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Nous sommes vers 1830, à une période importante pour l'Empire ottoman.
Reinaud présente les productions des premières imprimeries turques :
grammaires de l'arabe et du persan, ouvrages religieux ou de droit
occupent une grande place ; les ouvrages de géographie sont rares,
c'est l'histoire qui occupe la plus grande place.
Les traités médicaux
et techniques manquent un peu, mais Selim III a essayé de relancer leur
diffusion, espérant ainsi moderniser son empire. L'auteur insiste
également sur la tolérance religieuse qui caractérise toutes ces
publications.
extrait du "Bulletin des sciences historiques, antiquités, philologie", Tome XVII, novembre 1831
Il
existe à, Constantinople une imprimerie arabe, persane et turque,
fondée il y a un peu plus d'un siècle, et qui, malgré d'assez longues
interruptions, a publié environ cent ouvrages.
Ces ouvrages ont été
répandus en plus ou moins grand nombre dans diverses parties de
l'empire ottoman, et ont récemment produit un changement dans l'état
moral et littéraire du pays. Mais parmi les écrivains qui ont jusqu'ici
cherché à peindre l'esprit des habitants de ce vaste empire, les uns
ont méconnu cet effet de la presse, les autres s'en sont exagéré
l'importance; il importe donc de fixer dès à présent, les résultats
produits par la presse turque, et ce qu'elle a laissé à désirer. Avec
l'établissement d'une gazette politique dans l'empire (le Moniteur Ottoman,
qui paraît une fois par semaine en français et en turc, et qui doit
être reproduit à la fois en grec et en arménien) , une nouvelle ère
s'ouvre pour les ottomans. Avant dix ans, l'aspect moral, politique et
littéraire du pays, aura subi des modifications plus ou moins
considérables. Hâtons-nous de constater l'état des choses qui a précédé
cette espèce de révolution.
Dès le 16e siècle il s'établit à
Constantinople ainsi qu'à Thessalonique, une imprimerie hébraïque à
l'usage des juifs, et cette imprimerie mit au jour certaines portions
de la Bible et du Talmud et autres livres juifs. Les Grecs et les
Arméniens dans le siècle suivant, fondèrent aussi, chacun de leur
côté, une imprimerie qui devait reproduire les ouvrages de leur culte
religieux et de leur littérature. Il se forma même à Alep et sur les
pics du mont Liban, des imprimeries syriaques et arabes à l'usage des
chrétiens melchites et maronites de ces intéressantes contrées.
La première imprimerie turque
Le
gouvernement contemplait d'un oeil indifférent les résultats produits
par une institution si nouvelle ; et, fidèle à sa politique, il se
contentait de veiller à et que les juifs ne publiassent aucun écrit qui
tendît à saper la religion de l'état.
Enfin, quelques personnes
puissantes eurent l'idée de doter la nation d'un établissement qui
avait produit dans l'Europe chrétienne de si grands résultats. Le fils
de Mehemet Effendi, qui avait accompagné son père en France lors de
l'ambassade de ce dernier auprès du régent, et qui avait été témoin des
miracles enfantés par la civilisation, s'associa avec un renégat
hongrois, appelé Ibrahim, homme à la fois instruit dans les
sciences d'Europe et d'une infatigable activité. On grava des
poinçons, on fondit des caractères ; des ouvriers compositeurs furent
promptement formés, et un ouvr age en deux volumes in-folio fût livré
au public en 1728. Voici le tableau sommaire des livres qui, ont
successivement vu le jour.
Nous les avons classés par ordre de
matières, et nous ne citons que les principaux. Pour les personnes qui
voudront en avoir un liste presque complète et par ordre chronologique
elles pourront recourir au 7e vol. de l'Histoire de l'empire ottoman,
par M. de Hammer.
Plus de vingt de ces ouvrages sont consacrés à la
grammaire ou consistent en dictionnaires, et la plupart se rapportent à
la langue arabe ; quelques autres ont pour objet la langue persane, le
reste appartient au tort. L'arabe étant le langage que parlait Mahomet,
à servi à propager le Koran et toutes les sentences sorties de la
bouche du prophète et comme le Koran et les sentences de Mahomet
constituent encore aujourd'hui pour les Musulmans la base du droit
droit canonique, civil et politique, que d'ailleurs c'est en arabe
qu'ont été écrits tous les traités fondamentaux de dogme, de morale et
de jurisprudence, il en résulte que la connaissance de la langue arabe
est d'une absolue nécessité pour tous les ministres de la religion et
de la loi. Aussi nul d'entre eux n'est admis à l'exercice de ces
fonctions qu'après avoir subi un examen à ce sujet ; et pourtant la
langue arabe est si riche, son système grammatical est tellement
compliqué, qu'elle exige une étude de plusieurs années. Le persan, sans
être d'une indispensable nécessité, est cultivé par tous les Turcs de
distinction particulièrement par ceux qui ont du goût pour la poésie.
Ce sont d'ailleurs les mêmes caractères qui, à quelques modifications
près, servent à exprimer l'arabe, le persan et le turc.
