Histoire et description de la basilique la plus célèbre du monde,  l'expression suprême de l'architecture byzantine, au début du XXe siècle. Elle est devenue un musée en 1935, Ayasofya muzesi qui est un des monuments les plus visités d'Istanbul et la plupart des mosaïques sont maintenant visibles.

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Carte postale colorisée envoyée en 1922
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  Cartes postale du début du XXe siècle
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  Sainte-Sophie vue depuis l'Hippodrome (At meydani), carte postale du début du XXe siècle. Au premier plan, l'obélisque de Théodose.


Carte postale éditée par Ludwigsohn frères, envoyée en 1902 : le monument dans son environnement.
 

Photographie prise en juin 2013
 
 Photographie prise en juin 2013

Extrait de H. Barth, Constantinople, 1913, avec des commentaires parfois hostiles aux Turcs.

C'est surtout dans les édifices religieux qu'il faut étudier l'art byzantin. Tandis que le temple du Paganisme, très simple à l'intérieur, sacrifiait tout à la beauté, à l'harmonie des formes extérieures, l'église chrétienne, lieu de réunion, destinée à contenir des foules sans cesse grandissantes , rechercha tout ce qui pouvait élever et frapper l'âme des fidèles, l'architecte byzantin, trouvant a priori la formule de l'art chrétien, s'appliqua à produire des effets nouveaux par le renouvellement de la structure intérieure, par le prolongement indéfini de la perspective en hauteur comme en profondeur, par la richesse de la décoration des parois et des voûtes. Tandis qu'à Rome, les constructeurs s'obstinaient à conserver, pour les églises, le type de la vieille basilique latine ; à Constantinople, les coupoles s'arcboutaient les unes contre les autres, les arcades s'évidaient de manière à laisser pénétrer partout l'air et la lumière, un art naissait enfin d'une inspiration réellement et purement chrétienne. C'est sous Justinien que cet art trouva la formule définitive et produisit son chef-d'oeuvre : la basilique de Sainte-Sophie.

Sainte-Sophie est évidemment l'expression suprême de l'architecture byzantine. Vénérable témoin d'une grandeur passée, ce merveilleux monument, qui fut pendant des siècles l'orgueil du Christianisme oriental et qui, depuis bientôt cinq siècles, est le sanctuaire sacré de l'Islam, Sainte-Sophie, disons-nous, offre au point de vue de l'histoire et des arts, une source inépuisable d'inspirations.

La première Sainte-Sophie

On en posa les premières assises vers l'an de grâce 325, le XXe du règne de Constantin, en même temps que les fondements des nouveaux murs de la ville et des palais impériaux, au moment de l'ouverture du concile de Nicée. Conformément à la tradition romaine, ce ne fut d'abord qu'une longue basilique avec toiture en bois. On reconnut bientôt l'insuffisance de cet édifice, qui dut être agrandi dans la suite. Il fut la proie des flammes sous le règne d'Arcadius (en 404), lorsque Chrysostome fut envoyé en exil et que les partisans de cet homme vénéré se soulevèrent pour sa cause, Théodose le Jeune la fit relever en 415. Elle fut de nouveau réduite en cendres sous Justinien, lors des troubles soulevés par les querelles des Verts et des Bleus [émeute de Nika]. C'était en janvier 532. L'Empereur conçut immédiatement l'idée de le réédifier sur une place plus vaste et avec une somptuosité inconnue auparavant. Justinien voulait un monument auquel nul autre ne pourrait être comparé. On se mit aussitôt à l'oeuvre et, le 23 février, quarante jours seulement après l'incendie, dès la première heure du jour, on procéda à la pose de la première pierre.

La construction

Parmi les architectes qui collaborèrent à ce chef-d'oeuvre , on cite Anthemius de Tralles et Isidore de Milet. L'Empereur surveillait lui-même les travaux et les activait par sa présence : au lieu de faire sa sieste, il visitait les chantiers vêtu d'un habit de toile unie, la tête simplement couverte d'un mouchoir, une badine à la main. Il stimulait le zèle de chacun par un présent ou par une parole flatteuse.

Légendes

Toute une série d'anecdotes se rattachent à l'achat du terrain sur lequel fut bâtie Sainte-Sophie. La partie droite de la nef appartenait à un eunuque, la partie gauche à un cordonnier. Le premier abandonna volontairement sa propriété, le second exigea le double de sa valeur et, en outre, le privilège d'être applaudi comme l'Empereur à l'hippodrome les jours de grandes courses. L'Empereur le lui accorda. Le terrain où fut placé l'autel appartenait au portier Antiochus, qui ne pensait pas non plus à le vendre. Mais, comme il adorait les courses, Stratégius, l'homme de confiance de l'Empereur, l'enferma peu avant l'ouverture des jeux et l'Empereur ne consentit à le laisser aller qu'après qu'il eut signé le contrat de vente en présence de tous les spectateurs réunis sur les gradins de l'hippodrome.

Sur l'emplacement du baptistère, se trouvait la maison d'une veuve nommée Anne. Cette maison était estimée au prix de 85 livres ; mais la veuve répondit que sa maison n'était pas à vendre, même si on lui offrait cinquante quintaux d'or. L'Empereur alla lui-même la trouver, l'implorant de bien vouloir lui céder son terrain. La veuve, touchée jusqu'aux larmes d'une telle condescendance, tomba à ses genoux, déclarant qu'elle céderait gratuitement sa propriété, à condition d'être enterrée à côté de l'église, afin de recevoir son paiement au prix du dernier jugement ! et l'Empereur le lui promit.

