Imprimer
Catégorie : Bibliographie
Affichages : 223

Les Lettres de Turquie de J. H. A. Ubicini furent publiées à deux reprises, en 1847-1851 et en 1853-1854. Elles eurent un grand succès et sont toujours citées par les historiens.

J. H. A. UbiciniLettres sur la Turquie : ou tableau statistique, religieux, politique, administratif, militaire, commercial, etc. de l'Empire Ottoman, depuis le Khatti-Cherif de Gulkhane (1839). 2e ed., entièrement refondue et accompagnée des Pièces Justificatives.
Paris, Librairie Militaire de J. Dumaine, 1853-1854.

La première édition fut publiée par Guillaumin en 1847-1851 et, comme l'écrit Ubicini dont c'est le premier livre, eut beaucoup de succès.

Les 2 volumes de cet ouvrage furent publiés séparément.  Le premier, consacré aux Ottomans, plus exactement les musulmans de l’empire ottoman, parut en 1853, le second, consacré aux rayas, c’est-à-dire aux non-musulmans, parut ensuite en 1854. Dans l’introduction à ce second volume, Ubicini explique ce statut particulier en terre d’Islam.

Ubicini a amassé de nombreuses informations grâce à ses relations et les a recoupées afin de les vérifier : « …là, où les renseignements m'ont paru insuffisants ou douteux, j'ai mieux aimé une lacune qu'une erreur.», écrit-il. 

Il n’est certes pas exempt de préjugés : il parle souvent de races par exemple, valide les préjugés sur les différentes composantes de la population ottomane ; mais ses recherches apportent de nombreuses informations et il reste encore une source appréciable pour les historiens.

Nous avons indiqué la pagination entre crochets. Nous reproduisons également la table des matières.

Partie I. Les Ottomans : préface et introduction

Lorsque ces Lettres furent recueillies pour la première fois en volume, après avoir été publiées successivement dans le Moniteur universel, à partir de 1850, les circonstances politiques d'alors, sans être précisément aussi graves, offraient une certaine analogie avec la situation actuelle. La Porte, sommée injustement par l'Autriche et par la Russie, de livrer les réfugiés qui, à l'issue de la guerre de Hongrie, avaient trouvé un asile sur le territoire ottoman, avait refusé de céder aux injonctions de ses deux puissantes voisines, et ce refus, soutenu au péril même de son existence, venait d'attirer de nouveau sur la Turquie [VI] l'attention de l'Europe qui s'en était détournée depuis 1840.

De grands changements s'étaient opérés depuis cette époque au sein de l'empire ottoman. Pendant que la plupart des souverains de l'Europe n'étaient occupés qu'à combattre l'esprit novateur qui soufflait de toutes parts autour d'eux, le fils et le successeur de Mahmoud, Abdul-Medjid, dotait lui-même ses Etats d'institutions libérales, à l'aide desquelles le vieil empire des Osmanlis tendait à s'assimiler de plus en plus au reste des Etats européens. Toutefois, ces réformes, malgré les changements qu'elles pouvaient apporter dans l'état de la question d'Orient, plutôt ajournée que résolue en 1840, étaient encore peu connues parmi nous et ne franchissaient guère le cercle de la diplomatie.

C'est alors que quelques amis me suggérèrent la pensée de publier ces Lettres, en utilisant les matériaux qu'un séjour de plusieurs années dans le Levant, ma présence au milieu des événements qui avaient agité une partie de l'Europe orientale en 1848, des relations poursuivies avec Constantinople, et la connaissance [vii] personnelle des principaux hommes d'Etat qui dirigent les affaires en Turquie, m'avaient mis à même de recueillir.

Le succès, je puis le dire, dépassa mon attente. Agréées par l'Institut (Académie des sciences morales et politiques), à la suite d'un rapport de M. Blanqui, conçu dans les termes les plus bienveillants et les plus honorables; reproduites et analysées par les principaux organes de la presse en France, en Angleterre, en Allemagne, en Italie; empruntées par tous les recueils scientifiques ou encyclopédiques de ces contrées, notamment par l'Almanach de Gotha, qui y a puisé, en les citant, la presque totalité de son article Turquie; achetées par les ministres des affaires étrangères, de la guerre, de la marine, de l'agriculture et du commerce, pour le compte de leurs départements, les Lettres sur la Turquie sont devenues une sorte de Guide officiel pour tout ce qui concerne la statistique et l'état présent de l'empire ottoman.

Lorsqu'il s'agit d'un pays comme la Turquie, sur lequel tant de préjugés, je pourrais [VIII] presque dire, tant de fables ont cours même aujourd'hui, le premier mérite, comme le premier devoir de l'écrivain, est l'exactitude C'est aussi le seul que j'aie recherché, et je pense l'avoir rencontré, surtout dans cette seconde édition, beaucoup plus complète et aussi plus soignée, sous le rapport de l'exécution typographique, que la première. Celle-ci, en effet, n'était qu'un recueil d'articles, dont les feuilles imprimées séparément, à une année de distance, laissaient subsister un grand nombre de passages qui se répétaient ou se contredisaient. Aujourd'hui, ces imperfections ont disparu ; un nouveau voyage à Constantinople, entrepris pendant l'intervalle, m'a permis de redresser certaines erreurs et de combler plusieurs lacunes que j'étais le premier à regretter ; enfin, j'ai ajouté à la fin du volume des Pièces justificatives qui seront lues, j'espère, avec intérêt, ainsi qu'un vocabulaire des mots turcs, arabes et persans, employés dans l'ouvrage. Grâce à ces additions, le premier volume de ces Lettres qui, dans la première édition ne se composait que de 372 pages, atteint dans celle-ci 600 pages.

[IX]

Le second volume, renfermant l'étude des races, et dont ta plus grande partie sera entièrement inédite, est en voie de publication et paraîtra prochainement.

Depuis la publication de ces Lettres, l'attention de l'Europe n'a pas seulement été visiblement éveillée à l'endroit de la Turquie, un grand mouvement d'opinion s'est manifesté en sa faveur en France, en Angleterre, en Belgique, en Allemagne même ; les Turcs, à mesure qu'on les a milieux connus, ont gagné dans les sympathies des peuples ; déjà, l'on parle moins de les renvoyer en Asie, et l'on commence à comprendre qu'ils sont, en réalité, les auxiliaires et non les adversaires de la civilisation.

C'est là un résultat auquel je n'ose me flatter que ces Lettres aient contribué, niais que je suis heureux de constater.

Paris, juillet 1853.

Introduction

Il est remarquable que, dans l'état actuel de la politique en Europe, la Turquie, malgré l'importance de son rôle, malgré la navigation à vapeur, malgré les progrès de la statistique moderne, continue à être aussi peu connue qu'elle l'était durant les deux derniers siècles. Mais, à cette époque, la tradition historique, suivie sans interruption depuis François Ier jusqu'à Louis XIV, et reprise sous le règne suivant, quoique avec une vue déjà moins nette de la situation, suffisait à la sûreté de nos relations diplomatiques. Qu'importait, en effet, que les nouvellistes du temps répétassent avec épouvante, sur la foi du gazetier Renaudot, que les galères du Turc avaient été vues dans les eaux d'Aigues-Mortes, on que l'étendard du faux prophète Mahomet flottait sur [2] les tours de Saint-Marc, pourvu que la pensée politique qui avait inspiré François Ier, à l'époque où furent nouées les premières négociations de la France avec le Levant, continuât à être appliquée par ses successeurs avec cette unité de vues propre aux gouvernements héréditaires? Les gazettes d'alors n'avaient charge que d’amuser le public, et les lumières personnelles des de Sauve, des Villeroi, des Loménie, des Chavigny, suppléaient au manque de connaissances générales. Aujourd'hui, non-seulement les cabinets, mais la plupart des esprits, en France et en Europe, se préoccupent de ce qu'on appelle la question d'Orient, et l'on parle diversement, soit de l'opportunité de rejeter les Turcs en Asie, soit, au contraire, de la nécessité de maintenir et de consolider leur empire en Europe. Cependant, qu'est-ce que cette Turquie pour laquelle s'agite le terrible to be or not to be? Quels sont les éléments dont elle se compose? Quelles conjectures peut-on tirer, pour son maintien ou pour sa chute prochaine, de sa constitution politique, de son organisation intérieure, de sa force militaire, de ses finances, de ses ressources de, toute nature ? Voilà ce qu'on ne sait pas. Sa géographie même est à peine connue : les dictionnaires, les cartes fourmillent d'erreurs ou d'inexactitudes ; partout les noms des contrées naturelles sont confondus avec les dénominations politiques. C'est ainsi que Balbi, lequel ne manque pas, d'après ses prédécesseurs, de diviser la Turquie [3] d'Europe en quatre gouvernements, donne à la Thrace (Tchirmen) le nom de Roumélie, dont les Turcs se servent pour désigner toute la partie de l'empire qui est située en Europe, ou, plus particulièrement, une de leurs circonscriptions administratives, composée de l'Albanie et d'une partie de la Macédoine. Non-seulement il fait de la Valachie, de la Moldavie, de la Serbie et des autres provinces tributaires, des États distincts, sans aucun lien réel avec la Porte ; mais peu s'en faut encore qu'il ne considère le Kurdistan et le Diarbekir comme des portions détachées de l'empire, parce que plusieurs districts de ces provinces jouissaient de certains priviléges qui leur avaient été concédés eu maintenus momentanément par la Porte, et dont il ne reste plus aujourd'hui que de faibles traces, grâce à l'unité politique et administrative introduite nouvellement en Turquie.

