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Catégorie : Relations franco-turques
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Claude-Alexandre, comte de Bonneval est une des figures emblématiques des relations entre la France et l'Empire ottoman. Ce personnage romanesque est souvent cité dans les textes du XIXe siècle : à la suite de querelles, il passa du service de la France à celui de l'Autriche, puis à celui de l'empire ottoman, il mourut à Istanbul où on peut toujours voir sa tombe.

Il joua un rôle non négligeable dans l'histoire diplomatique comme le montre la dépêche de l'ambassadeur Castellane qui décrit aussi les circonstances de sa mort.
Grâce à ses connaissances, le sultan put engager d'importantes réformes dans l'armée qui lui vaudront le nom turc Kumbaraci Ahmet Paşa, kumbaraci signifiant bombardier.

Coumbaradji [humbaraji], ou of... Digital ID: 1239197. New York Public Library
Coumbaradji [kumbaraji], ou officier des bombardiers,
vers 1808-1826 (il ne s'agit pas du comte de Bonneval)

La singularité de son destin amène la publication d'écrits apocryphes comme les Mémoires du comte de Bonneval édité à plusieurs reprises à la fin du XVIIIe siècle et qui paraissent avoir connu un grand succès.
Casanova le cite dans ses Mémoires, le prince de Ligne (1735-1814) publie un ouvrage intitulé Mémoire sur le Cte de Bonneval, suivi des lettres de la Cesse de Bonneval à son mari, de celles du comte à son frère, etc. Nouvelle édition... [par Antoine Barbier] du procès du Cte de Bonneval... et de deux mémoires de ce comte sur la tactique, 1817, XII, 267 pages.
La Biographie universelle (1843) lui consacre une longue notice ; Alfio Grassi, dans sa Charte turque (1825) cite une épitaphe qui aurait été écrite à la demande du Divan  ; Vaillant écrit de lui un véritable éloge dans la Revue de l'Orient, de l'Algérie et des colonies en 1848.

Sainte-Beuve, dans les Causeries du lundi, tome V (lundi 22 mars 1852), en fait un personnage plutôt négatif:

"L'exemple de Bonneval nous prouve, ce semble, qu'il faut quelque point d'arrêt, quelque principe, je dirai même quelque préjugé dans la vie : discipline, subordination, religion, patrie, rien n'est de trop, et il faut de tout cela garder au moins quelque chose, une garantie contre nous-mème. Dès sa retraite chez l'Empereur, Bonneval s'accoutume à être renégat et à ne suivre pour loi qu'un prétendu honneur personnel dont il se fait juge, et qui n'est que la vanité exaltée. Cela le mène, de cascade en cascade, lui si brillant d'essor et si chevaleresque, à sa mascarade finale et à dire : Tout est farce, et la moins sérieuse est la meilleure. Il est vrai qu'il garde, à travers tout de l'honnête homme, c'est-à-dire de l'homme aimable ; mais cet honnête homme à quoi sert-il? Quelle trace utile a-t-il laissée? Dans quel pays, dans quel ordre d'idées et de société, put-on dire de lui, le jour de sa mort, ce mot qui est la plus enviable oraison funèbre : C'est une perte.

Nous avons toutefois à Bonneval une obligation, c'est de nous avoir fait connaître la douce, la pure et touchante figure de sa femme. La comtesse de Bonneval a sa physionomie à part dans la série des femmes françaises qui ont laissé, sans y songer, l'image de leur âme en quelques pages."

En 1885, l'historien Albert Vanda publie la biographie très complète, écrite à partir de documents d'archives (Le pacha Bonneval, Au Cercle Saint-Simon, 87 pages, accessible gratuitement sur le site archive.org), de celui qui "ne fut pas seulement un personnage romanesque, comme l'affirme Sainte-Beuve, mais [... qui] relève aussi de l'histoire".

"Deux faits principaux le résument. En dévoilant aux Turcs les calculs égoïstes de notre politique, et en les poussant à réclamer de nous certains engagements que la France était décidée à leur refuser, il contribua à altérer l'intimité traditionnelle entre la France et la Porte, au détriment des deux puissances ; d'autre part, en introduisant d'utiles réformes dans l'état militaire de la Turquie et en mettant au service de cette nation son expérience de la guerre, il aida la diplomatie française à suspendre les progrès de la Russie et de l'Autriche en Orient, et à prolonger dans cette partie du monde un équilibre de forces conforme à nos intérêts. Considérée sous ce double point de vue, sa présence à Constantinople fut loin d'être sans effet sur les événements généraux du siècle et la marche de l'histoire."

