CHAPITRE VIII L'arrivée. - Top-Hané. - Du quai à l'Hôtel. - L'Hôtel de Bysance. - Promenade à l'aventure. - La grande rue de Péra. - Les araba. - Les hammals. - Les cafés turcs. - Le Jardin Municipal. - Les femmes turques. - La première impression du voyageur à Constantinople.

[L'arrivée]

A peine le Vulcain est-il arrêté qu'il est abordé par une foule de canots. Une nuée d'individus, grecs, italiens et arméniens, envahissent le pont et fondent comme des oiseaux de proie sur les infortunés passagers.

- Moussiou, l'Hôtel d'Angleterre !

- Mylord, Hôtel of Russia !

- Excellenzia, Albergo della Europa !

Saisis par je ne sais combien de mains à la fois, les bagages descendent de tous les côtés retenus par des cordages, et finalement disparaissent au fond des embarcations. Quelques scènes touchantes. Une jeune femme embrasse avec transport un petit enfant enveloppé dans une couverture, qu'on vient de lui apporter à bord afin qu'elle le voie plus tôt. Une famille juive, qui a fait également le voyage avec nous, est reçue par un jeune homme, qui baise avec respect les mains de son père et de sa mère. Tous ces gens-là semblent heureux de se retrouver ensemble.

Cependant le pont se vide peu à peu. Le harem lui-même descend et s'embarque : j'aperçois au passage une forme blanche avec un voile sur la figure.

La recherche de nos bagages enfin terminée, ce qui ne dure guère moins d'une heure, nous descendons à notre tour et nous montons dans le canot de l'Hôtel de Bysance qui nous a été recommandé. Une seconde embarcation suit avec nos colis. Les premiers objets qui frappent mes regards, en prenant pied sur le quai des Messageries, devant la Douane, sont un Persan d'un type superbe avec sa robe longue et son haut bonnet de drap; et, tout à côté (contraste piquant !) l'affiche suivante en français :

THÉATRE FRANÇAIS

DE

GALATA

-

LA PRINCESSE DE TRÉBIZONDE

Puis, voici des tramways avec compartiment réservé pour les dames, et qui s'avancent précédés d'un saïs armé d'un bâton pour écarter la foule.

[Top-Hané]

Rien d'amusant et de curieux en revanche comme le quartier de Top-Hané qu'il faut traverser pour gagner l'Hôtel. C'est un fouillis inextricable de ruelles bordées de petites boutiques ouvertes, dans lesquelles on aperçoit des tailleurs en train de coudre, des fabricants de tuyaux de pipe, des marchands de vieux meubles et des cuisines en plein vent. Des mendiants, des estropiés circulent péniblement, des chiens errants cherchent leur vie dans les ruisseaux qui coulent à ciel ouvert, des hammals courbés sous de pesants fardeaux passent en poussant leur cri rauque : Varda ! (prenez garde !) pour se faire faire place. Tout cela va, vient s'agite, grouille confusément. C'est étrange, c'est nouveau, c'est l'Orient !

La rue, que nous suivons, monte presque à pic, et les blocs de pierre, les cailloux pointus, les pierres anguleuses qui tiennent lieu de pavé, rentrent dans les pieds. Les pauvres bottines de ces dames en voient de dures !

[L'Hôtel de Bysance]

Enfin nous arrivons à l'Hôtel. On nous installe au premier étage. Nous avons deux chambres superbes pour seize francs par jour et par personne, tout compris, service, éclairage et nourriture.

La chambre, que j'occupe avec ma femme, a un balcon splendide qui donne sur la rue, et un lit enveloppé d'un moustiquaire.

La salle à manger de l'Hôtel est grande et meublée dans le goût moderne. Les murs sont couverts de tapisseries à grands ramages; les lustres, pendant au plafond, me paraissent d'un goût douteux.

Il règne, du haut en bas de cet hôtel, qui a pourtant la réputation d'être l'un des meilleurs de la ville, une odeur insupportable dont la cause nous échappe.

[Promenade à l'aventure]

 

Après avoir secoué la poussière du voyage, nous nous hâtons de sortir pour vaguer à l'aventure dans la grande rue de Péra, sur laquelle le soleil tombe à pic.

