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Catégorie : Relations franco-turques
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Victor Godard-Faultrier (Angers, 1810-1895), historien et archéologue, fut correspondant du ministère de l'Instruction publique, inspecteur des monuments historiques et fondateur du musée des antiquités d'Angers. Après avoir obtenu du gouvernement une mission scientifique pour étudier les monuments byzantins d'Istanbul et d'Athènes, il entreprend un voyage en 1855, de Marseille à Rome, en passant par Istanbul, Athènes, Malte, Naples. 

Victor Godard-Faultrier, D'Angers au Bosphore pendant la guerre d'Orient : Constantinople, Athènes, Rome. Impressions, curiosités, archéologie, art et histoire, établissements chrétiens, monuments byzantins. souvenirs d'Anjou à Malte, Naples… par M. V. Godard-Faultrier, Directeur du Musée des Antiquités d'Angers, Correspondant des Ministres d'Etat et de l'Instruction publique, chargé d'une mission scientifique.
Paris, Librairie de L. Maison, éditeur des études sur la Réforme, par Audin, 17, rue de Tournon. 1858. In-8, 560 pages

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C'est donc en pleine guerre de Crimée (1853-1856), qu'il visite Istanbul en septembre 1855 après être passé par Izmir [Smyrne] : les blessés, nombreux pendant le siège particulièrement meurtrier de Sébastopol, y affluent. La description des hôpitaux gérés par des religieuses ou les visites aux blessés occupent plusieurs pages.

Il écrit son récit de son voyage sous la forme épistolaire et la Turquie occupe les pages 15 à 115.

C'est un fervent nationaliste, catholique plein de préjugés contre les musulmans et contre les Orthodoxes, avec des relents de colonialisme.

C'est aussi un historien et un archéologue qui observe les monuments de l'époque antique et byzantine, sans montrer beaucoup d'intérêt pour les autres : pour lui, les Turcs ne font qu'imiter leurs prédécesseurs !

Il nous donne cependant de belles descriptions, dont celle de Sainte-Sophie, de l'Hippodrome, de la tour de Galata, du palais de Topkapi, les anciennes églises byzantines, du Bosphore et de ses villages et un témoignage sur la vie des européens à Istanbul, le collège de Bebek etc.

D'Angers au Bosphore pendant la guerre d'Orient : Smyrne, Constantinople

Nous avons ajouté la pagination et des intertitres entre crochets.

[I] [Préface]

Dans les premiers jours de l’année 1855, des motifs dont l’exposé serait sans intérêt pour le lecteur, me déterminèrent à faire, avec ma femme et mon fils, un voyage en Orient ; je donnai connaissance de ce projet à un ami dévoué, M. Victor Guérin, alors professeur de rhétorique au Lycée d'Angers et ancien membre de l’Ecole d’Athènes. Il nous facilita l’exécution de notre dessein par sa sollicitude à me faire obtenir du gouvernement une mission scientifique. Il m'assura que j'y avais quelques droits, comme ayant rempli, depuis plus de quinze ans, les fonctions de correspondant du ministère de l'Instruction publique, en matière historique. M. Mérimée, de l'Académie française, voulut bien intervenir favorablement dans cette affaire, et à quelque temps de là je reçus, par un arrêté du 23 avril, la mission d'étudier plusieurs monuments byzantins de Constantinople et d'Athènes. La Commission archéologique d'Angers m'invita, d'autre part, à recueillir à Naples tout ce que j'y pourrais rencontrer de souvenirs angevins. 

Les choses ainsi préparées, il ne restait qu'à déterminer l'époque du départ ; j'en écrivis à M. Eugène Bore, qui nous conseilla de n'entreprendre le voyage que vers la fin d'août, à cause des chaleurs intolérables et des fièvres d'été. Nous suivîmes les avis de cet excellent ami et parent, supérieur des Lazaristes à Constantinople, préfet apostolique, chef des études du collège de Bébek, et alors aumônier de MM. les officiers français, à l'ambulance de Russie (1). Nous commençâmes notre voyage le 19 août. 

