étranger les visite, ils s'empressent de lui faire les honneurs des établissements scolaires et des salles d'asile, ils le prient d'examiner les enfants, de donner son avis sur toutes les questions d'éducation, desquelles dépend l'avenir de leur race. Un point sur lequel tous sont d'accord, c'est qu'il s'agit avant tout de développer dans la jeunesse l'amour de leur nation et l'ambition de sa prééminence. Tous les élèves apprennent le grec ancien et lisent les classiques pour connaître ces temps de grandeur et de gloire qui firent de leurs ancêtres les éducateurs du monde ; tous étudient leur histoire moderne et surtout les hauts faits de la guerre de l'Indépendance ; sous l'œil complaisant du Turc qui les gouverne, ils s'exaltent à la pensée de le chasser un jour ; le travail de la reconquête se prépare sur les bancs de l'école. C'est ainsi que s'accomplit peu à peu, pacifiquement, la révolution politique. Pour doter et entretenir les écoles, espoir de la nation, il n'est sacrifice que ne fassent les communautés. De son vivant, maint riche particulier construit des collèges à ses frais et dans les testaments des patriotes l'instruction des jeunes Hellènes n'est jamais oubliée.

Dans ce mouvement de transformation graduelle, les Grecs se sont emparés déjà, au détriment des Turcs, de nombreuses industries et de toutes les professions dites libérales. Dans les villes, ils se font médecins, avocats, professeurs ; comme drogmans et journalistes, ils sont les seuls informateurs des Européens et font l'opinion publique de l'Occident. Pour chaque métier, c'est à leur nationalité qu'appartiennent les meilleurs artisans, et dans leurs demeures on peut voir du premier coup d'œil qu'ils ont conservé de leurs ancêtres le sens parfait de la mesure et du rythme des formes. Malgré les siècles de barbarie et d'oppression qu'a traversés la race, nombreux sont les produits de leur industrie qui pourraient servir de modèles aux objets similaires de l'Europe. Dans les maisons grecques, les boiseries, les plafonds, les parquets sont ajustés avec une précision étonnante et charment les yeux par la discrète opposition des couleurs et le goût des ornements. Dans le port de Smyrne, le bateau du plus humble rameur est un chef-d'œuvre par la solidité de la construction, l'élégance des formes, l'heureuse répartition de tout l'appareil ; à l'enroulement de la corde autour de la proue, on reconnaît que le batelier appartient à un peuple artiste. Ce qu'il faut craindre, c'est que, par amour du changement, l'imitation des Occidentaux ne les entraîne à des écarts de goût et ne leur fasse accepter des objets fabriqués à l'étranger bien inférieurs à ce qu'ils possèdent eux-mêmes. C'est ainsi que dans les villes d'Asie la plupart des Grecs s'habillent « à la française », de ce costume banal et sans grâce qui se fait pour l'exportation dans les ateliers d'Europe ; ils rougiraient de porter la veste brodée, les braies, la ceinture, qui donnent pourtant à la démarche tant de grâce et de noblesse. Jadis ils étaient condamnés à n'endosser que des vétements noirs.

Par une instruction supérieure, par la conquête des métiers et des professions, enfin par la richesse dont ils s'emparent, les Grecs sont puissamment armés contre leurs anciens oppresseurs. Ils les menacent aussi par leur ubiquité. Marin, voyageur comme au temps d'Hérodote, l'Hellène de nos jours est partout : par son activité, il vaut dix Turcs sédentaires, qui ne sortent du lieu natal que pour respirer l'air pur de la montagne dans un campement d'été. Parmi les Grecs qui habitent l'Asie, un très grand nombre viennent du Péloponèse, de la Grèce continentale et des îles ; en retour, des multitudes d'Hellènes de l'Ionie asiatique, des bords de la mer Noire, de la Cappadoce, vont résider chez leurs frères d'Europe. Grâce à ces voyages fréquents, aux alliances de familles d'un continent à l'autre, grâce aussi à des falsifications de papiers auxquelles des employés turcs se prêtent moyennant finance, il est facile à maint Grec d'Asie de se transformer en sujet hellène. Muni du titre qui le soustrait, lui et les siens, à l'administration directe de la Turquie, il revient le front haut dans sa patrie d'origine. C'est ainsi qu'à Smyrne et dans les autres villes du littoral asiatique le consul grec se trouve avoir sous sa juridiction des populations entières : en plein territoire turc s'établissent des colonies d'Hellènes ayant, avec la force que donne l'initiative personnelle, les avantages inestimables de l'indépendance politique.

[Immigrants européens]