Livres sur l'arabe
Les
ouvrages destinés à initier les Turcs à la connaissance de la langue
arabe, sont en général les mêmes qu'on emploie chez nous depuis
l'établissement des études orientales dans l'Europe chrétienne. En fait
de dictionnaires, on peut citer les deux lexiques arabes de Geuheri et de Firouzabadi , l'un intitulé "Sibah-Allogat", ou "Pureté du Langage",
par allusion à l'extrême importance que l'auteur avait mise à
n'accueillir que les termes d'une incontestable origine, et formant
deux vol. in-folio; l'autre portant le titre de Camous ou d'Océan,
comme si l'océan seul, par son immensité, idée ne pouvait donner une
juste idée de la richesse de la langue des Arabes ; celui-ci se compose
de trois volumes. En naturalisant ces deux lexiques dans les régions
turques, les éditeurs se sont contentés d'accompagner chaque mot arabe
de son explication en turc, à peu près comme Golius et Giggeius
accompagnèrent ces mêmes mots d'une explication latine, quand ils
essayèrent de mettre les deux lexiques à la portée des savants de
l'Occident. Le principal dictionnaire persan-turc est celui qu'on cite
sous le titre de Ferhenk-Schooury, et se divise en deux
volumes. L'auteur offre à l'appui de chacune de ses explications un ou
plusieurs exemples tirés des meilleurs écrivains persans. Plusieurs
traités sur la grammaire et la lexicologie, tant arabes et persans que
turcs, sont rédigés en vers ; on les fait apprendre par coeur aux
élèves dans les collèges, et une fois qu'ils les ont retenus, la mesure
et la rime servent à les mieux graver dans leur mémoire. Qui se
rappelle, à cette occasion, les poèmes didactiques des écrivains de
Port-Royal et du père Buffier ?
Quelques volumes sont
consacrés à là rhétorique, à la logique et à la métaphysique. Presque
tous sont rédigés en arabe ; on s'est contenté, en les imprimant, d'en
accompagner quelques-uns d'un commentaire, soit arabe, soit turc. Il
n'est pas besoin d'ajouter que ces ouvrages, composés au moyen-âge , se
ressentent de l'esprit scholastique de l'époque. Les philosophes arabes
adoptèrent de bonne heure la manière de raisonner des péripatéticiens,
et le nom d'Aristote jouit encore en Orient du même crédit que chez
nous il y a trois siècles. L'un de ces traités est la traduction de
l'Isagoge de Porphyre. La plupart de ces ouvrages, comme tous les
traités élémentaires analogues, servent de texte aux professeurs dans
les collèges et les écoles.
Dans l'origine, il avait été décidé
qu'on s'abstiendrait de publier par la voie de la presse le Koran et
les livres de théologie, de droit canonique et de jurisprudence en
général. Le Koran, dans l'opinion des Musulmans est la parole même de
Dieu révélée aux hommes, et il eût été contraire à la religion de
soumettre à un travail mécanique ce qui à peine peut être l'ouvrage
delà main de l'homme créé à l'image de Dieu. La même défense devait
s'étendre aux ouvrages de théologie et de droit à cause des divers
passages du Koran qui en constituent la base et qu'on y cite sans
cesse. D'ailleurs, comme ce genre de livres cet la portion qui a le
plus de cours dans l'empire, on pouvait craindre de réduire à la misère
les milliers de copistes qui vivaient de la transcription de ces
ouvrages. L'interdiction a été maintenue pour le Koran , et ce n'est
qu'en Russie que les Musulmans de Kasan et des autres provinces
moscovites ont osé abandonner ce livre sacré à l'action d'une vile
machine. Mais on a fait exception pour le livres théologiques et
juridiques.
Cet événement date seulement de 1803 ; et il fallut
toute la hardiesse du sultan Sélim III , qui plus tard paya ses
innovations de sa vie même, pour réaliser cette espèce de révolution.
Depuis cette époque, on a publié une quinzaine d'ouvrages de ce genre.
Les uns sont en arabe, les autres en turc ; presque tous sont
accompagnée d'un commentaire. Parmi les ouvrages consacrés à
l'exposition de la religion musulmane, nous citerons le traité arabe
d'Omar Nessefi, que Mouradgea d'Ohsson a reproduit en français dans le premier volume de son Tableau de l'empire ottoman et le traité turc de Berkevi qui a également été publié en français par M. Garcin de Tassy.
On
peut à la même occasion, faire mention d'une biographie des chefs d'un
ordre de derviches, écrite en turc, et intitulée "Gouttes de la
Fontaine de vie". Parmi les livres de jurisprudence , nous citerons
trois recueils de fetfas ou de décisions légales du mufti, chef de la
religion musulmane chez les Ottomans. On sait que dans l'empire il est
libre à tout Musulman, quand il se présente un cas de conscience ou un
point de droit , de s'adresser directement au mufti. Les questions sont
toujours posées en turc, résolues dans la même langue par une phrase
très-courte, et le plus souvent par un seul mot affirmatif ou négatif.
Il existe un grand nombre de recueils de décisions de ce genre. En
général, les décisions sont classées par ordre de matières, suivent
quelles se rapportent au jeûne à la prière , au mariage, aux
successions. Deux des recueils qui ont été imprimés datent du 17e
siècle, et le troisième du 18e. Ce dernier est accompagné de passages
des traités fondamentaux arabes qui appuient chaque décision. Les
Ottomans ont d'ailleurs des codes proprement dits. Le principal a été
rédigé dans le 16e siècle; il est intitulé : "Continent des mers",
comme si tout ce qui avait jusque-là été écrit sur le droit musulman se
retrouvait dans cette imposante compilation. C'est l'ouvrage qui a
servi de base à la rédaction des codes religieux, politique, militaire,
civil, judiciaire et pénal, formant le "Tableau de l'empire ottoman" de
Mouradgea d'Ohsson ; il a été imprimé en 1825 avec un commentaire, sous
le titre de "Jonction des fleuves dans le but de développer le
confluent des mers". Enfin, nous signalerons la traduction turque d'un
ancien traité arabe sur la guerre à faire aux peuples non musulmans, et
sur les lois qui président à cette guerre, intitulé "la Grande marche".
