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Catégorie : Livres et documents sur le Turc
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Quelques considérations sur la grammaire turque qui montrent les difficultés qu'ont éprouvées les grammairiens pour comprendre sa structure. L'auteur, Jean-Alexandre Vaillant (mort en 1886), un français professeur à Bucarest, a écrit de nombreux ouvrages sur la Roumanie, la langue roumaine et les Tziganes et contribua à la naissance de ce pays.

On ne trouve pas trace de la grammaire du Turc qu'il annonce et qu'il fit présenter au sultan. Il décrit, dans le même numéro de la Revue de l'Orient, comment sont vécus les événements de 1848 par les Français d'Istanbul (page 65) et rend hommage dans un autre article à Bonneval et à Caillot.
Le texte est parfois confus, mais témoigne d'une bonne connaissance de la langue.
Voir la bibliographie de l'auteur.


De la langue ottomane et des différents traités relatifs à sa structure

Viguier, Jaubert, Hindoghlou, Charles Boyd, Redhouse, Meninsky, Roederer, Holdermann, Comidat et Sinan, tels sont les grammairiens que j'ai successivement consultés pour cet ouvrage. Méninsky, quoique le plus ancien, est resté le plus riche ; Redhouse est le plus analytique,Viguier le plus harmonique, Sinan le plus simple, le plus facile, et tous les autres des routiniers. Je dois le dire, Viguier seul est mon maître ; c'est lui qui m'a inspiré mon plan, et je l'avais, exécuté que je ne connaissais encore que lui ; en sorte que Redhouse et Méninsky ne m'y ont réellement servi qu'à élaborer mon travail.

Je crois y avoir rempli le double but que l'on se doit proposer dans l'enseignement de la langue osmanlie, savoir : 1° l'harmonie, trop prolixement démontrée par Viguier, trop brièvement indiquée par Redhouse, qui, parfois, la confond avec l'euphonie ; 2° l'étymologie, soupçonnée par Sinan, dont Redhouse n'a pas toujours pénétré le fond, et dont Viguier, qui n'y a vu que des sons, n'a pas su faire usage ; c'est du moins, si je ne me trompe, ce qui doit ressortir de mon travail.

Pour n'avoir écrit, l'osmanli qu'en caractères latins, Viguier est demeuré insuffisant ; Redhouse s'est rendu presque inabordable pour s'être refusé à vaincre la dîfficulté de traduire en caractères latins la prononciation osmanlie ; si bien que l'on peut lire l'un sans apprendre à écrire, et que sans parler on ne peut lire l'autre. J'ai évité cette double faute, non seulement en donnant la traduction de tout mot osmanli en caractères latins et en la plaçant toujours de façon à aider à la lecture de l'osmanli, mais en exprimant autant que possible, à l'aide des variétés de nos vingt-cinq lettres, les 57 sons et articulations de la langue osmanlie.
Faute d'analyse, la plupart des grammairiens ont nié les voyelles, n'admettant pour telle que l'élif ; Jaubert ne craint même pas d'appeler consonne la voyelle, et Redhouse en fait tantôt une préposition signe de l'accusatif, tantôt une voyelle de prolongation. Je prouve non seulement qu'il est deux voyelles absolues dont "iè", qui n'est jamais consonne, est une, mais l'existence réelle "eyer" (soit) dans le sens de "si", pour exprimer l'éventualité avec le dubitatif "sa, se (si)", tout le monde s'est mépris sur ce dernier, en en faisant un mode à part, l'optatif ; je le rends à sa nature, et j'en établis solidement la preuve, et par sa position en regard du positif dans toute la conjugaison et par l'analyse que j'en donne, analyse que je ferai sentir ici par cette seule expression : "gelse ajib degil", que l'on traduit : "il n'est pas étonnant qu'il vienne", mais dont le mot à mot est "s'il vient étonnant non" ou "non étonnant s'il vient".