Cette unité, résultat de tant d'efforts, et qui a servi de base à la nouvelle organisation, est peut-être l'indice le plus certain de la régénération future de l'empire ottoman, si l'on songe aux obstacles, en apparence insurmontables, contre lesquels curent à lutter, sur ce point seulement, le génie réformateur de Mahmoud et celui du sultan actuel. Reportons-nous à cinquante ou soixante ans en arrière, à la fin du XVIIIe siècle. A cette époque, la Turquie, après avoir tenu suspendue sur l'Occident, pendant des siècles, la menace d'une invasion qui, parvenue à changer l'ordre politique de l'Europe, aurait encore transformé la civilisation tout entière, expulsée pied à pied de tous les pays où elle avait débordé, affaissée sur elle-même comme un corps d'où la vie semblait s'être retirée, achevait de mourir dans l'ombre que l'approche de la Russie projetait sur elle. Cette unité militaire et religieuse, la plus forte, peut-être, qui ait jamais existé, et qui avait été à la veille de s'assimiler le monde, s'était dissoute par l'effet du temps et l'amortissement graduel de la force d'expansion que l'islamisme avait eue à sa naissance. 

[Tensions internes dans l’état ottoman au XIXe siècle]

Des symptômes de décomposition éclataient de toutes parts. Ce n'étaient pas seulement les fruits de la conquête, des provinces, jadis des royaumes, qui se détachaient de l'empire pour retourner à leurs anciens maîtres ou à leur indépendance primitive ; c'étaient les propres domaines de la race d'Osman, les belles et riches contrées de l'Anatolie qui échappaient de jour en jour aux mains débiles de ses successeurs, pour devenir la proie des derè-beys  et des pachas révoltés : Tirsemikli-Oghlou le précurseur du grand-vizir Bayraktar, à Silistré ; Pazvan-Oghlou, dans le reste de la Bulgarie ; les Dayis, en Serbie ; Kalyondji, que deux expéditions purent à peine détruire, dans le Khoudavendguiar ; Tchapan-Oghlou, nommé complaisamment par quelques voyageurs, prince du Yozghat, dans toute l'Asie Mineure centrale, depuis Kianguiré, Angora et Amasia jusqu'en Caramanie et aux bords de la Méditerranée; les Kara-Osman Oghlou, [5] aux portes mêmes de Smyrne ; Kutchuk Ali, en Cilicie ; les beys de la Mésopotamie, les pachas électifs de Bagdad, les Mamelouks de l'Egypte. Ces princes des vallées, comme leur nom l'indique, dont le nombre avait crû avec l'audace, à mesure que le pouvoir central perdait de sa force, possédaient en propre près des trois quarts du territoire de l'empire, en sorte que l'autorité des sultans, comme autrefois celle des Césars de Byzance, était presque renfermée dans l'enceinte de Constantinople. Le Kurdistan et le Diarbekir seuls en comptaient plusieurs milliers, dont quelques-uns pouvaient mettre jusqu'à 50,000 hommes sur pied, en appelant sous leurs drapeaux les hordes nomades des montagnes et des plaines voisines. Aujourd'hui encore, le voyageur qui traverse l'Asie Mineure rencontre çà et là, à l'entrée et à la sortie des vallées, ou entre les défilés des montagnes, de ces châteaux dont les noms turcs de Kara-Hiçar, de Biledjik, de Lefkè, rappellent les anciennes dénominations et l'origine byzantines. A l'abri derrière leurs murailles, comme les petits tyrans de l'ancienne Grèce et la plupart de nos seigneurs féodaux du moyen âge, ils bravaient les firmans de la Porte et pesaient sur les populations, turques ou raïas, de tout le poids d'une oppression sûre de l'impunité. De loin en loin, il est vrai, un pacha rebelle, qui tombait mort au sortir d'un repas, ou un derè-bey, que l'on trouvait un matin percé d'un poignard avec le fetva du mufti [6] cloué sur sa poitrine, attestaient qu'un reste d'autorité veillait derrière l'enceinte du vieux séraï. Mais ces terribles exécutions mêmes, frappées dans l'ombre, manifestaient la faiblesse du pouvoir, et après un court intervalle rempli par la stupeur, les choses ne tardaient pas à reprendre leur cours. Ajoutons comme trait caractéristique de ces temps d'anarchie où le pouvoir était partout et nulle part, partout pour faire triompher l'abus, nulle part pour maintenir le droit, que les tribus arabes de Bagdad et de la Syrie, loin d'acquitter les sommes qu'elles devaient au trésor, faisaient de continuelles irruptions dans ces provinces, et ne les quittaient qu'après avoir rançonné les gouverneurs.

Au reste, les Turcs avouent eux-mêmes la faiblesse, l'impuissance absolue de l'administration impériale à l'époque dont je parle : ils la font même remonter beaucoup plus loin. « Il y a maintenant cent cinquante ans, dit un document officiel publié récemment à Constantinople, que quelques gouverneurs généraux, aidés d'un certain nombre d'individus désignés sous le nom de derès-beys, usant de prépotence et de tyrannie envers les habitants du pays, disposaient des biens de ceux-ci et ensanglantaient les provinces de l'empire, sans que l'autorité souveraine, témoin de tant d'audace, pût réprimer ces désordres. L'époque précise à laquelle les Turcs font remonter la décadence de leur empire est à remarquer, parce qu'en même temps [7] qu'elle constate le fait, elle peut servir à en expliquer les causes. Ces causes étaient la marche inverse de l'Occident et de l'Orient, le moyen âge finissant ici pour recommencer là-bas, la féodalité abattue en Europe et renaissant en Asie, l'immobilité de la Turquie en présence des changements et des bouleversements à travers lesquels les Etats de la chrétienté tendaient à se constituer définitivement. Il y a cent cinquante ans la France était en possession de l'unité monarchique, ébauchée par Louis XI et consommée par Richelieu; l'Angleterre venait de naître à la vie constitutionnelle ; les républiques italiennes n'étaient plus ; les Etats de l'Allemagne s'absorbaient peu à peu dans la maison d'Autriche ; le génie de Pierre le Grand lançait la Russie dans la voie de progrès et d'agrandissement matériels où elle n'a pas cessé de marcher depuis lors ; l'Espagne seule, où couvait le génie de l'Orient, était en décadence, comme la Turquie, Tandis que les nations de l'Occident, ayant reçu diversement l'empreinte de l'esprit moderne, achevaient avec plus ou moins de vitesse de se transformer, celle-ci continuait à subsister dans les conditions premières de son origine. Après deux siècles et demi elle était encore ce qu'elle avait été au moment de la conquête, une armée, non un peuple; elle ne succombait pas seulement sous sa propre inertie, elle s'affaiblissait en proportion des forces acquises par les Etats qui l'avoisinaient.