D'autres légendes se rapportent à quelques détails de la construction. Le plan aurait été donné à l'Empereur par un ange, durant son sommeil. Une autre fois, un messager du ciel, sous forme d'un eunuque, apparut à un enfant qui gardait les outils des artisans en leur absence, lui ordonnant d'appeler au travailles ouvriers, qui se ralentissaient; comme le jeune garçon refusait d'abandonner sa place, il lui jura par l'éternelle Sagesse qu'il garderait les outils jusqu'à son retour. L'enfant fut amené devant l'Empereur, les eunuques du palais furent tous appelés ; l'enfant ne retrouva point son inconnu parmi eux. L'Empereur crut à l'intervention d'un ange et renvoya l'enfant comblé de présents, mais il lui ordonna de se retirer hors de son empire, afin que l'ange tînt sa promesse à tout jamais. Et c'est à cet événement que l'église dut le nom de la Sagesse Divine. Au moment d'élever la voûte qui domine le maître-autel, un différend s'éleva entre Justinien et ses architectes, à savoir si la lumière devait tomber par une ou deux fenêtres. Un ange apparut de nouveau, vêtu cette fois de la pourpre impériale, et commanda trois fenêtres en l'honneur de la sainte Trinité, L'édifice étant achevée jusqu'à la coupole, on manquait d'or pour la recouvrir. L'ange revint de nouveau, conduisit les mulets du trésor dans un souterrain et les chargea de 80 quintaux du précieux métal. Ces récits sont un témoignage de la forte impression produite sur l'imagination de la foule.

Les travaux de construction et l'édifice lui-même ont été décrits dans un curieux poème dû à Paul le Silentaire, conseiller intime de Justinien.

Murs et voûtes furent bâtis en briques, les piliers en pierres calcaires ; marbre précieux, granit, porphyre furent partout employés à profusion. Les images du Christ, de la sainte Vierge, des Apôtres et des Évangélistes en mosaïque de verre coloré sur un fond d'or. Sur la croix on lisait ces mots "En toutô nika", "Tu vaincras par ce signe". Sous le porche des guerriers, l'archange Michel, en mosaïque, l'épée au clair monte la garde.

Pour la voûte de la coupole dont la légèreté et la hardiesse tenaient du merveilleux, on s'était servi, vu la longueur du diamètre, de briques blanches si légères qu'une tuile ordinaire équivalait à douze d'entre elles. Ces briques portaient un renvoi au verset 6 du psaume 45 : "Dieu est au milieu d'elle ; elle est inébranlable." Après chaque couche de douze briques, on emmura des reliques, pendant que les prêtres entonnaient des hymnes et demandaient à Dieu l'achèvement et la durée de l'église.

Une décoration intérieure éblouissante

Les témoignages des contemporains sur l'incomparable magnificence de la décoration intérieure défient l'imagination la plus exaltée. Justinien comme enivré de puissance et de richesse, avait orné le temple avec une profusion fabuleuse. Pour l'autel, l'or n'étant point suffisamment précieux, on avait employé un amalgame d'or, d'argent, de perles et de pierres précieuses pilées, des incrustations de camées et de gemmes. Au-dessus s'élevait un tabernacle en forme de tour, le Ciborium, dont le toit d'or massif reposait sur des colonnes d'or et d'argent incrustées de perles et de diamants et ornées de lys entre lesquels se trouvaient des boules avec croix en or massif, d'un poids de 75 livres et également ornées de pierreries. Sous le dôme, la colombe du Saint-Esprit se trouvait suspendue. C'est dans son corps qu'on renfermait et conservait les hosties. D'après le rite grec, l'autel était séparé du peuple par une cloison ornée des images des saints en relief; elle reposait sur douze colonnes d'or. Trois portes masquées de voiles conduisaient à la Panagée. Au milieu de l'église s'élevait l'Ambon [lieu surélevé d'où l'on lisait les Ecritures] en forme circulaire et entouré de barrières. Il était surmonté d'un baldaquin de métal précieux, monté sur huit colonnes de marbre fin, avec une croix d'or d'un poids de 100 livres, parsemé de grenats et de perles ; des escaliers de marbre conduisaient à l'estrade. Les parois de l'escalier et le toit du lieu saint étincelaient de marbre et d'or. C'est là que s'assemblait le clergé pour les grandes fêtes officielles et que se dressait la tribune de la cour.
Patènes, clefs, vases, bassins, vaisseaux, tout était de l'or le plus pur, tout ruisselait de pierres précieuses; les livres de l'Ancien et du Nouveau Testament pesaient, avec leurs appliques et leurs montures d'or, chacun deux quintaux ; d'or étaient également les ustensiles sacrés et les objets de luxe servant au cérémonial delà cour, aux couronnements et aux autres fêtes : 7 croix pesant chacune un quintal, six mille candélabres en forme de grappes de raisins, autant de porte-candélabres pesant chacun 111 livres.
La voûte de la coupole rayonnait sous le reflet des candélabres; partout des lampes d'argent étaient accrochées à des chaînes de bronze ; sur toutes les moulures couraient des guirlandes de lumière qui se multipliaient à l'infini dans les facettes des mosaïques et des pierreries.

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Intérieur de Saint-Sophie, carte postale envoyée en 1929

Les portes étaient en ivoire, en ambre et en bois de cèdre, le portail en argent doré. Justinien voulait même tout d'abord faire paver l'église de plaques d'or, mais il en fut dissuadé ; il se servit de marbre multicolore dont les lignes ondoyantes devaient rappeler les flots orageux des quatre fleuves du paradis. Dans le parvis, se voyait un bassin de jaspe, avec des lions crachant l'eau, le tout recouvert d'une magnifique toiture : on ne devait entrer dans la maison du Seigneur qu'après s'être lavé les pieds. Pour la purification des prêtres, douze coquilles étaient disposées à l'intérieur du temple, à proximité de la galerie des femmes (le Léontarium), pour recevoir les eaux pluviales, et 12 lions, 12 panthères et 12 biches les rejetaient dans un bassin. Un vaisseau de marbre, autrefois placé dans l'église Sainte-Sophie et clans lequel les fidèles se lavaient les mains et le visage, portait cette inscription : "nipson anomêmata mé monan opsin" qui, lue de droite à gauche ou de gauche à droite, donne les mêmes mots et le même sens. On peut lire la même devise sur la fontaine de la cour de l'église de la Trinité, à la place du Taxim à Péra, édifice érigé vers 1881 en style byzantin.

