Samy-Bey Fraschery (1850-1904) a écrit ce dictionnaire très complet qui fait date pour la langue turque, peut-être l'un des premiers vrais dictionnaires Turc-Français. Il fait cette réflexion prémonitoire : "[La langue turque] n'est pas ce qu'elle était, il y a un siècle, et, sans doute, dans un siècle, elle ne sera pas ce qu'elle est aujourd'hui."

Samy-Bey Fraschery
Dictionnaire Turc-Français
Constantinople, Imprimerie Mihran, 1883, 1208 pages
Disponibilité : Archive.org

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Samy-Bey Fraschery ou Şemseddin Sami ou Sami Frashëri  (1850-1904)
Lexigographe, romancier et journaliste né en Albanie, il a écrit un roman en Turc. Spécialiste de la langue turque, il a fait ses études en grec moderne, puis a appris le grec ancien, le français, l'italien, l'arabe et le persan. Il a parfois signé Fraschery ou Fraşerî en turc, voulant dire originaire de Fraşer. Il fut aussi à l'origine de l'Albanie moderne.

Dans sa préface, l'auteur explique comment il a traité les mots d'origine arabe et persane qui n'avaient pas toujours été bien compris dans les dictionnaires qui l'ont précédé. Nous avons ajouté des intertitres.

Préface de l'auteur
Le succès qu'a obtenu mon dictionnaire français-turc m'a donné le courage d'entreprendre la rédaction d'un dictionnaire turc-français, pouvant faire avec le précédent un tout indivisible et indispensable ; mais ce qui m'a déterminé, surtout, à me charger de cette tâche si difficile et si pénible, c'est le manque presque total d'un dictionnaire de ce genre. Il est vrai qu'il y a des dictionnaires portant le titre de turc-français, mais les mots qu'ils contiennent ne sont justement pas ceux qui composent la langue turque, Les deux gros volumes du dictionnaire turc-français de Bianchi, par exemple, sont d'une part loin de pouvoir former un dictionnaire turc complet, tandis que de l'autre la plupart des mots qui y sont contenus sont tout à fait étrangers à la langue en question.

Défaut des dictionnaires existants
On a voulu considérer les trois langues, arabe, persane et turque, comme une seule langue, et, quand il s'agit de composer un dictionnaire de la langue turque, on ne fait que ramasser un tas de mots arabes, persans et turcs et les jeter pêle-mêle. Ces dictionnaires ne sont bons pour aucune de ces trois langues.

Il est vrai que la langue turque contient un grand nombre de mots arabes et persans, mais parce que la langue française, par exemple, contient un grand nombre de mots grecs, on ne peut pas faire un dictionnaire commun du français et du grec. D'abord on ne peut pas jeter la main sur les grands dictionnaires arabes et persans pour y prendre des poignées de mots de ces deux langues, et en faire usage en turc sans courir le risque de devenir ridicule ou incompréhensible ; en second cas, les mots arabes ou persans usités en turc ne gardent pas toujours les mêmes significations qu'ils ont dans les langues auxquelles ils appartiennent. Il est donc nécessaire, qu'un dictionnaire, pour porter justement le titre de turc, contienne tous les mots qui composent la langue turque, et ne contienne que ces mots, avec leurs significations et leur emploi en turc, abstraction faite de la valeur qu'ils ont dans les langues dont ils dérivent.

Il faut cependant avouer que la tâche de séparer les mots arabes, persans ou vieux turcs, qui ne sont plus en usage, n'est pas très facile. On peut dire, sans choquer l'amour-propre national, que la langue des Ottomans est une langue en formation ; elle n'est pas ce qu'elle était, il y a un siècle, et, sans doute, dans un siècle, elle ne sera pas ce qu'elle est aujourd'hui ; car nous voyons qu'elle subit chaque jour de nouvelles modification; elle se modifie visiblement.

La langue turque évolue
Cette modification se manifeste de deux façons dont je puis qualifier l'une de littéraire et l'autre de populaire. Sous le rapport littéraire la langue des Osmanlis va toujours en se simplifiant ; chaque jour, elle laisse derrière elle dans l'oubli un grand nombre de mots arabes et persans, si chers aux auteurs turcs des siècles passés ; mais, en revanche, elle s'enrichit de termes et de phrases nouvelles. Pour les mots arabes et persans, ce que la langue turque perd dans le cercle littéraire elle le gagne dans le cercle scientifique : d'un côté, des mots rares arabes et persans, qui ne seraient bons qu'à faciliter la rime des poètes, font leur dernier adieu à la langue turque, étant bannis par les jeunes littérateurs ; d'un autre côté de grandes quantités de mots arabes, tout-à-fait inconnus aux anciens écrivains turcs, sortent en foule de l'oubli pour prendre place dans les vocabulaires des diverses sciences qui commencent à être cultivées. De cette manière, la langue ne perd rien en nombre de mots; et, grâce à cette économie utile, elle devient beaucoup plus simple et plus facile comme langue littéraire, et beaucoup plus complète comme langue scientifique.     