J'ai consigné mes notes dans une suite de lettres. Quelques-unes ont réellement été adressées du lieu où elles furent écrites ; un plus grand nombre est resté en portefeuille à l'état d'ébauche. J'ai dû attendre mon retour pour les compléter et leur donner un plan d'ensemble. 

1) On appelle ainsi l'une des ambulances militaires françaises pendant la guerre d'Orient, à cause de la destination première de ce bâtiment. 

Cette forme épistolaire facilite singulièrement la rédaction, et voilà pourquoi j’ai cru devoir l’adopter. 

Un autre avantage que j’y trouvais, était celui de me permettre d'offrir à différentes personnes un gage, bien faible assurément, mais du moins bien sincère, de respect, de reconnaissance et de cette douce affection que fait naître la conformité des goûts studieux ; et comme dans cet ouvrage l'Anjou m'a constamment préoccupé, il allait de soi que je fasse hommage de mes lettres principalement aux écrivains qui ont su se distinguer, dans notre département, par leurs œuvres littéraires et historiques. 

Plusieurs de ces personnes m'ont vivement engagé à publier ce recueil. Elles ont cru qu'en parlant, même après tant d'autres, de l’Orient, d'Athènes, de Naples et de Rome, on pouvait encore se faire écouter, tant le sujet a en lui un fond d'inépuisable intérêt. Elles ont trouvé, d'ailleurs, que les circonstances dans lesquelles notre voyage a eu lieu, l'occasion qu'il m'a fournie d’étudier quelques monuments byzantins et angevins peu connus, les observations nouvelles qu'il m'a été donné de recueillir sur des musées importants, imprimaient à mon récit un caractère spécial qui contribuerait à le faire volontiers accueillir. 

Puisse cette prévision, ne pas être l'illusion d'une trop indulgente amitié ! 

Quoi qu’il en soit, je dois à ceux qui ont ainsi apprécié mon travail, des remercîments pour leur bienveillance extrême. J’en dois aussi à H. Lebiez, peintre distingué d'Angers qui a revu, avec un zèle intelligent et affectueux, les dessins que j'avais en portefeuille, et notamment ceux de mon fils ; pourrais-je oublier de signaler le soin et le talent que M. H. Lagarde, lithographe de M. Barassé, a mis à les interpréter ? non, sans doute ! aussi je ne balance point à lui attribuer une bonne part dans le succès de cette œuvre, succès que deux cent cinquante souscripteurs nous laissent espérer. Reconnaissance également à l'un des brillants lauréats de notre Lycée d'Angers, au jeune Emile de Lens, qui a si bien lithographié l'une des planches, et si facilement tracé la carte du voyage. 

J'aurais mauvaise grâce à taire le désintéressement que MM. Cosnier et Lachèse, pour l'impression du texte, et M. Barassé, pour celle des dessins, ont apporté dans l'œuvre. 

Je dois enfin des remercîments tout particuliers à trois de mes honorables correspondants qui, après avoir examiné le manuscrit, m'ont permis de puiser dans leurs lumières des secours dont je voudrais avoir dignement profité. Ce sont : M. Dubourg, ancien professeur au Lycée impérial d'Angers, un de ces vénérables et modestes érudits dont la complaisance égale le profond savoir et la sagacité ; M. Sorin, inspecteur honoraire d'Académie, chevalier de la Légion-d'Honneur, esprit élevé, sûr et délicat, d'un commerce utile à tous, mais particulièrement à ses anciens élèves ; et M. le conseiller Poitou, que ma famille est fière de compter parmi ses alliés, et dont le nom, grâce à de brillants succès, fait désormais autorité en matière de goût. 

[III]

D’un autre côté, j’ai mis à profit la lecture d'un charmant volume intitulé : Du Bosphore aux cataractes du Nil, de notre compatriote M. le comte Ernest de Villoutreys ; j’ai contrôlé, sur ses pages spirituellement écrites, certains faits que j’avais consignés dans mes notes, et j’ai pu très bien me rendre compte de la finesse et de la sincérité de ses observations qui m’ont été souvent utiles ; à lui donc aussi mes remercîments. 

