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Catégorie : Relations franco-turques
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Lettre écrite en Français par un fonctionnaire turc francophone, Ali Riza bey, à un lyonnais, E. Mage, inspecteur de la Société de Patronage pour les enfants pauvres de la ville de Lyon.

Les personnages

Ali Riza bey, chef du bureau des archives d'Andrinople
Osman Niazi, Osman bey, chef d'escadron du 3e régiment de cavalerie, Constantinople
E. Mage, inspecteur de la Société de patronage pour les enfants pauvres de la ville de Lyon.L'auteur de la lettre

Ali Riza Bey est un fonctionnaire turc : il fut chef du bureau des archives d'Andrinople (Edirne) et participa probablement à la Mission ottomane, une délégation officielle qui se rendit en France en 1910 pour visiter les infrastructures, des usines, des écoles etc. Son nom figure, sans mention de son titre, dans la liste des participants publiée dans les journaux et revues  français.
C'est probablement à cette occasion que Ali Riza Bey rencontra E. Mage, le destinataire de la lettre.

Dans l'Annuaire oriental (ancien Indicateur oriental) du commerce, de l'industrie, de l'administration et de la magistrature..., 1891, qui donne la liste des notables d'Istanbul, un "Ali Riza Bey" est répertorié comme "sous-chef du bureau des archives (vézirat)".

Le destinataire de la lettre

E. Mage est inspecteur de la Société de Patronage pour les enfants pauvres de la ville de Lyon, créée en 1840, une des rares institutions de ce type créée par la franc-maçonnerie, "société de pensée peu sensible à l’engagement charitable", selon Pierre Chevallier (La franc-maçonnerie missionnaire du libéralisme (1800-1877), tome 2, p. 230, cité dans La franc-maçonnerie et le monde ouvrier (1840-1914), https://books.openedition.org/larhra/2668)

Les personnes citées

Ce sont trois lyonnais : le destinataire de la lettre, E. Magne, Jean-Victor Augagneur (1855-1931) et Edouard Herriot (1872-1957) qui furent tous deux maires de Lyon, le premier de 1900 à 1905, le second après 1905 et pendant 50 ans. Augagneur était franc-maçon (Histoire de la Franc-maçonnerie à Lyon, 2005) et Edouard Herriot libre penseur (https://books.openedition.org/purh/12807?lang=fr).

La lettre

Datée du 18 janvier 1911, la lettre d'Ali Riza bey est dactylographiée et accompagnée de sa carte de visite et de celle de Osman Niazi (dont le nom est aussi écrit en caractères arabes), "Osman bey, chef d'escadron du 3e régiment de cavalerie, Constantinople" qui participa à la Mission ottomane en France en 1910.
Ali Riza écrit en Français avec peu de fautes et d'erreurs une lettre exaltée en réponse à une lettre d'E. Mage. Il a probablement étudié dans une école française.
1910 est une année assez calme pour l'empire ottoman, mais ses puissants voisins ne manquent pas d'intervenir ou de menacer : la Russie qui occupe l'Est de l'Anatolie, l'Autriche-Hongrie active et présente dans les Balkans, l'Allemagne qui tente d'étendre son influence et qui a des partisans en Turquie.
Pour Ali Riza, ces pays sont associés au "régime réactionnaire" d'Abdulhamid II.
Abdulhamid II qui n'est plus sultan depuis 1909, mais a été remplacé par son frère Mehmed V, ne joue plus aucun rôle politique, si ce n'est celui de représentant de la réaction et de repoussoir sous le nom de "régime hamidienne [sic]".
Par contre, il considère la France, avec enthousiasme, comme un allié et un modèle, à cause de son éducation francophone et peut-être aussi de son voyage en France.
L'utilisation de l'expression "Jeune Turquie" laisse penser qu'il fait partie des sympathisants du mouvement des Jeunes-Turcs qui a permis le renversement d'Abdulhamid II et la ré-activation de la constitution, de même que son admiration pour E. Herriot et J.-V. Augagneur, figures républicaines, radicales laïques de la France,

Le texte de la lettre

Nous avons reproduit les fautes d'orthographe et de frappe de l'original.

