Une langue turque disparue au XVIIIe siècle
Le dernier locuteur de cette langue turque qui connut son heure de gloire à la fin du Moyen Age, mourut en Hongrie en 1770.

Le Codex Cumanicus est conservé à la Bibliothèque de Saint. Marc, à Venise sous la cote Cod. Mar. Lat. DXLIX.
Il a été l'objet de nombreuses études dès le XIXe siècle. Il est signalé dès la XVIIe siècle et l'on pensait, à tort, comme Klaproth, qu'il appartenait à la bibliothèque de Pétrarque.

Les lecteurs qui connaissent le Turc de Turquie remarqueront, dans les exemples que nous citons,  les ressemblances avec le Coman.
Pour une analyse du vocabulaire, lire l'article de Peter B. Golden en Anglais, Codex comanicus, http://vlib.iue.it/carrie/texts/carrie_books/paksoy-2/cam2.html

Vocabulaire latin, persan et coman, de la bibliothèque de Francesco Petrarca
extrait de J. Klaproth, Mémoires relatifs à l'Asie, 1828

- Introduction

- Vocabulaire : noms et verbes, adverbes, noms et adjectifs, religion, les éléments, humeurs, le temps, les cinq sens, opposés et contraires, qualités, noms communs fréquemment utilisés, les arts, les épices, les métiers du métal, les animaux, sartorius, calegarius, magister asciae, barbier et autres métiers, titres de noblesse, commerce, pierres précieuses, corps humain, parenté, qualités humaines, guerre, maison, res quae pertinent ad axnixiuth hominis, cheval, chambre à coucher, table, cuisine, arbres et fruits, herbes et légumes, animaux, serpent et reptiles, oiseaux, grains et autres comestibles.

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Les Comans ou Comaniens, peuple célèbre dans l'histoire du Moyen Age, étaient de race turque, et les mêmes que les chroniques russes appellent Polowtses. "Les Khwalisses et les Boulgares, dit Nikon, sont issus des deux filles de Loth ; mais quatre autres peuples, les Torkmeni, les Petchenezi, les Tortsy et les Koumani, on, plus exactement, les Polowtsy, sont d'origine îsmaélite." Un autre écrivain, cité par Schloetzer, dit expressément : "Cumani, id est Polowtsi, ex deserto egressi." Mais ce qui prouve encore mieux l'identité des Comans et des Polowtses, c'est un fait que les historiens russes rapportent au sujet des derniers, que, dans cette même occasion, les historiens byzantins nomment Comans. Un homme de basse extraction, raconte Anna Comnena, ayant été banni de la Grèce et envoyé à Kherson, fit connaissance avec les Comans, qui venaient y trafiquer et y acheter des subsistances. il leur dit qu'il était le fils de l'empereur romain Diogène; aussitôt ils le délivrent de sa captivité, et comptant sur une récompense magnifique, ils résolurent de le mettre sur le trône. En 1096, ils marchèrent donc vers le Danube. L'empereur Alexis fit décider, dans la grande église de Constantinople, par une espèce d'oracle, que bien loin d'attendre les Comans, on devait au contraire marcher à leur rencontre. Ils campaient déjà sur la rive gauche du Danube, et les Vlaques leur avaient indiqué une route par des défilés étroits qui se trouvent dans leur pays. Étant entrés par trahison dans la ville de Goloé, les Comans proclamèrent le faux fils de Diogène empereur ; ils échouèrent cependant dans leur entreprise contre Ankhilaus, ville située près du Pont où était l'empereur lui même, et allèrent camper devant Adrinople ; l'usurpateur prétendit y avoir des intelligences secrètes. Cependant Alkaseus l'attira par ruse dans le château du bourg de Peutsé, l'enivra et l'envoya à Constantinople, où un eunuque turc lui creva les yeux. Alexis défit ensuite les Comans dans une bataille près de Taurocomum, et en délivra le pays.

Les annales russes s'accordent avec ce récit, mais elles donnent aux Comans le nom de Polowtses, ce Nestor dit qu'en 1095, « les Polowtses, marchèrent contre la Grèce avec le Dewghenewitch (fils de Diogêne) ; mais le tsar (empereur) prit Dewghenewitch, et lui fit crever les yeux."

