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Catégorie : Livres et documents sur le Turc
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Courte, mais intéressante présentation de la langue turque. Nous avons ajouté les intertitres.

La langue turque est une branche de la langue tatare. Elle  fut très pauvre dans son origine, comme le sont toutes les langues des peuples nomades [sic], qui ont des besoins bornés et ne cultivent pas les sciences; mais lorsque les Turcs eurent embrassé l'Islamisme et fait des conquêtes sur les Persans et les Arabes, ils s'enrichirent non seulement des dépouilles de ces deux nations, mais ils s'approprièrent encore successivement leurs trésors littéraires, et se formèrent une langue aussi riche en expressions qu'aucune autre langue connue. Cette nouvelle langue, qu'il faut distinguer de l'ancien turc abandonné au commun de la nation, est très­ harmonieuse et consacrée à l'usage de la cour, et de tous ceux qui ont reçu une éducation soignée.

Cette note intéressante m'a été fournie par M. Kieffer, ancien secrétaire‑interprète à la légation française à Constantinople, et aujourd'hui professeur de langue  turque au collège de France. Ce littérateur, aussi  modeste que savant, est l'auteur d'un dictionnaire turc‑français extrait de celui de Meninski, mais renfermant un grand nombre de mots et d'explications qui manquent dans celui‑ci. Ce dictionnaire n'a pas encore été imprimé.

Les grands, les employés, les juges et les savans s'attachent, dans leurs compositions, à donner constamment la préférence aux mots arabes et persans ; ils y insèrent des passages arabes tirés du Coran et d'autres ouvrages, ou des vers persans. Ils poussent cette recherche à un tel point qu'à peine la huitième partie d'un ouvrage consiste en mots pris dans leur idiome, ainsi qu'on pourra le voir par l'exemple ci‑joint, où les mots  arabes et persans ont été indiqués par les caractères italiques. C'est une lettre écrite par le grand‑visir au gouverneur de Seyde, et conçue dans le style ordinaire de la chancellerie ottomane.  Elle est traduite littéralement, afin de faire mieux connaître tout l'esprit de la langue.

« Mon illustre, fortuné, Collégue, Pacha d'une dignité éminente, après avoir offert, avec beaucoup d'honneurs et de considération, à la personne magnifique de Votre Excellence, les perles des voeux purs et augmentant l'amitié, et la quintessence des salutations nombreuses et marquant l'attachement, il est annoncé amicalement à votre esprit lucide. et aussi lumineux que le soleil., que l'Ambassadeur de France qui réside présentement à. la Porte de félicité, ayant demandé et réclamé le protection et l'assistance en faveur du Consul et des négocians français qui demeurent à Seyde, capitale de votre Gouvernement; la présente lettre amicale a été écrite et envoyée à Votre Excellence dans l'espoir qu'elle aura le plus grand soin que le Consul et les négocians de ladite nation soient protégés et assistés dans toutes les circonstances ; conformément aux articles des capitulations impériales, et qu'ils ne soient inquiétés ni molestés par qui que ce soit, en contravention aux articles du traité."

On voit, dans cet exemple, plusieurs mots qui ne sont imprimés en caractère italique qu'en partie; c'est parce que les Turcs se sont ap­propriés ces mots, en y ajoutant des formes turques. 

Ecriture du Turc

Les Turcs ayant adopté les caractères de l'alphabet arabe, partagent, avec les Arabes, les Persans, les Syriens, les Hébreux et autres nations, l'inconvénient de n'écrire ordinairement que les consonnes, et de supprimer les voyelles ; ou, lorsqu'ils veulent figurer celles‑ci, de placer les signes convenus pour les représenter, au‑dessus ou au‑dessous des consonnes. Il arrive de cette suppression des voyelles, qu'on ne sait lire avec exactitude que les mots qu'on a déjà entendu prononcer, et que les noms propres surtout sont prononcés de plusieurs manières. Les Turcs ont ajouté à l'alphabet arabe une n nasale qui leur est propre, et emploient en outre quelques consonnes de l'alphabet persan qui ne se trouvent pas dans celui des Arabes ; de sorte qu'ils ont en tout trente‑trois consonnes à leur disposition, sans parler des trois figures qui représentent les voyelles. Les Turc écrivent, comme les Arabes, de droite à gauche, et commencent leurs livres là où finissent les nôtres. Ils ont plusieurs sortes d'écritures, telles que le neskhi, le divani, le sulus, le kirma ou rika , le siakat, le talik, etc.