Notre première station se fait chez Valori, le glacier italien du Sultan, en face l'Ambassade de France. Rien d'oriental dans cette maison. On y sert des glaces, des pâtisseries et des déjeuners à la française.

[La grande rue de Péra]

Quelle agitation pittoresque dans la rue ! C'est un officier qui passe au galop sur un cheval garni d'une selle toute brodée d'or. C'est un vieux carrosse Louis XV, conduit à la main par des domestiques, décoré extérieurement avec des ornements jaunes en style rocaille sur fond noir, et tout fané, tout terni à l'intérieur; on appelle cela ici un araba. Puis, voici encore des hammals, la poitrine velue comme celle d'un ours; ils courent en criant, les épaules chargées d'énormes paquets maintenus sur leur dos à l'aide d'une courroie en cuir. D'autres portefaix sont attelés à des chaises à porteur très historiées, qui semblent fort en faveur dans ce pays.

Je m'arrête devant une boutique où l'on fabrique des fez; une fabrication qui ressemble beaucoup à celle des gauffres. Le drap étalé, on le presse entre deux formes et le bonnet oriental est servi tout chaud.

Presque tous les passants portent le fez; les chapeaux ronds sont beaucoup plus rares. Les vêtements quasi funèbres dont les femmes s'enveloppent nous étonnent. Decamps nous aurait-il trompés ? Nous admirons fort, en revanche, les chevaux, petits presque tous, mais bien faits et très vifs, très alertes, et quelques bons vieux Turcs qui ont de vraies têtes de pipe.

Puis, c'est un vieux marchand de pots de terre qui attire notre attention. Avec sa belle barbe blanche, il semble poser, dans l'encadrement de sa porte, pour un tableau de Gérard Dow.

Dans une boutique voisine un gros homme cumule les fonctions de bijoutier et de coiffeur, rasant les têtes des clients et rhabillant leurs montres.

Entre temps, des dominos bleu de ciel et rouge brun s'avancent de notre côté, et, un peu plus loin, des prêtres arméniens marchent gravement avec une sorte de toque de juge sur la tête, et une longue robe noire, flottante comme une robe d'avocat. J'ai déjà dit que les magasins n'étaient protégés par aucune devanture. Pas de bouton à tourner, ni de porte à pousser; c'est à l'intérieur que se fait l'étalage.

 

[Les cafés turcs]

Les cafés s'ouvrent également sur la rue; ils sont occupés d'un côté par des divans en bois noir, où s'asseoient les consommateurs, les jambes repliées sous eux. Tous fument gravement le narghilé, dont le tuyau s'enroule et se déroule comme les anneaux d'un serpent.

« Fresco! Fresco ! » C'est un marchand de noisettes, avec son grand panier recouvert de verdure.

D'autres marchands passent avec un plateau chargé de nougats roses et gris taillés par morceaux. Voici un boulanger : le four donne directement sur la rue, ce qui permet aux passants d'assister à la manutention du pain. A côté, voilà des marchands de fruits, dont la boutique est enguirlandée de citrons, d'oranges, de pastèques et de citrouilles.

La chaleur devient étouffante dans cette curieuse rue de Péra. C'est l'heure du kief [keyif]. Les cafés se remplissent et l'on ne voit plus dehors que les chiens, les Arméniens et les Chrétiens, les Giaours. Il passe encore, cependant, des nègres d'un noir d'ébène, aux lèvres épaisses : ce sont des Abyssiniens, sujets du roi Théodoros.

[Le Jardin Municipal]

Nous nous réfugions au Jardin municipal public, pensant y trouver un peu d'ombre. Hélas ! tout y est brûlé, couvert de poussière ; 45° au soleil, et le soleil est partout ! Ce que ce jardin a de vraiment remarquable, c'est la vue merveilleuse qu'il offre sur l'extrémité de Constantinople, la pointe du premier demi-cercle, un coin bleu de la mer et une large bande de la rive d'Asie aux riants cottages. Ni Rio-de-Janeiro avec sa magnifique rade, ni la baie de Naples avec le Vésuve, ni la côte de Sorrente, ni le golfe de Baïa, ni l'île de Capri ne peuvent se comparer au Bosphore.