On sait que d'après le Koran et la politique mise en usage par la
prophète, c'est un devoir pour tous les croyants de faire une guerre à
mort aux peuples étrangers à l'islamisme, et qu'on ne fait exception
que pour ceux qui se soumettent à payer tribut Cette politique,
professée par les Ottomans pendant plusieurs siècles, et qui favorisa
puissamment leurs immenses conquêtes, était depuis deux cents ans pour
ainsi dire oubliée, vu l'état de décadence où se trouvait l'empire.
Peut-être la reproduction d'un ouvrage de cette nature, rédigé au
commencement du neuvième siècle de notre arc, n'était-elle pas
étrangère à la dernière guerre des Grecs et des Turcs.
En géographie, on n'a à citer que trois ouvrages, tous rédigés en turc. Le premier, intitulé : Gihau-Numa,
ou miroir du monde, devait renfermer le tableau fidèle de l'univers
tout entier ; il n'a paru qu'un premier volume, consacré à l'Asie.
Toute la partie qui traite de l'Asie orientale, particulièrement de la
Chine et du Japon, est tirée des relations européennes. Le compilateur
turc a même mis nos livres à contribution pour les contrées mahométanes
; mais pour ces dernières régions, particulièrement pour les provinces
ottomanes, pu trouve dans ce volume un grand nombre de renseignemens
originaux qui ne pouvaient être fournis que pu un homme initié à la
politique et à l'administration de l'empire. Aussi, cette publication
n'a-t-elle pas été inutile à d'Anville, à Malte-Brun et à d'autres
illustres géographes de la chrétienté. Ce premier volume parut en 1732,
parles soins dis renégat Ibrahim qui y avait fait de notables
améliorations. Ibrahim se proposait de publier un deuxième volume qui
aurait traité de l'Europe, de l'Afrique et de l'Amérique; et cette
partie attrait été non moins utile que la première, non-seulement pour
les Ottomans à qui elle aurait fourni des notions précieuses sur l'état
et les ressources de l'Europe chrétienne , mais pour nous qui
connaissons si mal certaines provinces de la Turquie d'Europe, telles
que la Bosnie. Mais ce projet ne s'est point encore réalisé ; on a
mieux aimé faire part au public d'un traité général, traduit librement
de l'anglais en 1804, et accompagné d'un atlas fort étendu. Le
troisième ouvrage du même genre est un itinéraire de Constantinople à
la Mecque, à l'usage des pélerins musulmans. M. Bianchi a donné la
traduction de la partie géographique dans le deuxième volume des
Mémoires de la Société de géographie de Paris. On s'étonne que les
personnes préposées à l'imprimerie turque n'aient pas encore songé à
publier une géographie en forme de dictionnaire, rédigée par ordre du
sultan Sélim : tant il est que l'esprit de l'homme ne suit pas toujours
la voie la plus courte et la plus sûre.
Un seul ouvrage est consacré
à la chronologie, appelée, ainsi que la géographie, un des yeux de
l'histoire. Ce sont les tablettes chronologiques de Hadji-Khalfa,
composées dans le 17e siècle, et continuées jusqu'en 1733. On y trouve,
année par année , et à partir de la création du monde, l'indication de
tous les faits importans qui étaient parvenus à la connaissance des
auteurs.
Livres historiques
La branche la plus riche et la plus
intéressante, c'est sans contredit l'histoire, surtout pour la partie
qui concerne les fastes de la nation. Tous les ouvrages historiques
imprimés à Constantinople sont écrits en turc. Parmi ceux qui n'ont pas
pour objet spécial l'empire ottoman, nous citerons une histoire de
l'Égypte, depuis les plus anciens temps jusqu'à sa conquête par Sélim.
Cette histoire, rédigée dans un esprit élevé, aurait pu être du plus
grand prix pour les Turcs; en effet, quel est l'homme tant soit peu
éclairé, qui en contemplant les débris de la grandeur des Pharaons, n'a
pas senti son âme s'élever, et n'a pas éprouvé le désir de faire
partager à son pays quelques-uns des bienfaits de la civilisation
égyptienne? Malheureusement toute la partie du livre qui traite de
l'histoire des anciens temps est un tissu de fables. L'auteur, imbu des
préjugés de son siècle et de son pays, n'a vu dans les plus glorieux
monumens de l'antiquité que l'ouvrage d'êtres surnaturels, et dans sa
stupide ignorance, il a attribué aux génies et aux démons ce qui n'a
été que le produit des lumières et des arts. Nous citerons eu second
lieu une histoire de la découverte de l'Amérique par les Espagnols,
histoire qui est accompagnée de la description de quelques-unes des
productions naturelles du Nouveau-Monde. Ici encore l'auteur à sacrifié
au goût de sa nation, en choisissant de préférence les objets qui
avaient quelque rapport avec les vaines croyances de l'Orient. Publié
en 1729, ce que cet ouvrage offre de plus remarquable, c'est la
représentation de certains êtres animés, circonstance tout-à-fait en
opposition avec l'islamisme, qui, à l'exemple du judaïsme, prohibe
toute espèce d'images de ce genre. On peut enfin nommer une histoire de
l'invasion des Afghans en Perse, au commencement du 18e siècle, et de
la chute de la maison des Sofis. Cette histoire, écrite d'abord en
latin par le jésuite polonais Kruzinski, fut traduite par lui-même du
latin en turc [information incertaine], et retraduite plus tard du turc en latin, en Allemagne.
