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Catégorie : Dictionnaires
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Très intéressante préface de ce dictionnaire important commencé par Kieffer   et complété et publié par Bianchi.

J.-D. Kieffer et T. X. Bianchi

Dictionnaire turc-français à l'usage des agents diplomatiques et consulaires, des commerçants, des navigateurs et autres voyageurs dans le Levant.

Paris, imprimé par autorisation du roi, A l'Imprimerie royale, 1835-1837
2 volumes XXVI, 788, 1307 p

Autres éditions :

Dictionnaire turc-français, 2e éd.
Paris, typographie de Mme Ve Dondey-Dupré, 1850
2 vol., 1097, 1320 p.
Titre turc : Elsine-i Türkiyye ve Fransaviyyenin lugatı

Autre mention d'une 2e édition
Paris, typ. de Edouard Blot , 1871

Préface 

Toutes les personnes qui, jusqu'à ce jour, par état, par intérêt commercial ou dans un but littéraire, voulaient étudier la langue des Ottomans, étaient obligées de dépenser des sommes considérables (environ 600 fr.) pour se procurer, souvent avec beaucoup de peine, les cinq volumes grand in folio de l'immense lexique turc-arabe-persan de Meninski.

Cet important ouvrage écrit en latin, et qui longtemps encore sera indispensable aux savants pour une étude approfondie des trois principales langues de l'Orient ne peut convenir à ceux qui se proposent d'étudier la langue turque seulement. Au nombre de ces derniers il faut particulièrement comprendre la plupart de nos agents diplomatiques et consulaires du Levant, les négociants, les voyageurs et les officiers de notre marine militaire et marchande, toutes personnes auxquelles la connaissance de la langue turque était presque indispensable, et qui jusqu'à ce jour n'ont pu l'acquérir faute de dictionnaires écrits en français, dans un format plus commode pour les voyages, et d'un prix à la portée de tout le monde; encore moins le Méninski pourrait il servir aux Ottomans, qui depuis quelques années se livrent avec ardeur en Égypte et en Turquie à l'étude de notre langue.

Ce furent ces pressants motifs d'urgence et d'utilité publique qui me déterminèrent à publier d'abord le Vocabulaire français-turc qui parut à Paris vers la fin de l'année 1831. Le prompt écoulement de cet ouvrage, le premier de ce genre qui eût encore paru en France, et dont l'édition est aujourd'hui presque entièrement épuisée, prouverait suffisamment son extrême nécessité s'il pouvait y avoir des doutes à cet égard.

Cependant, après la publication de cette première partie de dictionnaire, je n'avait encore rempli que la moitié de la tâche que je m'étais imposée, et je devais sans délai m'occuper du Dictionnaire turc-français, ouvrage qui forme le complément indispensable du premier, et pour lequel j'avais également réuni de nombreux matériaux. Toutefois les recherches qu'exigeait ce travail, par sa nature même beaucoup plus étendu que le premier, auraient pu quelque temps encore en retarder la publication, sans la communication qui me fut faite du manuscrit d'un ouvrage du même genre, commencé depuis longtemps. C'est à cette circonstance que je dois d'avoir pu satisfaire aux besoins du public plus tôt que je n'osais l'espérer, en publiant, dès aujourd'hui, ce premier volume du Dictionnaire turc-français.

La rédaction primitive de ce manuscrit est due à feu M. Kieffer,   ancien secrétaire interprète du Roi pour les langues orientales. Dès l'année 1811, notre position, alors limitrophe des provinces ottomanes, ayant fait sentir au gouvernement de Napoléon la nécessité d'un dictionnaire turc, le ministre des relations extérieures, animé d'un noble zèle pour les progrès des études orientales et pour l'exécution d'un travail dans tous les temps si nécessaire au service de son département, prit à cette publication le plus vif intérêt. Préparées à Paris par M. Kieffer, les feuilles de ce dictionnaire étaient régulièrement portées par les courriers du ministère à Constantinople, d'où M. Ruffin, alors chargé d'affaires dans cette capitale, les renvoyait à Paris avec les corrections et additions qu'il avait jugé à propos d'y faire. Ce double concours du savoir et de l'expérience de deux orientalistes aussi consciencieux. me fit apprécier, dès le premier moment, tout l'avantage que je pourrais tirer, pour une prompte publication, du manuscrit de M. Kieffer, que sa veuve, dans notre intérêt mutuel, avait mis à ma disposition. Cependant je ne tardai pas à m'apercevoir que si ce manuscrit, pour le choix, la convenance et l'arrangement des matières, atteignait parfaitement le but primitif qu'on s'était proposé, c'est-à-dire la publication d'un simple manuel, d'un autre côté il était insuffisant pour la composition d'un dictionnaire complet de la langue turque tel que j'en avais conçu le plan. Des exemples trop longs et trop multipliés, et qui seuls auraient pu faire la matière de plusieurs feuilles d'impression, me parurent devoir être remplacés par quelques milliers de mots, dont l'addition indispensable donnerait à ce dictionnaire tout le degré d'utilité dont il était susceptible.