Le neskhi est l'écriture ordinaire qu'on emploie pour tous les ouvrages en prose, et pour les affaires et la correspondance des particuliers ; le divani sert pour les actes expédiés par la chancellerie impériale ; tels que firmans, barats, lettres officielles, etc ; l'élégance de cette écriture consiste en ce qu'on l'écrive en montant, surtout vers la fin des lignes. Le sulus, dont les caractères sont trois fois plus grands que ceux du neskhi, est employé pour les titres des livres, inscriptions, épitaphes, etc.; le kirma, ou rika, est pour les requêtes, les mémoires, les placets , etc.; le siakat est réservé au département des finances; le talik est le caractère le plus usuel des Persans. Les Turcs le consacrent spécialement à la poésie.

La grammaire turque

Il est étonnant que les Turcs, qui étudient les langues arabe et persane, d'après les règles les plus exactes de la grammaire de ces deux langues, n'aient pas une seule grammaire écrite de leur propre langue, et qu'ils n'apprennent celle‑ci que par l'usage. Cela laisse beaucoup de vague dans l'orthographe, et bien des mots turcs sont écrits de trois ou quatre manières différentes : malgré cet inconvénient, la gram­maire turque est très simple et régulière; l'on n'y trouve que peu d'exceptions aux règles générales. Cette grammaire n'a ni genre ni article ;  elle a une seule déclinaison, deux nombres et cinq cas, le génitif, datif, accusatif, ablatif et commoratif. Ce dernier est  employé pour marquer l'absence du mouvement. Les cas sont formés par certaines syllabes ajoutées aux mots qu'on veut décliner.

On forme le pluriel en ajoutant au nominatif singulier la terminaison "lar" ou "ler" ; les cas du pluriel ont les mêmes syllabes finales que ceux du singulier. Les adjectifs, toujours. placés devant les substantifs, sont invariables : ainsi de guzel [güzel], beau, et de ev, maison, on dira à l'ablatif pluriel "guzel evlerden", des belles maisons.

Le comparatif est formé en ajoutant au positif la syllabe "req" ou "rak", ou en plaçant la particule "dakha" ou "dakhi", encore; cependant, lorsque le comparatif  se trouve en régime, on préfère de le former en laissant l'adjectif au. positif, et en mettant à l'ablatif le mot avec lequel on compare. Ex. : plus haut que cet arbre, "bou aghadjdan yuqseq" [bu ağaçtan yüksek].

Les Turcs n'ont pas de forme particulière pour le superlatif; ils l'expriment en ajoutant au positif un i, et en mettant au génitif pluriel le mot avec lequel on compare. Ex. : le plus haut des arbres, "aghadjlarun yuqsequi" [ağaçlarin yükseği]. Quelquefois le superlatif est formé en plaçant certaines particules devant les adjectifs, comme "peq", "ghayet", fort, extrêmement.

On forme les pronoms possessifs en plaçant certaines lettres à la fin des substantifs.
Ex. : le livre, "quitâb" [Kitab] ; mon livre, "quitâbum" ; mes livres, "quitâblarum" ; notre livre, "quitâbumuz" ; nos livres, "quitâblarumuz". Souvent on place, devant le nom muni de son pronom possessif, encore le pronom personnel de la même personne au  génitif.
Ex : ton livre, "quitâbun on senun quitâbun", de toi ton livre.

Les verbes

Le verbe turc est très riche en temps, modes, participes et gérondifs. Tous les verbes turcs se terminent à l'infinitif en "meq" ou "mak" ; et, en retranchant cette syllabe, on a la racine du verbe.