Les Comans ou Polowtses occupaient, dans le dixième siècle, les pays qui bordent la mer Noire et le Palus-Méotis au nord, et s'étendaient depuis le Volga jusqu'à l'embouchure du Danube. Cherif Edrissi et autres géographes arabes nomment leur pays al-Komania. Les Comans appartenaient à la même race turque que les Ouzes et les Petcheneghes ou Patsinakites; car, d'après le témoignage d'Anna Comnena, ils parlaient la même langue que ces derniers (proseisi Komanois, ôs omoglottois), et cette langue était un dialecte turc, comme nous l'apprend Ruysbroeck, qui visita leur pays en 1253, et qui s'exprime ainsi dans son huitième chapitre : "C'est parmi les Iugures [Ouighours] qu'on trouve l'origine et la source du langage turc et coman."

Les Comans et les Petcheneghes formaient le peuple appelé Kiptchak ou Kaptchak. Ruysbroeck dit que les premiers se donnaient eux-mêmes le nom de Capchat; dans un autre endroit il les appelle Coman-Capchat. Selon les historiens Byzantins, les Petcheneghes (Patzinakoi, Petzinakoi, Patzinakitai) avaient habité originairement près des fleuves Atil (Volga ) et Gheikh (Iaïk) ; ils en furent chassés vers l'année 894 ou 899, par les Ouzes et les Khazares réunis. Quelques Petcheneghes retournèrent volontiers chez les Ouzes, et, se confondirent avec les vainqueurs; cependant ils en étaient distingués par un habillement qui leur était propre. Le reste des Petcheneghes passa le Don, et fondit sur les Hongrois, dont une grande partie s'enfuit vers Atelkouzou, aujourd'hui la Moldavie et la Transylvanie. Les Petcheneghes les poursuivirent encore et les poussèrent plus à l'ouest. Depuis ce tems (900 ans après J.-C.), ils furent maîtres de toutes les côtes de la mer Noire, depuis le Don jusqu'au Danube.

Les Comans habitaient alors plus à l'est, au delà du Don. D'après le témoignage de Constantin Porphyrogénète, les Patsinakites ou Petcheneghes portaient anciennement le nom de Kangar, qui, à ce que cet auteur assure, signifiait dans leur langue générosité et courage. Ce nom se trouve aussi chez Ruysbroeck, sous la forme de Kangle. Ce voyageur partant, en 1253, du camp de Batou khan, fut conduit à l'est du Volga, et se dirigea à l'orient en traversant le pays des Kangle, qui descendaient des Comans. Il avait alors à sa gauche et au nord la Grande Bulgarie, et à sa droite ou au sud la mer Caspienne.

Ces Kangle étaient vraisemblablement les Petcheneghes qui étaient restés parmi les Ouzes, et dont j'ai parlé plus haut. Jean du Plan Carpin, qui, en 1245, ainsi peu de tems avant Ruysbroeck, fut envoyé en Tatarie par le pape Innocent IV, s'explique encore plus clairement : "Le pays de Comanie, dit il, a immédiatement au nord, après la Russie, les Morduins, les Bilères, c'est­-à dire la Grande Bulgarie; puis les Parosites et les Samoièdes, qu'on dit avoir la face de chien, qui sont sur les rivages déserts de l'Océan. Au midi, il y a les Alains, les Circasses, les Gazares (la Crimée), la Grèce et Constantinople; et les terres des Ibériens, des Cathes et des Burtaques, qu'on dit être juifs, et qui portent la tête toute rase ; puis le pays des Bythes, Géorgiens, Arméniens et Turcs. A l'occident sont la Hongrie et la Russie. Mais ce pays des Comans est grand et de longue étendue, dont les peuples ont été la plupart exterminés par les Tartares (Mongols) ; les autres se sont enfuis, et le reste est demeuré en servitude sous eux ; et même plusieurs qui étaient échappés, se sont depuis venus remettre sous le joug. De là nous passâmes au pays des Cangites, qui a disette d'eau, etc."

