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Catégorie : Livres et documents sur le Turc
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La Grammaire turque de Holderman (un père jésuite installé à Istanbul), imprimée en 1730 par Ibrahim Mütferrika (Ibrahim Effendi) est le second livre sorti des premières presses turques.  Imprimée à 1000 exemplaires, cette grammaire fut rapidement diffusée dans l'Orient et en France.

  L'article ci-dessous en donne un résumé qui permet d'apprécier l'état des connaissances sur la langue turque à cette époque.

Grammaire Turque ou méthode courte et facile pour apprendre la langue turque, avec un recueil des noms, des verbes et des manières de parler les plus nécessaires à savoir, avec plusieurs dialogues familiers. A Constantinople, 1730, sans nom d'imprimeur, in-4°
Critique paru dans "Mémoires pour l'histoire des sciences et des beaux-arts", octobre 1732. page 1922

L'établissement d'une imprimerie à Constantinople a donné occasion au père Holderman jésuite d'entreprendre cet ouvrage, et nous avons tout lieu de croire qu'ayant appris la langue turque avec une facilité surprenante, il l'aurait rendue facile aux autres par une suite d'ouvrages, si la mort ne nous l'eût pas enlevé à l'entrée de sa carrière.

Le Père Holderman n'est pas le premier qui ait travaillé sur cette matière ; les intérêts de la politique et du commerce ont précédé comme il arrive, le zèle du salut des âmes : plusieurs savants de profession ont facilité aux Européens avant le Missionnaire l'étude de la langue turque. Meninski seul l'a fait d'une manière propre à satisfaire les gens de Lettres ; mais voulant enseigner en même temps le Turc, l'Arabe et le Persan, il charge de trop de règles la mémoire du lecteur : il est même quelquefois au-dessus de la portée de ceux qui commencent à apprendre le Turc ; de sorte que ce missionnaire s'est vu dans l'obligation de travailler sur un nouveau plan, il en a conféré d'abord dans le pays avec les plus habiles maîtres, et surtout avec le savant Ibrahim Effendi ; il a assemblé succintement les règles, et a tâché d'aplanir les difficultés ; il a ajouté à sa grammaire un vocabulaire assez ample, les formules et les manières de parler les plus ordinaires et les plus difficiles, et il a terminé le tout par un assez grand nombre de dialogues.
Enfin pour l'usage de ceux qui veulent apprendre à parler cette langue sans être obligé de savoir lire le Turc, et pou abréger aux autres le travail de la prononciation, le père Holderman écrit le Turc en caractères français et en caractères turcs ; mais comme les lettres de notre alphabet ne sont pas en aussi grand nombre que celles de l'alphabet turc, et que les équivalents ne sont pas aisés à trouver, l'auteur y a suppléé le mieux qu'il lui a été possible, et il avertit que quelquefois il n'a fait qu'approcher de la prononciation naturelle.
Après ces observations le père Holderman entre en matière par une courte introduction, où en faveur de ceux qui n'ont aucune teinture de la grammaire, il en explique en peu de mots les termes et ce qui regarde les parties du discours : il divise ensuite son ouvrage en sept parties ; la première traite de l'orthographe, et de la prononciation ; la seconde des noms et des pronoms ; la troisième des verbes ; la quatrième des postpositions, conjonctions et interjections ; la cinquième de la syntaxe ; la sixième renferme un vocabulaire, avec un abrégé des verbes, et les manières de parler les plus usitées ; la septième contient  des dialogues. Ces deux dernières, qui sont plus des deux tiers de l'ouvrage, ne sauraient entrer dans un extrait, et il nous suffit de les avoir indiquées.

Première partie.
Les Turcs écrivent de la droite à la gauche, et commencent leurs livres par la page où finissent les nôtres, ce qui leur est commun avec la plupart des orientaux. Ils ont plusieurs sortes d'écritures qui ont chacune leurs noms et leur usage particulier. L'auteur n'en rapporte que sept, qui sont les principales ; la première est consacrée à l'Alcoran ; la seconde est employée pour les affaires, et dans le Barreau, les juges et les poètes se servent de la troisième, qui est peu différente de la première. La quatrième est pour les registres ; la cinquième pour les titres des livres et des patentes impériales. Les deux dernières portent le nom de leurs auteurs, et l'usage en est rare ; c'est tout ce que le père Holderman nous en dit. L'alphabet turc qu'on trouve ici gravé, est de trente-trois lettres, dont cinq sont persanes, les Turcs n'ayant que des lettres de cette langue, et n'en ayant point de particulières : on n'y voit point de diphtongues ; la prononciation turque tient le milieu entre l'arabe et la persane, c'est-à-dire qu'elle est plus ferme et plus mâle que celle-ci, et moins rude que celle-là. Cependant à Constantinople on prononce aujourd'hui le Turc aussi doucement que le Persan. L'auteur pour faciliter la prononciation et la lecture de cette langue, s'applique fort à faire connaître la valeur des lettres, et des autres marques, qui servent à les régler : il parle ensuite des voyelles, qui sont au nombre de trois seulement, il les considère d'abord seules, puis mêlées avec les consonnes ; il en marque les différentes prononciations, soit qu'elles sont simples ou doublées, et le rapport qu'elles ont entre elles.