Les Turcs n'ont qu'un verbe auxiliaire, c'est celui d'olmak, être, qui se conjugue d'une manière irrégulière , surtout au présent de l'indicatif. Je suis, im ;  tu es, syn ; il est, dur ; nous sommes, iz ; vous êtes, synyz ou syz; ils sont, durler. Par les autres temps, on voit qu'il entre deux racines dans la conjugaison de ce verbe; car il y a des temps qui sont dérivés de la racine i de l'infinitif imeq , qui n'est plus usité; et d'autres viennent de la racine ol de .l'infinitif olmak.

Les Turcs n'ont qu'une conjugaison ; car les deux terminaisons de l'infinitif meq ou mak sont au fond la même, et n'influent point sur la formation des temps et des modes.

Le verbe turc a l'indicatif, l'impératif, l'optatif, le conjonctif, l'infinitif, des participes et des gérondifs. Il a un grand nombre de temps : deux présens; le présent déterminé qui exprime l'action du moment présent. Ex. : j'écris dans ce moment, yazayurum [yaziyorum] ; et le présent indéterminé. P. ex.: il écrit vite, "tez yazar".

Des deux présents sont dérivés les deux imparfaits. Les parfaits définis et indéfinis, le plus-que-parfait, deux futurs et deux conditionnels.

Tous les temps sont formés des participes du verbe avec le verbe auxiliaire : ainsi, au présent, on dit : je suis aimant ; au passé : je suis ayant aimé ;  au futur : je suis qui aimera.

L'optatif, qui est employé pour exprimer les voeux et les ordres, a la lettre caractéristique "h", qu'on prononce "a" ou "e", et qu'on place après la racine du verbe. Il est assez remarquable que le Gouvernement, qui passe parmi nous pour l'un des plus despotiques, emploie pour ses ordres le mode qui est également employé pour les voeux. 

Le conjonctif a la lettre caractéristique s, qu'on, prononce "sa" ou "sé", et qu'on place après la racine  du verbe. Les temps de ce mode sont. souvent précédés de la conjonction "eguer" [eğer], si.

L'infinitif a trois formes, dont deux peuvent être déclinées et recevoir à la fin. les mêmes syllabes qu'on ajoute aux noms pour expri­mer les pronoms possessifs. La troisième forme répétée marque la même action  répétée plusieurs fois.  
Par exemple : "okouya okouya" [okuya okuya] , en lisant beaucoup, ou à force de lire.

Les participes sont en grand nombre : il y en a plusieurs pour le temps présent, d'autres pour le passé, et encore d'autres pour le futur. Parmi ceux du temps passé, il y a celui qui se termine en douk ou duq, dont les Turcs font un usage très‑fréquent, en lui donnant les terminaisons  qu'on emploie pour exprimer les pronoms possessifs, en le déclinant comme un nom, et en lui donnant des postpositions.

On forme le verbe passif en ajoutant à la racine de l'actif la lettre "l" qu'on prononce il ou ul. Ex. : aimer, "sevmek" ; être aimé, "sevilmeq" ; battre,  "vourmak" [vurmak] ; être battu, "vourulmak" [vurulmak]. Mais les verbes dont le radical se termine par une voyelle, ou par la lettre l, forment le passif en ajoutant à la racine de l'actif la lettre n.

Le verbe négatif est formé par une m qu'on ajoute à lancine de l'affirmatif, et qu'on prononce ma ou me. Ex.. rire, gulmeq [gülmek] ; ne pas rire, gulmêmeq [gülmemek] ; regarder, bakmak; ne pas regarder, bakmamak.

Du verbe négatif on forme un- nouveau verbe qui marque la négation de pouvoir faire, en intercalant entre la racine du verbe et l'm de la négation une h muette, qu'on prononce a ou é. Ex. : il n'a pas pu rire, gulémédi [gülemedi]; il n'a pas pu être regardé, bakilamadi.

Du verbe actif on forme le verbe transitif, en ajoutant, après la racine du verbe, la syllabe dur

Ex.: faire regarder, bakdurmak ; et les mots français, il a fait qu'il n'a pu regarder, se rendent par le seul mot turc bakduramadi. Il y a néanmoins des verbes qui prennent  à cette forme, au lieu de la syllabe dur, seulement un t ou une r.