Et maintenant puis-je mieux finir que par ces jolis vers de H. H. Durand : 

Mon pauvre livre c'est demain 
Qu'on va te froisser feuille à feuille ; 
Puisses-tu trouver en chemin 
Un cœur où l'amitié t'accueille ! 

V. Godard. 

[…]

V. DE SYRA A SMYRNE. TINOS. — ANDROS. — SCIO. — GOLFE DE SMYRNE. — SMYRNE. 

Monsieur, 

Nous sommes en pleine mer Egée ; le 5 septembre, sur les trois heures de l'après-midi, nous traversons une passe entre Tinos et Andros, lies où l'on cultive le mûrier et qui fournissent, nous assura-t-on, des soies de bonne qualité aux fabriques de Lyon. 

A Tinos, le commerce, nous fut-il dit, est aux mains des habitants des deux cultes catholique et schismatique, sans qu'il y ait entr'eux, comme à Syra, rien de tranché ; les catholiques romains s'y trouvent en majorité. Notre navigation, voisine de ces deux îles, nous permit de confirmer cette remarque que nous avions déjà faite dans les Cyclades, que généralement les rochers du rivage descendent suivant une pente oblique et roide, sans torsions trop indécises, sans rencontres tourmentées, jusqu'à la surface de la mer et probablement jusqu'au fond, ce qui explique comment les vaisseaux peuvent ordinairement passer fort près de la terre. Cette gorge traversée, la mer ne nous parut plus semée d'iles çà et là jusqu'à Scio, que nous aperçûmes dans le lointain d'une nuit étoilée. 

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Jeudi, 6 septembre. De bon malin nous entrons dans le golfe de Smyrne. II est de forme allongée ; deux heures et demie de bonne vapeur suffisent pour le parcourir en ligne longitudinale, et une demi-heure pour aller d'une rive à l'autre. Ses rives, généralement plates et couvertes de forteresses crénelées, sont ornées de bois d’oliviers et de citronniers, au-delà desquels le sol s'élève en hautes collines à droite et à gauche de ce riche bassin. La mer, de couleur azurée comme à Marseille, et d'un calme parfait, nous disposait à recevoir les plus douces impressions. Nous étions sous le charme d'une nature éminemment attrayante que l'aspect de Smyrne augmentait encore. A la voir, celle grande cité, étendue aux pieds de ses montagnes brillantes et comme endormie au fond de son golfe enchanteur, vous devinez l'Asie, vous rêvez d'Homère, et la molle Ionie vous revient sans effort, à l'esprit, avec ses dieux, ses héros et sa civilisation antiques. Impossible de nier ici les effets puissants de cette riche nature sur les arts et la poésie. C'est bien de cette terre propre à tant et de si fécondes germinations, que dut naître l'ordre ionique aux formes souples et féminines, aux chapiteaux roulés en volutes comme une chevelure soignée, que durent partir ces chants élégants si vantés autrefois, et ce dialecte qui, de la langue hellénique, fut le plus suave et le plus doux. En présence de ces beaux lieux, l'on se prend à regretter de n'avoir pas mieux connu son Homère et l'on se promet au retour de réparer celle faute. Ce golfe de Smyrne est plein de son nom, et l'on aime à croire avec les anciens que ses mânes errent encore sur ces bords charmants, à travers les bois d'oliviers de son ingrate patrie, aujourd'hui si justement fière du nom de ce sublime mendiant. On dirait que la peine qu'il ressentit de s'être vu délaissé des siens, lui aurait fait négliger de s'inspirer de leur molle civilisation, car nous voyons dans ses œuvres une ferme beauté qui semble quelque peu étrangère à la voluptueuse Ionie ; nous leur trouvons je ne sais quelle saveur primitive qu'il dut, comme l'abeille, aller chercher ailleurs sur des rivages moins séduisants que ceux de Smyrne, mais d'un aspect aussi grandi, aussi poétique, bien qu'ils aient été plus austères. Homère, après tout était plus homme de génie qu'il n'était Ionien, plus homme à tirer ses accents héroïques de son propre fond que du milieu dans lequel il vécut. Ce prince des poètes nous est 

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particulièrement cher, car il nous met en voie de nous rappeler un nom précieux à l’Anjou ! Dacier ne l'a-l-elle pas traduit avec amour, avec ce cœur de femme qui sait rendre les beautés délicates, et n'est-elle pas la première, je crois, qui nous apprit généralement en France à le goûter ? Mais la cloche du bord et l’ancre jetée, nous avertissent qu'il est temps de débarquer à Smyrne. 

