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Catégorie : Textes et extraits de textes
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Babour Nameh, extrait, manuscrit Jaghataïan [langue tchaghataï ou djaghataï] qui se trouve dans la bibliothèque de la Compagnie des Indes

Le tchagataï est une langue littéraire turque d'Asie centrale du XVe et du XVIe siècle. Babour ou Babur (1483-1530) est le fondateur de la dynastie moghol qui conquiert un empire en Inde. Il a écrit ses mémoires en prose connues sous le nom de "Babur Nameh".
Extrait de la Grammaire turque de Davids, 1836.

Évènements de l'an 903 de l'Hégire

 

Pendant que nous étions campés derrière le Bâghi Meidân, dans la prairie de Kalbeh, les soldats et les citoyens de Samarkand firent une sortie contre nous du côté du pont de Mohammed Tchap. Comme mes soldats n'étaient pas sur leur garde, avant qu'ils fussent prêts à se défendre l'ennemi renversa le Sultan Koûlî de dessus son cheval, et l'entraina dans la ville. Nous levâmes le camp quelques jours après, et prîmes position sur la colline de Kôhek, du côté de Kalbeh. Le même jour, Seyyid Yoûsuf Beïg fut renvoyé de Samarkand et entra à mon service. Quand les soldats et les habitants de Samarkand nous virent passer d'une position à une autre, pensant que j'étais en pleine retraite, ils firent une sortie, et s'avancèrent, soldats et citoyens, jusqu'au pont du Mîrzâ, et sortant par la porte de Cheikh-zadeh, ils continuèrent leur marche vers le pont de Mohammed Tchap. Suivant mes ordres, ceux de mes gens qui se trouvaient près de cet endroit, montèrent à cheval, et chargèrent l'ennemi des deux côtés, près du pont du Mohammed Tchap. Dieu nous aida, et l'ennemi fut mis en déroute beaucoup de braves Begs et de vaillants cavaliers furent démontés et faits prisonniers. Parmi ceux-ci se trouvent Mohammed Miskîn et Hafiz, Doûldâi, qui burent dans la coupe du martyr. Mohammed Kâsim Nebîreh, frère cadet de Hasan Nebireh, fut aussi démonté, et pris. Beaucoup d'autres officiers et de personnes de distinction tombèrent également entre nos mains. Du nombre des bourgeois faits prisonniers étaient Dîvâneh, tisserand de djâmehs, et Kill-kachoûk, qui s'étaient distingués comme instigateurs de la révolte; et pour venger la mort des soldats de la ligne qui avaient été tués dans la Cave des Amants, ils subirent la mort la plus cruelle.

La défaite des gens de Samarkand fut complète. Depuis cet évènement, ils n'osèrent plus sortir ; et les choses allèrent si bien qu'à la fin nos hommes s'avancèrent jusqu'au fossé, et enlevèrent un grand nombre d'esclaves, mâles et femelles.

Le soleil entrait  alors dans le signe de la Balance, et le froid devenait rigoureux. Je rassemblai les Beigs, et les consultai. Nous fûmes tous d'avis que les assiégés étaient réduits à l'extrémité, et que, par la faveur de Dieu, nous serions bientôt en état de prendre la ville; mais que, comme nous étions exposés aux rigueurs du froid, et campés dans une campagne sans abri, il valait mieux nous éloigner un peu de la ville et prendre nos quartiers d'hiver dans le voisinage, d'où, en cas de nécessité, nous pourrions nous retirer sans confusion. La forteresse de Khôdjah Dîdâr nous parut propre à cet effet et nous partîmes et fîmes halte dans un champ devant la forteresse. Après avoir tracé les places pour les maisons et les huttes, nous y laissâmes des ouvriers et des surveillants, et nous retournâmes au camp. En même temps, Bâisangher Mîrzâ envoya souvent des messagers en Turkistân, à Cheibâni Khân, pour l'inviter à venir à son secours. Les quartiers dans la forteresse étant achevés, nous vînmes les occuper.