Du verbe actif on forme le verbe réfléchi, en ajoutant à la racine la lettre n qu'on' au prononce in ou un. Ex. : s'aimer soi-même, sevinmeq.

On forme le verbe réciproque en ajoutant à. la racine de l'indicatif la syllabe ich  ou uch, Ex. : se regarder réciproquement, bakichmak.

Des noms, on forme des verbes en ajoutant les syllabes la ou lan, lé ou lén. Ex.: de or, altoun, on forme dorer, altounlamak.

Les Turcs forment aussi beaucoup de verbes en prenant un nom arabe ou persan, et en y ajoutant comme verbe auxiliaire itmeq [etmek], faire, ou olmak, être. Ex. : iqrâm, honneur ; iqrâm itmeq,  rendre des honneurs. Vasîl, arrivant; vasil olmak, être arrivant, arriver.

Noms et ajdectifs

Lorsque les Turcs veulent exprimer une personne qui s'occupe ordinairement de telle chose, ou qui exerce tel métier, ils ajoutent au mot de la chose la terminaison dji ou tchi. Ex. : tchoka, drap; tchokadji, fabricant de drap ; kapou [kapı], porte: kapoudji [kapıcı], portier; yol, chemin; yoldji, voyageur.

Des noms personnels, on forme des noms abstraits, en, donnant aux premiers la terminaison liq ou lik. Ex. : dost, ami ; dostlik, amitié; duchmen [düsman], ennemi ; duckmenliq, inimitié.

Pour former d'un nom substantif un adjectif qui exprime le possesseur de la chose marquée par le nom substantif, les Turcs ajoutent à ce dernier la terminaison lu ou li. Ex. : akyl, esprit [akil] ; akylli, qui a de l'esprit, spirituel ; at, cheval; atlu, qui a un cheval, cavalier.

Cette même terminaison, ajoutée aux noms de villes ou de pays, sert à exprimer les habitans ou les originaires de  ces villes ou de ces pays.

Ex. : Istambol, Constantinople ; Istambollu, Constantinopolitain ; Frantcka , la France ; Frantckalu, Français.

Les diminutifs, qui sont souvent employés comme termes de caresses, sont formés par les terminaisons "djiq", "djik" ou "tchik" qu'on ajoute aux noms substantifs. Ex.: quitâb, le livre ; quitâbtchik, petit livre ; ana, mère; anadjik, petite mère.

Avec ces diminutifs on en forme de nouveaux, en ajoutant encore la terminaison "az" ou "ez". 
Ex.  "el", main ; "eldjiguez" , main toute petite.

Les diminutifs des noms adjectifs sont formés  par la terminaison "djè" ou "tchè" qu'ils  reçoivent.
Ex. : "ak", blanc ; "aktchè", blanchâtre ;  "yakin",  près ;  "yakindjé", un peu plus près.

Possession

Dans la construction de deux noms substantifs qui sont en rapport entre eux, les Turcs placent le premier celui qui est au génitif, et ils ajoutent à l'autre le pronom possessif de la troisième personne. Ex. : la maison de mon frère, "kardachumun évi" [kardeşim evi], comme s'il y avait, "de mon frère sa maison".

Toutes les prépositions deviennent dans la langue turque postpositions, c'est‑à‑dire qu'elles sont placées après le nom ; elles gouvernent certains cas. Ex.: avec votre père, "babanuz ilé" ; après moi, "benden sonra" ; jusqu'à Paris, "Parisè deq".

La construction turque ressemble beaucoup à la construction latine pour les inversions, et le verbe qui est toujours placé à la fin de la phrase.

Dans le style de la Porte et des historiens, plus une période est longue et composée d'un grand nombre de phrases, plus ce style est élégant et recherché. On se sert alors des participes et des gérondifs pour marquer la fin de chaque, phrase, et le verbe principal seul est placé à l'indicatif et termine toute la période. Ce genre de composition exige une attention soutenue, et convient à une nation aussi grave que la nation turque.

extrait de Frédéric Schoell, Tableau des peuples qui habitent l'Europe, classés d'après les langues qu'ils parlent et tableau des religions qu'ils professent, Paris, F. Schoell, 1812