Cette oeuvre de modification et de progrès n'est pas encore accomplie ni couronnée par les décisions d'une académie littéraire et scientifique, et c'est là la plus grande difficulté d'un ouvrage de la nature de celui que je vais présenter au public ; mais je tâcherai de suivre le cours de ce progrès et j'espère pouvoir donner la langue turque à l'état actuel. Je ne repousse pas les mots arabes et persans qui commencent à être peu usités chez les Turcs, mais je les indique comme peu usités ou usités dans le vieux style, en style poétique, épistolaire etc. ; je repousse cependant les mots arabes et persans dont on ne se sert jamais en turc.

Parler de Constantinople et parler populaire
La seconde modification que subit la langue turque est tout-à-fait contraire à celle que nous venons de signaler, c'est le changement de la langue parlée qui se fait par l'oubli d'un grand nombre de mots turcs, remplacés par de mots arabes, persans on étrangers. C'est l'idiome de Constantinople et des grandes villes de Turquie qui a fait et fait encore de grands progrès dans ce changement. Cet idiome qui fait la base de la littérature moderne, est incontestablement le plus beau et le plus noble des idiomes turcs ; mais personne ne peut prétendre qu'il est le plus riche ou le plus complet. Les autres possèdent un grand nombre de mots de pure origine turque inconnus et oubliés par celui-ci ou regardés comme barbares et inusités.

Si l'idiome littéraire ou de Constantinople avait l'avantage d'être le plus complet aussi, il me serait peut être possible de bannir de ce dictionnaire encore les mots turcs qui ne sont plus guère en usage et qui ne tiennent pas une place très honorable dans la littérature moderne ; mais comme le contraire est vrai, je regarde comme nécessaire la présence de ces vieux mots turcs, qui, quoique dédaignés aujourd'hui dans le grand monde comme peu élégants, ne sont point oubliés.

S'ils ne sont pas d'un emploi familier, ils n'en sont pas moins usités dans des phrases dès proverbes etc. et les anciens livres turcs sont pleins de tels mots. C'est sous  cette considération que j'ai  mis ce genre de mots turcs, sans oublier cependant d'indiquer l'ancienneté de ces mots, ancienneté qui n'est réelle quelquefois que par rapport à l'idiome que nous avons appelé littéraire moderne.

Manque de dictionnaire turc
Ce qui fait la plus grande difficulté de la composition d'un lexique turc complet c'est le manque d'une telle oeuvre même en langue indigène. En vérité, la plupart des dictionnaires dont on fait usage chez les Turcs ne contiennent que des mots arabes et persans; quant aux mots turcs proprement dits, ils sont négligés ou rejetés comme connus par le peuple, qui cependant ne semble pas être un gardien fidèle de ce trésor national.

Aides
Sous deux rapports, j'ai cru nécessaire de m'adresser à l'assistance de personnes compétentes afin de pouvoir apporter à cette oeuvre un nouvel élément d'exactitude et de le rendre aussi complet que possible. Le premier de ces deux rapports c'est le style français, attendu que mes expériences dans cette langue ne sont pas suffisantes pour me donner les assurances voulues ; et le second ce sont les termes des sciences mathématiques, mécaniques et ceux de l'art de guerre, qui, pour la plupart, n'ont pris place encore dans les pages d'aucun dictionnaire. Sous le premier rapport c'est M. Louis Charrel, ancien professeur à l'école Impériale des Ponts et Chaussées et du Lycée Impérial Ottoman, qui, non seulement s'est chargé de la révision des épreuves, mais a fait aussi des vérifications spéciales surtout sur des mots relalifs à l'histoire naturelle et à la botanique. Sous le second des deux rapports susdits, ce sont MM. le lieutenant-colonel Zia Bey, le major Réfik Bey, professeurs des sciences mathématiques dans les Écoles Militaires, et d'autres personnes compétentes qui m'ont aidé à l'accomplissement de cette oeuvre en me donnant un assez grand nombre de mots techniques relatifs à leurs spécialités.
C'est ainsi que je puis me vanter que l'oeuvre que je soumets aujourd'hui au publie est un dictionnaire complet de, la langue turque.
Il ne faut pas oublier encore les difficultés que présente la publication de telles oeuvres tant sous le rapport des dépenses énormes qu'elles causent que sous celui de la perfection typographique. Mais l'éditeur-imprimeur Mihran Effendi qui a rendu de véritables et sérieux services à notre pays en améliorant et en perfectionnant l'art typographique, et à qui je suis redevable de la publication de toutes mes oeuvres, a pu vaincre tous ces difficultés.
Avant de terminer cette préface, je dois dire quelques mots sur la prononciation figurée.