Nous
avons dit que la partie la plus intéressante des livres historiques
consistait dans les chroniques nationales. Il est à regretter que la
portion imprimée ne commence pas à l'origine même de la monarchie. La
plus ancienne commence seulement à l'an 1001 de l'hégire (1592 de J.
C.), c'est-à-dire à l'époque où l'empire marchait déjà vers sa
décadence. Pour l'époque qui précède, les personnes qui ne peuvent
recourir aux relations manuscrites conservées dans quelques
bibliothèques d'Europe, sont obligées de se berner à l'histoire des
guerres maritimes des Ottomans, par Hadji-Khalfa, ouvrage
d'ailleurs fort intéressant, et qui renferme des détails curieux sur
les anciennes guerres de l'empire avec les républiques de Venise, de
Gènes, et d'autres puissances maritimes, dans la mer Méditerranée, la
mer Noire, la mer Rouge, le golfe Persique et la mer des Indes. Mais à
partir de la fin du 16e siècle, les annales ottomanes imprimées ne se
discontinuent pas jusqu'en 1775, à l'avènement du sultan Abd-Olhamyd.
Le manuscrit du dernier continuateur, Wassif-Effendi, se
poursuivait même jusqu'en 1802, un peu avant la mort du sultan Sélim
III; et si cette suite n'a pas encore été mise sous presse, c'est sans
doute parce que le gouvernement aura jugé que les événements étaient
trop récents. La partie imprimée, formant huit ou dix volumes in-folio,
est indispensable à quiconque voudra écrire l'histoire de l'empire
ottoman dam les 2 derniers siècles. On peut en apprécier l'importance
par l'extrait qu'a donné M. Caussin de Perceval fils,
relativement à la guerre de la Turquie contre les Russes en 1770, et
par l'usage que M. de Hammer a fait de la série entière dans les
derniers volumes de son "Histoire ottomane". Ces annales ont été
rédigées par des personnages graves, et qui, honorés du titre de
Vekah-Nevisch, ou d'historiographes, recevaient du gouvernement
communication des pièces officielles. Aussi, quoique écrites le plus
souvent dans un style emphatique, et quoique renfermant des détails
minutieux, elles méritent pour le fond des faits de faire autorité.
Destruction des janissaires
Le
seul ouvrage qui ait paru sur les derniers événemens de l'histoire
ottomane est le récit de la sanglante destruction des janissaires en
1825 et 1826. On pense bien qu'un ouvrage de ce genre, publié sous les
auspices du gouvernement, ne doit pas être favorable aux proscrits. En
effet, le volume, entremêlé d'ailleurs de vers et de prose, roule tout
entier sur les iniquités de cette milice turbulente, sur les orages
trop réels que son existence appelait depuis long-temps sur l'empire,
et sur l'urgente nécessité d'anéantir ces ennemis de Dieu et des
hommes. Son titre est Es-zefer, c'est-à-dire Myrte de la
victoire, en peut-être mieux, Base du succès. Quelque interprétation
qu'on adopte, il ne peut rester de doute sur l'intention qu'a eue
l'auteur de rattacher à la destruction des janissaires l'idée d'une
prochaine régénération. Mais une chose dont le lecteur chrétien ne se
douterait pas pas, c'est une pensée d'un genre tout différent, et qui a
peut-être été pour l'auteur le motif principal. Dans l'alphabet arabe,
comme dans les alphabets hébreu et grec, chaque lettre est susceptible
d'une valeur numérale; or, en arabe, les cinq lettres e, s, z, f, r,
équivalent au nombre 1241 année de l'hégire où ce grand événement eut
lieu, et constatent ainsi la date de la chute de cette vieille milice.
Ces
sortes de combinaisons, appelées chez nous chronogrammes, et qui firent
longtemps le charme de nos pères, auraient aujourd'hui peu de succès en
Occident. Mais il n'en est pas de même de l'Orient, et l'auteur de ce
singulier trait d'esprit, Mohammed-Assaad-Effendi vient d'être mis par le sultan à la tête de la "Gazette turque" qui se publie en ce moment à Constantinople.
Passons
maintenant aux ouvrages de politique et d'administration. L'on sent
bien que le nombre de ces ouvrages ne peut être considérable. Nous ne
citerons que le traité rédigé au turc par le renégat Ibrahim, et
intitulé Nizam Alumem, c'est-à-dire "Direction des peuples". Dans ce traité publié en 1731, Ibrahim,
tout en prodiguant les épithètes injurieuses aux chrétiens d'Occident,
ses anciens frères, essaie de tirer les Ottomans du sommeil de
l'ignorance et de l'apathie où ils étaient ensevelie, et vante les
avantages qu'il y aurait pour eux à s'enquérir enfin de la politique et
des ressources des peuples chrétiens leurs rivaux, à adopter les
découvertes faites par la civilisation dans l'industrie, l'art
militaire et les sciences; en un mot, à se mettre au moins en état de
lutter avec des adversaires qu'ils avaient pendant long-temps fait
trembler. On se rappelle qu'à cette époque l'empire venait dêtre
vivement ébranlé par les victoires du prince Eugène. Aussi le renégat
Ibrahim, en digne musulman, n'épargne ni les conseils ni même les
réprimandes. Mais tel était alors l'état de torpeur où se trouvait la
nation, que cet écrit passa inaperçu.