[Izmir, Smyrne]

Les drapeaux de toutes les nations du monde flottent en front de bandière, sur la rive, au sommet des habitations des consuls ; leurs hampes, surmontées de couronnes, se marient gracieusement avec les minarets que nous apercevons pour la première fois ; nous sommes sur la terre des mosquées aux brillantes coupoles, mais on sent que la civilisation européenne les presse et les assiège. L'étendard français déploie sa flamme vive et légère, son aigle doré étend ses ailes qui reluisent au soleil. Un édifice qui l'avoisine reporte encore nos souvenirs vers l'Anjou : c'est celui du Bon-Pasteur de Smyrne ; si l'heure l'eût permis, nous l'eussions visité avec d'autant plus d'intérêt que nous avions connu à Angers sa digne supérieure. Nous nous étions également promis d'aller voir un médecin distingué, M. Racord, beau-frère de l’un de nos amis, mais nous marchions en caravane avec nos connaissances du bord et il eût été difficile de s'en séparer. Un juif, que nous payâmes en commun, nous conduisit à travers les rues de la cité, sales, étroites et pavées à la Romaine, c'est-à-dire avec des dalles de toutes formes, se pénétrant par leurs angles variés. Je remarquai également (autre usage romain) que plusieurs maisons anciennes et modernes avaient, dans leur appareil, des assises de briques et de moellons horizontalement entremêlées ainsi que cela se pratiquait en Gaule du iiie au ixe siècle. Ce procédé de construction est en usage à Constantinople et à Naples. Il y a, vous le voyez, des peuples qui n'oublient rien. N'oublions pas nous-mêmes que nous sommes à Smyrne, et puisque nous parlons d’antiquités, disons tout de suite qu'en cette ville elles sont rares à la surface, mais abondantes sous le sol ; c'est ainsi que l'on nous fit voir deux magnifiques tombeaux rectangulaires en marbre blanc, ornés de guirlandes sculptées, qui avaient été découverts dans des fouilles et que l'on destinait à la Prusse. Il sera bien d'en ordonner l’enlèvement le plus tôt possible si l'on ne veut pas qu'ils soient détériorés. 

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Notre juif, vêtu de sa robe traînante et parlant français, nous mena voir les bazars, couverts d'ignobles tentures servant à écarter les rayons du soleil. Chaque peuple a son quartier marchand ; nous visitâmes ceux des Turcs, des Arméniens, des Juifs et des Francs. On appelle de ce dernier nom les Européens chrétiens sans autre distinction f ce beau nom, qui est en réalité le nôtre, et sous lequel s'abritent les peuples civilisés, prouve assez la haute influence de notre nation en Orient depuis un temps immémorial. Quoiqu'il en soit, de tous les bazars, celui des Turcs est à la fois le plus malpropre et le plus original. Dans l'intérieur de ses boutiques, il n'est pas rare que vous aperceviez, assis sur ses jambes au centre d'un fouillis de marchandises et d'un nuage de parfums équivoques, l'un de ces vieux musulmans à la face hébétée et pourtant majestueuse, devant lequel brûlent, comme en présence d'un dieu, les pastilles du sérail. En fumant son tchibouk, il vous regarde passer avec celle impassibilité orientale et dédaigneuse qui a tout l'air de dire : Qu'est-ce que ces chiens de chrétiens viennent faire là ? si encore ils achetaient ! Il n'est pas rare non plus de voir dans les mêmes bazars étroits et incommodes, cheminer de longues files de chameaux en cet ordre : à la tète marche un petit négrillon, tirant de toutes ses forces un pauvre Ane qui n'en peut mais, lequel, à son tour, traîne un petit chameau suivi d'un plus fort, et ainsi de suite, de façon que le dernier de la bande se trouve le plus gros. Ces animaux, d'une patience admirable, chargés de cachemires de l'Inde, de tapis de Perse, s'avancent à pas comptés et souvent s'embarrassent dans les tentures en lambeaux des bazars. Nous vîmes l'une de ces pauvres bêtes qui eut toutes les peines possibles à dégager son long cou de ces pièges malencontreux. A tout instant un pêle-mêle étrange vous empêche d'avancer. Ici c'est un Turc aux laides épaules chargées de je ne sais combien de kilogrammes de barres de fer qui vous crie : guarda, guarda ! là c'est une voilure sonnant la ferraille et visant à l'européenne, qui roule quelques femmes de pacha si bien enveloppées qu'on leur voit à peine les yeux ; ailleurs ce sont des Turcs portant à la ceinture un arsenal de vieux pistolets et d'élégants poignards, ces insignes d'une police qui ne fait peur qu'aux petits enfants ; plus loin, vous entendez le muezin qui, du sommet du balcon de son minaret, crie : Allah ! Allah ! convoquant d'un ton langoureux les pieux musulmans à 