Simple et très pauvre d'expressions dans son origine, mais devenu conquérant comme le peuple auquel il sert de langage, l'idiome turc s'est progressivement enrichi de tous les trésors de l'arabe et du persan.Telle a toujours été l'espèce d'arbitraire avec lequel les auteurs ottomans ont disposé des mots de ces deux langues, qu'on peut sans exagération dire qu'ils entrent pour les trois quarts au moins dans  la composition de la langue turque actuelle.

Il résulte de cet état de choses, qu'un dictionnaire turc-français, destiné essentiellement à faciliter la lecture des auteurs anciens et modernes, doit, pour être aussi complet que possible, se composer, 1° de tous les mots d'origine purement turque ; 2° du nombre limité d'expressions étrangères naturalisées turques et employées dans le langage ordinaire ; et 3° enfin de presque tous les mots arabes et persans que la faculté illimitée laissée aux écrivains leur a permis jusqu'à ce jour d'introduire la langue. Si à ces éléments indispensables on ajoute encore les verbes primitifs et les mots purement usuels du persan, on aura obtenu pour double résultat de cette réunion de matériaux, un dictionnaire turc-français d'une certaine étendue et un abrégé de la langue persane qui, sans accroître sensiblement le volume du premier, ajoutera néanmoins beaucoup à son utilité.

Pour l'exécution de ce plan, qui est celui que j'ai définitivement adopté, il m'a fallu revoir le manuscrit de M. Kieffer qui n'avait pas encore été préparé pour l'impression, et fondre ce travail les matériaux qu'à la suite d'un séjour de dix années dans le Levant j'avais recueillis moi-même pour un dictionnaire complet de la langue. J'y ai fait également entrer toute la partie turque, arabe et persane qu'il ma paru utile d'extraire de la dernière édition du dictionnaire de Meninski, ainsi qu'un grand nombre de mots usuels qu'on y chercherait vainement. Ces derniers appartiennent en partie au Lehdjet-ul-loghat, dictionnaire purement turc de Es'ad Effendi, imprimé à Constantinople, en 1795, et se trouvent, pour la plupart, dans l'appendice que j'ai placé à la fin de ce volume, et qu'on pourra consulter au besoin.

Une lecture attentive et suivie des journaux du Levant, ainsi qu'une correspondance entretenue dans l'intérêt des études orientales, historiques et philologiques, m'ont depuis quelques années tenu exactement au courant de toutes les innovations importantes opérées dans ces contrées. Ces relations m'ont en outre mis à même de recueillir sur la politique, l'organisation civile, judiciaire, militaire et municipale, sur la marine et les relations diplomatiques de la cour ottomane avec les puissances étrangères, un grand nombre de désignations et de termes nouveaux que je me suis empressé de consigner dans ce dictionnaire.

Il résulte de ces additions indispensables, et qui entrent pour moitié dans la composition du dictionnaire turc-français, que cet ouvrage, au lieu de former un seul volume in-8 de six cents et quelques pages, comme le comportait le manuscrit primitif, se composera de deux volumes in 8° d'environ huit cents pages chacun.

La reconnaissance que m'impose l'utile et honorable coopération de M. Kieffer dans cette circonstance me fait également un devoir de rappeler à la mémoire du public, autant que le comportent les bornes de cette préface, les travaux et les services qui honorent la trop courte carrière de cet estimable savant.