Alphabet et transcription latines
L'écriture turque, ou plutôt sémitique, étant dépourvue de voyelles et même de consonnes clairement indiquées, a besoin d'être représentée par une prononciation figurée; mais cette figuration doit être claire et juste; autrement on ne peut jamais échapper au grave inconvénient de donner à ceux qui étudient la langue ou bien à ceux qui consultent simplement les lexiques une prononciation erronée qui ne les abandonne pas de toute leur vie. Une langue ne peut être écrite correctement et nettement avec un alphabet approprié à une autre ; il est nécessaire que l'alphabet de chaque langue corresponde à ses besoins et puisse représenter justement tous ses sons. L'alphabet français ne correspond pas aux besoins de la langue turque, et un mot turc ne peut jamais être bien écrit et justement représenté avec cet alphabet.

Pour être juste et pouvoir rendre un service de simplification par la prononciation figurée, il faut faire de l'alphabet latin un alphabet turc ; dans ce but il n'est pas nécessaire de suivre la prononciation que ces lettres ont en français, ni même leur prononciation primitive latine, il faut donner des prononciations conformes aux besoins de là langue turque, en tâchant de s'écarter le moins possible de la prononciation primitive (latine ou grecque).    

Un des plus grands inconvénients des alphabets dont on s'est servi dans des prononciations figurées et même des alphabets de certains langues, c'est la manière de représenter un son simple et unique par deux ou trois signes dont chacun a une prononciation séparée et tout autre de celle qu'on veut représenter. Je ne veux pas blâmer l'alphabet français allemand etc. ; ces alphabets sont consacrés par des siècles; mais serons-nous obligés de garder cette méthode pour écrire des mots turcs, et d'engendrer de nouvelles difficultés et de plus grands inconvénients au lieu de faciliter et de rendre sûre la prononciation de ces mots que l'alphabet sémitique est incapable de rendre justement et clairement ?

A quoi bon d'avoir, par exemple, un c et un s d'un côté et un c, un q et un k d'un autre côté quand on est obligé de donner à des compositions comme tch, dj, eh, eu, ou la prononciation d'une seule lettre ? Si la prononciation de telles compositions est possible, pour des langues dont l'orthographe est consacrée, elle est tout-à-fait difficile pour une langue étrangère.
Pour figurer, par exemple, la prononciation du mot (en caractères arabes) on serait obligé de ranger une série de consonnes et de faire une composition illisible comme metchdji; mais il est beaucoup plus facile de déchiffrer l'écriture turque que de pouvoir prononcer cette agglomération de consonnes.

Un alphabet latin pour le turc
Je le répète, pour que la prononciation claire et juste d'un mot et l'écriture simple et facile d'une langue quelconque soit possible il faut avoir un signe pour chaque son, et pour chaque son un seul signe. Voyons a présent si, ayant pour base, ce précepte, on peut faire de l'alphabet latin un alphabet turc ? Je puis répondre que oui, si l'on veut me permettre de faire quelques petits changements et d'ajouter quelque signes à la langue turque. pour être justement représent et clairement figurée, a besoin de trente-quatre lettres que voici
Voir les images n° 1 et 2

On voit que nous n'avons pas fait de grands changements ; ce sont toutes des lettres plus ou moins connues ; et malgré cela nous voilà en possession d'un alphabet complet composé de 34 lettres qui ne nous laissent nul besoin de former des signes composés. Quant à la prononciation de ces lettres, elle ne diffère pas beaucoup non plus de celle des différentes langues européennes ; seulement chaque lettre garde toujours sa prononciation et ne change jamais quelles que soient les lettres qui la suivent ou la précèdent.
Voici la prononciation de ces lettres :
Voir l'image n° 3