Tous les revenus de l'empire furent employés à la construction de Sainte-Sophie sans y suffire. Le terrain seul représentait des sommes immenses. Lorsque les murs eurent atteint un mètre au-dessus du sol, on avait déjà employé 452 quintaux d'or ; l'Ambon et la Solea seuls coûtèrent les revenus de l'Egypte pendant une année. Ces dépenses pesèrent durement sur le peuple. Les impôts prirent des proportions écrasantes, les appointements des fonctionnaires furent rognés ou supprimés tout à fait.

Inauguration en 537

Après six ans de travail, cette oeuvre gigantesque fut en état d'être inaugurée. Ce fut à la veille de Noël 537 que l'Empereur sortit du palais pour se rendre à l'église dans un équipage à quatre chevaux. Il y fit son entrée conduit par le patriarche Eutychius, s'approcha vivement du prie-Dieu et, levant les mains au ciel, il s'écria d'une voix émue : « Béni soit Dieu qui m'a choisi pour exécuter une telle œuvre. Je t'ai surpassé, ô Salomon ». Pendant ce temps, on distribuait du grain et de l'or dans les rues.
Le lendemain, grand jour de fête, les portes furent ouvertes pour la première fois au service divin. Les fêtes durèrent une quinzaine de jours jusqu'à l'Epiphanie. Le grand Temple de la Nouvelle Alliance était érigé.
Ce fut avec le même faste que l'Empereur fit organiser le service divin et pourvut à l'entretien de l'église même. Plusieurs centaines de diacres, sous-diacres, lecteurs, de psalmistes, portiers, sacristains étaient préposés aux offices. L'église reçut de nombreuses dotations : 365 fonds de terre lui furent attribués dans les environs de la ville.
La précipitation apportée à la construction de cet édifice entraîna bientôt de graves conséquences. Le grand tremblement de terre qui eut lieu vingt ans après ébranla ses murs, détruisit toute la partie est du dôme, brisa la table sacrée, le Ciborium, l'Ambon, les objets les plus précieux. La légende de l'Islam fait coïncider ce tremblement de terre avec la nuit de naissance du prophète.

Réparation de Sainte-Sophie par Justinien

La coupole de Sainte-Sophie repose sur des terrains de formations diverses : de l'autel à la coupole le sol est pierreux, de la coupole au parvis les fondements durent être jetés dans un terrain marécageux, ce qui devait amener des suites fâcheuses. Quoi qu'il en soit l'église fut restaurée avec beaucoup plus de soins et surtout beaucoup plus de prudence ; Justinien fit donner à l'église plus de solidité en chargeant Isidore le Jeune de renforcer les aboutissements, arcs-boutants et contreforts, et rehausser la coupole de 25 pieds ; elle fut couverte également de tuiles en terre de Rhodes. Les échafaudages furent maintenus pendant une année entière, puis, on fit pénétrer plusieurs pieds d'eau sur le dallage de l'église pour que les pièces de bois en tombant ne pussent ébranler les nouvelles constructions. Cinq ans après, en 568, à la veille de Noël encore, eut lieu la deuxième inauguration.

Ce n'est pas sans orages que ce vieil édifice est demeuré debout jusqu'à nos jours. Le sort s'est acharné sur lui. Incendies, tremblements de terre, sièges, révolutions, vandalismes ont ébranlé ses murs sans le renverser.

Nouvelles dégradations, nouvelles restaurations

Au IXe siècle, l'une des archivoltes de la coupole se trouvant endommagée, Basile Ier le Macédonien la fit refaire et profita de ce travail pour y placer des images en mosaïque de la sainte Vierge, de saint Pierre et de saint Paul. En 987, elle s'écroula de nouveau et fut restaurée par Basile II Bulgaroctone. On voit que la coupole actuelle est l'oeuvre de plusieurs générations. L'édifice eut beaucoup à souffrir de l'incurie des empereurs latins. Ce ne fut qu'au XIVe siècle qu'on songea à le consolider. Ainsi Andronic Paléologue l'aîné fit élever du côté Est de forts murs d'appui. Mais ce fut l'appropriation aux exigences des rites de l'Islamisme qui entraîna pour Sainte-Sophie les plus profondes modifications : les Turcs s'ingénièrent à détruire l'admirable décoration intérieure de cette basilique convertie par force à l'Islam. Un badigeonnage à la chaux couvrit sans miséricorde toutes les surfaces, l'Islam défendant par principe toute figure ou représentation d'être vivant. Les ornements précieux enlevés ou volés furent remplacés par des passages du Coran en écriture géante [calligraphies].

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Carte postale du début du XXe siècle, colonnes byzantines et calligraphie turque

