Extrait de l'ouvrage "Les Jeunes voyageurs en Turquie" destiné aux jeunes et paru en 1851, consacré à l'Est at au Sud-Est de l'Anatolie (Erzurum, Bitlis, Diarbakir, etc et des villes qui sont maintenant irakiennes comme Mossoul, Şanlıurfa, Bagdad etc). Quelques jugements de l'auteur peuvent nous choquer, mais sont peu surprenants au XIXe siècle.

TURQUIE D’ASlE.

L’Arménie turque. Le Kurdistan. Le Diarbekir. L’Irak-Arabi. 

En quittant Trébisonde, nous primes nos mesures pour gagner l'Arménie turque ;  près avoir traversé un pays montagneux, nous arrivâmes à Akalziké, siège du pachalic de ce nom. On appelle aussi cette province Géorgie turque, et en effet la ville est située au pied du Caucase, à douze lieues de la source du Kur, qui passe auprès. Cette place est petite et munie d'une forteresse entourée d'une double muraille flanquée de tours. La cité est peuplée de Turcs, de Géorgiens, d'Arméniens, de Grecs et de Juifs ; c'est a peu de chose prés le même mélange qu'à Trébisonde  mais le nombre des habitants ne s’élève guère à plus de douze mille. Chacun peut professer librement la religion dans laquelle il est né ; ainsi on y trouve en même temps des synagogues, des églises et des mosquées. 

[92] N'est-ce pas une chose admirable que de voir des peuples ignorants donner aux Européens des leçons de tolérance ?  Dés que nous fûmes dans l'Arménie turque, nous nous empressâmes d'arriver à Erzeroum [Erzurum] qui en est la capitale. Cette ville, grande et forte, chef-lieu du pachalic du même nom, est située sur l'Euphrate, au pied d'une chaîne de montagnes, toujours couvertes de neige. On y compte environ soixante-dix mille habitants, dont un tiers est entièrement composé d'Arméniens qui fabriquent des ustensiles de cuivre, et font un grand commerce de pelleteries. Cette place est défendue par une bonne citadelle. Ses maisons assez bien construites sont ornées de terrasses. On y voit quarante mosquées qui sont assez belles. Elle est la résidence d'un pacha a queues, et le siège d'un évêque grec et d'un évêque arménien. L’air d’Erzeroum est très pur, l`hiver y dure huit mois. Les environs sont fertiles en grains; mais le bois y est rare» ct le vin mauvais. ll y a dans cette ville bien peu de choses propres à y arrêter les voyageurs qui n’y sont amenés que par un motif de curiosité, mais les commerçants y trouvent de quoi s'approvisionner en cuivre, en fourrures et en marchandises de la Perse. Kars et Van, villes reculées sur les frontières de Perse, présentent encore moins d'intérêt qu’Erzeroum : mais le lac de Van mérite une description particulière. ll a prés de trente lieues de longueur ; douze de large. L'eau en est jaunâtre, ce qui n’empêche pas d'y pécher d'excellents poissons. Il est entouré de montagnes qui sont presque toute l’année couvertes de neige. Dans la plaine au contraire, la chaleur est excessive.

[95] Ce pays appartient à des chefs kurdes qui, dans leurs maisons fortifiées, déploient la morgue et l'ignorance des seigneurs européens du temps de la féodalité. La nation arménienne est l'une des plus anciennes du monde, et mérite que je vous en donne une connaissance succincte, une taille élégante et une physionomie spirituelle la distingue. Toujours victimes des guerres dans lesquelles les grandes puissances se disputaient l'Arménie, ses habitants se sont vus obligés de quitter en partir le sol de leurs ancêtres. Livrés au commerce et aux fatigues, ils ont prospéré partout où ils ont fermé des établissements. Chez eux la frugalité conserve ce qu'a acquis l'industrie. Dans leur pays comme dans l’étranger, ils vivent ordinairement en famille sous le gouvernement patriarcal du membre le plus âgé et dans une concorde admirable. La religion des Arméniens est celle de l'ancienne église orientale. Ils admettent, comme les Grecs, le mariage des prêtres. Leurs jeûnes et leurs abstinences surpassent en rigueur et en fréquence tout ce qu`on voit chez les autres sectes chrétiennes. L'Arménie nourrit aussi une nation tartare dont il faut tracer le portrait. Ce sont les Turcomans, originaires des bords orientaux de la mer Caspienne. Ils se sont d'abord établis dans l'Arménie Majeure, appelée pour cette raison Turcomanie ; mais leur goût pour la vie errante en a amené plusieurs hordes dans l'intérieur de l'Asie-Mineure et dans le gouvernement d'ltchil. Ils ont adopté la langue turque, et une espèce de mahométisme grossier. Ignorants, contents de leur pauvreté, ils ne se nourrissent que du produit de leurs troupeaux, 