La première feuille de ce dictionnaire était imprimée avec cet alphabet simple pour la prononciation figurée ; mais des cris de mécontentement poussés par tous ceux qui ont vu cette feuille, nous ont appris qu'on ne pouvait aller à l'école et apprendre de nouveaux alphabets pour lire notre dictionnaire. Les raisons qui m'avaient déterminé à songer à l'invention de cet alphabet étant très fortes, comme je viens de, le prouver, je m'étais décidé à tenir ferme contre toutes ces attaques déjà prévues ; mais comme l'intérêt de l'éditeur est de suivre les goûts des lecteurs plutôt que la caprice de l'auteur, j'ai été obligé de suivre la méthode suivie par Bianchi malgré ses inconvénients ; malgré tout, je tâcherai de reproduire autant que possible la prononciation la plus exacte.
J'ajoute que j'ai fait tout ce qui était possible et nécessaire our que ce dictionnaire soit d'une utilité double tant pour es Turcs qui étudient le français que pour les Européens qui se donnent à l'étude de la langue turque.

Constantinople, 2 Mars 1883. Ch. Samy Fraschery.


Quelques mots sur l'harmonie de la langue turque :

Des neuf voyelles de la langue turque, quatre : a, o, ou, y sont graves et quatre: e, i, u, oeu sont aiguës ; quant à la neuvième, que nous sommes obligé de représenter par i ou eu, sans la distinguer de peur de créer quelque nouveauté effrayante, elle est aussi aiguë. Les voyelles et quelque consonnes aussi qui sont graves ou aiguës, correspondent entre elles de la manière suivante :
 

Aiguës    Graves
e a
i et eu y
k q
gu (e, i) gh (a, o)


Quant à la lettre l (caractère arabe) elle a devant ou après les voyelles graves une prononciation lourde et grave comme celle de l'l anglais ou du lambda grec devant (lettres arabes). ; et devant ou après les voyelles aiguës, elle se prononce comme l français ou comme gl italien : avlanmaq,  evlenmek. Seulement après la voyelle, qui devrait avoir une signe à part et que nous représentons en ce cas par eu, l' l a toujours sa prononciation lourde, quelle que soit la voyelle qui la suit :  guide ulmek, édeulen. Dans des mots arabes ou persans non populaires chez les Turcs la lettre l est aiguë même dans des syllabes graves : kémal, lia'l. Qu'on nous permette d'en faire la distinction par une cédille et d'écrire kemal et la'l.

Les mots turcs proprement dits et ceux des mots arabes et persans qui sont populaires et presque turquisés, sont composés généralement, de syllabes toutes graves ou toutes aiguës. C'est là la principale harmonie de la langue turque et c'est ainsi que la plupart des terminaisons, des prépositions etc. ont des prononciations doubles et qu'on dit par exemple: eïlendirmekden et aglattyrmaqdan.

Il nous reste encore à faire une table des différentes formes des lettres turques en indiquant leur nom ainsi que leur prononciation :
Voir l'image n° 4


Préface de l'éditeur

Dans aucune des publications que j'ai entreprises et qui m'ont permis d'être utile au pays dans la mesure de mes forces, je n'ai eu en vue mon seul bénéfice personnel; j'ai toujours cherché avant tout à faire coïncider mes intérêts avec celui du publie. Au nombre des services que je crois avoir rendus a la cause du progrès littéraire et scientifique en Turquie, je compte la publication du dictionnaire français-turc de Samy Bey Fraschery, écrivain dont le mérite est bien connu.
Quant à l'oeuvre actuelle, elle a été pour ainsi dire imposée, à l'auteur et à moi : Samy Bey était pressé par les sollicitations des amateurs du progrès désirant la publication d'un dictionnaire turc-français qui pût faire avec le précédent un tout indivisible et, d'une part, faciliter l'étude de la langue française aux indigènes qui en tirent un si grand avantage et, de l'autre, rendre possible aux étrangers l'acquisition de la langue turque. Pour moi, on me conseillait vivement de consacrer à l'ouvrage réclamé mes forces et mes ressources.
Étant accablé par les dépenses considérables et les grands soucis que m'a imposés la publication du dictionnaire français-turc, qui vient à peine de paraître, je n'aurais pas dû oser me charger de cette nouvelle entreprise qui nécessitera peut-être des dépenses et des fatigues doubles du précédent lexique; mais, mettant toujours l'intérêt publie avant le mien et me confiant d'un côté au concours bienveillant de l'honorable publie, et de l'autre à la grande érudition et à l'activité prodigieuse de l'auteur, je me suis chargé de l'édition de ce nouveau dictionnaire.
L'oeuvre elle-même démontrera que rien n'a été épargné et que toutes les sacrifices possibles ont été faits pour que cette production soit digne de la faveur du public par la richesse et la précision des renseignements qu'elle renferme et par son exécution matérielle.     
L'éditeur, MIHRAN.