Lady Georgina Fullarton préfère l'épouse négligée et abandonnée, "La comtesse de Bonneval, histoire du temps de Louis XIV" (Paris, 1857, 319 pages).
Le dernier ouvrage que nous ayons répertorié est le Bonneval Pacha, pacha à trois queues, une vie d'aventures au XVIIIe siècle de Septime Gorceix, Paris, Plon, 1953. In-16, VI-243 pages.

Le personnage est également célèbre chez les turcs, on pourra consulter, entre autres, la notice de la version turque de Wikipedia, tr.wikipedia.org/wiki/Humbaracı_Ahmet_Paşa , et un livre intitulé Kumbaraci Yokuşu Çocukları de  Filiz Işık, Camera Museum Yayınları, 2008, 143 pages

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Bonneval (Claude-Alexandre, comte de), naquit d'une illustre maison du Limousin, le 14 juillet 1675. Mis au collège des jésuites après la mort de son père, le maréchal de Tourville, son parent, le fit entrer dans la marine à l'âge de douze ans. Lorsque la guerre se déclara, en 1688, le marquis de Scignelai, ministre de la marine, passant en revue les gardes marines, voulut réformer le jeune Bonneval à cause de son âge : « On ne casse pas un homme de mon nom, répondit fièrement l'enfant, qui annonçait déjà ce qu'il serait bientôt. « N'importe, monsieur, dit le ministre, qui savait deviner les hommes, le roi casse le garde marine, mais le fait enseigne de vaisseau. » Le jeune officier se montra digne d'un avancement si prématuré, et se distingua aux combats de Dieppe, de la Hogue et de Cadix, où le maréchal de Tourville commandait la flotte française. Une affaire d'honneur dégoûta le comte de Bonneval du service de la marine, où il n'espérait pas d'avancement rapide sous le ministère du comte de Pontchartrain, qui avait épousé la querelle dont son adversaire avait été le provocateur.

Il acheta, en 1698, un emploi dans le régiment des gardes, et y demeura jusqu'à la guerre de 1701. A cette époque, il obtint le régiment de Labour (infanterie), et servit en Italie sous le maréchal de Catinat. Il se distingua sous ce général, et sous le maréchal de Villeroi et le duc de Vendôme. A la bataille de Luzzara, il se conduisit d'une manière assez brillante pour se faire remarquer du prince Eugène, et ce fut même à ce souvenir que Bonneval dut, dans la suite, l'honorable accueil qu'il reçut du prince quand il passa au service de l'Empereur. En effet, en 1704, après la prise d'Ivrée par le duc de Vendôme, le bouillant comte de Bonneval s'attira l'animadversion du ministre Chamillard, et se donna tort par la hauteur avec laquelle il lui répondit dans ses lettres, « Si dans le terme de trois mois, lui écrivait-il, je ne reçois pas satisfaction de l'affront que vous me faites, j'irai au service de l'Empereur, où tous les ministres sont gens de qualité, et savent comment il faut traiter leurs semblables. » 

Au service de l'Empereur

Ne recevant pas de réponse, et craignant d'être arrêté, Bonneval demanda un congé au duc de Vendôme, et employa l'hiver de 1705 à 1706 à voyager en Italie. Il se lia à Venise avec le marquis de Langallerie, qui, de lieutenant général en France, avait passé au service de l'Empereur avec le même grade. Après une longue hésitation, n'ayant plus de ressources pécuniaires, ne voyant plus d'espoir de rentrer en grâce à la cour de France, le malheureux comte de Bonneval imita l'exemple de Langallerie, et porta les armes contre sa patrie, sous les drapeaux autrichiens. Le prince Eugène lui fit accorder le grade de général-major, et Bonneval servit en cette qualité à l'attaque des lignes de Turin. Il contribua au succès de cette victoire, et, par un singulier hasard, il eut le bonheur d'y sauver la vie à son frère, le marquis de Bonneval, près d'être massacré par des grenadiers hongrois. La honte de sa désertion fut en quelque sorte effacée par ses exploits journaliers. Il aida à la prise d'Alexandrie, monta le premier à l'assaut du château de Tortone, qui fut emporté l'épée à la main. Les années suivantes, il servit sous le prince Eugène en Provence et en Dauphiné, où les ennemis de la France pénétrèrent sans s'y maintenir.