[94] et vivent la plupart du temps sous des tentes de feutre.  Leurs femmes filent des laines et font des tapis,  dont l`usage existe dans ces contrées de temps immémorial. Quant aux hommes, toute leur occupation est de fumer et de veiller à la conduite des troupeaux. Sans cesse à cheval,  la lance sur l'épaule, le sabre courbe au coté, les pistolets à la ceinture, ce sont des cavaliers vigoureux et des soldats infatigables. Ils ont souvent des discussions avec les Turcs qui les redoutent. Ces tribus passent en été dans l'Arménie où elles trouvent des herbes plus abondantes, et retournent pendant l`hiver dans leurs quartiers accoutumés. Au sud de l'Arménie s'étend le Kurdistan ou pays des Kurdes, dans un espace de vingt-cinq journées de marche en longueur, sur une largeur de dix journées. Betlis [Bitlis], capitale de cette province, est située dans le centre des monts d'Haterot, sur les bords de deux petites rivières qui vont se joindre au Tigre. Les maisons y sont bien bâties, la plupart en pierres de taille; le toit en est plat, et elles sont entourées de vergers, de pommiers, poiriers, pruniers, cerisiers et noyers. Les rues sont généralement roides et d'un accès difficile. Chaque maison est un petit fort, précaution qui n'est pas inutile dans un pays sujet aux troubles. Quelques unes ont de grandes fenêtres en ogive. Le château, en partie ruiné, paraît être de construction antique ; il est sur un rocher isolé et perpendiculaire qui s'élève au milieu de la ville. Les anciens beys ou khans du Kurdistan y faisaient leur résidence. Les bazars sont bien approvisionnés en fruits, légumes et autres denrées de première nécessité. 

[95] La toile et tous les objets manufacturés au dehors y sont très chers, parce qu'on y en porta rarement. Des marchands s'aventurent quelquefois à venir dans cette contrée, avec des étoffes et autres marchandises; mais ils ont soin de se réunir en caravanes assez nombreuses, et surtout d`être bien armés. Car tel est l'état de désordre du pays, qu'ils ont à redouter à la fois le pillage de leurs marchandises et la perte de leur vie. Les Kurdes sont grossiers, brutaux, fiers et querelleurs; ils sont d'une ignorance extrême, et de si mauvaise foi, qu'ils ne balancent pas a faire le plus honteux mensonge, dès qu'ils y trouvent leur intérêt. Ils sont jaloux des étrangers, et cependant leurs femmes ne sont pas si gênées que celles des Turcs. Elles se montrent à visage découvert, et ne fuient pas à l'approche des hommes. Ce peuple a un grand respect pour la mémoire des morts, et élève des monuments en l`honneur de ceux qui ont vécu d'une manière exemplaire. Le vêtement ordinaire des Kurdes est une longue robe de coton blanche. Ils portent aussi une étoffe rayée qui se fabrique dans le pays même. 

La ville de Betlis [Bitlis] est ainsi appelée du nom d'un des officiers d'Alexandre-le-Grand. On raconte à ce sujet que ce prince ayant trouvé le lieu commode et avantageux, en raison de sa situation et de la bonté de ses eaux, y laissa cet officier, et lui ordonna d'y faire bâtir un fort imprenable. Le monarque, à son retour de Perse, passa dans le Kurdistan et voulut visiter la nouvelle place. On lui en refusa l'entrée. Outré de cet affront, il en fit le siège, trouva une résistance invincible, et fut contraint de l'abandonner. 

[96] Betlis alors alla le trouver, et lui présenta les clefs, en disant qu'il avait réussi à bâtir un fort imprenable, puisque Alexandre lui-même n'avait pas pu le prendre. 

[Yezidis]

Le Kurdistan est habité, en partie, par un ancien peuple dont l'origine est peu connue. Ce sont, les Yésides [Yezidis], que les uns font descendre des Arabes, les autres des Chaldéens. lls sont naturellement portés au vol et au brigandage, et inspirent la terreur aux caravanes qu`ils ne manquent pas d'attaquer, quand elles ne sont pas en forces suffisantes pour se faire respecter. La plupart mènent une vie errante, conduisent leurs troupeaux de montagnes en montagnes, et s'arrêtent dans les lieux qui leur offrent de bons pâturages. lls habitent sous des tentes rondes, couvertes d'un feutre noir, et environnées d'une palissade de roseaux et d`épines qui en défend l'entrée aux bêtes féroces. Cette palissade est construite en forme de cercle, dans un grand espace, au milieu duquel ils placent les troupeaux. 