Seconde partie
Les Turcs n'ont qu'un genre, mais ils se servent de deux adjections pour distinguer le sexe, leurs noms ont deux nombres, le pluriel se forme du singulier en ajoutant un crément ; et il a dans tous les cas les mêmes terminaisons que le singulier. Ils ont six cas, qui sont les mêmes que parmi nous, deux déclinaisons dont la première comprend les noms, qui finissent par une consonne, et la seconde, ceux qui sont terminés par une voyelle. Les comparatifs sont des adjectifs, devant ou après lesquels on met certaines adjections. ce que nous exprimons par "un peu plus", les Turcs le rendent par le diminutif. Le comparatif "plus que" s'exprime par le gérondif. Au lieu des particules on se sert souvent du positif, et alors le substantif qui suit se met à l'ablatif. Le superlatif est ordinairement un nom adjectif, devant lequel on met des particules, qui servent à en augmenter la signification, et ce superlatif régit l'ablatif : souvent au lieu des particules ordinaires on en ajoute une autre au positif pour en faire le superlatif, qui alors gouverne le génitif. Mais il est à remarquer que le comparatif et le superlatif se mettent toujours après le cas qu'ils régissent.
Les Turcs ont deux espèces de noms, le primitif et le dérivatif, lequel se divise en verbal et en nominal ; le verbal est de deux sortes, le nom actif et le nom de l'action même ; l'actif est le participe du verbe actif ; le nom de l'action se forme de l'infinitif du même verbe en y changeant, ou en y ajoutant une syllabe. On se sert aussi quelquefois de l'infinitif pour exprimer l'action du verbe, comme en Français on dit "le vouloir", "le savoir". Le dérivatif nominal se forme des noms, et on en distingue de trois sortes, le possessif, le diminutif et le local. L'auteur entre ici dans un grand détail, d'où il résulte que les noms turcs ont une grande énergie, et qu'ils expriment plusieurs choses par le moyen d'une légère addition. Il faut dire le même des pronoms, qui occupent le cinquième, le sixième et le septième chapitres : l'article des noms numéraux finit cette seconde partie. Les Turcs ont deux manières de compter [au sens de calculer], l'une par chiffre, l'autre par les lettres de l'alphabet ; leurs nombres se divisent en cardinaux, en ordinaux et en distributifs ; les premiers sont indéclinables, on s'en sert comme des adjectifs, mais ils se mettent toujours au singulier. Les ordinaux se forment des cardinaux, ils se déclinent, et précèdent toujours le nom de la chose comptée. Ainsi on ne dit jamais "chapitre second", mais "second chapitre". Les distributifs se forment aussi des cardinaux, auxquels on ajoute un crément, qui n'est pas le même, quand ils finissent par une consonne, que quand ils sont terminés par une voyelle.

Troisième partie.
Les Turcs ont plusieurs sortes de verbes, le substantif, l'actif, le passif, le négatif, le transitif, comme "faire aimer" ; l'impossible, comme "ne pouvoir pas aimer" ; le coopératif, comme "s'entraimer", et le réciproque, comme "se regarder soi-même". les six derniers dérivent de l'actif, et tous ont aussi leurs dérivés ; ainsi du transitif se forment le négatif, l'impossible ; et ainsi des autres ; mais ces règles générales souffrent quelques exceptions. Plusieurs verbes neutres et actifs ne forment point le verbe passif impersonnel : tout ceci ne peut bien s'entendre qu'à l'aide des exemples. Outre cela les Turcs ont des verbes qui dérivent des noms ; ainsi "devenir vieux", "faire amitié", sont des verbes : ils en ont qu'on appelle inchoatifs, tel que "commencer à écrire", des fréquentatifs, comme "avoir coutume", des méditatifs, comme "avoir faim" ; mais ils n'ont point d'autres impersonnels que les troisièmes personnes du pluriel de l'actif, ou du singulier du passif, excepté il y a : le verbe substantif n'a qu'un présent de l'indicatif ; l'imparfait et le parfait sont le même, mais il est double ; dans l'optatif, le présent et l'imparfait sont le même, "que je sois", ou "que je fusse" ; mais il y a un second imparfait, "je serais" ; dans le subjonctif, le présent et le futur sont le même, "si je suis" ou "serai", auusi bien que l'imparfait et le plus-que-parfait, "si j'étais" ou "avais été" : mais il y a un second futur, "si je suis". Cette langue a deux conjugaisons qu'on distingue par leurs terminaisons. L'auteur entre ici dans un grand et utile détail, et cet article de conjugaisons termine le troisième partie.