L'extérieur de Sainte-Sophie

Ceci excepté, l'intérieur resta tel qu'il était au point de vue architectural. Mais, à l'extérieur, rien ou presque rien ne subsiste du caractère byzantin. Les annexes qui se trouvaient groupées autour du principal corps d'édifice furent ou détruites ou enclavées dans d'autres constructions. Le Skeuophylakion, pièce particulière située au coin nord-est de l'église et où se trouvaient conservés les objets du culte, sert maintenant de garde-manger pour la cuisine des pauvres. Au côté sud du narthex, l'ancien baptistère était relié à l'église par une porte aujourd'hui murée ; c'était une chapelle à coupole, octogone à l'intérieur, quadrangulaire à l'extérieur, avec une abside à angle droit et un narthex placé à l'Ouest. Il servit de magasin à huile jusqu'au jour où on s'avisa d'y inhumer Moustafa Ier qui venait de mourir subitement. Pour remplacer les parties extérieures dénaturées ou détruites, Mahomet le Conquérant dota l'église de deux arches lourdes et informes, situées du côté sud-est de la mer. Là-dessus on éleva un minaret. Sélim II en fit construire un deuxième, à côté, mais moins élevé ; son successeur Mourad III, deux autres encore. Ces quatre tours érigées à différentes époques n'ont tout naturellement aucun caractère d'unité. Sur la pointe des minarets, le croissant brille maintenant dans toute sa splendeur. Il surmonte encore, en bronze cette fois, le sommet de la grande coupole qui semble s'incliner légèrement. Cette coupole mesure 25 mètres de diamètre environ ; Mourad II employa, dit-on, 50000 ducats pour la dorer. Cent kilomètres à la ronde et, du côté de la mer, jusqu'à la pointe de l'Olympe bithynien, on la voit étinceler sous les rayons du soleil.

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Construction à l'extérieur de Sainte-Sophie, photo © JMB, 1988

Différentes constructions vinrent se grouper tout autour de Sainte-Sophie : turbés, écoles, établissements de bienfaisance. Dans le parvis sud, Mourad III fit bâtir son tombeau ; près de lui reposent les cercueils de ses 17 fils que Mahomet III frère aîné et successeur fit décapiter et inhumer auprès de leur père le jour de son avènement au trône. Neuf ans plus tard, la mort l'amena lui-même à côté de Sélim II : c'est là que se trouvent également les restes du prince Mahmoud et de sa mère qu'il fit égorger injustement. Ces tombes résument l'histoire, les malheurs et les crimes de cette horrible famille.

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Carte postale du début du XXe siècle : on voit bien les 4 minarets.

Restauration de Fossati

Au milieu du siècle dernier [de 1847 à 1849], l'immense édifice menaçant ruine, Abdul-Medjid ordonna de le restaurer d'une façon définitive. Il fit appeler le célèbre italien [en fait, c'étaient deux frères de nationalité suisse] Fossati. Celui-ci abattit d'abord tous les contreforts superflus et chercha à réparer un peu l'ancien extérieur ; puis, les murs de la mosquée furent recrépis et agrémentés de raies transversales d'un rouge de garance, revêtement qui ressemble fort à l'habit d'un forçat ou à la robe d'une esclave. L'intérieur, après quatre cents ans d'attente, retrouva en partie ses anciennes couleurs, sa magnificence d'autrefois.
Les précieuses tables de marbre, les mosaïques à fonds d'or furent découvertes, la madone et les saints se réveillèrent de leur long sommeil. Il est vrai que des pièces manquaient, les unes détruites en tout ou en parties, les autres ne valant guère mieux. Un grand nombre d'images montraient néanmoins encore toute la beauté de leur coloris. La mosquée conserve aujourd'hui ces restes de beauté autant que le permettent les préceptes de l'islamisme. Les représentations d'êtres vivants, nullement tolérées par le prophète, furent tout naturellement passées à la chaux. Il est vrai que, pour ce travail, on prit toutes les mesures de précaution nécessaires : on recouvrait tout d'abord les figures d'une toile, puis une légère couche de couleur était passée par-dessus. Toutes les têtes eurent le même sort ; cependant quelques-unes percent encore le badigeonnage. Fossati aussi bien que Salzenberg envoyé par Frédéric-Guillaume IV à cette occasion unique ont tiré quelques copies précieuses et complètes des détails de ce monument remarquable. Fossati retrouva la porte secrète par laquelle, au moment du carnage du 29 mai 1453, le prêtre devait avoir disparu en emportant calices et hosties avec lui ; elle fut ouverte et après qu'on eut reconnu qu'elle donnait dans une petite chapelle voûtée, on la referma aussitôt.

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L'intérieur

L'église Sainte-Sophie est orientée du côté de Jérusalem. Devant l'entrée principale située à l'Ouest, se trouve un parvis ouvert, de forme ovale, large de 50 mètres sur 30 de profondeur ; autrefois cet Atrium était entouré de tous côtés d'un cloître à coupoles, reposant sur des colonnes et formant des arcades. De cette disposition première il n'a été conservé qu'une petite partie. Un simple bassin en marbre avec fontaine. Derrière, les deux narthex couverts ; c'est ici que pénitents et catéchumènes prenaient place, ceux-ci en attendant que le baptême les introduisît au sein de l'Eglise, ceux-là que la pénitence les y rappelât. Le premier de ces portiques est des plus simples : les murs sont en briques polies, le sol pavé de gros carreaux, les voûtes en arête. Il se trouve limité au dehors par une fenêtre de séparation, les neuf portes qui reliaient autrefois le parvis au péristyle sont maintenant murées, les portes des deux extrémités conduisent aux minarets de l'Ouest. Les quatre piliers situés devant l'éxonarthex pourraient avoir servi de socle à quelques statues d'empereurs.

Cinq portes introduisent les fidèles de l'exonarthex dans l'esonarthex. L'une d'elles qui pourrait compter pour une des plus belles parties de l'église est en bronze et située à l'aile sud du portique. Elle semble l'oeuvre de plusieurs époques. Les panneaux modelés de main de maître, les ornements d'une exécution, merveilleuse, dénotent l'apogée de l'art grec ; les cadres avec boutons, feuilles et rosettes, ainsi que les tablettes à monogrammme des quatre grands panneaux sont de style byzantin. Au haut d'un des battants on lit sur une plaque d'argent cette inscription : MIXAHA NIKHTÔN ; au point de vue grammatical il faut ajouter devant : THEOPHIAOU KAI. Plus loin les monogrammes également sur argent font de même allusion à Théodora, épouse de Théophile, et à son fils Michel qui vécurent dans la seconde moitié du IXe siècle.