[8] Par malheur, l'orgueil musulman, forcé de s'avouer à lui-même sa défaite, au lieu de remonter à la cause véritable, aimait mieux l'attribuer à une volonté supérieure à l'humanité ; «  Chaque nation a son terme : quand le terme est arrivé, les hommes ne sauraient ni le reculer ni l'avancer; » et, rapprochant cette parole du Coran d'une ancienne tradition d'après laquelle les Turcs ne se considèrent que comme campés en Europe, les fidèles Osmanlis se tenaient prêts à repasser le Bosphore, aussitôt que Constantinople leur échapperait. De leur côté, les janissaires qui avaient été un élément de force et de conquête irrésistible tant que l'Europe n'avait eu à leur opposer que des bandes irrégulières et indisciplinées, se refusaient à admettre les effets de l'armement et de la tactique modernes, et se montraient hostiles à tout projet de réforme, même militaire, aimant mieux périr avec l'Etat que de le sauver en se transformant. Sint ut sunt, aut non sint. Les ulémas et la plupart des ordres religieux qui constituaient une sorte de sacerdoce dans l'islam, contrairement au principe même du Coran, faisaient sur ce point cause commune avec les janissaires, et s'efforçaient, de concert avec eux, de maintenir la Turquie dans un isolement qui devait hâter sa ruine en différant la leur.

Dans une société où le principe religieux non-seulement domine mais absorbe tous les autres, toute révolution politique ou sociale doit commencer [9] par être une révolution religieuse. On ne peut changer les moeurs, les institutions, le gouvernement, qu'on ne change en même temps la religion. La Turquie ne pouvait donc être sauvée que par les mêmes moyens, mais dirigés en sens inverse, par lesquels elle était menacée de périr. Ces moyens devaient changer de caractère, non de nature. Mahmoud fut le premier parmi les souverains de l'islam qui comprit cette vérité et qui entreprit d'arriver à la régénération de son empire par une interprétation plus large des doctrines renfermées dans le Coran. Il ne changea rien au texte de la loi, mais, en modifiant le sens suivant les besoins de sa politique comme avait fait Mahomet lui-même, il se rapprocha davantage de la pensée du fondateur. Depuis longtemps déjà les esprits éclairés de l'islam, à force de méditer sur les dogmes du Coran, les avaient dépouillés de leur enveloppe mystique et sacrée pour les ramener à une doctrine purement philosophique. Mahmoud se servit des propres armes de ses adversaires pour les combattre. Malgré les épithètes de ghiaour (infidèle), qui lui furent prodiguées, c'est au nom de la religion qu'il détruisit les janissaires, qu'il dispersa les ordres religieux, qu'il établit ses principales réformes. Il est dit dans le Livre : « Employez même les armes des infidèles pour les vaincre ; » et le sultan arme et discipline ses soldats à l'européenne. Il est dit encore : « Allez chercher la lumière jusqu'en Chine. » et il [10] appelle à lui les sciences et les inventions de l'Occident. C'est ainsi qu'il fit tomber une à une toutes les barrières qui séparaient la Turquie du reste de l'Europe. Sa vie entière fut consacrée à cette tâche dont il poursuivit l'accomplissement avec une constance et une énergie infatigables. C'est là le trait dominant du caractère de Mahmoud ; c'est par là qu'il renoua glorieusement la chaîne, interrompue depuis deux siècles, de ces sultans qui fondèrent dans l'origine la puissance ottomane ; plus grand peut-être que Pierre, à qui on l'a souvent comparé, parce qu'il eut à vaincre plus d'obstacles. Venu dans les circonstances les plus défavorables, affaibli par des guerres continuelles et presque toujours malheureuses, victime de la fausse politique de l'Europe, seul avec son génie en présence du soulèvement de ses peuples, comme Colomb au milieu de son équipage mutiné, il eut foi comme lui dans son oeuvre. Pour lui, le génie fut la patience. Il abattit une à une toutes les têtes de cette féodalité au petit pied qui avait fini par couvrir le sol comme d'un réseau, s'attaquant d'abord aux plus formidables. Le terrible Ali de Tèbelen, pacha de Janina, tomba ; sa chute frappa d'épouvante les pachas insoumis de Widin et de Baghdad ; l'Albanie fut domptée ; les Mamelouks furent renversés; les Afghans et les Wahabis furent punis ; et les diverses parties de l'empire commencèrent dès lors à tendre vers cette centralisation dont l'établissement était [11] nécessaire pour asseoir la nouvelle organisation politique et administrative dont le sultan Mahmoud avait jeté les bases, et que son successeur, le sultan actuel, a appliquée à tout l'empire, sous le nom de tanzimat.

[Tanzimats]

C'est ce tanzimat, ou organisation nouvelle de la Turquie, que j'entreprends de faire connaître, en parcourant successivement et en détail les différentes parties dont il se compose : politique, administration, gouvernement, culte, instruction publique, armée, marine, finances, etc.; toutes choses peu connues – ou mal appréciées jusqu’ici parmi nous, et qui montrent comment la Turquie, que nous parlons de rejeter France du Bosphore, tend au contraire, suivant la remarque de M. Charrière, à se détacher de l’Asie pour compléter l’Europe qui restait inachevée, et à finir dans cette direction. Et en ceci, je n’entends préjuger en rien la question politique qui s’agite en ce moment. Je me borne à constater un fait qui, à ne l’envisager qu’au point de vue de la philosophie de l’histoire et de l’ordre général établi en Europe, est d’une haute gravité. La disparition ou la régénération d’un empire aussi considérable que la Turquie, et qui tient une aussi grande place dans l’histoire, n’intéresse pas seulement par la grandeur du spectacle, elle sollicite puissamment l’attention par la perturbation qu’elle peut apporter dans l’équilibre général des forces des Etats. Mais, avant de se demander si l’on doit démembrer ou [12] réorganiser la Turquie, il est bon, ce me semble, de se poser la question : Y a-t-il une Turquie ? C’est à cela uniquement que j’entreprends de répondre.

Toutefois, il est impossible de donner une idée de la Turquie sans parler des races qui en occupent le sol, des Karpathes aux déserts de l’Yémen, des frontières de la Perse à la Méditerranée. Cette question des races, appelée à jouer un si grand rôle dans la politique contemporaine, emprunte un nouvel intérêt au réveil des nationalités qui commencent à se faire jour de toutes parts, et à la tendance qu’elles montrent à se constituer suivant leurs affinités d’origine et de langue. Question immense en effet, et de la solution de laquelle peut dépendre l’avenir non-seulement des Etats qui y ont un intérêt direct et immédiat comme la Turquie, mais même celui des nations qui, comme la France, sont arrivées depuis des siècles à l’unité politique. Or, il faut bien le dire, nulle part en Europe il n’existe un empire composé d’éléments aussi divers, aussi hétérogènes que l’empire turc. Ce n’est pas une nation, c’est un composé de nations (1). Sur une population totale de trente-cinq millions d’habitants, la race conquérante figure au plus pour un tiers. 

(1) Un vieux dicton porte à soixante-douze et demi le nombre des nations comprises dans l’empire ottoman.