Jean Daniel Kieffer, chevalier de la légion d'honneur, ancien premier secrétaire interprète du Roi pour les langues orientales, professeur au collège de France et à l'école des élèves-interprètes, l'un des vice-présidents de la Société asiatique de Paris, membre du consistoire de l'Église évangélique de la confession d'Augsbourg, agent principal de la Société biblique de Londres en France, et membre de plusieurs sociétés scientifiques et philanthropiques françaises et étrangères, naquit à Strasbourg, le 4 mai 1767. Destiné d'abord au ministère évangélique, il se voua de bonne heure aux études sérieuses sous la direction des célèbres professeurs Oberlin, Schweighaeuser et Dahler; mais après un séjour de quelques années à Paris, la connaissance qu'il avait de plusieurs langues européennes le fit, en 1794, admettre en qualité de traducteur au secrétariat de la commission des affaires étrangères. Attaché plus tard comme second secrétaire interprète à l'ambassade du général Aubert du Bayet à Constantinople, M. Kieffer partagea, en 1798, avec M. Ruffin, alors chargé d'affaires de France, une captivité de trois années au château des Sept-Tours. Il s'établit alors entre M. Kieffer et ce respectable Nestor de l'Orient, dont les vertus, les talents et les services honorent le plus la diplomatie française dans ces contrées, des rapports journaliers, qu'une estime mutuelle rendit de jour en jour plus intimes, et qui n'ont eu d'autre terme que celui de la vie. Pendant cette captivité, les leçons continuelles de M. Ruffin et celles de M. Dantan, l'un des interprètes les plus instruits de l'ambassade, initièrent bientôt M. Kieffer à la connaissance approfondie de la langue turque, à laquelle il joignit celle de l'arabe et du persan, qui en sont le complément indispensable.

De retour en France, M. Kieffer fut nommé secrétaire interprète des relations extérieures et remplaça plus tard M. Ruffin dans la chaire de turc au collège de France. Parvenu enfin, en 1819, au poste honorable de premier secrétaire interprète du Roi, à Paris, et chargé, en cette qualité, de la direction et de l'administration dé récole des élèves interprètes du gouvernement, M. Kieffer, par le zèle qu'il ne cessa de montrer pour l'instruction des élèves, ne contribua pas peu aux succès des sujets distingués qui sortirent à diverses époques de cet ancien et utile établissement.

Si la multiplicité des devoirs journaliers et la mort prématurée qui, en janvier 1833, l'enleva à sa famille et à ses amis, n'ont pas permis à M. Kieffer de terminer l'ouvrage que nous publions aujourd'hui, sa carrière n'en fut pas pour cela moins honorée par des travaux utiles. Ainsi: 1° un Mémoire pour la formation d'une collection des actes politiques de la France avec les puissances étrangères (document inédit de 1794); 2° une traduction et publication, en turc, des Bulletins de la Grande Armée française pour les années 1805, 1806 et 1807; 3° deux éditions du Nouveau Testament en turc; et 4° enfin, la première traduction complète de la Bible dans la même langue, oeuvre immense de patience et d'érudition, à laquelle il consacra dix années entières de sa vie, sont des titres plus que suffisants pour assurer à M. Kieffer la reconnaissance des amis des lettres et de la religion et pour placer désormais son nom au rang des hommes véritablement utiles qui consacrent leurs travaux à l'étude des langues orientales.

La publication du second et dernier volume du dictionnaire turc-français ne tardera pas, autant qu'il dépendra, de nous, de suivre le tome premier que nous publions aujourd'hui.

En résumé, ce dictionnaire renferme tous les mots de la langue turque et une grande partie de ceux de la langue persane, avec les caractères arabes et leur prononciation en lettres latines ; les infinitifs primitifs des verbes persans ; la plupart des mots arabes, toutes les fois qu'ils sont usités en turc ou en persan ; les pluriels arabes irréguliers; l'indication de l'origine turque, arabe, grecque ou italienne des mots; remploi des mots au propre ou au figuré, avec leurs acceptions diverses; les termes les plus nécessaires dans le commerce, les sciences et les arts ; les noms principaux du personnages historiques, religieux et mythologiques; les dignités de l'empire ottoman, appartenant à l'ordre religieux, civil ou militaire, ainsi que tous lu mots de la même espèce qui résultant des réformes opérées dans ces dernières années, les mots nouvellement introduits la langue; le nom des capitales, du villes principales, et généralement les désignations les plus importantes qui appartiennent à la géographie de l'Orient; enfin, un grand nombre d'exemples composés de phrases, de sentences, d'expressions proverbiales et d'adages populaires usités ou empruntés aux auteurs connus.