Les Osmanlis disant aussi : "je dois aller", comme nous disons : "je vais aller", pour "j'irai", tout le monde s'est encore mépris sur la nature et la composition de "ejek, ajaq", et partant de "meli, mali". Je prouve clairement ce qu'ils sont en en faisant, comme en français, des verbes auxiliaires à part.
Il n'y aura donc plus à s'étonner avec Redhouse de la non existence du futur là où il ne peut être. "At-a-jaq ol-dûg" étant à la fois participe à la première personne du pluriel de l'imparfait conditionnel, signifie, d'une part : "qui était, fut, serait celui qui devait, dut, devrait être jetant", d'autre part : "nous étions fûmes serions ceux qui devions, dûmes, devrions être jetant", c'est-à-dire dans le premier cas, "qui devait, dut, devrait jeter" ; et dans le second, "nous devions, dûmes, devrions jeter", le futur étant renfermé dans l'idée de devoir, il n'en est pas d'autre pour ce verbe que le futur ordinaire : "at-a-jaq ol-ur-um",  "je suis celui qui devra être jetant, je devrai jeter, je jetterai".

Simplification
C'est de cette manière que je suis parvenu à réduire à dix-huit racines élémentaires infinitives et à vingt-quatre temps conjugables les 94 temps de Viguier et les nombreuses catégories de Redhouse. J'ai également réduit à sa juste mesure le tableau de la dérivation des verbes, trop étendu par ce grammairien, qui a cru de la langue tout ce qui est dans la langue, comme celui qui, en français, ferait "préciseler" de "préciser", parce qu'on dit "ciseler" ; j'y ai ajouté le causatif indirect auquel il a refusé place ; j'ai établi, ce qu'il ne fait pas, une différence entre l'harmonie qui vient des voyelles, et l'euphonie qui régit les consonnes ; j'ai posé la loi de l'une et les règles de l'autre ; j'ai décomposé et recomposé les mots de façon que, par cette analyse, j'enseigne à chaque pas ce qu'il juge suffisant de ne dire qu'une fois ; je les ai dépouillés de cette multitude de signes, la plupart inutiles, dont il les a surchargés au détriment du lecteur. Enfin si, comme facilité mécanique, comme exercice de langage et d'harmonie, j'ai conservé la déclinaison, j'ai suffisamment fait entendre qu'au fond il n'en est point, et que, dans tous les cas, elle est comme le verbe, multiple pour l'oreille, unique pour les yeux, tels sont, si je ne me suis pas trompé, les progrès que j'aurai fait faire à l'enseignement de la langue osmanlie.
Quant à l'orthographe, j'ai rencontré tant d'opinions diverses, que j'ai préféré, pour plus de facilité, m'en rapporter à l'analyse. Les uns m'ont fait écrire "atmmaq" sans elif (a)' entre les deux m, les autres "atmamaq", ne pas jeter, mot à mot, n'être pas jetant, ne se doutant ni les uns ni les autres que les deux formes sont également bonnes, mais la première plus harmonique, la seconde plus radiclae. En effet, ce négatif est composé de l'attribut verbal at, jetant, de la négation verbale ma, non et de l'infinitif radical maq, être, c'est-à-dire non jetant, ne pas jeter ; mais les rapports harmoniques des voyelles et des consonnes entre elles sont tels que l'élif (a) initial et le qaf (q) final permettent d'élider l'élif (a) intermédiaire. Pour s'en convaincre, il faut raisonner ainsi : le ton a de l'élif initial et du qaf (q) final ne peut amener qu'un des deux sons a,  ; or, s'il amenait i, on l'indiquerait par un ie, s'il pouvait amener o, û, on l'indiquerait par un vaf; donc n'amenant pas î et ne pouvant amener ni o ni û, il ne peut amener que a ; donc l'élif (a) intermédiaire est harmoniquement inutile. Le raisonnement est absolument le même pour itmemek, dont le ton e ou i de la diphthongue initiale, et où kief (k) final ne peut amener qu'un des deux sons e, i ; et c'est en raisonnant ainsi que l'on prononce olmamaq, et non pas olmemaq, et olmemek, et non pas olmamek. Donc il y a en osmanli deux manières d'écrire, l'une radicale, l'autre harmonique.