Le lendemain matin, Chéibâni Khan, qui s'était hâté de venir du Turkistân par marches forcées, s'avança, et se présenta devant nos cantonnements. Mon armée ne se trouvait pas en très-bon état; car plusieurs de mes gens étaient allés à Rabât-Khôdjeh, quelques-uns à Kând, et d'autres à Chirâz, afin de se mettre en quartiers d'hiver. Néanmoins, je fis rassembler les troupes qui me restaient et me mis en marche. Cheibâni Khân ne s'aventura pas de garder sa position; mais il se retira du côté de Samarkand et fit halte dans ses environs. Bâisangher Mîrzâ, désappointé de ne pas avoir eu plus de secours de Cheibânî Khân, le reçut fort mal; et quelques jours après, ce dernier, voyant qu'il n'y avait rien à faire de bon, s'en retourna désespéré en Turkistân. Bâïsangher Mîrzâ avait soutenu le blocus pendant sept mois, et il avait mis son dernier espoir dans ce secours ; mais se voyant sans appui, il s'abandonna au désespoir, et, accompagné de deux ou trois cents misérables affamés, il partit pour Koundouz, pour chercher un refuge chez Khosraoû Châh. Il allait traverser la rivière Âmoû, dans le voisinage de Termez, lorsque Seyyid Husein Akber, gouverneur de cette place, parent du Sultan Mas'oûd Mirzâ, qui avait en lui une extrême confiance, ayant été informé de ce mouvement, marcha contre lui. Le Mîrzâ lui-même avait déjà passé la rivière, mais plusieurs de ses gens et de ses chevaux, qui étaient restés derrière, furent pris. Mîrîm Terkhân périt dans la rivière. Un certain Mohammed Taher, l'un des cavaliers de Baîsangher Mîrzâ, fut fait prisonnier. Bâïsangher Mirzâ fut bien reçu de Khosraoû Châh. La même année, on m'informa de la fuite de Bâisangher Mîrzâ. Nous montâmes à l'instant à cheval, et quittâmes Khôdjah Didâr pour nous rendre à Samarkand. Nous rencontrâmes sur la route les personnes de marque, les Beigs et les jeunes cavaliers qui étaient venus au-devant de nous pour nous féliciter. Je descendis de cheval au Bostân Serâï; et vers la fin du mois Rébi'u-l evvel, par la faveur de Dieu, la ville et la province de Samarkand furent entièrement conquises.

Dans les quatre parties du globe habitable on trouve peu de villes si agréablement situées que Samarkand. Elle est dans le cinquième climat. La ville s'appelle Samarkand, et le pays Mâ-verâ-n-nahr (Transoxiania). Aucun ennemi ne l'a jamais attaquée, ou n'a réuni à la prendre, delà elle est nommée " La ville protégée.» Samarkand embrassa la foi d'islam dans le temps d'Osmân, commandant des croyants, sous les instructions de Kasm ibn 'Abbas, qui se rendit dans cette ville. Sa tombe est près de la porte de fer. Aujourd'hui on rappelle Mezâri Châh ; c'est-à-dire, " La tombe du Châh". Samarkand fut fondé par Iskender (Alexandre le Grand). Les hordes mogholes et turkes rappellent Samarkend. Timoûr Beig en fit sa capitale ; avant lui, aucun monarque puissant ne l'avait fait. Je fis mesurer les remparts, qui se trouvèrent avoir dix mille six cents pas de circonférence. La religion des habitants est celle des Sunnis orthodoxes, qui observent strictement la loi, et sont fort religieux. Depuis le temps du saint Prophète (que Dieu le bénisse!) jusqu'à nos jours, aucun autre pays n'a produit autant de savants théologiens que celui de Mâ-verâ-n-nahr. Parmi eux est le grand cheikh, Aboû-l Mansoûr, l'interprète des Ecritures Saintes, qui demeurait dans le quartier de Mâ-turîd, à Samarkand. Il y a deux sectes d'Ayimmehi Kelâm, ou interprètes des Écritures, dont l'une a le nom de Mâturîdîyah, et l'autre d'Ach'ariyâh. Ce cheikh, Aboû-l Mansoûr, fut le fondateur des Mâturîdiyah. Sâhib Bokhârî Khôdjeh Ismâ'il Haram, fut un autre théologien éminent. L'auteur du Hidâyah, qui, selon la secte d'Hanîfeh, n'a pas de supérieur, est né à Marghînân en Ferghânah, qui est aussi dans le Mâ-verâ-n-nahr, quoique situé à l'extrémité de ce pays populeux.

Ferghânah et Kâshghâr sont située à l'est de la ville Bokhârâ et Khoûârizm à l'ouest ; Tâchkend et Châhrokhiyah (appelée ordinairement Chach-kenît et Binâkit) au nord; et Balkh et Termez au midi. La rivière de Kôhek coule du nord de Samarkand, et passe à la distance de deux kuroûh de cette ville. Entre la rivière et la ville, il y a un terrain élevé nommé Kôhek ; et comme la rivière coule au pied de ce mont, elle est appelé la rivière de Kôhek. Un large ruisseau, qu'on appelle Dargham, coule de cette rivière, en se séparant au sud de Samarkand. Il est distant d'un char'i de la ville, dont il arrose les jardins et lu faubourgs. A trente ou quarante yakâdj de la ville, le pays, jusqu'à Bokhârâ et Karâkoûl, est très-peuplé, et les champs sont baignés des eaux de la Kôhek. Cette rivière, toute grande qu'elle est, suffit à peine à la la culture des champs et aux besoins domestiques ; car, pendant trois ou quatre mois de l'été ses eaux ne coulent pas jusqu'à Bokhârâ.