En 1708, Bonneval eut le commandement d'un corps de troupes destiné à agir contre l'État de l'Église : le pape Clément XI reconnaissait Philippe V, qui était à la fois roi d'Espagne et roi des Deux-Siciles, et se refusait à donner l'investiture de ce dernier royaume à l'archiduc Charles. Bonneval eut ordre d'entrer dans l'État du souverain pontife, pour le contraindre à céder. Cette ridicule guerre ne tarda pas à s'accommoder, après avoir été l'occasion pour l'intrépide Bonueval d'une blessure d'autant moins glorieuse à ses yeux, qu'il la reçut de la main obscure d'un soldat des milices papales. Ce fut un coup de feu qui lui fracassa le bras. Le comte servit en 1700 en Savoie et en Dauphiné.

En 1710, le prince Eugène l'appela en Flandre, où il se trouva ou siège d'Aire; il fit la campagne de 1711 et celle de 1712. Ce fut pendant la négociation de la paix d'Utrecht, que les succès du maréchal de Villars amenèrent, qu'on vit tour à tour le comte de Bonneval se battre en duel contre un Français qui trouva mauvais qu'il soutint à lord Strafford que Louis XIV aspirait à la monarchie universelle, et contre un officier général prussien, qui en avait dit autant, et s'était permis de mal parler du même roi. Il assista en 1714 à l'entrevue du prince Eugène et du maréchal de Villars à Hastadt. Ses services furent récompensés par Charles VI, successeur de l'empereur Joseph Ier; il fut fait lieutenant général et membre du conseil aulique.

En 1715, la cour de Vienne déclara la guerre à l'empire ottoman : le prince Eugène commanda l'armée impériale en Hongrie ; Bonneval fut employé sous ses ordres : il se signala à la bataille de Péterawaradin en 1716. La victoire fut due, en grande partie à son intrépidité, et à la résistance que son régiment opposa à l'effort d'un corps nombreux de janissaires : il fut blessé au bas-ventre d'un coup de lance, qui l'obligea de porter un bandage de fer le reste de sa vie. C'est ce glorieux exploit que célèbre J.-B. Rousseau dans son ode sur la bataille de Péterwaradin :

Quel est ce nouvel Alcide,
Qui, seul, entouré de morts
De cette foule homicide
Arrête tous les efforts?
A peine un fer détestable
Ouvre sou flanc redoutable,
Son sang est déjà payé.

Mais la valeur et les talents du comte de Bonneval étaient accompagnés de présomption, d'indiscrétion et d'une légèreté satirique dans ses discours ou dans les chansons qui échappaient à son esprit vif, gai, original, mais peu mesuré. Ce fut ainsi qu'il perdit l'amitié du prince Eugène par des avis d'une franchise déplacée, lui reprochant de choisir mal ses créatures, ses favoris, qui étaient, disait-il, les plus grands coquins de l'empire turc et romain. Par suite de ces inconséquences, le comte de Bonneval étant, en 1720, dans les Pays-Bas, s'avisa de demander raison publiquement au gouverneur de la province de propos calomnieux contre la reine d'Espagne. Cet homme, le marquis de Prié, que Bonneval et ses amis n'appelaient que le Transalpin et le vilain, n'en était pas moins soutenu par le prince Eugène, qui, sans s'intéresser à la personne, protégeait le caractère public dont il était revêtu ; et l'Empereur, quoiqu'il aimât et appréciât le mérite militaire de Bonneval, lui donna le dessous dans cette scandaleuse affaire, lui ôta tous ses emplois, et le condamna même à cinq ans de prison, peine qui, selon les apparences, se fût réduite à une détention de vingt-quatre heures, si le fougueux et fier Bonneval s'était soumis à la punition ; mais, au lieu d'obéir, il passa sur un territoire neutre, d'où il envoya au prince Eugène une lettre à laquelle il ne manquait que le nom de cartel. 

