Un chien fidèle, assis à ses pieds, suffit à personnaliser l'homme, et par un simple jeu de mots à le définir : Diogène le Cynique, puisque le mot kuôn [κύων] peut, à peu de choses près, se traduire aussi bien par chien que par cynique. La ville de Sinop, en Turquie, lui rend un modeste mais juste hommage.

 Son port est situé sur une étroite péninsule avançant dans la mer. Avec plus de cinq cents bateaux de pêche, le commerce et l'industrie du poisson jouent aujourd'hui un rôle de premier plan dans l'économie de la région.

La ville de Sinop, en Turquie, située presque au milieu de la longue côte au sud de la Mer noire s'étendant sur plus de mille kilomètres, de la frontière de la Bulgarie à l'Ouest jusqu'à la frontière de la Géorgie à l'Est, est aujourd'hui, avec ses quarante mille habitants, la préfecture de la province de Sinop.
C'était jadis, dès la fin du VIIe siècle avant J.-C., l'une des quatre-vingt colonies grecques créées par des citoyens de Milet, ville portuaire située elle sur la côte sud-ouest de l'actuelle Turquie, alors au débouché du fleuve Ménandre, dont les alluvions, dans une vaste plaine, ont sans cesse modifié le cours sinueux. 

Diogène le cynique

Dans sa ville natale, en grec ancien Σινώπη [en français : Sinope ; en turc : Sinop], l'antique capitale du Pont-Euxin, sur les bords de la Mer Noire [Karadeniz], se dresse sa statue, à l'abri de la forte muraille construite le long de la côte. 

Quelques attributs classiques désignent sans ambiguité Diogène le Cynique [412/403-324/321 av. J.-C], en turc : Diogenes.

On les trouve assemblés tous ces attributs, dans un désordre apparent, au sixième livre de l'ouvrage rédigé en grec, du fameux compilateur Diogène Laërce, ayant pour titre convenu : Vie, doctrines et sentences des philosophes illustres. 

Diogène Laërce, autre Diogène que le Cynique, poète et historien de la philosophie, né lui aussi dans la Turquie d'aujourd'hui, mais près de cinq cents ans plus tard [180-240 ap. J.-C], sans doute dans la colonie grecque de Laerte, ou Laerce, cité de la Cilicie montagneuse, ville autorisée à battre monnaie. 

Diogène et la lanterne

Il y a d'abord, la lanterne : il se promenait en plein jour avec une lanterne allumée et répétait : je cherche un homme. 

C'est que, pour Diogène, il n'y a nulle part en Grèce des hommes de bien. Il ne voyait réellement des hommes, sachant échapper au luxe et à la mollesse qu'à Sparte et en Lacédémone. 

Et, comme le rapporte Stobée dans le Florilège : « Je vois, disait Diogène, beaucoup de sportifs, de lutteurs et de coureurs, mais je ne vois personne s'efforcer de devenir parfait honnête homme ».

Ce qui ne va pas, parfois, sans violence verbale et physique. Diogène s'écria un jour : « Ohé ! Des hommes ! ». 

Des hommes s'assemblèrent aussitôt, mais il les frappa de son bâton, en disant : « J'ai demandé des hommes, pas des déchets ! ».   

Diogène et le chien

Ensuite et surtout, le chien. Les références sont multiples.

« Alexandre le rencontrant un jour lui dit : je suis le grand roi Alexandre. Diogène alors se présenta : Et moi, je suis Diogène le chien ».

Comme on lui demandait quelle sorte de chien il était, il répondit : « Quand j'ai faim, je suis un maigre chien de l'île de Malte ; quand je suis repu, je suis un Molosse, mais que l'on ose pas emmener avec soi à la chasse, tant on a de peine à le tenir ».

Il ajoutait : « Ainsi, vous ne pouvez vivre avec moi, tant vous craignez mes morsures».

Et encore : On lui demanda pourquoi il était appelé chien. « Parce que je caresse ceux qui me donnent ; j'aboie contre ceux qui ne me donnent pas et je mords ceux qui sont méchants ». 