Les femmes yésides sont laides, mais hardies, fortes et naturellement farouches. Les hommes sont vaillants, fiers et cruels. Ils ne sont ni chrétiens, ni mahométans, ni juifs, ni même idolâtres. On chercherait en vain dans l'Asie un peuple plus grossier et plus stupide [sic]. On divise celui-ci en deux classes de citoyens, dont les uns sont habillés de noir, et les autres de blanc. Les premiers font profession d`une vie austère, qui leur attire une grande considération de la part des blancs. Lorsque ceux-ci rencontrent les noirs, ils baisent leur habit, sans toutefois que les noirs leur rendent la même civilité. La manière de se saluer consiste parmi les noirs, à baiser ta manche de leur robe, sans proférer une parole; les autres se parlent et se font des compliments. Les Yésides boivent du vin, mangent de la chair, de porc, et s'abstiennent autant qu'il est possible de la circoncision. Un des points de leur religion est de ne point maudire le diable, parce qu'il est, disent-ils, la créature de Dieu, et qu'il rentrera peut-être un jour en grâce auprès de lui. Ils n'ont point de bible, point de fêtes, aucun temple, ne connaissent ni jeûnes, ni heures réglées pour la prière. l.eur coutume est d'adorer Dieu le matin, en se levant à la pointe du jour, et le mode d`adoration est de regarder le ciel, ayant les mains jointes. Ces peuples également ennemis des Turcs et des chrétiens, se font cependant gloire d'honorer Jésus-Christ, auquel ils attribuent plusieurs miracles. La curiosité seule les attire dans les mosquées; ils entreraient par le même motif dans les églises, s'ils n'avaient pas à craindre d'être maltraités par les Turcs, qui sont jaloux de la préférence. lls enterrent leurs morts sans cérémonie ; seulement ils chantent quelques cantiques en l'honneur de Jésus-Christ et de la Vierge, et accompagnent leur chant du son d'un instrument à deux cordes, qui a quelque ressemblance avec la guitare. 

La loi des Yésides ne permet pas de pleurer la mort d'un noir; les parents du défunt doivent au contraire se réjouir, et passer les jours de deuil dans les festins et les amusements, pour célébrer l’entrée du mort dans le ciel. Les noirs ne coupent jamais leur barbe, se font un devoir de religion de n'égorger aucun animal, et portent le scrupule, jusqu'à éviter de mettre, en marchant, le pied sur une fourmi, 

[98] ou sur tout autre insecte, parce que, disent-ils, s'ils étaient à la place de ces animaux, ils ne voudraient pas être écrasés. Voilà un peuple, bien humain, surtout si on le compare à ces petits maîtres français, qui, dans leurs chars dorés, écrasent les hommes comme des insectes. 

Nous ne quittâmes pas le Kurdistan, sans voir Eskimosul ou le vieux. Mosul [Mossoul], l'ancienne Ninive. Cette ville, si toutefois on peut encore lui donner cette qualification, n'offre plus que des débris et des monceaux de pierre. C'était, dans les premiers siècles du monde, une des grandes cités de l'Asie. L'Ecriture-Sainte la nomme la grande ville, et lui donne plus de trente lieues de circuit, ce qui doit paraître un peu exagéré. Ninus, premier roi des Assyriens, en jeta les fondements sur les bords du Tigre, environ mille ans après le déluge. Elle était défendue par quinze cents tours, dont la hauteur s'élevait à deux cents pieds. Trois chars pouvaient rouler sur ses murs; elle lut détruite deux cents ans après, sous le règne de Sardanapale, par Asphaxad, roi des Mèdes. En traversant le Tigre, nous entrâmes dans le Diarbékir, et nous gagnâmes Mosul ou la Nouvelle Ninive, située sur la même rivière. Cette ville est la résidence d'un pacha, d’un patriarche nestorien et d'un évêque jacobite. On y compte soixante- dix mille habitants, turcs, kurdes, juifs, arabes et- chrétiens. Le palais du pacha, des mosquées, des bazars, des cafés et des bains remarquables contribuent à l’embellissement de cette ville, où il se fait un commerce considérable en toiles de coton blanches et très fines auxquelles on a donné le nom de mousselines, ou en marchandises des Indes-et en draps d'Europe.

[99]  On y fabrique des maroquins jaunes qui sont fort estimés et dont il se fait une grande exportation. Mosul est entourée de déserts et est approvisionnée par les denrées qu'on y apporte par le Tigre, qui y forme des cascades. 