L'esonarthex, long de 60 mètres sur 10 de profondeur, est plus large, plus haut et plus orné que le premier parvis. Les murs sont couverts de plaques en marbre multicolores, la voûte garde encore quelques traces de travaux en mosaïque. Il reçoit sa lumière par des fenêtres qui donnent sur le toit du premier parvis. Deux portes ouvrent de chaque côté sur un vestibule aboutissant d'une part à l'escalier en pentes douces des galeries et d'autre part à l'escalier de la sortie à l'extérieur. Ces vestibules aux voûtes en berceaux, contigus au narthex, datent de l'ère byzantine ; celui du Nord où l'on parvient par un escalier de 14 marches forme l'entrée des Giaours qui ne doivent pénétrer dans le temple que par la porte gracieusement surnommée des pourceaux. Salzenberg tient celui du Sud pour le portique des guerriers, par lequel l'empereur et sa suite faisaient leur entrée de l'Augustéon au narthex ; c'est là qu'on déposait les armes avant de passer dans l'église. Des deux autres portails conduisant encore au gynécée et qui étaient situés à l'angle Est, il n'y a plus aujourd'hui que celui du Nord. Entre ces deux portails se trouvait une rangée de cabinets ou de dépendances où, selon les écrivains byzantins, le patriarche donnait la bénédiction avant le service divin et où les conciles d'église étaient tenus ; une pièce était réservée à l'Empereur, et d'autres servaient de prison pour le clergé.
Deux de ces pièces seulement ont été conservées, mais elles sont murées et remplies de gravois.

Neuf portes disposées à l'est de l'ésonarthex conduisent à l'intérieur de l'église. Toutes ces portes sont en airain et étaient autrefois ornées de croix, malheureusement détruites aujourd'hui. Elles se développent dans une embrasure de marbre, les intervalles en sont aussi revêtus de marbre ; au-dessus se trouvent quelques tableaux en mosaïque.

Trois portes conduisent dans la grande nef, celle du milieu, la porte principale, plus grande et plus ornée que les autres, était la porte royale. L'encadrement en est de bronze, tandis que celui des autres est en marbre poli.

Sur le tympan d'arcade, on pouvait admirer autrefois une mosaïque représentant l'adoration du Christ par l'Empereur. Le Sauveur, assis sur un trône magnifique, dans toute la puissance de sa gloire, reçoit les fidèles ; de la main droite légèrement levée, il les bénit ; dans la gauche, il tient l'évangile. Devant le trône, un empereur byzantin, richement vêtu du manteau et du diadème, l'implore agenouillé ; à côté, des médaillons avec les bustes de la sainte Vierge et de l'archange Michel. Aujourd'hui cette mosaïque est recouverte de toiles. Immédiatement au-dessus du linteau de la porte, la colombe du Saint-Esprit prend son essor, plus bas l'évangile avec ces mots tirés de saint Jean : Jésus dit : En vérité, en vérité, je vous dis que je suis la porte des brebis ; si quelqu'un entre par moi, il sera sauvé : il entrera et sortira, et trouvera de la pâture. (Évangile selon saint Jean X, 7, 9). Les battants du portail existant encore semblent appartenir à une époque moins reculée.

Structure de l'édifice

L'extérieur de cet édifice, même si nous le rétablissons, par la pensée, dans son état primitif, n'est pas à l'abri de la critique ; la coupole elle-même semble quelque peu écrasée. Mais combien l'intérieur s'impose à l'admiration ! Tout le vaisseau est visible, dès qu'on y pénètre, et l'on se trouve, dès le premier pas, sous une puissante impression d'originalité et de splendeur.
Le regard s'envole au loin à travers la nef, plonge ensuite dans les parties latérales pour revenir aussitôt se reposer vers les hauteurs sublimes des voûtes. Le tableau semble un peu chargé au premier coup d'œil, mais ne tarde pas à s'éclaircir et à s'harmoniser - c'est la majesté même. Tout démontre une merveilleuse entente des conditions de l'art monumental, en même temps qu'une hardiesse inouïe de conception et d'exécution. Il est rare de rencontrer un ensemble d'un caractère si imposant.

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Echafaudage, photo © JMB, 1988

Peut-être même un effet semblable n'a-t-il été réalisé nulle part ailleurs. Si l'on en excepte l'abside orientale, l'église est renfermée dans un espace rectangulaire de 77 mètres de longueur sur 76m70 de largeur, y compris l'épaisseur des murs. Cet intérieur est divisé en une partie centrale, la nef, et deux parties latérales. Au centre de l'édifice s'élève une coupole de 31 mètres de diamètre, inscrite dans un carré.
Elle s'appuie sur quatre grands arcs, d'une ouverture égale à son diamètre, lesquels reposent sur quatre gros piliers. D'immenses pendentifs sphériques se projettent dans le vide, remplissent l'espace entre les grands arcs et viennent saisir la coupole. Sur les deux arcs perpendiculaires à la nef, l'arc oriental et l'arc occidental, s'appuient deux demi-coupoles ; au contraire, au nord et au midi de la grande coupole, les grands arcs sont fermés par un mur plein que soutiennent des colonnades.
Autour de l'hémicycle que recouvre la grande demi-coupole orientale, s'ouvrent trois absides, au centre, l'abside principale, qui se prolonge à l'orient et se termine par une voûte en cul-de-four, et deux absides secondaires à droite et à gauche de l'abside principale. Le fond des deux absides secondaires est ouvert sur les bas côtés et leur voûte est soute- nue, dans cette partie, par deux colonnes. Le pourtour de l'hémicycle occidental est pénétré de la même manière, mais l'arcade centrale n'est pas terminée en cul-de-four ; la voûte se prolonge jusqu'au mur de face dans lequel sont percées les trois portes qui communiquent avec le narthex. ( Labarte, Le Palais de Constantinople et ses abords, Sainte-Sophie, le Forum, Augustéon et l'Hippodrome, Paris, 1861.)