Parmi les immigrants européens de l'Asie Mineure, il en est un grand nombre que la religion rattache au monde grec et qui peu à peu se confondent avec lui. Tels sont les Bulgares et les Valaques ; ils apprennent bientôt la langue grecque et presque tous, à la deuxième génération, sont devenus Hellènes par les mœurs. A ces nouveaux Grecs se joignent les représentants d'une race qu'on ne s'attendrait guère à rencontrer en Anatolie : ce sont quelques centaines de familles de pêcheurs cosaques, établis les uns dans les deltas de Kizil irmak et du Yechil irmak, les autres près du lac de Maniyas et sur le bas Caïstre, dans le voisinage d'Ephèse. Ces Cosaques sont, comme ceux du Danube, des « Vieux Croyants » qui, vers la fin du siècle dernier, fuirent les persécutions ordonnées par la tsarine. Mais, dans les dernières décades, le grand flot d'immigration fut celui des Tcherkesses [551], nom général sous lequel on comprend tous les immigrants d’origine caucasienne, et certes ces étrangers ne sont pas de ceux avec lesquels les Grecs trouvent l'association facile. Il eût été naturel d'établir ces montagnards dans une contrée peu différente de celle qu'ils avaient quittée ; les hautes vallées des montagnes pontiques, du Taurus cilicien, de l’Ak dagh de Lycie, ce sont là des régions qui leur eussent convenu pour le climat et les produits : ils s'y seraient trouvés mieux que dans la plaine et se seraient fait moins d'ennemis ; mais le gouvernement turc, craignant qu'ils ne se rendissent trop indépendants, les a cantonnés en groupes épars. Installés pour la plupart sur des terres dont il avait fallu priver leurs voisins, Hellènes ou Turcs, pensionnés même aux frais des communes environnantes, les Tcherkesses furent accueillis comme des spoliateurs et bien peu prirent à tâche de se faire pardonner leur intrusion. Ignorant les langues du pays, dédaignant de les apprendre, toujours fiers et silencieux, les nouveau-venus n'avaient pas tous abdiqué leurs mœurs de pillards en arrivant dans le pays qui leur donnait hospitalité. Les vols de chevaux, même ceux de jeunes filles, coïncidèrent avec leur venue et les soupçons se portèrent aussitôt sur eux. « Le Tcherkesse vole même le pauvre ! » ; tel est le cri général en Asie Mineure. Tous se liguèrent contre eux. La guerre éclata contre les étrangers, surtout dans les villages grecs, dont les plaintes n'avaient pas les mêmes chances d'être écoutées que celles des Turcs. En maints districts, la loi du sang règne entre les communautés limitrophes. Quand un Tcherkesse s'égare dans les limites des terres ennemies, il disparait soudain, sans que personne puisse ou veuille donner d'explications. Les immigrants du Caucase, étant en minorité, ont dû en plusieurs endroits abandonner une lutte inégale et chercher un refuge dans une contrée moins populeuse ; ailleurs, notamment près de Nicomédie, ils ont expulsé leurs voisins. Toutefois il ne manque pas de villages tcherkesses dont les habitants, suffisamment pourvus de terres et de bétail, vivent en paix ' avec leurs voisins, et s'accommodent graduellement au milieu nouveau. Dans la haute vallée du Méandre, quelques colonies caucasiennes pourraient servir d'exemple aux Turcs des alentours pour la bonne culture des champs et l'entretien des canaux d'irrigation. Les Abkhases sont ceux desquels les natifs ont le moins à se plaindre.

[Levantins et lingua franca]

Jadis le commerce de l'Asie Mineure appartenait en grande partie aux étrangers, presque tous catholiques latins, établis à Smyrne et autres ports du littoral : on les comprend sous le nom collectif de Levantins. Avant le réveil de la nationalité grecque, ils étaient les seuls intermédiaires entre les Turcs de l'Anatolie et les ports de l'Occident ; mais l'activité croissante des Hellènes et les facilités que l'emploi des bateaux à vapeur a données au commerce direct, ont notablement diminué l'influence des Levantins. La plupart, établis dans la contrée depuis plusieurs générations, sont de race mélangée ; beaucoup ne savent qu'imparfaitement la langue de la nation à laquelle ils appartiennent par leurs papiers d'origine ; mais ils se réclament toujours de leur consul et jouissent du privilège d'être soustraits à la juridiction turque ; c'est parmi eux que sont presque toujours choisis les agents consulaires et les employés de bureau des représentants étrangers. Sans nul doute, ils disparaîtront tôt ou tard comme classe distincte, les uns pour se confondre avec la population du pays, les autres pour rentrer dans le sein de la nation de provenance. Bien avant la classe même, disparaîtra le jargon de « langue franque » qu'avaient fait naître les relations commerciales des Levantins avec les indigènes de toute race dans les ports de l'Orient. Ce patois, composé de quelques centaines de mots juxtaposés sans aucune flexion, était surtout italien, la plupart de ceux qui le parlaient étant natifs de l'Italie ; mais il comprenait aussi des termes provençaux, espagnols, français, ainsi que les noms locaux, grecs et turcs, des objets de commerce. On peut dire que le grossier assemblage de mois dit langue franque n'existe plus ; il est déjà remplacé par un patois italien et par le français. Un autre jargon levantin est en voie de disparition : le spaniole [judéo-espagnol], ce dialecte qu'emploient les descendants des Juifs chassés d'Espagne, en le mêlant de termes hébraïques, et que les Castillans ne comprendraient qu'avec peine. Peu à peu l'éducation substitue les langues policées aux parlers informes. C'est avec un joyeux étonnement que le Français débarquant à Smyrne entend partout résonner sa langue, que les gens instruits ont adoptée comme leur idiome commun et qu'ils prononcent d'ailleurs avec une remarquable pureté. C'est le français littéraire qui, pour les Arméniens et les Juifs, aussi bien que pour les Grecs et les Levantins, est devenu la « langue franque » de nos jours.

Le relief même du sol a groupé sur le littoral les populations les plus nombreuses ; à mesure qu'on s'éloigne des côtes, les habitants se font plus rares et l'on finit par traverser de véritables déserts. Les villes, les villages populeux se trouvent en très grande majorité dans le voisinage de la mer ; comme dans la péninsule Ibérique, avec laquelle l'Asie Mineure offre tant de ressemblance, la densité de population diminue du pourtour vers l'intérieur. Cependant les hauts plateaux de l'Anatolie ont, comme ceux de l'Espagne, un certain nombre de villes importantes, étapes forcées du commerce qui se fait d'un littoral à l'autre. La ligne de faite entre le versant de la mer Noire et celui de la mer de Chypre est à peu près exactement la limite entre deux styles d'architecture : au nord sont des toits inclinés recouverts de tuiles ; au sud, des terrasses en argile battue ou en cailloutis, quelles que soient d'ailleurs les conditions du climat (1).

1. Von Moltke, Das nordliche Vorland Klein-Asien.