Le reste est [13] composé de Grecs, d'Arméniens, de Juifs, de Roumains, de Slaves, d'Albanais, d'Arabes, etc., ayant tous leur physionomie, leur individualité propres. Toutes les races, toutes les religions, tous les idiomes de l'ancien continent, continuent à subsister côte à côte sur les vastes et pacifiques domaines du Sultan. Ici, ce sont les Abyssins et les Tsinganés (Bohémiens), païens pour la plupart ; là, les Chaldéens qui professent l'hérésie de Nestorius, les Chemsiyés, adorateurs du soleil, les Yézidis, dont la croyance est le manichéisme modifié par la doctrine de Zoroastre ; plus loin, les sectes impies des Ali-Ilahis et des Ismaïliens, et les Wahabis, les protestants de l'islamisme ; ailleurs encore, les Kurdes, descendants des anciens Parthes, et qui ont retenu avec leur langue leur manière de combattre, et les tribus nomades des Turkomans, débris des hordes conquérantes des Seldjoucides. Cette variété, ce contraste perpétuel de la physionomie, du langage, du costume, des moeurs, de la religion, parmi les populations de l'empire ottoman, est ce qui frappe le plus le voyageur, soit qu'il traverse les plaines de l'Asie Mineure, soit qu'il s'enfonce dans l'intérieur de la Turquie d'Europe, ou qu'il parcoure les montagnes ou les déserts de la Syrie. Spectacle bizarre, et dont il est curieux sans doute de rechercher les causes. D'ordinaire, les nations conquises ont fini, après une lutte plus ou moins longue, par être absorbées dans la nation conquérante ; les Gallo-Romains se sont [14] confondus dans les Francs, les Saxons dans les Normands. Les Turcs seuls, comme les Arabes en Espagne, soit dédain, soit imprévoyance, négligèrent de s'assimiler les races vaincues du Bas-Empire et voici que quatre siècles après la conquête, ces mêmes races, qui touchaient dès lors à leur déclin, se réveillent plus fortes, plus énergiques, plus vivaces qu'elles n'étaient à la veille de leur asservissement.

A quoi tient ce phénomène ? Je crois, au caractère même de la conquête, autant qu'à une sorte de génie propre aux peuples asiatiques, et particulièrement aux nations musulmanes. Quand on pénètre sous ces villes recouvertes anciennement par la cendre du Vésuve, on s'étonne à la vue de cette foule d'objets sur lesquels ont passé dix-huit lit siècles, et qui semblent dater d'hier. Tel a été l'effet de la domination turque. Elle couvrit le sol comme une lave, mais elle couvrit pour conserver. En effet, comme le remarque justement un publiciste anglais, l'oppression en Turquie fut violente et irrésistible ; mais elle ne fut ni constante, ni systématique. Il n'y avait dans le pays ni classes, ni intérêts privilégiés, à part la distinction maintenue dès l'origine entre les Raïas et les Musulmans. Les Turcs furent le corps gouvernant, et, connue tels, ils se distinguèrent de la masse de la population, occupée d'agriculture et de commerce. Mais leur gouvernement manqua toujours de la puissance administrative qui,  [15] pénétrant dans la généralité des intérêts, arrive peu à peu à les fondre avec soi : et cette distinction d'une part, de l'autre le défaut d'organisation, furent ce qui contribua le plus efficacement à maintenir l'individualité des races, de même que l'égalité des droits proclamée récemment par le khatti-chérif de Gulkhanè, tend constamment à l'affaiblir.

Parmi ces races, il faut distinguer les Raïas, sujets de la Porte (Grecs, Arméniens, Bulgares, etc.), qui continuent à subsister comme races, mais sans former de corps de nation, et les peuples simplement tributaires, comme les Serbes, les Roumains, etc., qui, partie intégrante de l'empire, ont conservé néanmoins, avec leurs lois et leurs institutions, l'indépendance de leur administration intérieure. Maintenant, quel avenir est réservé aux unes et aux autres ? Où aboutira leur travail intérieur ? Placées au sein de la Turquie qui les appelle, agissent-elles comme une force centrifuge, ou, au contraire, tendent-elles à s'y rattacher, du moins pour un temps? Sont-elles une menace pour l'intégrité de l'empire, ou un principe de stabilité ? La réponse à ces questions ne peut se trouver que dans un examen comparé de leur situation, de leurs forces, de leurs ressources, de l'esprit qu'elles manifestent, du point de développement moral et de progrès matériel où elles sont parvenues. Quoi qu'il en soit, on ne saurait nier que les destinées de ces races ne soient liées étroitement à celles de la Turquie et, ce titre, [16] elles forment un appendice nécessaire de ces Lettres, dont l'objet est de présenter un tableau succinct, mais exact, de l'empire ottoman dans toutes ses parties.

Partie II. Les raïas : préface et introduction

Depuis la publication du premier volume de ces Lettres, les événements ont marché avec rapidité en Orient. La Porte a répondu par une déclaration de guerre à l'injuste agression du Czar; la France et l'Angleterre, après avoir épuisé la voie des négociations, se sont unies, par un traité d'alliance, pour assister le Sultan dans une lutte légitime et inégale, et, à l'heure où nous écrivons ces lignes, pour la première fois depuis la croisade, une armée française déploie ses tentes dans la plaine fameuse que foulèrent jadis les soldats de Godefroy de Bouillon. [Il s’agit ici de la guerre de Crimée, 1853-1856]

Dans la prévision de ce conflit, — le fait le plus considérable peut-être qui se soit produit depuis un demi-siècle dans l'histoire des nations de l'Europe, — une recrudescence de curiosité, en même temps que de sympathies, s'est manifestée à l'endroit de la Turquie. On n'a pas seulement cherché à la connaître par les livres, les journaux, les cartes, les notes et les correspondances diplomatiques; on est allé l'étudier chez elle, on l'a suivie jusque sur le champ de bataille, où l'on a vu le nouveau système turc à l'épreuve.

Cette préoccupation universelle des esprits a eu, pour moi en particulier, un résultat heureux : elle a conduit à constater l'exactitude des assertions et des données contenues dans mon premier volume. Aussi le succès de la deuxième édition a-t-il été encore plus général que celui de la première. Traduites en italien, peu après leur apparition (Milan, 1853), les Lettres sur la Turquie sont arrivées à faire autorité pour tout ce qui concerne l'empire ottoman, et l'on peut dire que depuis huit mois il ne se publie presque point, en France et à l'étranger, de livre ayant trait aux affaires de l'Orient dont elles ne fournissent les idées ou les matériaux. Il est vrai que les écrivains qui m'ont fait l'honneur de m'emprunter, ne se sont pas toujours crus dans l'obligation d'indiquer la source où ils puisaient à pleines mains. Tel parait avoir été, en particulier, le sentiment de l'auteur d'un volume, publié dernièrement en Angleterre, sous le titre de The ottoman empire, and its resources, Londres, 1851. La seconde partie de cet ouvrage, consacrée à la statistique, n'est qu'une compilation, et souvent même une reproduction littérale, de mes Lettres. Rien n'a été changé, ni dans le fond, ni dans la forme : il n'y a d'omis que le nom du véritable auteur.

Les deux tiers environ du présent volume sont entièrement inédits. Le premier tiers seulement, c'est-à-dire la portion relative à l'histoire et à l'état des Grecs sous la domination ottomane, est extrait du Moniteur, où il a paru dans le courant de 1852, mais sous une forme moins régulière, et surtout moins complète que la forme actuelle.

L'exactitude que je me suis efforcé d'apporter dans mon travail, et à laquelle j'en attribue en grande partie le succès, était plus difficile encore à rencontrer dans ce second volume, consacré à l'étude des communautés raïas de la Turquie, que dans le premier. En effet, si ces communautés elles-mêmes vivent dans une ignorance presque absolue de ce qui les concerne par suite du mystère dont les patriarcats s'enveloppent aux yeux de leurs administrés, combien, à plus forte raison, ce mystère est-il plus difficile à percer pour un étranger ! J'ai fait tout ce qu'il a dépendu de moi pour discerner la vérité à travers les mensonges, en quelque sorte, officiels, m'adressant aux sources les moins suspectes, et prenant le soin de contrôler les témoignages les uns par les autres. Et là où les renseignements m'ont paru insuffisants ou douteux, j'ai mieux aimé une lacune qu'une erreur

Pendant qu’on imprimait les dernières feuilles de ce volume, la Revue des Deux-Mondes a publié un article intéressant de M. Dulaurier sur les Arméniens. Je regrette d'avoir eu connaissance de ce travail trop tard pour pouvoir le mettre à profit.

Les anciennes rivalités qui divisent les communautés sujettes de la Porte, l'animosité, l'esprit de dénigrement qu'elles nourrissent les unes à l'égard des autres, en ajoutant aux difficultés de ma tâche, la rendaient aussi plus délicate. J'espère, néanmoins, l'avoir remplie avec impartialité. Je me suis attaché aux choses, en évitant avec soin de toucher aux personnes, et je les ai montrées telles que je les voyais, sinon telles qu'elles sont. On pourra critiquer mon jugement, mais ma bonne foi sera hors d'atteinte.