Des deux côtés, entre le vaisseau central et les murs extérieurs, s'étend une rangée de pièces basses et quadrangulaires qui forment comme des bas côtés. Divisés en trois parties par les maîtres piliers et leurs contreforts, elles diffèrent de forme et de grandeur. Cette combinaison atteste avec évidence l'intention de combiner le principe de la basilique latine avec le système de l'édifice à coupole, issu de l'art byzantin.

Les colonnes

A droite et à gauche la nef est séparée des bas côtés par quatre magnifiques colonnes, hautes de 11 mètres, taillées dans des blocs de marbre vert et provenant du temple de Diane, à Ephèse [NDLR : en fait, c'est une légende médiévale ; les colonnes furent taillées spécialement pour Sainte-Sophie et non récupérées d'un autre monument] ; sur leurs cinq arcs, six petites colonnes semblables s'élèvent à la hauteur des hautes-oeuvres et sont reliées par sept arceaux. En arrière des cinq arcades du rez-de-chaussée, se dressent deux grandes colonnes à trois arcs, en porphyre rouge et provenant du temple du Soleil, à Baalbeck. Aurélien les avait fait transporter à Rome et Justinien les fit venir à Byzance. Au-dessus, se trouvent six colonnes plus petites, reliées par sept arcades. Vingt-quatre autres colonnes de granit égyptien, qui servent d'appui aux galeries des deux côtés, sont réparties en quatre dans chacune des six divisions des nefs latérales. Le même nombre dans les hautes-oeuvres, toutes de granit ou de marbre multicolore. L'étage supérieur est occupé par le Gynécée (ou partie réservée aux femmes), qui s'étend également au-dessus du narthex proprement dit. Le narthex s'ouvre, du côté de la nef, par trois grandes arches reposant chacune sur une colonne double ; sur ces arches se trouve disposée la grande fenêtre demi-circulaire qui clôt l'arcade ouest du milieu. En comptant encore les trois petites colonnes des portails, le chiffre total de toutes les colonnes de Sainte-Sophie se monte à 107, nombre mystique : 100 de plus que n'en comptait la maison de la Sagesse (Prov. IX. I). Les colonnes du rez-de-chaussée sont au nombre de quarante, nombre révéré chez les Orientaux. Les Byzantins donnaient même à leurs plus belles colonnes des noms de patriarches, par exemple Grégoire Thaumatourgos ou Basile.

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Carte postale du début du XXe siècle

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Carte postale envoyée vers 1920

La coupole

La coupole de Sainte-Sophie est sans contredit un des chefs-d'oeuvre de l'art architectural. Du sol de l'église à la clef de voûte, sa hauteur verticale est de 56 mètres. Il est vrai que la coupole du panthéon d'Agrippa a 43m50 de diamètre, mais elle se trouve appuyée de toutes parts de solides murs d'appui et ses murs extérieurs reposent sur le sol, tandis que la coupole de Sainte-Sophie plane sur des piliers et repose sur le point vertical d'arcs à grand circuit ; de même la courbe de la coupole n'est pas exactement semi-circulaire, comme au Panthéon ; car la hauteur n'atteint qu'un sixième du diamètre et encore semble-t-elle avoir été sensiblement plus aplatie dans le plan primitif. La coupole de l'église Saint-Pierre, sur 1m50 de moins de diamètre que celle du Panthéon, a une hauteur de 123 mètres, mais ce n'est que de très près qu'il nous est donné de bien pouvoir nous rendre compte de ces dimensions extraordinaires ; celle de Sainte-Sophie, au contraire, est visible dans presque toute sa totalité dès la porte d'entrée. Les plans d'appui de l'église Saint-Pierre embrassent la moitié de l'espace libre ; à Sainte-Sophie, seulement un tiers.

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La coupole en 1988, photo © JMB

Ainsi, d'après les comparaisons que nous venons de faire, l'imposante et inoubliable impression n'est point exclusivement provoquée par les grandes dimensions de la coupole ou même par sa hauteur, mais bien plutôt par sa position qui lui donne l'air de planer au-dessus de constructions hardiment reliées, et d'un effet grandiose, combinant les deux formes essentielles de toute architecture : le carré et le cercle.

C'est la distribution de la lumière qui contribue aussi pour beaucoup à l'effet magique de cet intérieur. Les pièces latérales ont des fenêtres cintrées rondes, 40 ouvertures cintrées se trouvent également pratiquées dans la couronne inférieure de la grande coupole, et jettent par le haut dans le centre intérieur un flot immense de lumière ; de semblables fenêtres percent aussi les voussures des coupoles secondaires, comme les murs qui ferment les grands arcs pleins à droite et à gauche de la coupole centrale. C'est ainsi que chaque recoin de cet espace reçoit la lumière dans une proportion mesurée à son importance. Clarté partout, mais une clarté douce et harmonieuse. Les rayons jaillissent à flots sur ces murs de marbre et de mosaïque sans éblouir jamais.

Ce qui attire principalement notre attention, ce n'est pas seulement la matière et le coloris différents de cette forêt de colonnes qui nous entoure, c'est surtout la variété dans les formes des chapiteaux et des ornements, c'est encore l'ingéniosité des détails. On ne s'est point préoccupé ici des cinq ordres de Vitruve. C'est le triomphe de l'art byzantin. Les corniches surplombent avec une saillie très marquée ; la jointure des fûts et des chapiteaux est dissimulée par un anneau de bronze de 11 pouces de haut ; les chapiteaux cubiques et bombés offrent également des ornements de feuillages découpés ; sur chaque chapiteau, devant et derrière, on lit un monogramme presque toujours différent.