Constantinople, le 18 janvier 1911
Mon cher Ami,
J'ai bien reçu avec un vif plaisir votre aimable lettre du 7 couran Vous me dites que votr voeu le plus vif serait de vous voir triompher des sourds menées que la réaction ourdit sous  nos pas et de voir ma patrie continuant sa renaissance dans le calme, jouir de la prospérité que le dévouement de ses fils lui a préparée. Mon cher ami voilà des mots qui vont droit au coeur ; il m'est impossible de vous exprimer tout ce que je sens. Oui, la réaction qui travaillait sourdement jusqu'à présent a jetée la masque ; nos bons amis la Russie et l'Autiche accompagnés de leurs soeurs si aimable et qui s'appelle l'Allemagne amie de nos réactionnqires, et de tous ceux qui désirent le régime Hamidienne, l'hypochrisie, le sang, la ruine et sentent du plaisir en foulant du pieds le DROIT DE L'HOMME. Ces trois grandes puissances civilisatrices poursuivent notre jeune et chétive constitution  avec une férocité de tigresse blessée. Je ne veux pas entrer dans les détails, il faudrait remplir des pages. Que voulez-vous notre seule faute conciste de nous trouver dans un pays D'Orient. Ils créent tout le mal, ils organisent des tueries, pour dire ensuite : LES TURCS SONT DES SAUVAGES!... Heureusement nous avons en France des frères comme messieurs HERRIOT, E. MAGE, AUGAGNEUR et quelques autres encore qui sont nos vrais défenseurs. Je suis entrain de former un comité pour l'invitation et la réception de nos amis les français, J'espère que nous échangerons des baisers fraternels et nous crierons pour toujours: VIVE LA FRANCE VIVE LA JEUNE TURQUIE.
Veuillez agréer, monsieur, l'assurance de mes fraternels et dévoués sentiments.

La Mission ottomane en France en 1910

La Mission ottomane est un groupe de civils et de militaires envoyés par le gouvernement ottoman et est reçue en France du 9 au 30 juin 1910. Elle visite Paris, Reims, Lille, Le Creusot, Saint-Etienne, Lyon, Nancy, Marseille.
La presse régionale et nationale en rend largement compte en illustrant parfois de photographies, comme dans Le Grand écho du Nord de la France (Lille) du 26 juin 1910, avec 2 photos ou le Figaro du 14 juin 1910. Des cartes postales sont même publiées.

L'Est républicain du samedi 18 juin 1910 donne la liste des participants à la Mission dans un article intitulé "Une mission ottomane à Nancy" (http://onris.free.fr/articles.php?lng=fr&pg=6&tconfig=0), tout comme Le Bulletin de la chambre de commerce de Paris du 18 juin 1910.
Osman Niazi, dont l'identité est confirmée par les fonctions mentionnées sur sa carte de visite, chef d'escadron du 3e régiment de cavalerie, participe à la mission. Un fonctionnaire nommé Ali Riza Bey y participa également. Il est cité parmi d'autres personnes : "... Bechir Arsan, directeur de la Régie des tabacs à Dedeagatch; Ahmed Izzet Pacha, ancien général; Ali Riza Bey, Joseph Enkserdji, inspecteur à l'administration des quais à Constantinople; Ahmed Falih Bey, propriétaire foncier..." C'est donc très probablement l'auteur de la lettre que nous présentons.

La délégation à Lyon

Le 27 juin, la délégation visita Lyon dont le maire est alors Edouard Herriot. C'est peut-être là qu'Ali Riza rencontra E. Mage auquel il correspond.
L'Aurore du 29 juin 1910 écrit :
"Les membres militaires de la délégation ottomane ont assisté hier à Lyon, à des exercices militaires et à, une brillante revue des troupes de la garnison passée par le général Robert, commandant le 14e corps d'armée.
La fraction civile a visité des établissements industriels.
A midi, un banquet était offert à la délégation ottomane. Des toasts ont été portés au sultan de Turquie et au président Fallières. Des discours préconisant l'entente franco ottomane ont été prononcés."
LE XIXe siècle, 30 juin 1910 :
"Lyon, 28 juin. Un banquet a été offert à la délégation ottomane par la section lyonnaise du comité républicain du commerce et de l'industrie.
MM. Lutaud, préfet du Rhône ; le général Robert, gouverneur militaire de Lyon ; Herriot, maire de Lyon ; Mascuraud, Vermotel, Beauvisage, sénateurs, etc., y assistaient.
Des toasts ont été portés au sultan de Turquie et au Président Fallières.
Des discours, préconisant l’entente franco-ottomane, ont été prononcés."

Le programme de la Mission ottomane en France

https://turquie-culture.fr/pages/histoire/relations-franco-turques/mission-ottomane-en-france-la-1910.html