Et pourtant le chien fidèle au pied de Diogène n'est peut-être qu'une sorte d'artifice rhétorique, une sorte de signal publicitaire destinée à fixer l'attention et à faciliter l'identification, comme le sera plus tard la chapeau melon de Charlie Chaplin, la canne du général Leclerc, ou le cigare de Winston Churchill. 

L'expression « École cynique » n'aurait-elle pas plutôt pour origine le fait qu'Antisthène, fils bâtard d'un père athénien et d'une esclave thrace, déclaré fondateur de la secte des Cyniques, et maître supposé de Diogène, enseignait en banlieue d'Athènes, dans un lieu dédié à Héraklès et réservé à ceux qui, à moitié étrangers, n'étaient nés que d'un seul parent athénien, à savoir le Gymnase de Cynosarges ? Nom d'établissement qu'il convient de traduire par Gymnase du chien agile » [kuôn argos] ou encore Gymnase du chien brillant [kuôn énargès]. Et qu'Antisthène, bien avant Diogène, s'était surnommé le vrai chien, ou encore le chien naturel.

Diogène et la longue barbe

Diogène, presque chauve et au front élargi, porte une longue barbe à peine entretenue. C'est, pour les hommes de l'Antiquité, un témoignage manifeste de longue vie, et donc de sagesse. 

Il en est ainsi, également chauve et barbu, dans la grande fresque de Raphaël de la Chambre de la Signature des musées du Vatican : où Diogène le Cynique, à-demi allongé sur les marches, la poitrine nue, est au pied d'Aristote.

À tel point que le port de la barbe devient une sorte de signe distinctif des philosophes  tels qu'on qu'on ne cesse de les reconnaître dans la statuaire antique représentant les bustes de Socrate, d'Antisthène, de Platon, d'Aristote, d'Épicure, de Chrysippe et de tant d'autres. 

Le tonneau de Diogène

Et comme si, devant cet absurde lanterne portée en plein jour, le passant risquait de n'être guère éclairé, le sculpteur a prudemment placé le Diogène de Sinope et son chien, sur un énorme tonneau en forme de piédestal.

On s'y retrouve ! Mais toujours avec difficulté, car les dates sont incertaines et varient  d'un historien de la philosophie à un autre.

Diogène a sans doute quitté Sinope, vers 378 av. J.-C. alors qu'un satrape du nom de Datamès a pris le pouvoir. Diogène s'exile à Athènes, où il suit peut-être pendant une dizaine d'années l'enseignement d'Antisthène, fondateur déclaré de l'École cynique, dont les grands ancêtres mythiques et les représentants historiques sont supposés se succéder comme grains d'un immense et glorieux chapelet à l'origine divine. Rien moins que Zeus, Héraklès, Socrate, Antisthène, Diogène, Cratès, Zénon... 

Toujours est-il qu'on rapporte que Diogène arrivé à Athènes « avait écrit à un ami de lui indiquer une petite maison ; comme l'ami tardait à répondre, Diogène prit pour demeure un tonneau vide qu'il trouva au Metroon » à l'intérieur de l'enceinte du temple de Kybèlé, réputée mère des Dieux.

Il devait d'ailleurs s'agir plutôt d'un pithos, vaste jarre de terre cuite, comme celle qu'on utilise pour stocker des céréales ou encore pour conserver l'année durant les aliments et qu'on répare si nécessaire avec des agrafes de plomb. À moins que, symboliquement, la jarre dans laquelle Diogène se niche parfois soit comme une de celles qu'on utilisait couramment jadis pour la mise en sépulture des morts. Comme si la philosophie, définie comme retour à la nature, était fondamentalement retrait de la vie sociale.

Cet attribut du tonneau a souvent été repris dans les œuvres d'art mettant en scène Diogène. Pêle-mêle on peut citer le tableau du peintre belge du XVIIe siècle Cornelis de Vos, titré Alexandre et Diogène. Ou encore celui de l'italien Gaetano Gandolfi, peint en 1792, représentant aussi la rencontre du général et du philosophe.