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Photographie de 1988, photo © JMB

Mais, nous ne saurions assez le répéter, l'intérieur de Sainte-Sophie doit surtout l'effet saisissant qu'il produit à la décoration polychrome dont il est revêtu et qui a cependant perdu en partie sa splendeur primitive.

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Marbres et mosaïques

Chaque pouce d'espace entre le sol et le sommet de la coupole était autrefois richement orné. Le narthex même annonçait la magnificence de l'intérieur. Le marbre revêtait tout le sol et toute la hauteur des murs jusqu'à la naissance des arceaux et des voûtes. Ces arceaux et ces voûtes resplendissaient de mosaïque. Le marbre employé est de beaucoup plus riche que celui du Panthéon d'Agrippa. Les mosaïques, avant les profanations des Turcs, formaient une décoration bien plus éclatante que celle de Saint- Pierre de Rome.

Le sol est maintenant recouvert d'un dallage de marbre gris. Paul le Silentiaire compare le dallage primitif, dont une toute petite partie se voit encore sous la coupole, au sud-est de la nef, à « une prairie de fleurs ».

Les murs des deux étages, avec leur revêtement de marbre, harmonisent admirablement toutes les autres parties de l'édifice. Des lignes claires partagent la surface des murs en plusieurs sections, celles-ci sont à leur tour divisés en segments par des lignes verticales. Chacune de ces sections rivalise en beauté et en magnificence. C'est une profusion de tons rouges, violets, blancs, jaunes et verts. Les nuances de marbre gagnent encore en splendeur vers le haut, la matière eu est plus riche et plus fine.
Notons tout particulièrement la beauté des tablettes de marbre qui ornent le devant de la galerie située au-dessus du narthex, sur une longueur de 5m30 et une largeur de 1m50.
La mosaïque recouvrant les parties supérieures de l'église commençait au-dessus de la moulure, sur un fond d'or et d'un bleu très foncé.

" Tandis que, depuis le moyen âge, on a multiplié les tons, afin de se rapprocher de l'aspect de la fresque, les mosaïstes byzantins ne les employèrent qu'en petit nombre, juxtaposant les couleurs tranchées, négligeant les nuances intermédiaires. Comme la mosaïque est faite pour être vue de loin, la dureté de ces oppositions se perd dans l'harmonie générale de l'oeuvre ; mais, en revanche, tout se détache avec une vigueur et un éclat incomparables. Les figures s'enlèvent sur un fond bleu ou d'un or intense ; les tons vifs et nets des vêtements forment avec ce ton uniforme un contraste puissant ; souvent, pour mieux accuser le dessin, une ligne noire indique les contours du corps et les traits du visage. Tout, dans l'exécution, contribue donc à donner à l'œuvre ce caractère d'une décoration bien comprise, où le regard est saisi par la recherche des grands effets fortement accusés." (C. Bayet, Histoire de l'art byzantin, Chap. II)

Les ornements sont empruntés à l'art hellénique, souvent aussi au règne végétal ou à la combinaison des figures géométriques. Les personnages, tous immobiles, sont alignés sur le même plan. Au reste, les compositions à personnages sont réservées aux emplacements principaux et les plus en vue.

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Le Christ, entre l'empereur Constantin IX et l'impératrice Zoé, vers 1020, mosaïque, photo © JMB, 1988

Les mosaïques de Sainte-Sophie forment un incomparable décor. L'imagination peut sans peine suppléer aux parties que le vandalisme des Turcs a cachées ou détruites. Dès son entrée, le visiteur apercevra, à l'archivolte ouest de la coupole, la sainte Vierge entre saint Pierre et saint Paul ; à l'est, sur la table d'or, le livre de l'Evangile avec saint Jean et la sainte Vierge ; au-dessous, le portrait de Jean Paléologue qui, vers le milieu du XIVe siècle, restaura l'église et y fit également exécuter des travaux de mosaïque. Les tableaux en mosaïque qui couvrent le grand mur des arches sud et nord s'étalent avec une majestueuse ampleur, c'est là que se trouvaient, dans des niches à fond d'or, les plus anciens évêques et martyrs de l'église, plus haut les seize prophètes ayant deux anges au-dessus, mais dont on ne voit plus que les parties inférieures. Leurs robes sont d'un blanc éclatant, leurs étoles blanches sont semées de croix de différentes couleurs. La main droite est levée en signe de bénédiction, ou placée sur la poitrine, la main gauche tient le livre ; un nimbe coloré encadre les visages barbus, d'une expression sévère et triste. Dans les compartiments, de deux côtés, s'étalent les noms de Grégoire le Théologue, Denys, Nicolas... Les voûtes supérieures semblent avoir été ornées de scènes tirées du Nouveau Testament. Le tableau du milieu de la coupole représentait Jésus-Christ trônant sur un arc-en-ciel en qualité de juge universel. Aux quatre angles, on aperçoit encore quatre séraphins gigantesques à six ailes. Toutes les mosaïques de l'église ne remontent pas, comme on pourrait le croire, à l'époque de Justinien ; le grand ouvrage de mosaïque du narthex est assurément plus moderne. Toujours est-il qu'il ne représente pas Justinien. Nous n'insisterons pas sur les lacunes irréparables que présente l'ensemble de cette décoration et surtout sur la disparition des mosaïques de la coupole et du chœur. Celles des nefs latérales et des galeries supérieures sont, par endroits, assez bien conservées. On peut distinguer encore, sous les arcades, des saints et des prophètes, bien pauvres restes, il est vrai !... Aux lieux et places des ornements en mosaïque, on contemple aujourd'hui d'énormes cartouches ronds, modèles géants de calligraphie turque [...] où se lisent, sur fond vert, en caractères d'or, les noms d'Allah, de Mahomet et de ses compagnons, des premiers Califes, entourés de formules de bénédiction !