Depuis Mosul jusqu'a Nisibin, on ne rencontre ni villages ni habitants. Ce n`est absolument qu'u-n désert très dangereux à cause des incursions des Yésides de Sindjar. Leur nombre est considérable; ils habitent des cavernes creusées dans les lianes du mont de Sindjar, chaîne élevée qui coupe la plaine de la Mésopotamie au sud de Merdyn. Ce sont les persécutions atroces des Musulmans qui ont forcé ces peuples de se réfugier dans ces retraites. Le pays qu’ils cultivent est assez fertile pour les mettre en état de se passer des denrées de leurs voisins. Les montagnes abondent en sources et en pâturages. Le raisin et les figues que produit leur territoire passent pour être de la- meilleure qualité. 

A la place de Nisibe, cette forteresse fameuse qui arrêta si longtemps les armes des Parthes, nous ne vîmes plus qu'un bourg du nom de Nesbin, dont les environs sont renommés pour les roses blanches qui se trouvent dans tous les jardins. Nisibe, bâtie par Nemrod, donna naissance à l'apôtre saint Jacques. 

A six lieues de Nisibe, en suivant la- base du mont Masius, on découvre les mines de Dara, qui n`est plus qu'un village. La première chose qui frappe en arrivant, est une quantité de catacombes qui sont creusées dans le flanc d'une montagne, dont la ville a tiré les matériaux de ses édifices. Quelques-unes de ces cavernes sont ornées de sculptures.

[100] Dara fut autrefois de ce côté le boulevart de l'empire d'Orient. On peut suivre dans la vallée les fondements des tours et des remparts. Les restes d'anciens édifices attestent aussi l'ancienne grandeur de Dara. Un ruisseau d`eau vive qui coule à travers ces mines a engagé quelques familles Kurdes et Arméniennes à s’y établir.

Après avoir satisfait notre curiosité, nous nous rendîmes à Merdyn [Mardin], petite ville située sur le mont de la Tour, et voisine de la frontière du Kurdistan- Ce n'est à proprement parler qu’une forteresse bâtie à mi-côte de la montagne qui domine la plaine de la Mésopotamie. Sa situation avantageuse, jointe aux remparts et aux tours qui l’environnent, la met à l'abri de toute insulte. On dit que ce château, à la vérité très fort, arrêta seul, pendant sept ans, l'armée du redoutable Tamerlan, et que ce vainqueur de l'Asie fut contraint d’en lever le siège, pour ne point perdre le fruit de ses conquêtes. Merdyn est la résidence de deux évêques, l'un grec, l'autre catholique. On y voit d’assez beaux édifices, et la population s y élève il onze mille habitants. Cette ville, dont le territoire est très abondant en coton, est encore renommée pour son vin, ses fruits et principalement ses prunes qui sont d'un goût exquis. Elle avoisine le mont Ararath, cette montagne d’Arménie ou» l'on dit que l'arche de Noé s'arrêta après le déluge. 

Entre le Tigre et l'Euphrate et sur le bord du premier de ces fleuves, est Diarbekir [Diyarbakır]. Cette ville, appelée anciennement Amèd, donne le nom à la province de Diarbek, dont elle est la capitale et la résidence du pacha. C'est l`ancienne Mésopotamie. Elle est située dans une plaine charmante. 

[101] L’enceinte de ses murailles, qu'un empereur grec fit construire, subsiste encore avec les soixante-douze tours qu'on dit avoir été élevées en l'honneur des soixante-douze disciples. Outre ces défenses, il y a une forteresse dans laquelle le gouverneur a un superbe sérail. Les bords du Tigre sont couverts de jardins et de parterres. Cette ville possède de riches bazars, des mosquées magnifiques, et compte quarante mille habitants, dont vingt mille sont chrétiens. On y fait une prodigieuse quantité de maroquins rouges, de draps et de toiles de la même couleur. On y fabrique aussi des ouvrages en fer et en cuivre ; il n'est point de ville turque où règne autant d`humanité, de douceur et de politesse. C'est peut-être la seule où les femmes jouissent d'une honnête liberté. On n'y fait point de distinction de religion, et les femmes des Turcs vont à la promenade avec les femmes chrétiennes sans que les maris en prennent le moindre ombrage. 

Ourfa [Sanliurfa] ou Orfa, l'ancienne Edesse, est, après la capitale du Diarbekir, une des villes qui présentent le plus d`intérêt. Chef-lieu d'un pachalic de son nom, elle est située au pied de deux collines, ii l'entrée d'une belle plaine, et entourée de vieilles murailles. On y voit