Les Comans et les Petcheneghes (Kangar, Kangle ou Cangites) ne formaient donc qu'un seul peuple, avec la différence que ces derniers se montrèrent en Europe vers 894, un siècle avant les autres. C'étaient les Kibtchâk, dont le nom de tribu était Kankly ou Kânkly, qui, selon Abulghazi, dérive du bruit que font les roues des voitures kanak, dont ils prétendaient être les inventeurs. Les restes des Comans et des Kankly se sont confondus avec les Turcs Nogaï, dont plusieurs hordes portent encore le nom de Kankly, Touchi khan, fils de Tchinghiz khan, pénétra en 1223 dans le Kiptchak, et défit les Comans réunis aux Russes sur les bords de la rivière Kalka. Après cette victoire, les Mongols rentrèrent dans le pays de Kiptchak, traversèrent le Volga, ravagèrent toute la contrée, tuèrent le khan de Kankly, nommé Khototsé, et revinrent joindre Tchinghiz khan dans la Grande Boukharie. Ce ne fut qu'en 1237 que les Mongols soumirent définitivement les Comans. Une partie de ce peuple s'était déjà fixée, vers 1086, en Hongrie; elle y fut rejointe par quelques tribus de la même nation, parvenues à se soustraire, par la fuite, à la domination mongole. Pendant trois siècles, ces Comans menaient une vie nomade dans le nouveau pays qu'ils avaient occupé. Ce ne fut qu'en 1410 qu'ils adoptèrent la religion chrétienne, et devinrent agriculteurs.

Les Comans restés dans leur ancienne patrie entre le Volga et le Danube, s'y mêlèrent insensiblement avec les Nogaï et les Kiptchak, qui, comme eux, étaient de la race turque. C'est de cette manière qu'ils ont cessé de former une nation distincte. Ceux de la Hongrie habitent, encore aujourd'hui sur la Théïs les deux comtés de la grande et de la petite Coumanie (en hongrois Kun sag). La première compte 32624 habitans, et la seconde 41346 ; ils ont complètement oublié leur langue nationale, et ne parlent que le hongrois. Le dernier coman qui savait encore quelques mots de l'ancien idiome de ses ancêtres, était un bourgeois de Karczag, nommé Varro ; il mourut en 1770. La langue comane n'existe donc plus, et le seul monument qui en restait, était un pater incomplet, conservé par Dugonics et Thunmann.

Les missionnaires envoyés en Tartarie, à l'époque de la domination mongole, pour convertir les peuplades de cette vaste contrée, traversaient ordinairement, pour s'y rendre, l'ancien pays des Comans, au nord de la mer Noire. C'était à l'aide du dialecte turk, parlé par ce peuple, qu'ils pouvaient se faire comprendre dans toute l'Asie moyenne, jusqu'aux monts Altaï, où commençaient les habitations des tribus mongoles. Il paraît donc que ces religieux se rendirent familier cet idiome, avant d'entreprendre leurs longs et pénibles voyages.

Les Génois établis en Crimée se trouvaient aussi en relation directe avec les Comans ; ils avaient, pour cette raison, un intérêt particulier à apprendre l'idiome de ce peuple, dont la connaissance facilita leurs connaissances commerciales dans les paya les plus éloignés de l'Asie. Il est donc présumable qu'un nombre considérable d'Européens, et principalement d'Italiens, s'occupèrent, dans le treizième et le quatorzième siècle, de l'étude du Coman.

Le manuscrit latin-coman

En parcourant, il y a quelques années, la Biographie de Pétrarque, par I. P. Tomasini, intitulée "Petrarcha redivivus" (imprimée à Padoue en 1650 ), j'y trouvai qu'entre les manuscrits légués par ce poète célèbre à la république de Venise, il y avait un "Alphabetum persicum, comanicum et latinum, écrit en 1303". Tomasini en donne les trois premières lignes ; savoir

Audio. Mesnoem. Esiturmen.

Audis. Mesnoy. Esitursen.

Audit. Mesnoet. Esitir.

Ce commencement me fit conclure que cet alphabet serait plutôt un vocabulaire qu'une simple introduction à la lecture du persan et du coman. A ma réquisition, M. Salvi eut la bonté de s'adresser à un des bibliothécaires de Venise, et de le prier de rechercher le manuscrit, et d'en faire tirer une copie. Ce savant, dont j'ignore malheureusement le nom, s'est acquitté de cette commission avec une grande exactitude, et je reçus la copie de ce monument précieux au mois de novembre 1824.

La copie de ce vocabulaire latin, persan et coman forme un petit volume in-4° de 118 pages, écrit en trois colonnes. La première contient le latin, la seconde le persan, et la troisième le coman. Les premières cinquante huit pages donnent des substantifs et des verbes selon l'ordre de l'alphabet latin ; les derniers sont en partie conjugués. Le reste, jusqu'à la fin de l'ouvrage, contient d'autres mots rangés par ordre de matières. Le nombre de tous les articles monte environ à 2500.