Les Osmanlis employant par pléonasme la componction de deux sortes de diphthongues, les unes littérales ou oculaires, les autres vocales ou sonnantes, absolument comme en français; je prouve en outre que ce "iè", mal compris dans un sens par Redhouse, n'est autre chose que l'article défini, définissant le nominatif, sujet ou régime; et que, dans le sens absolu, il n'est pas plus d'accusatif en osmanli qu'en français.

Signe de possession
Les Osmanlis manquant du signe de possession à la troisième personne indéfinie, et y suppléant dans plus d'un cas, à l'aide de l'article défini précédé du génitif : "kendinin evi", la maison de lui, sa maison, et mes devanciers n'ayant pas suffisamment senti la logique de cette expression, ils ont tous nié l'existence réelle de l'article; je prouve non seulement qu'il en est un, mais qu'il est plus fréquemment employé, sinon toujours écrit, du moins toujours parlé, qu'en aucune autre langue. Bien plus, je prouve non seulement qu'il en est un, mais qu'il en est deux ; l'un défini, harmonique, "iè" déjà cité, et qui se prononce i, u, î, û, l'autre démonstratif, invariable, ol , le, la, les, s'employant, le premier dans les modifications des mots déclinables, le second dans la composition des temps du verbe.

C'est faute de l'avoir compris que tous les grammairiens ont considéré "olmaq" non seulement comme verbe, mais comme verbe unique, radical ; et pourtant par les trois expressions suivantes :

1° Avec l'attribut adjectif, eü ol-ûr-ûm, je serai (le) bon.
2° Avec l'attribut verbal, alour ol-ar-am, je serai (le) jetant,
3° Avec l'attribut auxiliaire, at-a-ja-q ol-ûr-ûm, je serai (le) qui doit être jetant ; il reste suffisamment prouvé que "ol" est article, que conséquemment personne jusqu'aujourd'hui n'a compris la nature, l'essence du verbe osmanli,; que ce verbe est mek et maq, double pour le son, un pour le sens, dire; que conséquemment olmaq signifie être le, n'importe quoi ; et que mek et maq, bien que suivant l'attribut, est aussi verbe que "miz", notre, et "niz", votre, sont adjectifs possessifs post-nominaux.

Je me permettrai maintenant cette question : Pourquoi écrit-on "idrek" au lieu de "iderek", quand on écrit "olaraq" et non pas "olraq" ? Est-ce que le changement du t de itmek en d, exigé par le (e) sous-entendu, peut tenir lieu de cette voyelle ? En ce cas, pourquoi écrire idejek, ideli, et non itjek, itli ? Car eli ah, ejek ajaq, erek araq sont également composés du radical e, a. Non, c'est que ce radical est incompris, c'est que le mécanisme de la langue turke n'avait jamais été analysé comme je l'ai fait qu'au temps de sa formation, c'est que les Osmanlis, trop adonnés à l'arabe et au persan, ne parlent et n'écrivent leur langue qu'instinctivement, comme nous parlions et écrivions la nôtre au quinzième siècle, alors que nous n'étudiions que le latin et le grec.

Pour moi, persuadé qu'il n'en est pas autrement en osmanli qu'en français, c'est-à-dire que l'on peut parler osmanli sans parler arabe et persan, comme on peut parler français sans parler grec et latin, et ne considérant d'ailleurs les mots arabes et persans, si nombreux qu'ils puissent être, que comme annexes à la langue osmanlie, comme la seule différence entre le langage du lettré et celui du vulgaire, différence qui a lieu partout, je me suis contenté de former un chapitre à part, et comme une annexe à mon livre, des principales règles qui les concernent, renvoyant pour plus de connaissance aux grammairiens de ces langues et au dictionnaire osmanli, dont le devoir est d'indiquer l'orthographe, de raisonner et de fixer le sens des mots.

J. A. VAILLANT (de Boukharest [Bucarest]).
Revue de l'Orient, de l'Algérie et des colonies... 1848, p. 309-313

 Bibliographie résumée de J. A Vaillant