A cette indication sommaire des matières contenues dans le dictionnaire turc-français nous ajouterons que cet ouvrage, ainsi que l'indique le titre, étant également destiné aux interprètes et généralement à tous les agents diplomatiques et consulaires du Levant il renferme souvent sur l'histoire, l'administration, les moeurs et les usages des Ottomans, des articles auxquels les auteurs ont dû donner plus d'étendue et de développement que n'en comportent les dictionnaires ordinaires.

Lorsqu'il s'agit d'ailleurs de la langue d'une nation aussi peu connue que l'est encore celle des Turcs parmi nous, on comprendra que l'intelligence d'un grand nombre de mou ne peut être que le résultat dune explication précise et détaillée de moeurs, d'usages et de choses qui, pour la plupart, n'ont pas d'équivalents chez nous.

Plusieurs de ces articles nous ont paru d'autant plus utiles, qu'ils sont le fruit du savoir et de la vieille expérience de M. Ruffin, diplomate et homme de bien, dont le nom seul rappelle tant de services rendus à la France, et qu'un séjour de plus d'un demi siècle en Turquie mit à même d'acquérir une connaissance théorique et pratique si étendue, et si approfondie, de la langue, des usages et du vrai caractère des Ottomans.

Par suite des événements dont la Turquie a été le théâtre dans ces dernières années, ce pays a vu aussi s'opérer dans son sein des réformes qui, depuis la chute des janissaires, ont presque entièrement changé la constitution morale et politique de l'empire. Ces changements utiles, dont la nation devra un jour l'initiative, les progrès et l'accomplissement à l'esprit persévérant et régénérateur de sultan Mahmoud, embrassent non seulement toutes les branches de l'administration et de l'économie politique, mais ont eu également pour résultat, le développement d'un mouvement intellectuel qui a sensiblement influé sur le caractère de la nation.

« A dater du jour, écrivait Volney il y a quarante ans, où nos bons livres traduits pourront circuler chez les Orientaux, il se formera dans l'Orient un ordre de choses tout nouveau, un changement marqué dans les lois, les moeurs et le gouvernement » Déjà cette prédiction du voyageur philosophe commence à accomplir. En peu de temps, chose qui naguère encore eût été regardée comme une innovation impossible, ou même hors de toute probabilité d'exécution dans un avenir éloigné, des journaux écrits en turc, en arabe, en grec moderne et en français, ont pris naissance à Constantinople, à Smyrne, en Égypte et dans l'île de Crète. De jeunes musulmans envoyés en France par le gouvernement ottoman et par le pacha d'Égypte sont venus puiser, dans nos écoles et dans nos établissements, l'industrie, la connaissance des arts et des sciences si nécessaire à la régénération de leur patrie. Cet aperçu de l'état présent du mouvement intellectuel de l'Orient donne lieu d'espérer qu'avant peu la langue française étendra également à ces contrées l'universalité et la suprématie qui déjà, depuis plusieurs années, en ont fait l'idiome diplomatique de presque tous les cabinets et l'organe le plus général de la publicité littéraire et scientifique en Europe.

Si, par les motifs que nous venons d'indiquer, la langue française peut être utile aux Orientaux, la connaissance de la langue turque n'est pas moins nécessaire aux Européens. Tous les voyageurs savent que, dans les contrées même telles que l'Egypte la Syrie et une partie de la Barbarie, où l'arabe est la langue du peuple, le turc est le ami idiome que parlent et écrivent partout les dépositaires du pouvoir et les gens instruits. C'est dans cette langue que sont écrits les traités de paix et de commerce non seulement avec la Porte ; mais encore avec les régences de Tunis et de Tripoli de Barbarie.

Parlée dans toutes les parties de l'empire ottoman, la langue turque est également en usage à la cour de Perse, sur les bords de la mer Caspienne et dans toute l'étendue des vastes provinces de la Russie asiatique. Si, sous le rapport littéraire, cette langue n'a pas en effet la même importance que l'arabe et le persan, cela tient aussi en partie à ce que sa littérature, faute de publication parmi nous de textes originaux, est restée presque entièrement ignorée. Cependant, avant la conquête même de Constantinople, les Ottomans possédaient déjà des écrivains dans plus d'un genre. Depuis cette époque, dm historiens, des astronomes, des géographes, des voyageurs, des poètes, des moralistes, et des économistes même ont considérablement accru le domaine de cette littérature. Il existe en turc un ambre considérable d'histoires ottomanes, écrites. non à la manière de nos historiens, mais offrant une exposition suivie des événements, où l'ordre et l'indication chronologiques sont toujours rigoureusement observés. Peu d'histoires présentent au. tant d'intérêt que celle des Ottomans par la connexion et l'importance des rapports militaires et politiques de leur gouvernement avec les grandes puissances de l'Europe. Un des caractères distinctifs de ces annales, qui remontent à l'établissement des Ottomans dans l'Asie mineure au XIIIe siècle de notre ère, et vont jusqu'en 1775, est d'offrir, dans les discours des grands vizirs et des premiers généraux ottomans, plus d'un modèle de cette éloquence mâle et toute militaire dont les inspirations, puisées au milieu môme des incertitudes de la guerre et du fracas des camps, électrisèrent jadis les armées des sultans, et les amenèrent deux fois des rives du Bosphore jusque sous les remparts de Vienne.