Un seul livre de médecine
Un
seul ouvrage a été publié sur les sciences médicales et cet ouvrage est
une compilation des traités italiens, français, etc. L'auteur, nommé Schani-Zadé,
avait fait ses premières études en Italie, et l'ouvrage devait se
composer en tout de cinq livres. Les trois premiers livres, dont M.
Bianchi a donné une notice particulière, et qui ont paru en 1820,
accompagnés de planches, traitent successivement de l'anatomie, de la
physiologie, de la pathologie et de la préparation des remèdes. Le
reste des questions, relatives à l'art de guérir, devait former les
livres quatrième et cinquième. Nous ne connaissons que le quatrième
livre, qui est consacré aux opérations chirurgicales, et qui a été
imprimé séparément en Égypte.
On sait qu'en Orient un préjugé
religieux défend d'ouvrir les cadavres. Ce serait aux yeux des
musulmans vouloir contrôler les oeuvres du Créateur, et l'on préfère se
contenter de notions approximatives. C'est ce qui fait que l'anatomie a
de tout temps été si arriérée chez les Orientaux. Un autre obstacle aux
études anatomiques, c'est la défense religieuse de toute représentation
d'être qui a eu vie. C'est donc une bien grande innovation que
l'adjonction de planches anatomiques à la première partie de l'ouvrage
de Schani-Zadé. Maintenant que le principal obstacle est levé, on ne
voit plus guère de difficultés qui empêchent les Ottomans de se tenir
au moins au courant des travaux mis à exécution, dans l'Occident. Il y
a quelques mois, le choléra-morbus s'étant montré à Constantinople, le
gouvernement, affranchi des idées de fatalisme si enracinées chez les
Orientaux, se hâta de faire imprimer au nombre de 4,000 exemplaires une
notice sur les précautions à prendre contre ce fléau; cette notice,
rédigée par le médecin en chef du sérail, fut distribuée aux officiers
supérieurs de l'armée, à tous les fonctionnaires de l'état, et aux
diverses classes du peuple. Déjà il existait dans la capitale une école
de médecine et de chirurgie dirigée d'après les principes européens. Le
sultan vient d'en créer une nouvelle affectée spécialement à la
chirurgie militaire, et confiée au docteur français M.
Sat-Deygallières. Cette école, située sur le Bosphore, peut renfermer
200 élèves. L'ouverture a eu. lieu le 8 janvier 1832, et le programme
des cours d'hiver, qui a été publié par le Moniteur ottoman, renferme
ces six articles : anatomie descriptive, bandages et appareils,
médecine opératoire, pathologie externe et matière médicale, hygiène
militaire et clinique chirurgicale.
Les Arabes, les Persans et
les Turcs possèdent, dans leur langue respective, de nombreux ouvrages
relatifs à l'Art de guérir. Les premiers surtout peuvent citer des
hommes qui dans leur, temps firent faire des progrès à l'art, et qui
jouirent d'une grande renommée dans l'Occident et dans l'Orient. Mais
ces ouvrages sont aujourd'hui surannés. Telle est d'ailleurs l'idée de
supériorité accordée à l'Europe civilisée, qu'en Orient même il suffit
d'être Européen pour être regardé par le vulgaire comme possesseur de
la panacée universelle. Aussi songea-t-on de bonne heure à naturaliser
en Turquie les meilleurs traités de médecine de la chrétienté. Le
gouvernement avait jeté les yeux sur l'ouvrage anglais de Sydenham et
sur les Aphorismes de Boerhaave; ce fut sans doute la crainte de
blesser trop vivement le préjugé national, qui empêcha de donner suite
à ce projet.
Mathématiques, art militaire et navigation
La
plupart des autres ouvrages publiés à Constantinople se rapportent aux
sciences mathématiques, à l'art militaire et à la navigation. Ils ont
été publiés à peu d'intervalle les uns des autres, à partir de l'année
1786 , époque où l'artillerie, le génie et les autres branches de l'art
militaire ayant fait d'immenses progrès dans l'Europe civilisée, les
armées ottomanes, par leur état stationnaire, venaient d'éprouver de
terribles échecs de la part des Russees. La plupart de ces ouvrages
furent rédigés ou du moins publiés boue la. direction d'officiers
français envoyés pour cet objet par Louis XVI au sultan. Quelque-uns
même furent traduits de livres français. On fonda des écoles dans
lequelles ces traités servirent à l'enseignement. il y a plus ; un
professeur de français, une bibliothèque et une imprimerie française
furent annexés à la principale de ces écoles pour la commodité des
élèves et des maîtres. Parmi les ouvrages imprimés à cette occasion,
l'on peut citer des Tables de logarithmes, un Traité de géométrie arabe
du treizième siècle de notre ère, d'après les élémens grecs d'Euclide
et d'Hypsiclès, mais qu'il ne faut pas confondre avec l'Euclide arabe
imprimé en Italie, le Traité de l'attaque et de la défense des places,
ainsi que celui des mines par Vauban, les Traités de Lafitte et de Belidor sur l'art de la guerre et des constructions en général, enfin le Traité de navigation pratique de M. Truguet.
Les ouvrages relatifs à l'art militaire, imprimés en dernier lieu à
Constantinople, sont de simples instructions adressées aux troupes des
diverses armes, d'après les nouvelles réformes. .