Après avoir considéré successivement les Osmanlis et les sujets non musulmans de la Porte, il resterait, pour compléter le tableau de l'empire ottoman, tel qu'il existe de nos jours, à faire entrer dans le cadre, d'une part, les sujets tributaires, ou médiats, tels que les Moldo-Valaques et les Serbes, de l'autre les Francs, c'est-à-dire les Européens domiciliés en Turquie, où ils forment une classe distincte, par suite des lois exceptionnelles qui régissent la condition des étrangers dans les Etats du Grand-Seigneur.

Cette étude fera l'objet d'un autre ouvrage que j'espère pouvoir offrir bientôt au public.

Paris, 1er mai 1854

Introduction.

Caractère général de la conquête.— Persistance et partage des  races dans l'empire ottoman.

Le voyageur qui visitait, il y a une couple d'années, l'église ou plutôt la mosquée de Sainte-Sophie, à Constantinople, à l'époque où les travaux de réparation exécutés par ordre du sultan en facilitaient l'entrée aux Européens, s'arrêtait saisi d'étonnement et d'admiration à la vue de riches mosaïques, nouvellement découvertes, qui étincelaient aux plafonds et aux voûtes. C'est ainsi qu'il me fut donné d'admirer une image colossale de la Vierge, de la Panhagia, comme l'appellent les Grecs, dominant le sanctuaire avec un regard rempli d'une majestueuse douceur, tandis qu'à sa droite brillaient les figures, gigantesques aussi, de l'empereur Constantin et d'un [2] autre, je crois, Jean Paléologue, le dernier empereur chrétien qui entreprit de restaurer Sainte-Sophie. Çà et là, sous les démolitions du plâtre qui les dérobe aux regards des dévots Musulmans, d'autres figures ou des lambeaux de fresques, chefs-d'oeuvre de l'art byzantin, resplendissaient d'un vif éclat, comme au jour où le Conquérant, faisant bondir son cheval sous la nef du temple de Constantin, abattit la croix grecque qui surmontait le dôme et la remplaça par le croissant.

Le même spectacle s'offre à nous, si nous venons à considérer les races nombreuses disséminées sur toute l'étendue du sol ottoman. Le flot de la conquête, en les recouvrant, ne les a point effacées. Les mêmes différences de moeurs, de langue, de religion, continuent à subsister entre elles et le peuple dont elles font partie, et après quatre cents ans, comme au lendemain de la conquête, vainqueurs et vaincus se retrouvent en présence, les uns commençant à peine à apprendre, les autres à oublier.

Ce phénomène, unique dans l'histoire des races, tient à plusieurs causes qu'il importe de rechercher.

D'abord, et avant tout, le caractère de la conquête. J'ai dit ailleurs que la loi du Coran divisait la terre en deux portions, le dar-ul-islam, la maison de l'islamisme, et le dar-ul-harb, la maison de la guerre, le pays des infidèles. De là, le djihad, ou état de guerre permanent du vrai croyant, de l'habitant du dar-ul-islam, vis-à-vis celui du dar-ul-harb, [3] état qui ne peut être suspendu, non anéanti, que par l'effet soit de l'aman, soit des traités, et qui subsiste en droit tant qu'il reste un seul infidèle sur la terre qui ne se soit pas converti à l'islamisme, ou qui n'ait pas consenti à payer le tribut (1).

Dis : Faites la guerre à ceux qui ne croient ni à Dieu ni au jugement dernier, qui ne regardent pas comme défendu ce que Dieu et son Prophète ont défendu ;

A ceux des Kitabi (2) qui ne professent pas la vraie religion, jusqu'à ce que, humiliés, ils paient le tribut de leurs propres mains (3). »

J'ai mission, disait également le Prophète, de combattre les infidèles, jusqu'à ce qu'ils disent :

(1)Le djihad n'est, en effet, qu'une guerre de religion, dont les Musulmans ont pris l'initiative contre les non-Musulmans, et dont les croisades ont ensuite été les représailles. Naguère encore, lorsque toute la Kabylie se levait en armes contre nous, à la voix d'un marabout sorti de la montagne ou du désert, c'était toujours par un effet de ce principe, la perpétuité du djihad. (Voyez un article fort savant de M. du Caurroy, sur le djihad, inséré dans le Journal asiatique, février-mars 1851.)

(2) Les Kitabi sont, ainsi que je l'ai dit ailleurs, les nations qui ont reçu des livres, kitab, soit de Jésus-Christ, soit de Moïse, ou de tout autre prophète dont les Musulmans reconnaissent la mission. Le Coran distingue soigneusement entre eux et les idolâtres (medjous); il admet les premiers au paiement du tribut, tandis que les autres sont voués à l'extermination, à moins qu'ils ne se convertissent à l'islamisme.

(3) Coran, lx, 29.

[4] Il n'y a de Dieu que Dieu. Lorsqu'ils ont prononcé ces mots, ils ont sauvegardé leur sang et leurs biens de toute atteinte de ma part. Quant à leur croyance intime, ils en rendront compte à Dieu. » En vain plusieurs commentateurs des premiers siècles, s'appuyant sur d'autres passages du Coran, notamment dans les derniers chapitres (1), entreprirent de restreindre le djihad au cas seul d'attaque de la part des infidèles. L'élan fut irrésistible. La doctrine contraire, soutenue par Ebou-Hanifè, le premier des quatre grands imams orthodoxes, prévalut comme plus conforme à l'enthousiasme des unitaires; et dix ans à peine s'étaient écoulés depuis la mort du Prophète que, déjà, l'Arabie, l'Egypte, la Palestine, la Syrie, la Perse étaient tombées en leur pouvoir. Dix années encore, et ils couvrent l'Afrique jusqu'aux colonnes d'Hercule. De là ils franchissent le détroit, chassent les Goths de l'Espagne, et l'Europe tout entière est à la veille de devenir musulmane.

(1) Coran, ii, 186, lx, 36 et cix.

Tel fut l'esprit de la conquête. Quant au mode d'exécution, nous le voyons partout le même; dans l'attaque du territoire ennemi, comme dans le partage du butin et le traitement infligé aux nations subjuguées, le conquérant musulman procéda d'après une méthode invariable, laissant le choix [5] aux vaincus entre l'adoption de l'islamisme, sous le bénéfice du droit de cité et de tous les priviléges inhérents à la qualité de Musulman, ou la conservation de leur religion et de leurs droits civils, avec la condition tributaire, c'est-à-dire d'infériorité politique et sociale. Les apostats et les Arabes idolâtres furent seuls exclus du bénéfice de cette alternative et durent opter entre l'islamisme ou le glaive, d'après le texte du medjmœ, qui les déclare muhab, hors la loi. Avant d'entrer sur le territoire ennemi, le commandant de l'armée musulmane, à l'exemple du Prophète (1), adressait au chef et au peuple de la contrée la sommation d'usage : « Santé et prospérité à chacun de ceux qui suivent le droit chemin et croient en Dieu et en son apôtre. Nous vous demandons de reconnaître qu'il n'y a qu'un Dieu et que Mahomet est son prophète ; et quand vous aurez rendu témoignage de cette vérité, il serait injuste de notre part, ou de répandre votre sang ou de nous

(1) « Le Prophète ne combattait pas un corps de troupes sans l'avoir appelé à l'islamisme. Si pareil corps ainsi appelé se convertit, nous nous abstenons de le combattre, parce que le but du djihad est atteint. S'ils s'y refusent, nous les sommons de se soumettre au djiziè (tribut), lors toutefois qu'ils font partie des infidèles qui y ont droit, c'est-à-dire s'ils sont Kitabis... Mais nous nous abstenons de faire cette dernière sommation aux apostats et aux idolâtres arabes, parce qu'ils n'ont le choix qu'entre l'islamisme et l'épée. » (Medjme, p. 106.