La langue turque se recommande aussi à l'attention du savants par du traductions ou imitations d'ouvrages recherchés de littérature arabe ou persane, dont les originaux sont devenus très rares ; quelques unes de ces copies l'emportent même souvent en mérite sur les ouvrages imités. C'est ainsi que la traduction des prolégomènes d'Ibn Khalèdoum, par Pirizadè, est de beaucoup supérieure à l'original pour l'exactitude et le développement des faits historiques. Il en est de même du Humaïoun namè, traduction turque de l'Envari souhèili, par Ali Tchèlèbi ; version peut être considérée comme une véritable création du traducteur bien préférable à l'original par le grand nombre de beaux vers et de pensées fortes et sublimes dont ce dernier l'a enrichie.

Cette disposition à l'imitation n'exclut pas toutefois de la littérature ottomane l'existence des compositions originales. Tel à toujours été, surtout anciennement le goût de la poésie parmi les Turcs, que chez eux des sultans, des vizirs, du docteurs, des militaires et des femmes même se livrant avec passion à ce travail de l'esprit, ont laissé après eux des ouvrages en vers aussi remarquables par le nombre que par la variété des sujets. Suivant une statistique citée par M. de Hammer dans un ouvrage (Le Rossignol et la Rose, petit poème en vers turcs, par Fazli, imprimé en caractères ta'liks, avec une traduction en vers allemands. Vienne, 1884) qu'il a publié l'année dernière à Vienne, le nombre des poètes ottomans s'élèverait à deux mille, tandis que celui des persans ne dépasse pas deux cents.

Si la poésie persane peut à bon droit se prévaloir de noms tels que ceux des Saa'di, des Djami, des Firdevci et autres, les Ottomans citent avec un orgueil moins fondé, il est vrai, mais non sans quelques titres, comme l'élite de leurs anciens poètes, les noms de Achik pacha, de Chêîkhi, de Bâki, de Nefi, de Mescihy [Mesihi], de Kèmal pacha zadè; et placent au premier rang des modernes ceux de Nèbi effendi, de Raghyb pacha, de Seid Réefet effendi, de Aïni effendi et de Pertey effendi, le Kiahiebéï on ministre de l'intérieur actuel de la Sublime Porte. 

Le genre caractéristique de la poésie ottomane est quelquefois, comme chez les Persans, la contemplation et la mysticité. Rarement, comme la muse des Arabes, cette poésie célèbre les héros, ou se revêt des couleurs de l'épopée, mais presque toujours elle est empreinte d'une philosophie douce et résignée aux décrets d'une destinée inévitable et de cet esprit de sagesse sans ostentation qui apprécie à leur juste valeur les vanités du monde, envisage avec calme la courte durée de cette vie, et réserve toute son admiration pour les seules beautés de la nature et les miracles de la création.

Rien n'est plus propre à donner une idée de ce genre de poésie que l'ode charmante du poète Mèscihy sur le retour du printemps, morceau plein de goût, de grâce et d'harmonie, connu depuis longtemps des orientalistes par le citation du texte original et la traduction de sir William Jones.

Les bornes de cette préface ne me permettant pas de donner à ce court aperçu de la littérature ottomane tout le développement dont il est susceptible, je me hâte d'indiquer en peu de mots les considérations d'un ordre plus élevé, et les vues d'intérêt social qui ont été le but principal de mes travaux et dont la réalisation est l'objet constant de mes voeux.