Il se publie en ce moment un Recueil des sciences mathématiques, par Eshak-effendi,
ci-devant drogman de la Porte, et aujourd'hui premier professeur de
l'école impériale du génie. Ce recueil est en turc, et doit se composer
de quatre volumes. Le premier, le seul qui ait paru, renferme
l'arithmétique l'algèbre et la géométrie; le second sera consacré à la
trigonométrie rectiligne, à l'algèbre, aux sections coniques et ait
calcul différentiel; il sera traité dans le troisième de la physique,
de la mécanique, de l'hydraulique, de l'aérostatique et de l'optique;
le quatrième parlera de l'électricité, de la trigonométrie sphérique,
de l'astronomie et de la chimie. L'ouvrage sera terminé par un traité
de géographie et de l'art de fondre les canons. Le Moniteur ottoman,
qui nous fournit ces détails, ajoute que l'ouvrage est tiré à onze
cents exemplaires, et qu'il se vend chez l'auteur. Ainsi voilà
l'imprimerie impériale mise à la disposition des particuliers.
Chose
singulière, l'imprimerie de Constantinople n'a encore publié aucun de
ces traités généraux, de ces livres encyclopédiques qui s'arrêtent à la
superficie des choses, mais qui sont fort utiles aux personnes
arriérées, et que les personnes instruites elles-mêmes consultent avec
fruit.
Il existe cependant en arabe, en persan et en un certain
nombre d'ouvrages de ce genre qui ont eu leur prix à une certaine
époque, et qui, auraient encore leur utilité, ne fût-ce que de donner
l'idée de faire mieux. Ces ouvrages, commençant à l'origine même des
choses, traitent d'abord de la création du monde et de la cosmologie ;
viennent ensuite les leçons d'astronomie, qui, aux yeux de la plupart
du Orientaux, se confondent avec l'astrologie. De là l'auteur vous
conduit à la géographie, puis à l'histoire enfin à la minéralogie, à la
botanique et à la zoologie. Le seul ouvrage imprimé qui se rapproche de
ces espèces de tableaux des connaissances humaines, est celui qui porte
le titre de Perles de choix distribuées de manière à servir de
correctifs aux erreurs les plus répandues. L'ouvrage est écrit en turc
et disposé par ordre alphabétique ; mais les questions n'y sont pas
assez souvent considérées sous leur point de vue applicable. On y
remarque un long article sur la musique et un autre sur les alphabets
de divers peuples.
On n'a pas non plus publié de dictionnaires
géographiques et de dictionnaires des hommes célèbres. Ce sont pourtant
les livres indispensables pour rendre l'instruction populaire, et il
existe depuis logtemps des ouvrages en manuscrit dans les principales
langues de l'Orient.
Ouvrages imprimés en Europe
Il
est vrai qu'aux ouvrages réellement imprimés à Constantinople, on
pourrait joindre, en quelque sorte, plusieurs des ouvrages orientaux
publiés à différentes époques, en Europe. Les Médicis, vers la fin du
seizième siècle, en faisant imprimer à grands frais et avec une
magnificence vraiment royale, des éditions arabes des Élémens de
géométrie d'Euclide et du Canon d'Avicenne, avaient l'idée de faire
tourner ces éditions à l'avantage des pays d'où les livres originaux
étaient venus. Ce qui le prouve, c'est l'édit du sultan Amurat III,
placé à la fin de l'Euclide et qui autorise la libre circulation du
livre dans les provinces de l'empire. Mais à cette époque les
préventions nationales étaient trop fortes pour que les lumières venues
d'Occident ne fussent pas reçues avec méfiance. Aujourd'hui les
préjugés se sont affaiblis, et le pacha actuel d'Égypte fait dessiner
et lithographier à Paris les figures et les tableaux qui retracent les
manoeuvres des divers corps des troupes égyptiennes, infanterie,
cavalerie, artillerie et génie. Le pacha a d'ailleurs établi au Caire
une lithographie et une imprimerie qui doivent hâter les progrès de la
civilisation. Déjà l'imprimerie égyptienne a publié environ soixante
ouvrages, dont plusieurs, à la vérité, ne sont que la reproduction de
ceux de Constantinople.
Peu d'impact
Tel est le
tableau sommaire des ouvrages mis au jour par la presse turque.
Maintenant, si on jette un coup-d'oeil général sur les résultats
obtenus jusqu'ici, on ne verra dans l'établissement de l'imprimerie ni
vue élevée, ni plan déterminé. Dans les commencements, ce sont quelques
individus isolés qui, négligeant de parler aux masses, se contentent de
rendre plus accessibles quelques grands ouvrages de géographie,
d'histoire et de lexicologie. Une preuve du peu d'effet produit par les
premières publications, c'est le peu d'intérêt mis jusqu'ïci à donner
la suite de la géographie intitulée Gihan-Numa, à tel point que le
premier volume ayant paru en 1732, ce ne fut qu'en 1804 qu'on s'occupa
d'imprimer, en attendant le second, un traité général moins étendu.
Comment s'étonner après cela, qu'en 1769, l'impératrice Catherine II
faisant partir de Saint-Pétersbourg une escadre russe pour croiser dans
l'Archipel, les Ottomans, quoique avertis d'avance, négligeassent
d'abord de prendre les mesures convenables, ne croyant pas à la
possibilité pour une flotte de se rendre de la mer Baltique dans la mer
Méditerranée ? Que dire également de la négligence mise par le
gouvernement à propager par la voie de la presse les chroniques
nationales qui remontent aux premiers siècles de la Monarchie, à ces
siècles de victoires et de conquêtes, dont les chrétiens eux-mêmes ne
peuvent lire le récit sans émotion ?