Je ne peux rien dire de positif sur l'auteur; il parait cependant que ce n'était pas un religieux, mais un négociant, car il a mis beaucoup de soin à recueillir les noms des différens tissus et autres marchandises qui se transportaient en Tatarie, à l'époque où les Génois dominaient sur la mer Noire, et faisaient dans ses ports un commerce très lucratif, avec les différentes nations asiatiques.

La langue comane nous donne celle des Patsinakes ou Polovtses, des Ouzes, des Bersiliens, des Kaptchak, et d'une foule d'autres peuples de la même origine, qui n'existent plus. Je regarde donc la publication de ce vocabulaire comme très importante pour la connaissance ethnographique de l'Asie moyenne, avant l'invasion des Mongols. Pour le rendre plus utile, j'y ai joint le persan actuel à la colonne persane, et j'ai comparé le coman avec le turc de Constantinople et avec celui de l'Asie centrale et septentrionale. Le latin même de cet ouvrage est curieux, et on y trouve plusieurs mots peu connus, qui pourraient former un petit supplément à Ducange, et qu'on parvient à expliquer à l'aide du persan et du coman qui se trouvent à côté. L'orthographe de l'auteur est l'italienne. Tout ce que j'ai ajouté au texte se trouve entre deux parenthèses.

 

MCCCIII DIE XI JULII.
IN NOMINE DOMINI NOSTRI JESÛ CHRISTI, ET BEATAE VIRGINIS MATRIS EJUS MARIAE ET OMNIUM SANCTORUM ET SANCTARUM DEI. AMEN.
AD HONOREM DEI ET SANCTI JOANNIS EVANGELISTAE.
In hoc libro continentur Persianum Comanicum per Alphabetum.
Haec sunt verba et nomina de littera A.

 

Latin Persan Coman
Audio

Mesnoem. (C'est mechnouem, la première personne du présent du verbe persan cheniden ou cheneften, ouïr.)

Esiturmen. (Ouïr, en turc de Constantinople et de Kazan, est ichitmek, en turc de Sibérie également ichitmek et ichitamek. La racine de ces verbes est chit. Dans plusieurs dialectes de la Sibérie, comme sur

les bords du Tchoulim et en Yakoute, elle se change en jit.

Audis Mesnoy Esitursen
Audit Mesnoti Esitir
Audimus Mesnam Esiturbis
Auditis Mesnoit Esitursis
Audiunt Mesnoent Esiturlar
     
Audiebam Mesnidam

Esituredim

Audiebas Mesnidi Esitureding
Audiebat Mesnid Esituredi
Audiebamus Mesnidim Esitureduk
Audiebatis Mesnidit Esituredingis
Audiebant Mesnident Esiturlaredi

 

 

Extraits du vocabulaire

 

Latin
Couman
Accepi Aldum
Adjuvo Boluzurmen (bolouchamen, j'aide, en turc de Sibérie)
Appareo Corunurmen (gorounmek, paraître, turc de Constantinople)
Alargo Tagirmen (Turc de Sibérie, takhîrmen, j'allonge)
Abasso Asat etarmen (Turc de Constantinople, altchak etmek, humilier)
Credo Inanurmen (Turc, inanmak)
Castigo Oguturmen (Turc oriental, ogoutmak, gronder quelqu'un, punir)
Donum Bages (Turc, baghich, don)
Dolor Agremat (Turc, aghry, douleur)
Dico Ayturmen (En turc, aitmak, parler)
Emo Satum alurmen (Turc, satoun almak, acheter)
Equito Atlanurmen (Turc, atlanmak, aller à cheval)
Pluie Yamgur
Dieu Tengri
Pax Barxlic
Aqua Su
Terra Yer
Annus gil
Mensis ay
Dies Cun
Integrus butun
Acer Açi
Mors olum
Longus Uxun
Gravis Agir
Sinister Sol
Lignum agaç
Jardinus Bacça
Boscus Orman
Depitor Borçlular
Mel Bal
Aurum Altun
Carbonum Comur
Barberius Sachal yuzi
Regina Soltan catoni
Commerce Satugh
Seta Ypac
Color Rang
Diamante Yalmas
Dens (dent) tis
Lingua (langue) Til
Corpus (corps) Boy
Penis Bel
Filius Ogul
Filia Chex
Nepos Yni
Probus bagat
Murus divar
Sella Eyar
Lectus Tosac
Carpita Chilim
Tefania (assiette) Tabac
Ficus Ingir
Granu Bugday
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