En quittant le Jardin Municipal, nous passons devant des Grecs assis autour d'une table et psalmodiant des chansons d'un rythme lent et monotone.

Un peu plus loin, un guide nous fait ses offres de service. C'est un grand gaillard au visage fortement marqué de la variole. Il se dit espagnol. Il paraît intelligent et actif, mais il n'a pas de recommandations : et un guide sans certificat est un personnage dont les voyageurs tant soit peu prudents doivent se méfier.

 

[Les femmes turques]

En revenant rue de Péra, ces dames se mettent à rire, elles ont aperçu dans un café une vieille femme, une véritable tête de marron sculpté; elle est accroupie sur un coin de divan et fume une pipe comme un homme. Mme Larrey proteste pour l'honneur de son sexe.

Une petite mendiante s'accroche à nous, embrasse le pan de ma redingote ; pour m'en débarrasser, je lui donne quelques kreutzers ; mais elle ne se contente pas pour si peu, elle jette dédaigneusement par terre mes kreutzers et ne me tient quitte que lorsque, de guerre lasse, je finis par lui donner quelques piastres.

Un cimetière au milieu d'une rue, où broutent des ânes galeux et des chiens pelés, des tombes au lieu de bornes, voilà ce que vous ne trouverez pas en Europe et ce que vous rencontrez en pleine rue de Péra.

Tout à côté du cimetière, un beau magasin avec grandes glaces et ses appuis en cuivre étincelant comme de l'or. On dirait d'un magasin de Paris. Il est tenu, du reste, par un Français qui vend de la musique, et la partition du Roi Carotte s'étale bravement derrière la vitrine, tandis que défile à côté de nous, sous la conduite d'un prêtre, une bande de collégiens coiffés d'un képi rouge.

 

[La première impression du voyageur à Constantinople]

Quelques détails typiques me frappent vivement : les pieds des femmes du peuple sont épais et lourds et, en guise de bas, ils sont enveloppés de guenilles. Nous voilà loin du bas blanc bien tiré de nos grisettes parisiennes! Quelques odalisques portent cependant des bottines fines. Quant aux grandes Dames turques, on ne les voit jamais à pied dans les rues. Elles ne descendent même pas de leur équipage pour faire leurs acquisitions ; on leur apporte les marchandises de la boutique et elles choisissent dans leur voiture ce qui leur convient. Elles ne se hasardent pas d'ailleurs en ville sans être précédées d'un eunuque noir à cheval.

Autre observation : les bouchers débitent des poulets en même temps que de la viande de boucherie. Quant aux marchands de poissons, ils vendent leur marée toute vivante et toute frétillante dans de vastes bassins creux.

Tout d'un coup le vieux cri bien connu : « à la fraîche, qui veut boire ? » retentit à nos oreilles, pendant que d'un autre côté une sonnette, mue par un appareil hydraulique, appelle les clients.

En rentrant à l'Hôtel, je m'arrange avec un guide, qui se chargera de nous faire voir les dessus et les dessous de Constantinople, moyennant sept francs par jour.

Après dîner, des chants étranges et nasillards partent de la rue. Nous nous mettons à la fenêtre. Ce sont des Grecs qui annoncent à leur façon les fêtes de la Pâque. On sait que la Pâque du calendrier grec vient après la nôtre.

Les chanteurs s'arrêtent devant une maison voisine de l'Hôtel. Ils déposent à terre les fanaux et les lanternes vénitiennes dont ils sont chargés, et se forment en demi-cercle vis-à-vis de la maison. Puis ils se mettent à psalmodier je ne sais quel air sur un ton monotone et traînant; à la fin de chaque verset, l'un d'eux file le son pour permettre aux autres de reprendre haleine. Cela dure une bonne demi-heure. Puis toute la troupe ramasse ses lanternes et va recommencer un peu plus loin.

Nous nous couchons, ravis de notre journée et très enthousiasmés de la première impression que nous a laissée Constantinople.

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