Et le tonneau est déjà présent, dès le XV ème siècle, dans l'étonnante peinture exhibant dans une maigreur extrême Diogène de face, portant un simple voile transparent autour de la taille, attaqué de tout côté par des oiseaux qui le piquent jusqu'au sang. Énigmatique mise en image, qu'on ne peut comprendre, qu'en devinant que ces oiseaux agressifs sont en réalité des corbeaux. Et que, comme à l'accoutumée, le jeu de mots, familier aux penseurs Cyniques, guette... Corbeau, c'est en grec « corax ». Et « colax », à une lettre près donc, c'est flatteur. Ce sont donc des flatteurs [et non des corbeaux] dont il faut se garder.

Alexandre et Diogène

Au pied de la statue de Sinope, la référence inévitable à Alexandre est évoquée, sans pourtant que le nom de l'immense conquérant soit prononcé.

On connaît l'anecdote rapportée par Diogène Laërce : Diogène [le Cynique] prenait le soleil sur le Cranéion, colline aux cornouillers des environs de Corinthe. Survint Alexandre qui lui dit, en se tenant devant lui : « Demande-moi ce que tu veux ». 

- « Arrête de me faire de l'ombre ! » répliqua Diogène. 

Historiette insolente reprise par Cicéron dans les Tusculanes [V, 32] : « Comme tout Cynique, Diogène répondit avec franchise à Alexandre qui lui demandait s'il avait besoin de quelque chose. À présent, lui dit-il, enlève-toi un tout petit peu de mon soleil ! Alexandre gênait en effet Diogène qui était à prendre le soleil ». 

En turc, et dans sa traduction en anglais, sur le livre ouvert, au pied de la statue, est simplement gravée cette phrase, sans qu'on précise à qui s'adresse le philosophe : 

« Tiens-toi un peu moins entre moi et le soleil ».

Et Plutarque, en moraliste, complète l'histoire : Alexandre prit si grand plaisir à cette réponse, et eut en telle admiration la hautesse et la grandeur de courage de cet homme, de voir le peu de compte qu'il avait fait de lui, qu'au partir de là, comme ses familiers se rissent ensemble et se moquaient de lui, il leur dit : « Vous en direz ce que vous voudrez, mais certainement si je n'étais Alexandre, je voudrais être Diogène ». 

Couvert d'un simple tribôn

C'est, dit-on, un coup de vent inopportun, qui fit voir que Diogène était si pauvre qu'il ne portait pas de vêtement de dessous, en l'occurrence le « chiton » fait généralement d'une fine étoffe de lin. 

Son dénuement est tel qu'il ne peut non plus se vêtir d'un grand manteau de laine épais [himation] qui viendrait le protéger des rigueurs du froid. Il doit se contenter d'un simple « tribôn », manteau court d'origine spartiate, jeté sur l'épaule gauche, que l'on peut à la rigueur plier en double, pour lui faire jouer, par les nuits glaciales, le rôle d'une couverture. 

Ce tribôn est maintenant pour toujours associé aux philosophes cyniques : Diogène aussi bien qu'Antisthène, Cratès de Thèbes, Métroclès, Ménippe, Ménédème et beaucoup autres, dont les noms s'échelonnent sur près de mille ans. 

Le tribôn, avec le bâton [ῥάβδος] et la besace [δισάκια], fait partie de l'accoutrement habituel qui permet de reconnaître à coup sûr le cynique.

Le bâton noueux de frêne est un appui à la marche sans fin du mendiant. Il permet aussi de se défendre contre les animaux dangereux, serpents, scorpions, loups, bêtes enragées. Levé à l'improviste il aide fortement à se débarrasser de l'importun ou à convaincre aisément l'interlocuteur. Peut-être même le bâton peut-il se faire passer pour la massue d'Héraklès ou le sceptre de Zeus. 

Quant à la besace, elle aussi comme le bâton, absente de cette statue de Sinope, elle est un garde-manger, un fourre-tout, où il n'y a plus guère à conserver, depuis que Diogène, aux mains libres, émerveillé par la simplicité de l'enfant, s'est débarrassé de son écuelle et de son gobelet. 