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Détail d'une mosaïque, photo © JMB, 1988

La mosquée Ayasofya

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Entrée d'Ayasofia, carte postale envoyée en novembre 1906 (éditeur Georges Papantoine, Constantinople)

Le minber, la chaire où, tous les vendredis, on lit maintenant la Khoutba, la prière solennelle, est situé à peu près sur la même ligne que l'ancien Ambon, non cependant au milieu de l'église, mais plus près du pilier sud-est. L'escalier de cette chaire, quoique raide, est cependant orné de magnifiques balustrades et la chaire elle-même, surmontée d'un toit pointu semblable à celui d'un clocher d'église ; l'orateur, suivant le rite turc, gravit cet escalier l'épée dans une main et le Coran dans l'autre, pour rappeler la manière dont le Prophète a fait part de sa doctrine à ses disciples. Les deux drapeaux, plantés des deux côtés de la chaire, illustrent et glorifient la victoire de la mosquée sur la Synagogue et l'Eglise. Le Koursi, la chaire proprement dite, qui, comme ici, se trouve également au milieu de chaque mosquée, se distingue du Minber en ce que ce dernier se trouve seulement dans les grandes mosquées où la Khoutba est lue le vendredi.

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Intérieur, carte postale, début du XXe siècle

Le Koursi actuel a été construit par Mourad IV. Il est porté sur quatre colonnes de marbre. C'est de Mourad III que proviennent les deux terrasses à colonne nommées Mastaba, placées au milieu de la mosquée, l'une vis-à-vis de l'autre ; l'une est destinée aux lecteurs du Coran, Devr qour'an, qui ont la tâche de lire les saintes écritures en entier dans un ordre et un temps déterminé ; l'autre pour les Muezzins qui, après avoir jeté leur appel du haut des minarets, annoncent ici le commencement de la prière réglementaire. Une troisième tribune, la loge du sultan, Maksoura, érigée par Ahmed III, se trouve du côté gauche de l'ancien sanctuaire, presque en face du Mihrab ; à côté, les tapis du tombeau du prophète ; d'après les plus anciennes descriptions de l'église Sainte-Sophie, la Maksoura doit être à peu près à l'endroit où, autrefois, les empereurs byzantins avaient leur place lorsqu'ils assistaient au service divin.

Tribune impériale, éditions Ipekdji Frères, Au bon marché de Salonique, Contantinople


Des milliers de lampes alternent, sur des lustres en couronne, avec des oeufs d'autruche, des fleurs et des bouquets en feuilles d'or. Ces lampes, suivant les traditions orientales, représentent les étoiles fixes de la voûte des cieux éclairant les œufs d'autruche qui les entourent comme leurs satellites, cependant que les bouquets de feuilles d'or figurent des comètes. Combien ne regrette-t-on pas les beaux décors d'autrefois en voyant aujourd'hui les oripeaux qui les ont remplacés.

Mimber, E. F. Rochat, Constantinople

Curiosités

Quelques curiosités sont encore dignes d'un souvenir : la Colonne Transpirante (Yach direk) placée à l'extrémité nord des portes du narthex et dont le marbre suinte toujours par un trou pratiqué dans le revêtement de bronze. Les pèlerins croient que cette exsudation peut procurer des cures merveilleuses. Du même côté, un peu en arrière du plan, non loin de la porte servant au sultan pour passer de la place du sérail à la mosquée, se trouve la Fenêtre Froide (Soouk pendjéré [soguk pencere]) par laquelle un vent frais du Nord arrive constamment d'une petite cour ouverte ; connue, en été, il fait bon s'y asseoir pour faire la lecture, plusieurs lecteurs du Coran s'y sont installés avec le temps, ce qui a fait dire à Evlia que cette fenêtre froide est une bénédiction pour la science. Sur la galerie supérieure sud, se trouve également une porte de communication en larges plaques de marbre et ornée de sculpture ; dans le langage du peuple, le battant gauche est appelé la Porte de l'Enfer (Djehennem kapou [Cehennem kapi]) et le battant droit la Porte du Ciel (Djennet kapou [Cennet kapi]). Près d'une fenêtre située vers l'Ouest, on aperçoit aussi la Pierre Luisante qu'on croyait autrefois être une plaque d'onyx, mais qui n'est qu'un pur et simple marbre de Perse qui absorbe la lumière du soleil couchant puis la rend en un rayonnement d'autant plus vif que la nuit se fait plus épaisse. Les Mahométans montrent comme un fragment du berceau de Jésus un bloc de marbre rouge gisant sur la haute galerie sud-est et. un peu plus loin, un bassin qui aurait servi à le baigner ; mais les écrivains byzantins ne mentionnent nulle part cette légende.

Les deux grandes urnes d'albâtre, qui ressemblent à deux oeufs gigantesques, ont été placées par Mourad III au bas de la nef, juste entre les deux colonnes de porphyre qui proviennent du temple du Soleil. On croit qu'elles proviennent de Pergame. Chacune d'elles doit contenir 1000 litrons de blé, environ 1250 litres d'eau. L'eau qui les remplit sert aux fidèles dans les grandes cérémonies et elles sont analogues aux bénitiers de nos églises.
[...]
De Sainte-Sophie dérivent, pour ainsi dire, tous les édifices religieux de Constantinople.

Cette basilique est restée un modèle pour tous les peuples de l'Orient. Sauf quelques modifications purement locales, tous bâtissent encore d'après les données de l'époque de Justinien. Sainte-Sophie a créé le type des mosquées. C'est une preuve irrécusable de l'effet unique que provoque Sainte-Sophie au point de vue artistique. Tout y est d'une harmonie, d'un fini que rien ne saurait surpasser.
*****

Suite et fin

D'autres restaurations suivirent, à partir de 1932, par l'américain M. Whittemore (mort en 1950) qui mit au jour les mosaïques et par son successeur Paul Underwood. L'édifice demande un entretien permanent.