Si en 1785 et dans les
années suivantes le gouvernement provoqua la publication d'ouvrages
relatifs aux mathématiques et à l'art de la guerre, ce fut à cause de
l'infériorité toujours plus sensible du système militaire turc, et du
danger qui menaçait l'empire. Ces ouvrages cependant commençaient à
produire de l'effet, et les écoles créées à la même époque portaient
déjà des fruits, lorsqu'en 1807 une révolution précipita Sélim III du
trône, et remit presque tout dans le chaos.
Développements récents
L'imprimerie
de Constantinople n'a réellement occupé la place qu'elle devait avoir,
que dans ces dernières années, en obtenant l'autorisation de publier
indifféremment des livres d'histoire et de religion ; de mathématiques
et de médecine, sans excepter les planches qui doivent servir à
l'éclaircissement des textes ; ce qui doit accélérer l'impulsion, ce
sont les nouvelles écoles spéciales d'où sortent toutes les années un
certain nombre d'élèves, et qui donneront un point de direction au
public.
On se tromperait si l'on croyait l'islamisme
incompatible avec les lumières. Quel âge plus brillant pour la
littérature que celui des Aaron-al-Raschid, des Almamoun et des
Abdérame ! Il est seulement vrai que, dans l'état de dépérissement où
l'empire ottoman se trouvait depuis deux siècles, tout élan était
interdit aux sciences et aux arts. Le corps des ministres de la
religion et de la loi, décorés du titre d'ulémas ou de savants, avait
profité de la faiblesse des sultans pour s'emparer de la direction des
affaires et de la fortune publique; de leur côté, les janissaires,
fiers de leurs anciens exploits, et impatients de tout joug, étaient
devenus l'effroi du gouvernement au lieu d'être son appui. Les uns et
les autres, intéressés au maintien des abus, s'accordaient à prévenir
tout ce qui aurait pu ramener l'ordre et la sécurité.
L'éducation
était à peu près la même pour les jeunes Turcs de toutes les classes,
sans compter ceux qui étaient admis aux emplois publics sans savoir ni
lire ni écrire. Les élèves des écoles et des collèges après avoir passé
par les premiers élémens, s'occupaient successivement de la logique et
de la méta.physique, d'où ils étaient introduits à l'étude du Koran et
de ses innombrables commentaires. Toutes ces études, d'ailleurs utiles
pour le pays, se faisaient sur un plan pédantesque, et l'élève qui se
piquait de littérature croyait arriver à la gloire en rimant quelques
vers, ou en se chargeant la mémoire de poésies arabes et persanes;
rarement le maître songeait à appeler l'attention des auditeurs sur les
sciences d'application et sur les notions positives: or, de quoi
auraient servi les livres les mieux pensés, lorsqu'il n'existait pas de
public pour les apprécier?
Il n'en était pas de même il y a
trois siècles, sous les Mahomet II, les Sélim III et les Soliman. Le
souverain ne craignait pas de provoquer les découvertes de tout genre.
Aussi l'empire ottoman marchait, alors de pair avec les royaumes les
plus florissants. En ce moment, les effets amenés par l'établissement
de hautes écoles à Constantinople commencent à être sensibles. Le
nombre des jeunes Turcs qui se forment à l'étude des langues et des
sciences d'Europe, va toujours croissant, et c'est ici le cas de dire
quelques mots des livres français imprimés en différents temps à
Constantinople, livres qui ne sont pas tout-à-fait étrangers à ce
mouvement.
Imprimeries françaises à Istanbul
Dès 1730 il se forma dans la capitale de l'empire ottoman une imprimerie française qui servit à imprimer la Grammaire turque du jésuite allemand Holderman,
et à l'aide de laquelle le P. Romain, capucin français, avait commencé
un dictionnaire français, italien, grec vulgaire, latin, turk, arabe et
persan, dont il n'a malheureusement paru que la première feuille. Ce
fut en partie avec ces mêmes caractères, appartenant au gouvernement,
qu'en 1798, Mahmoud Rayf efendi, ex-secrétaire de l'ambassade
turque à Londres, publia, en turc et en français, le tableau des
nouveaux réglements de l'empire ottoman, accompagné de vingt-sept
planches représentant les casernes occupées par les nouvelles troupes
organisées à l'européenne, les vaisseaux, etc.
D'un autre côté, le comte de Choiseul-Gouffier
établissait, en 1787, une imprimerie particulière dans le palais de
l'ambassade de France; et de cette imprimerie sortirent successivement
les Elemens de la langue turque, par le père Viguier, ainsi que les
traductions turques des traités de Lafite et de M. Truguet, déjà cités,
et une gazette française publiée en 1795 par l'ambassadeur Verninac.
L'action de Selim III
La langue française, comme on le voit,
dominait tout-à-fait à Constantinople, et l'on n'est pas étonné que
Sélim, voulant régénérer ses états, calquât ses réformes sur ce qui
existait alors en France. Non-seulement il fit traduire des ouvrages du
français en titre, mais il chercha à propager le plus qu'il put la
langue française parmi ses sujets ; il fonda même à Scutari, de l'autre
côté du Bosphore, où l'imprimerie impériale avait été transférée, une
nouvelle typographie française qui devait faire part à l'Europe
civilisée des résultats obtenus par les Turcs dans les sciences et les
arts.
Cette imprimerie a déjà donné le jour à plusieurs
traités qui ne sont pas très importants en eux-mêmes, mais qui montrent
ce que peuvent une volonté ferme et une persévérance inébranlable.