Elever, pour le bien général de l'humanité les idées encore, arriérées des peuples de l'Orient au niveau de la civilisation du reste de l'Europe ; opérer entre les Européens et les Orientaux une fusion morale d'usages, de besoins, d'opinions et de moeurs ; anéantir pour toujours des antipathies et des préventions, tristes fruits de la différence des croyances et des guerres de religion ; donner une activité nouvelle au cours de nos transactions commerciales dans tout le Levant; ouvrir enfin au commerce déjà si important et si universel de la librairie française un vaste et nouveau débouché, tels sont les résultats certaine que le goût de nos bons livres, l'influence de notre langue et la propagation des ouvrages propres à en faciliter l'étude doivent nécessairement amener en peu d'années.

Un ouvrage entrepris dans un but d'utilité si positive devait participer aux encouragements qu'un souverain éclairé se plaît à répandre sur tout ce qui intéresse la civilisation et le bien public. Non seulement ne majesté le Roi des Français a permis que l'impression du dictionnaire turc-français fût faite à l'Imprimerie royale, mais elle a mis le comble à la reconnaissance des auteurs et éditeurs, en accordant pour l'impression de cet ouvrage, une subvention proportionnée aux moyens dont le gouvernement dispose annuellement pour les publications en langues orientales.

Quels que soient les soins et l'attention que j'ai pu apporter à ce travail, je ne me dissimule pas tout ce qu'un premier ouvrage de ce genre laisse encore à désirer sous le rapport de l'étendue et de l'exécution. Un dictionnaire universel de la langue turque devrait, à la rigueur, comprendre la presque totalité des mots persans et tous ceux de l'arabe littéral. Le plan, que j'ai adopté, sans atteindre précisément ce but, en approche le plus possible. Je n'aurais pu aller au delà sans augmenter de beaucoup le volume et les frais d'impression, déjà trop considérables pour le prix d'un ouvrage qu'il importe de mettre à la portée du plus grand nombre de lecteurs. Ces motifs d'économie m'ont empêché aussi de placer en tête du premier volume, sinon un abrégé de la grammaire, au moins une indication de la manière de former les verbes turcs dérivés et complexes; mécanisme admirable et tout particulier à la langue turque, à l'aide duquel on peut composer un grand nombre de verbes, ou d'accidents du verbe primitif qui, par leur nature, n'entrent point ordinairement dans les dictionnaires.

Ceci s'applique également, quoique d'une manière moins spéciale, aux dérivés persans et arabes ainsi qu'aux verbes mixtes, passifs et réfléchis formés d'un mot arabe ou persan concurremment avec un infinitif turc qui lui sert d'auxiliaire. A défaut de cette double indication, que je regrette de n'avoir pu placer au commencement de ce dictionnaire, j'engage les lecteurs à consulter celle qui se trouve dans la Grammaire turque-arabe-persane de Meninski, pag. 59 à 65, éd. in folio.

Une circonstance seule suffirait pour rehausser le mérite de cet ouvrage aux yeux du public et pour nous rassurer nous-même, s'il était possible, contre l'insuffisance de nos propres moyens; c'est l'intérêt honorable pour nous, qu'au milieu de fonctions éminentes et de nombreuses occupations, M. le baron de Sacy a bien voulu prendre à ce travail, en en revoyant les épreuves, avec une bienveillance pour laquelle nous ne saurions être trop reconnaissant. Personne, jusqu'à ce jour, en Europe et même dans l'Orient, n'a possédé une connaissance aussi étendue et aussi approfondie de l'arabe et du persan ; personne aussi, mieux que cet illustre savant, ne pouvait nous prémunir contre nos propres erreurs et nous signaler, comme il a eu la bonté de le faire, les fautes des lexicographes antérieurs dont les travaux entrent comme éléments de la composition de ce dictionnaire.

Je ne voudrais pas terminer cette préface sans reconnaître publiquement aussi tout ce que les auteurs et éditeurs du dictionnaire turc-français doivent à M. Grangeret de Lagrange, savant orientaliste attaché à l'imprimerie royale, pour les soins multipliés qu'il a bien voulu donner à la première partie de cet ouvrage. Je pourrais citer d'autres noms encore, mais je me borne à rappeler que, dans ce bel établissement, le premier de ce genre qui existe en Europe, les auteurs sont toujours certains de rencontrer chez les personnes qui en font partie le savoir et le talent réunis à une extrême bienveillance, depuis le savant académicien à qui le Roi en a confié la direction, jusqu'aux compositeurs des langues orientales, véritable élite de notre typographie nationale.