 [6] emparer de vos biens et de vos enfants. Sinon, consentez à payer le tribut, et soumettez-vous à nous sans tarder ; autrement j'enverrai contre vous des hommes qui aiment la mort plus que vous n'aimez à boire du vin, ou à manger de la chair de porc ; et je ne vous quitterai point, s'il plaît à Dieu, que je n'aie écrasé ceux qui combattent pour vous et que je n'aie fait des esclaves de vos enfants (1). » Vaincus, ils étaient soumis au tribut, et leur pays faisait partie du dar-ul-islam, soit qu'ils habitassent confondus avec les musulmans, ou isolés, sous la conduite d'un prince de leur nation. Dès lors aussi leurs personnes et leurs biens se trouvaient placés sous la sauvegarde de l'aman et leur sang acquérait une valeur appréciable qu'il n'avait pas jusqu'alors, conformément au principe écrit dans le multèqa : dèrn'iliqafirin la ïètèkawwèmu illa bi-l-èman, (le sang de l'infidèle n'acquiert une valeur appréciable que par l'aman).

Tel fut le sens de la capitulation accordée par le khalife Omar à Sophronius, patriarche de Jérusalem, après la prise de cette ville par les Arabes, l'an 16 de l'hégire (de J.-C., 637), et qui servit de modèle pour toutes les conventions postérieures entre les Musulmans et les Chrétiens. Une pièce, vraisemblablement apocryphe, mais que l'on trouve alléguée  [7] presque à chaque pas dans les contestations relatives aux établissements religieux de Terre-Sainte, fait remonter l'origine de cette capitulation à Mohammed lui-même (1). Pour ce qui est de la capitulation d'Omar, elle porte en substance :

Que les Chrétiens paieront une rente annuelle, conformément à la loi du Coran ;

Qu'ils ne pourront ni monter à cheval sur des selles, ni porter aucune espèce d'armes, ni faire usage de la langue arabe dans les devises de leurs cachets, ni vendre d'aucune sorte de vins

Qu'ils seront obligés de porter les mêmes espèces d'habits, en quelque lieu qu'ils aillent, et auront toujours des ceintures sur leurs vestes;

Qu'ils ne placeront pas de croix sur leurs églises, et ne montreront point ouvertement dans les rues des Musulmans les croix dont leurs livres sont remplis ;

Qu'ils ne feront point retentir la ville du bruit de leurs cloches, et n'en laisseront entendre qu'un coup pour annoncer la prière.

A ces conditions, le khalife assurait aux Chrétiens la conservation de leur vie, de leur fortune et de leurs temples, et s'engageait à ne les troubler aucunement et à les protéger même, au besoin, dans l'exercice de leur culte. « Travaille, paie, et

(I) Voir Pièces justificatives , 1.

Tables des matières

Partie I

PRÉFACE … V

INTRODUCTION … 1

LETTRE PREMIÈRE.
APERÇU GÉOGRAPHIQUE ET STATISTIQUE.

Étendue de l'empire Ottoman. — Turquie d'Europe. — Turquie d'Asie.— Turquie Africaine.— Population.-- Classement de la population par races et par religions.— Population de Constantinople en 1844 … 17

LETTRE DEUXIÈME.
IDÉE GÉNÉRALE DU TANZIMAT.

Définition du mot tanzimat. — Son point de départ. Khatticherif de Gulkhanè.— Division du tanzimat en quatre parties.

I.- GOUVERNEMENT. — Du Sultan. — Du grand-vizir. -- Du cheikh-ul-islam ou mufti. — Ministère ou conseil privé.— Conseils de l'Empire : conseil d'Etat et de justice; de l’instruction publique ; de la guerre ; de l'intendance ; de l'amirauté ; des comptes ; des travaux d'utilité publique ; des mines ; de la police ; des fabriques militaires. — Chancellerie d'Etat ; bureau de traduction.

II. - DIVISION ADMINISTRATIVE ET FINANCIÈRE. — Eyalets ou gouvernements généraux.— Livas, ou provinces.— Districts, ou casas. — Communes (nahiyés). — Conseils provinciaux, ou medjlis. — Receveurs généraux et particuliers des fiscalités.

III. — EMPLOIS ET OFFICES JUDICIAIRES. — Cours suprémes de Roumélie et d'Anatolie.— Mevleviets, ou grands ressorts judiciaires.— Cazas, tribunaux ordinaires.— Tribunaux inférieurs. 

IV. — EMPLOIS DE L'ÉPÉE. — Corps d'armée, ou ordous. — Corps détachés … 29

LETTRE TROISIÈME.
LE CORAN.

Rationalisme du Coran. — Simplicité du dogme. — Pureté de la morale … 57

LETTRE QUATRIÈME.
DE LA SOCIÉTÉ RELIGIEUSE

I. — L'Uléma.— Origine de l'uléma, ou corps des ulémas.— Ses empiètements. Fetvas. — Sa division en trois branches : 1° juges, cadis ; 2° interprètes de la loi, muftis ; 3° ministres du culte, imams. — Constitution et hiérarchie de l'uléma. — Tableau comparative … 71

LETTRE CINQUIÈME.
SUITE DE LA SOCIÉTÉ RELIGIEUSE.

II. LES DERVICHES.--Origine du dervichisme. Sofis. — Ce qui fait le fond de leur doctrine. — Panthéisme.— Passage du Mesnèvi de Mewlana-Djeladeddin et du Gulistan de Saadi. — Négation du dogme.— Etablissement des premiers ordres de derviches. — Réaction du pouvoir politique ;— de l'uléma; — de l'orthodoxie sunnite.— Solidarité des derviches et des janissaires. — Suppression des derviches bektachis sous sultan Mahmoud.— Des derviches actuels.— Impossibilité pour le Gouvernement de se les rallier …. 95

LETTRE SIXIÈME.
DU POUVOIR POLITIQUE.

De l'origine et du caractère de la souveraineté..— Khalifat. — Transmission du khalifat depuis Ebou-Bekir, le premier successeur de Mohammed, jusqu'au sultan actuel Abdul-Medjid.— Droits et devoirs du souverain. — Absence d'un pouvoir spirituel.— Suprématie de la loi … 121

LETTRE SEPTIÈME.
DE LA LÉGISLATION.

Distinction entre la loi civile et religieuse (cher'iat) et la loi politique (ganoun). — Sources du cher'iat. — Le Coran. — La Sunna, ou tradition.— L' Idjma-y-ummèt, ou recueil des décisions des quatre premiers khalifes. — Le Kyas. — Grands recueils de jurisprudence musulmane.— Le Multeqa.

Analyse du Multèqa.— Code moral et religieux.— Code politique. — Code militaire.— Code civil.— Code de procédure.— Code de commerce.— Code de la chasse.

Changements introduits dans la législation par la réforme. — Code pénal de 1840.— Ordonnances de 1846.— Code de commerce de 1850 … 143

LETTRE HUITIÈME.
DE L'ADMINISTRATION DE LA JUSTICE.

De la justice civile.— Hiérarchie et composition des tribunaux.— Compétence.— Procédure.

De la justice criminelle.

Tribunaux mixtes de commerce et de police.

Organisation du corps judiciaire. — Honoraires et mode de rétribution des juges.— Abus. — Idée du magistrat suivant la loi … 177

LETTRE NEUVIÈME.
DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE.

Vices de l'ancien enseignement en Turquie. — Mektèbs.— Médressès. — Réorganisation de l'enseignement en 1845. — Instruction primaire. — Instruction secondaire. — instruction supérieure. — Ecoles spéciales à Constantinople. — Académie impériale des sciences et belles-lettres. — Nécessité d'une prompte réforme de l'instruction publique … 197

LETTRE DIXIÈME.
DES BIBLIOTHÈQUES. 

APERÇU SUR LA BIBLIOGRAPHIE OTTOMANE.

Des bibliothèques en général.— Bibliothèques du Seraï ; de la Muhammediiè ; de Sainte-Sophie ; de la Suleïmaniiè ; d'Abdul-Hamid ; des grands vizirs Kupruli-Ahmed et Râghib pachas.