Parmi ces traités nous citerons la Diatribe de l'ingénieur Mustapha sur
l'état actuel de l'art militaire, du génie et des sciences à
Constantinople écrit daté de l'année 1803 ; nous citerons encore un
mémoire sur la trisection de l'angle,
qui a paru dans ces dernières
années. Ce dernier écrit, que nous n'avons jamais vu, est annoncé comme
étant d'une rédaction fort élégante, bien que la solution du problème
qu'on y trouve soit fausse comme toutes celles qui ont été données
jusqu'ici. Sans doute une partie de ces résultats sont moins dus aux
nationaux qu'à des Grecs élevés dans les sciences de l'Europe
chrétienne et à des renégats. Sans doute les Ottomans ont bien des
efforts à faire avant de pouvoir rivaliser avec les peuples voisins
leurs maîtres ; mais si le sultan actuel se maintint encore quelques
années, et qu'aucun accident ne vienne l'arrêter dans ses projets,
n'est-il pas permis de croire que ces belles contrées, jadis le centre
du monde civilisé, reprendront une partie de leur ancien éclat ? Que
les monarques chrétiens n'essaient-ils d'arborer de nouveau la croix
dans la ville de Constantin ? S'ils ne le peuvent pas, ou s'ils ne
l'osent ne doit-on pas faire des voeux pour que les indigènes se
forment eux-mêmes à des idées d'ordre et de justice et que tous les
habitants de ces vastes régions, musulmans et chrétiens, jouissent
enfin des bienfaits d'un gouvernement régulier ? Une observation qui
rentre tout-à-fait dans notre sujet, et que nous ne nous pardonnerions
pas de passer sous silence, c'est que jusqu'ici, parmi tous les
ouvrages musulmans publiés à Constantinople, il n'en est pas un qui
soit dirigé contre les chrétiens du pays et les autres populations
étrangères à l'islamisme.
A la vérité, le code ottoman intitulé le Confluent des mers,
rédigé dans le seizième siècle, et imprimé en 1825, renferme plusieurs
dispositions relatives à l'obligation où sont les musulmans, de faire
une guerre à mort aux ennemis du Koran. La même année, la presse
ottomane publia la traduction turque de l'ouvrage arabe intitulé La grande Marche
et qui roule tout entier sur les mêmes questions. Il est certain que
le véritable esprit de l'islamisme est incompatible avec tout autre
mode de sociabilité, et que, sans les progrès faits par l'Europe
civilisée dans les sciences et les arts, l'empire turc serait
maintenant aussi envahissant qu'il y a trois siècles. Il en encore vrai
qu'on a à reprocher aux agents de gouvernement ottoman et au
gouvernement lui-même de nombreux excès contre les chrétiens du pays.
Mais à mesure que les Ottomans se civiliseront, ils dépouilleront leur
ancienne férocité. Pour ne parler que du passé, n'est-il pas fort
heureux pour les chrétiens d'Orient que le gouvernement ait écarté tout
ce qui aurait pu irriter l'esprit de controverse. Les chrétiens grecs,
syriens, arabes, arméniens, restent libres de multiplier par la voie de
la presse, leurs livres religieux et les monuments de tour littérature.
Les Turcs jouissent de la même liberté. Mais aucune communion n'a la
faculté d'attaquer l'autre. Sans cette politique du gouvernement, il
n'existerait peut-être plus de chrétiens dans les pays mêmes où le
christianisme prit naissance.
Dans l'origine il n'était pas
permis aux chrétiens et aux juifs de faire usage dans leurs impressions
de caractères arabes; c'était afin de prévenir entre eux et les
musulmans tout point de contact, et il y avait peine de mort contre les
musulmans qui auraient été surpris lisant un livre imprimé par eux.
Dans le Pentateuque hébreu, arabe, persan et chaldéen publié en 1546
par les juifs de Constantinople, les versions arabe et persane sont
rendues en caractères hébreux. On a vu combien depuis plus d'un siècle
la politique du gouvernement s'est adoucie, et en 1826 un riche
Arménien de Constantinople, publia à ses frais un dictionnaire persan,
expliqué en arménien et accompagné des équivalents arabes. L'ouvrage
était surtout destiné aux nombreux Arméniens établis dans les provinces
persanes, et à tous ceux qui cultivent la littérature des Persans. il
existe des ouvrages analogues pour les Arméniens établis en Turquie, ou
qui cultivent le turc.
En Perse, de temps de Chardin,
c'est-à-dire dès la dernière moitié du dix-septième siècle, on avait eu
l'idée de fonder une imprimerie à Ispahan. Des caractères orientaux
furent envoyés pour cet objet d'Europe. Mais la mollesse qui
caractérisa les derniers souverains de la maison des Sofis, et les
événemens qui troublèrent plus tard la Perse, empêchèrent de donner
suite à projet. Ce n'est que dans ces dernières années que le prince
royal Abbas-Myrza a créé une imprimerie à Tauris, chef-lieu de son
gouvernement, et encore la guerre désastreuse de la Perse coutre la
Russie en 1826 a ralenti tout progrès. On cite cependant, parmi les
ouvrages imprimés à Tauris, le Gulistan, ou Jardin de Roses,
par le célèbre Sadi ; et une histoire de la dynastie des Kadjars,
actuellement régnante en Perse. Il a même été établi une seconde
imprimerie à Sultanié, entre Tauris et Téhéran, capitale du royaume.
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