 Les raisins, les melons, les pommes, et les grenades, et même tous les fruits de Samarkand, sont excellents et abondants. Cette ville est particulièrement renommée pour deux sortes de fruits, la pomme et le raisin qu'on appelle sahibi. En hiver, il fait bien froid; mais il y tombe moins de neige qu'à Kâbul. Son climat est beau, quoique le printemps ne le soit pas autant que celui de Kâbul. Il existe dans la ville et dans les faubourgs beaucoup de palais et de jardins qui appartient à Timoûr Beig et à Ulugh Beig Mîrzâ. Tîmoûr Beig fit bâtir la citadelle de Samarkand, un superbe palais de quatre étages, qui est connu sous le nom de Geuk-Serâi. Il y a en outre beaucoup d'autres bâtiments magnifiques, dont un est la grande mosquée, qui est située près de la porte de fer, dam la citadelle. On fit venir d'Hindoûstân des tailleurs de pierres pour y travailler. Au-dessus du portique, sur le frontispice se voit un vers du Koran, Va-iz yerfa' Ibrâhîm ai kavâ'id &c. jusqu'à la fin, en caractères si grands qu'on peut les lire à une distance d'un ou deux kurouh.  Le bâtiment est très-vaste. A l'est de Samarkand se trouvent deux jardins, dont le plus éloigné s'appelle Bâgh-i-Bôldî, ou "le Jardin Parfait'' ; et l'autre a le nom de Bâghi-Dilkuchâ, ou " le Jardin qui réjouit le coeur." Depuis le Bâghi-Dilkuchâ jusqu'à la porte de Firôzeh, il y a un khayâbân, ou avenue publique, plantée de pins des deux côtés. Il y a dans le jardin de Dilkuchâ un grand kiosk, ou palais, embelli de tableaux, qui représentent les guerres de Timour Beig dans l'Hindoustan. Il existe aussi un jardin au pied de la colline de Kôhek, sur les bords de la. Karâ-soû (eau noire) de Kânigul, qu'on nomme Àbi-Rahmet ; et celui-ci est appelé Nakchi-Jehân, "le Tableau du Monde." Quand je le vis, il ne restait plus que quelques débris de son ancienne splendeur. Au midi de Samarkand est le Bâghi- Tchinâr, ou "le Jardin des Platanes," tout près de la citadelle. Un peu au-dessus de la ville sont le Baghi-Chemâl, ou " le Jardin du Nord," et le Bâghi-Bihicht, ou " le Jardin du Paradis.» Mohammed Sultân Mîrzâ, fils de Jehânguîr Mirzâ, et petit-fils de Tîmoûr Beïg, fit bâtir un collège près de la porte de la forteresse de pierre.

Les tombes des descendants de Timoûr Beig qui ont régné à Samarkand, se trouvent dans ce collège. Parmi les édifices construits par Ulugh Beïg Mîrzâ sont le collège et le couvent, situés dans la citadelle. Le dôme du couvent est immense ; il en existe peu qui puissent rivaliser avec lui. Près de ce couvent ne trouve un excellent bain, qu'on appelle le bain du Mirzâ, dont le plancher est payé de pierres de différentes couleurs. Aucun des bains de Khorâsân ou de Samarkand ne peut se comparer à celui-ci.

Au midi du collège est située une mosquée, appellée Mesdjidi-Moukatta, ou "la Mosquée Ciselée", parce que sa charpente est ciselée en ornements et en fleurs, et que tous ses murs et le toit sont décorés de même. Il y a une grande différence entre la direction du Kibleh de cette mosquée et celui du collège ; et il est probable que le Kibleh de celle-là fut réglé par des observations astronomiques.

Un autre bâtiment, grand et important, c'est l'Observatoire, construit près des bords de la colline de Kôhek. Il est pourvu d'appareils astronomiques, et il est haut de trois étages. Par le moyen de cet Observatoire Ulugh Beig Mîrzâ composa le Zidj Goûrgânî, ou les Tables Astronomiques de Goûrgânî " dont on se sert encore aujourd'hui, les autres n'étant presque plus en usage. Avant qu'elles fussent publiées on se servait des tables astronomiques d'Îlkhânî, dont Fauteur était Khôdjeh Nasîr Toûsî, du temps de Houlâgoû Khân, qui fit bâtir un Observatoire à Marâghah. Houlâgoû se nommait aussi Îlkhân. Pas plus de sept à huit observatoires n'ont été construits dam le monde. De ce nombre, l'un fut bâti par le Khalif Mâmoûn; et dans celui-ci furent écrites les tables astronomiques, intitulées Zîdj Mâmoûnî; un autre fut érigé par Botolîmoûs (Ptolemy). Un autre dans l'Hindoûstân, du temps de Râjâ Bikermâdjît, Hindoû de la contrée d'Oudjaïn, dans le royaume de Mâlvah, connu aujourd'hui soue le nom du royaume de Mandoû. Les Hindoûs se servent encore des tables astronomiques dont on faisait usage alors. 584 ans se sont écoulés depuis la construction de cet Observatoire jusqu'à nos jours. Ces tables, cependant, sont moins parfaites que toutes les autres.