Aperçu bibliographique.— Branche sacrée ou théologie.-- Jurisprudence.— Philosophie et Sciences.--Poésie.--Histoire.— Catalogue des livres imprimés depuis 1728 … 219

LETTRE ONZIÈME.
DU JOURNALISME EN TURQUIE.

Premiers essais du journalisme en Turquie. — Le Moniteur Ottoman.— La Gazette d'Etat.— Liste des principaux journaux , ou recueils périodiques , à Constantinople et dans l'Empire … 259

LETTRE DOUZIÈME.
FINANCES. 

I.— DE L'ORIGINE ET DE LA NATURE DE LA PROPRIÉTÉ.— Partage de la conquête.— Division de la propriété en trois classes patrimoniale, domaniale, ecclésiastique.— Terres de dîmes et de tributs.— Fiefs militaires.— Vakfs, ou vacoufs ... 288

LETTRE TREIZIÈME.
SUITE DES FINANCES.

II.— BUDGET DES RECETTES.— Revenus ordinaires de la Turquie. — Dîme. Vergu, ou income-tax. — Capitation, ou kharadj.— Douanes. — Impôts indirects : Patentes, Timbre, Octrois, Péages, Salines et Pêcheries , Mines; Postes impériales. — Tableau des grandes lignes des postes de terre et des paquebots à vapeur. — De la perception de l'impôt … 275

LETTRE QUATORZIÈME.
SUITE DES FINANCES.

III.— BUDGET DES DÉPENSES.--Liste civile du Sultan; personnel du palais impérial. — Liste civile de la sultane validé et des soeurs du Sultan.— Traitements des employés des diverses administrations. — Affaires étrangères : service diplomatique ; service consulaire.— Dépenses d'utilité publique, routes, pavage, etc. — Subvention aux vacoufs.— Service des arrérages des rentes viagères. — Pensions aux anciens propriétaires de fiefs. — Subvention à la Banque Ottomane : considérations rétrospectives ; altération des monnaies ; émission des caïmès (papier-monnaie); nouvelles monnaies, dites needjidiès; agio; maintien du change; ancienne banque de Constantinople ; statuts de la nouvelle Banque … 295

LETTRE QUINZIÈME.
SUITE DES FINANCES.

IV. — DE LA RÉFORME FINANCIÈRE.— Nécessité d'une prompte réorganisation des finances. — Expédients tentés jusqu'à ce jour. — Retrait des Nichans. — Contribution extraordinaire des 20 piastres. — Projet d'abolition du Kharadj et des Iltizams. — Suppression des monopoles et des immunités des villes.— Rachat des vacoufs.— Application de l'impôt aux propriétés immobilières possédées par les Européens. — Impôt sur les domestiques et réduction des traitements de certains fonctionnaires. — Avantages qui résulteraient de cette double mesure.— Faste et corruption des hauts fonctionnaires.— Récapitulation des ressources que l'adoption des réformes précédentes créerait au Trésor … 327

LETTRE SEIZIÈME.
DE L'AGRICULTURE ET DE L'INDUSTRIE.

Considérations générales. — Dignité singulière dont la loi et la tradition religieuses ont empreint la profession de l'agriculteur et du commerçant en Turquie.

I. — DE L'AGRICULTURE. — Avantages que présente la Turquie sous le rapport de l'agriculture et du commerce.— Aspect et principales productions de la Turquie d'Europe et de l'Asie Mineure. — Contrastes. — Tentatives faites par le Gouvernement pour améliorer l'état de l'agriculture. — Commission d'enquête.— Commissions d'amélioration.— Examen des causes principales du dépérissement de l'agriculture. — Ignorance des cultivateurs. — Manque de bras. — Rareté du numéraire. — Absence de voies de communication.

II. — DE L'INDUSTRIE. - Décadence de l'industrie indigène.— Ses principaux produits. -- Impossibilité pour la Turquie de lutter avec l'industrie étrangère … 355

LETTRE DIX-SEPTIÈME.
DU COMMERCE.

Considérations générales.— Système commercial de la Turquie. 

Commerce intérieur. — Échanges des Échelles et places commerçantes de la Turquie entre elles.— Echanges entre la Turquie et ses provinces tributaires.

Commerce extérieur. — Évaluation générale. — Aperçu sur les principaux pays de provenance et de destination.— Angleterre. — France. — Autriche — Russie.— Perse.— Belgique.— Grèce et Bos Ioniennes.— Italie, Suisse , Hollande , etc … 393

LETTRE DIX-HUITIÈME.
DES TRANSPORTS PAR TERRE ET PAR MER.

Caravanes. — Grande caravane de La Mecque. — Principales lignes de caravanes. — Khans ou caravanseraïs.

Navigation à voiles.-- Mouvement général de la navigation dans les Echelles.--Aperçu sur les principaux ports.— Constantinople.— Trébisonde et mer Noire.— Salonique et littoral de Rou-mélie. — Smyrne et littoral d'Anatolie. — Beyrout et littoral de Syrie.— Littoral de l'Adriatique et de la mer Ionienne.— Mer Rouge et golfe Persique.— Archipel ottoman.

Navigation à vapeur. — Compagnie d'Alexandrie. Lloyd autrichien. — Services maritimes de messageries impériales. — Compagnies anglaises.— Paquebots de la poste russe … 411

LETTRE DIX-NEUVIÈME.
ARMÉE.

Coup d'oeil rétrospectif.— Sipahis.— Janissaires.— Premiers essais de réforme militaire sous sultan Selim et sultan Ylahmoud. — Nizam Djèdid.— Destruction des janissaires.— Commencement de réorganisation. — Ordonnance de 1843.— Organisation actuelle.

De l'armée régulière active. — Infanterie. — Cavalerie. — Artillerie. — Composition et subdivision des ordous. — Corps détachés.— Corps spéciaux.— Effectif de l'armée active. 

De la réserve ou redif.— Organisation et effectif.

Administration de l'armée. — Conseil supérieur de la guerre. — Conseils des ordous. — Conseils des régiments.— Solde.— Nourriture.— Habillement. — Recrutement.

Intendance de l'artillerie de Topkhanè.— Forteresses.— Matériel. — Poudrières. — Fonderie de canons et autres établissements militaires.— Ecoles spéciales.--Hôpitaux, etc.

Contingents auxiliaires.— Valachie. — Bosnie et Herzegovine. Albanie.— Serbie.— Egypte.— Corps irréguliers.— Gendarmerie.— Cosaques de Turquie.— Volontaires hongrois et polonais. — Volontaires musulmans.

Récapitulation.— Considérations générales …  439

LETTRE VINGTIÈME.
MARINE.

Premières tentatives de réforme. — Hassan et Hussein pachas.— Tahir pacha.— Effectif actuel de la marine militaire ottomane.

État-major général.— Personnel d'un vaisseau de ligne.— Équipages et infanterie de marine. — Matériel. — Arsenal de Tersané. — Chantiers de construction. — École navale de Khalki … 479

LETTRE VINGT ET UNIÈME.
DE LA PRÉDESTINATION DE LA POLYGAMIE ET DES RANGS EN TURQUIE .

Examen de certaines objections formulées contre la réforme.— De la prédestination. — Comment elle est expliquée par les docteurs musulmans.— Ses effets dans la pratique,— De la polygamie.— De la femme dans la société arabe.— Sa réhabilitation par Mohammed. — Passages du Coran relatifs aux femmes. — Les cas de polygamie extrêmement rares en Turquie. — La femme dans son intérieur. — Des rangs. — Absence de noblesse et de classes privilégiées.— Hiérarchie des fonctionnaires publics,— Artisans.— Propriétaires,-,-Traits généraux … 491

PIÈCES JUSTIFICATIVES … 527

VOCABULAIRE DES MOTS TURCS, ARABES ET PERSANS … 575

Partie II

PRÉFACE.

INTRODUCTION.

Caractère général de la conquête. — Persistance et partage des races dans l'empire ottoman … 1

LES GRECS.

LETTRE PREMIÈRE.
PRÉCIS HISTORIQUE.