Diogène monté au ciel

Des dizaines et des dizaines d'anecdotes, véridiques, approximatives ou inventées, nous rapportent ses bons mots, ses foucades, ses saillies et les épisodes de sa vie.

On le dit avoir été faux-monnayeur, capturé par des pirates, vendu comme esclave, précepteur et éternel vagabond. Indifférent aux mœurs de la cité, tout lieu lui convenait, place publique, porte des temples, sorties des théâtres, pour manger, dormir, discuter, s'exhiber et satisfaire ses besoins naturels.

On le voyait, dit-on, aux fins de s'endurcir, et d'arriver par le chemin physique le plus court à la vertu morale, à moitié nu, se rouler l'été sur les sables brûlants, et l'hiver étreindre les statues couvertes de neige. Ce qui lui permit sans doute d'atteindre, malgré d'inévitables maladies, les quatre-vingts ans bien sonnés. 

Sans bien entendu qu'on soit sûr du lieu de sa mort : Athènes ou Corinthe ? Mais, compte tenu de la diversité des traditions, on ne peut que conjecturer sa sépulture : un peu de terre simplement lancée sur son corps, ses cendres jetées dans l'Illissos près d'Athènes, un tombeau non loin de la porte qui conduit à l'isthme de Corinthe avec une colonne en marbre surmonté d'un chien, un cadavre simplement livré à la férocité des bêtes sauvages. 

On est encore moins certain de la cause de son décès, accidentel ou volontaire. En désordre on évoque un poulpe pourri, la morsure d'un chien, une fièvre pernicieuse, la respiration retenue.

Aussi le soir venu, sur la place de Sinope, quand dans l'ombre de la nuit turque se distingue à peine la statue, on peut toujours au dessus de soi admirer le ciel étoilé. Et chercher du regard Sirius l'étoile la plus brillante. Et deviner ainsi, avec sa dizaine d'étoiles la constellation du Chien. Et croire en la présence, là-haut, d'un Diogène éternel, rejeton de Zeus. Ce ne serait que reprendre à son compte les vers d'un antique poète : 

« Il n'est plus, l'homme de Sinope, 
L'homme au bâton, au double manteau qui mangeait en plein air.
Il est monté au ciel pour avoir de ses dents
Mordu ses lèvres et retenu son souffle. C'était,
Ce Diogène, un vrai fils de Zeus et un chien céleste ».

Références

  • Léonce Paquet. Les Cyniques grecs. Fragments et témoignages [Ottawa. Éditions de l'Université d'Ottawa. Collection Philosophica, n°35. In-8. 1975]. 

Deuxième édition : Nouvelle édition revue, corrigée et augmentée. In-8, 365 p., 1988] Table des matières. Bibliographie. Index des auteurs anciens. Index analytique. 

Deuxième tirage de la deuxième édition 1990.

Le chapitre 2 est consacré à Diogène [Vie et œuvres ; Autres témoignages], pages 49-100.

Cette édition est reprise par Le Livre de Poche, collection Classiques de la philosophie, sous le titre analogue : Les Cyniques grecs. Fragments et témoignages. Avec un Avant-Propos de Marie Odile Goulet-Cazé. [Paris. In-8, 392 p., 1992]. 

Couverture illustrée : Diogène attaqué par les oiseaux. École française, XV ème siècle.

  • Diogène Laërce. Vie, doctrines et sentences des philosophes illustres. Traduction, notice et notes par Robert Genaille [Paris : Garnier-Flammarion. In-12, deux volumes 314+310 pp., 1965]. La première édition de l'ouvrage, chez Garnier-frères paraît en 1933.

Le livre sixième est consacré aux Philosophes cyniques. Diogène, pages 14-36.

  • Richard Goulet. Dictionnaire des philosophes antiques. [Paris : CNRS éditions. In-8, I-VII, huit volumes. 1989- ]. Article Diogène, tome II, 1994. Bibliographie.