Quatrième partie.
La quatrième traite des autres parties du discours : les Turcs au lieu des adverbes se servent souvent  souvent des noms adjectifs, ou des noms substantifs, auxquels ils joignent des postpositions  : ils les forment aussi en ajoutant à ces mêmes substantifs une terminaison persane. Les adverbes des noms aussi par une légère addition ; il y a dans cette langue une grande variété d'adverbes de lieu ; on en trouve judqu'à six pour signifier "ou", et autant pour signifier "ici". L'auteur appelle postpositions, ce que nous appelons prépositions, par la raison qu'elles se mettent après les noms.

Cinquième partie.
Dans la manière de parler à quelqu'un, on remarque qu'autrefois les Turcs tutoyaient également tout le monde, et n'usaient d'aucun titre d'honneur, mais que les étrangers ont introduit chez eux à cet égard l'usage reçu dans les langues modernes de l'Europe. Pour ce qui est de l'ordre de la construction, on met ordinairement l'article ou devant le cas qu'il gouverne, ou à la fin de la phrase, mais on n'est pas si astreint à ces règles dans le discours familier. Les Turcs ont le style très périodique, de sorte que le verbe personnel ou le gérondif d'où dépend le sens, se trouve à la fin de la période, qui est de dix, de quinze, et souvent de vingt lignes. Les noms adjectifs joints aux substantifs ne se déclinent pas ; les participes, les pronoms et les noms numéraux suivent la règle des adjectifs, et précèdent toujours comme eux le substantif. Enfin les adjectifs ne gouvernent jamais de cas, mais à la place de ceux qui dans notre langue gouvernent le génitif, le datif ou l'ablatif, on se sert du participe, qui gouverne le même cas que son verbe. On trouve ici sur la concordance d'un substantif avec un autre substantif, sur le régime, et sur tout ce qui regarde la syntaxe des verbes, et des questions de lieu et de temps, plusieurs autres observations que nous ne pouvons pas rendre intelligibles sans en apporter des exemples, lesquels n'auraient aucune grâce dans notre langue. ce que nous pouvons ajouter ici sur l'ouvrage en général, c'est qu'il en est peu en ce genre de mieux digéré, de plus méthodique, de plus débarrassé des préceptes inutiles, et de plus net ; et qu'indépendamment du vide que le jeune auteur a laissé dans la mission de Constantinople, la république des lettres doit le regretter beaucoup pour les grandes espérances, que l'on avait conçues de ses travaux littéraires sur une langue qui mérite bien d'être plus connue qu'elle ne l'a été jusqu'à présent.

Le langue turque d'aujourd'hui, c'est-à-dire, le composé de trois langues Turque, Arabe et Persane, est une langue sonore et qui paraît faite pour le commandement ; elle est si mâle en elle-même, que comme elle paraissait rude, les Turcs ont été obligés d'adopter un grand nombre de termes persans pour l'adoucir ; mais elle était stérile et sèche : les Turcs y ont remédié, ils ont étudié l'Arabe et ont puisé dans cette langue, que son immense fertilité pourrait faire passer pour la mère de toutes les langues orientales, une si grande quantité de termes choisis, d'épithètes heureuses, de synonymes expressifs, d'adverbes mêmes et de petites phrases, qu'on peut dire que la langue turque est à présent la plus énergique, la plus concise, et la plus riche de toutes les langues. La construction turque imite la persane, elles sont presque entièrement semblables à la latine et trs différentes de la construction arabe, qui approche de la française et de l'italienne. La langue turque est magnifique dans ses titres d'honneur, extrême dans ses expressions de mépris, abondante en rimes heureuses, dont les Turcs se servent aussi avantageusement dans leur prose que dans leur poésie ; cette abondance de rimes les a mis dans l'habitude de mettre des épithètes à presque tous leurs mots, et après l'épithète un synonyme du mot suivi d'une seconde épithète, qui rime avec la première, ou même deux épithètes rimées après un même mot ; et ce qui est d'étonnant, c'est qu'avec tant d'épithètes et de synonymes, ceux qui écrivent bien, sont encore plus concis qu'on ne peut l'être en aucune langue. Il serait à souhaiter que le travail du père Holderman, engageât beaucoup de savants à s'appliquer à l'étude d'une si belle langue, dont la connaissance les mettrait à portée de faire une infinité de découvertes utiles, les Turcs ayant traduit en leur langue la plupart des livres tant de la littérature que d'histoire, qu'ils ont enlevés aux nations qu'ils ont subjuguées.