État de la Grèce au moment de la conquête.— Prise de Constantinople par Mohammed II. — Installation d'un nouveau patriarche.— Situation faite aux Grecs par la conquête.— Danger qu'ils courent sous Sélim. — Premiers travaux des missionnaires français dans le Levant. — Suppression de l'impôt du sang. — Administration libérale du grand vizir Kupruli-Zadé Moustafa.— Les Fanariotes.— Panajoti. — Alexandre Maurocordato.— Réveil littéraire de la Grèce. — Soulèvement de la Morée en 1770. — Origine du protectorat de la Russie dans le Levant. — Traité de Kaïnardji. — Développements de la marine et du commerce grecs.— Rhigas.— Cydonie (Aïvali).— Coray.— Origine et commencements de !'Hétairie.— Révolution grecque de 1821. — Hypsilantis.— Massacres de Constantinople. — Meurtre du patriarche Grégoire.— Khalet efendi.— La Grèce libre. — Commencements des réformes sous Sultan Mahmoud … 37

LETTRE DEUXIÈME.
L'ÉGLISE.

L Statistique des Eglises schismatiques d'Orient. — Orthodoxes, ou Gréco-Russes.— Nestoriens. — Eutychéens.

II. Démembrements de l'église orthodoxe.— Eglise serbe.— Eglise russe.— Eglise hellénique.— Métropolitains de Serbie, de Valachie et de Moldavie. — Juridiction actuelle du patriarche de Constantinople.— Patriarches d'Alexandrie, d'Antioche et de Jérusalem.— Liste générale des éparchies, ou évêchés, dans l'empire ottoman. — Du patriarche oecuménique et du Saint-Synode de Constantinople.— Titres et prérogatives du patriarche.— Son élection. — Ses revenus— Clergé laïque.— Division du clergé ordinaire en deux ordres. — Des métropolitains et des évéques.— Prérogatives et attributions.— Revenus. — Du clergé inférieur.— Composition d'une éphimérie, ou cure. — Pauvreté et ignorance des papas. — Du clergé régulier. — Monastères du mont Athos ; — des Iles des Princes ; — du mont Sinaï. — Les Météores. — De l'influence morale et politique du clergé … 115

LETTRE TROISIÈME.
LA NATION.

I. Statistique de la communauté grecque.— Grecs.— Slaves de la Bulgarie, de la Bosnie et de l'Herzégovine, de la Métotrie, du Monténégro.— Vlaques ou Zinzares.

II. Gouvernement et administration. — Synode. — Patriarcat ; ses intrigues.— Municipalités.— Leur origine et leur organisation ; dans les campagnes ; — dans les villes. — Attributions des kodja bachis et des éphores. — Nombre des municipalités ou paroisses de Constantinople. — Eudes. — Enseignement primaire : écoles mutuelles. — Enseignement secondaire : écoles centrales.— Enseignement supérieur : séminaire de Khalki; école du patriarcat.--Vices de l'enseignement grec en Turquie.— Ecoles des Lazaristes.— Etablissements publics. — Classement de la population.— Noblesse. — Bourgeoisie. — Artisans.— Cultivateurs.

III. Tendances politiques de la Grèce turque. — Parti turc. — Parti de l'hellénisme.— Parti russe … 171

LES ARMENIENS.
LETTRE QUATRIÈME.

PRÉCIS HISTORIQUE.

Digression rapide sur l'histoire de l'Arménie antérieurement à la prise de Constantinople. — Origines de la nation.--Dynasties. — Introduction du christianisme. — Saint-Grégoire l'Illuminateur.— Fin du royaume d'Arménie.— Etat des Arméniens sous la domination ottomane. — Dissidences religieuses. — Martyre de Goumidas.— Méchitar. — Persécution de 1828. — Partage des Arméniens et des Arméniens catholiques en deux communautés.— Supplice d'Ovaghian … 245

LETTRE CINQUIÈME.
L'ÉGLISE.

I. — Origine et démembrements de l'église arménienne.— Nature du schisme. — Patriarcats d'Eczmiazin, de Sis, d'Agthamar et de Jérusalem.

II. — Église primatiale de Constantinople.— Son origine.— Mode d'élection du patriarche. — Grand conseil ecclésiastique. 

III. — Des églises particulières de l'Arménie turque. — Liste des diocèses. — Monastères-évêchés.

IV. — Du clergé inférieur. — Classe des vartabieds. — Prêtres ordinaires.

V. — Du clergé régulier. — Principaux monastères dans l'Arménie turque … 269

LETTRE SIXIÈME.
LA NATION.

I. — Statistique de la communauté arménienne. — Population. — Villages souterrains. — Zeïtouns. — Colonie arménienne de Boli. — Arméniens de Russie, de Perse, etc. — Évaluation générale de la population arménienne dans le monde entier.

II. — Gouvernement et administration. — Patriarche. — Conseil ecclésiastique.— Justice.— Administration civile des évêques. — Municipalités ou paroisses. — Énumération des paroisses. — Constantinople. — Instruction publique. — Langue. — Littérature et sciences. — Classement de la population. — Sarrafs ou banquiers. — Artisans. — Industrie et commerce. — Békiars …  293

LES ARMÉNIENS-UNIS.
LETTRE SEPTIÈME.

— Coup d'œil rétrospectif. — Vicissitudes de la communauté arménienne-unie depuis l'émancipation. — Crise actuelle.

— Gouvernement et administration. — Statistique de la communauté arménienne-unie.— Séparation de l'autorité civile et de l'autorité religieuse.— Patriarche.— Conseil civil.— Ecoles et établissements publics à Constantinople. — Administration ecclésiastique.— Primat. — Evéques. — Troubles à l'occasion du mode d'élection du primat et des évêques. — Clergé séculier. — Vartabigls et derders. — Clergé régulier. — Elèves de la Propagande de Rome. — Méchitaristes de Venise et de Vienne.— Antonins du mont Liban. — Rivalité entre les propagandistes et les méchitaristes de Venise. — Ses conséquences probables.

III.— Retour sur les Arméniens non-unis. — De l'état moral et politique de l'Arménie turque … 321

LES ISRAÉLITES.
LETTRE HUITIÈME.

I. Précis historique.— Origine des Juifs de Turquie.— Migrations successives. — Troubles vers le milieu du dix-septième siècle. — Animosité des Grecs contre eux. — Assassinat du P. Thomas , à Damas. — Affaire de Rhodes. — Firman de 1840.

II. — Statistique religieuse. — Talmudistes ou Rabbinistes. — Caraïtes.— Juifs européens.— Secte des Mamins, à Salonique. — Gouvernement et administration intérieure. — Khakham bachi.— Conseil national.— Administration de la justice.— Bet-din.— Tribunaux ordinaires. — Communautés israélites provinciales.— Finances.— Budget des dépenses.— Budget des recettes.— Nombre de synagogues à Constantinople.— Police des quartiers.— Régidors.— Ecoles.— Bibliothèques-écoles.

IV. — État intellectuel et moral. — Absence de commerce et d'industrie.— Ignorance et misère. — Contrastes avec le passé. — Vertus aumônières des Israélites.— Leur situation vis-à-vis des Grecs et des Turcs … 351

LES LATINS.
LETTRE NEUVIÈME.

I. — Statistique de la communauté latine. — Latins proprement dits.— Grecs-Unis et Melkites.— Syriens et Chaldéens-Unis.— Maronites.— Organisation religieuse.

IL — Organisation civile. — Offices des Latins à Constantinople et dans les provinces.— Pouvoir et attributions du vékil.— Tribunaux. — Ecoles. — Dépenses. — Jalousie et vexations des Grecs à l'encontre des Latins.— Sentiments dont la Porte est animée à leur égard … 385

APPENDICE A LA LETTRE NEUVIÈME.
LES PROTESTANTS.

Commencements du protestantisme en Turquie. — Conversions parmi les Arméniens. — Troubles à cette occasion. — Reconnaissance de la communauté protestante par la Porte. — Statistique.— Evéché anglican de Jérusalem. — Causes du peu de succès des missions protestantes en Turquie. — Contrastes avec les missions catholiques … 406

CONCLUSION … 415

PIÈCES JUSTIFICATIVES … 427

VOCABULAIRE des mots turcs, grecs, arméniens, etc … 469

TABLE DES MATIÈRES …  477