Fuite en Turquie

Cette nouvelle faute acheva de le perdre à la cour de Vienne, et, pour se dérober à la rigueur des lois militaires qu'il avait violées si outrageusement, il se sauva à Venise, et de là en Turquie, où il prit le turban, en 1720. Il écrivit de Constantinople une longue lettre au marquis de Bonneval son frère, comme au chef de sa maison, pour faire l'apologie de sa conduite. Il dit, dans cette lettre, que le jour même de son entrée dans la capitale de la Bosnie, il fut arrêté, à la sollicitation d'un officier allemand, et que la cour de Vienne offrit de fortes sommes pour qu'il fût remis entre ses mains. « Ce fut alors, dit-il, que je quittai le chapeau pour le turban, qui seul pouvait me sauver. Vous jugerez bien, ajoute-t-il, qu'un homme aussi déterminé que moi n'aurait pas attendu, pour se faire Turc, le moment où on allait le livrer aux Autrichiens, si tel avait été mon dessein en passant dans les États du sultan ; mais je me serais fait diable, plutôt que de me voir à la merci de l'Empereur d'Allemagne. »

Bonneval, devenu en Turquie Kumbaracı Ahmet Paşa [humbaracı ou kumbaracı veut dire bombardier], apprit à un corps de troupes qui lui fut confié les exercices et les évolutions des armées européennes ; son projet était de mettre sur un pied régulier toutes les milices du vaste empire ottoman. Il apprit aux Turcs à se mieux servir des bombes et de l'artillerie, et leur rendit familiers les instruments propres à ce travail. La cour de Russie conçut des inquiétudes de ces innovations : mais le pacha de Bonneval trouva bientôt dans la nation elle-même des obstacles insurmontables : le sultan craignit une révolte générale, et le moderne Xantippe ne fut pas secondé.

Cependant on continua de le consulter sous Mahmoud, et le grand vizir Ali avait en lui quelque confiance ; il partagea la disgrâce de ce ministre, et fut exilé dans un pachalik à l'extrémité de la mer Noire. Le comte de Bonneval reparut en 1739, et se signala dans la guerre contre les Impériaux, terminée par la paix de Belgrade ; mais son crédit à la Porte ottomane n'alla jamais au delà des égards et des honneurs qu'on rend à un homme dont on recherche les lumières, mais dont on suspecte la bonne foi. L'inquiétude de son caractère et de son esprit ne l'abandonna qu'avec la vie. Il songeait, peu de temps avant sa mort, à s'enfuir à Rome, et à rentrer au service de France. Achmet-Pacha, comte de Bonneval, mourut le 22 mars 1747, à l'âge de 72 ans.

Son tombeau se voit encore à Péra, dans un cimetière de derviches mevlevis, ou tourneurs, près du palais de Suède. On y a gravé cette inscription turque :

« Dieu est permanent ; que Dieu, glorieux et grand auprès des vrais croyants, donne paix au défunt Achmet-Pacha, chef des bombardiers, l'an de l'hégire 1160 (1747) »

Son fils Soliman-Aga, nommé auparavant comte de la Tour, lui succéda dans la charge de topigi-bachi. On a publié de prétendus Mémoires du comte de Bonneval ; la meilleure édition, augmentée d'un supplément, est celle de Londres (Lausanne), 1740-55, 3 volumes in-12. S-Y.

extrait de Biographie universelle ancienne et moderne, 1843


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A sa mort, le grand-seigneur lui fit faire des funérailles aussi pompeuses que pour le pacha le plus en faveur. On plaça son tombeau dans un couvent de moines turcs, lieu qu'il avait désigné pour sa demeure dernière. Le divan s'occupa de l'épitaphe qui devait le décorer ; elle fut inscrite en langue turque, en voici la traduction :

« Bonneval (Achmet) pacha, connu par tout l'univers, a abandonné sa femme et son pays, pour la foi musulmane : jouissant d'une grande réputation dans sa patrie, il est venu chercher parmi les fidèles la gloire et l'éternité. Il fut compté dans le petit nombre de sages sur la terre, où il éprouva la grandeur et la nullité des choses de ce monde. Il connut le bon et le mauvais, le beau et le laid. Convaincu de l'instabilité de la vie humaine, il saisit un instant opportun, pour passer à l'éternité, en buvant dans la coupe de la mort, la nuit du vendredi, qui était celle de la naissance du plus glorieux des prophètes. Il choisit ce moment heureux , pour recourir à la miséricorde divine, et passa avec fermeté dans l'autre vie ; que le paradis soit à l'endroit du repos de Bonneval (Achmet) pacha, mort le douze de la lune, de Rebiewel 1160 (le 23 mars 1747).

En 1781, un de ses petits-fils, qui avait été le rejoindre en Turquie, et s'était fait musulman, était encore inspecteur des canonniers à Constantinople.

extrait de Alfio Grassi, Charte turque, ou organisation religieuse, civile et militaire... 1825