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la prière. Voilà que passe le pacha de Smyrne, précédé de ses trois queues de chevaux, étendards vraiment emblématiques d'un pouvoir qui de lui-même ne se met à la tête de rien. Et ce sublime mendiant, si calme, si résigné, si pittoresquement drapé dans ses guenilles, lui refuserez-vous un simple para, la huitième partie d'un sou ? Et ces esclaves noirs et blancs que l'on vend comme des bêtes de somme, les croyez-vous indignes d'un regard de pitié et n'aurez-vous aucun souhait pour l’anéantissement d'un usage aussi barbare ? Vos lèvres reculeraient-elles devant le besoin de goûter à l'eau limpide de ces fontaines, et seriez-vous assez oublieux de la fantaisie, pour ne pas essayer d'un bain à la turque dans une étuve chauffée sous le pavage à la manière romaine, étuve qui n'a d'autre vapeur que celle qui est produite par l’eau jetée sur les dalles brûlantes ? Je gage que vous ne résisterez pas, du moins, au plaisir de prendre des glaces et des sorbets ; Smyrne et Naples ont le privilège de ces délicieux rafraîchissements. 

Ainsi réconfortés, visitons les édifices religieux qui, bien que n'ayant point une grande magnificence, ont cependant de l’intérêt. Ils attestent que si la liberté de conscience n'existe pas pour les Turcs, elle est du moins pleine et entière pour les Européens, qui vivent dans un quartier à part et sous leur propre juridiction, formant entr'eux une république à beaucoup d'égards indépendante du sultan. 

Smyrne, ville d’environ 130,000 habitants et d'un grand commerce, possède une synagogue où l’on voit une chaire et, en face, un velum derrière lequel sont placés les livres du Pentateuque. C'est toujours le Dieu caché, le Messie attendu ! Nous entrâmes également dans une église grecque ainsi distribuée : 1° un siège archiépiscopal au fond de l'abside ; 2° devant ledit siège, l'autel ; 3° devant l'autel, une porte à deux battants faisant partie du templion, ou iconostasis, qui, décoré de peintures, sépare le chœur des nefs. Ces peintures, dont l'aspect tourne au byzantin, représentent des saints communs aux deux églises grecque et latine ; nous ne nous rappelons pas en avoir vu de sculptés. Les Grecs, en effet, n'admettent dans leur culte que les images peintes. Au sortir de ce temple environné de tombes en marbre blanc, nous entrons dans une mosquée, mais non sans être contraints de quitter nos chaussures ; c'est une coupole à pendentifs distincts, sur plan carré, autour de 

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laquelle sont des galeries, au rez-de-chaussée et au premier étage ; le tout à l’imitation des anciennes églises byzantines, car nous aurons occasion de faire remarquer plus d'une fois que les Turcs en architecture, n'ont à peu près rien inventé. Nous ne parlons pas des chapelles catholiques dont la distribution ne diffère en rien des nôtres. 

Chemin faisant, nous rencontrons quelques soldats français avec lesquels nous échangeons d'affectueuses poignées de mains ; ils occupaient un poste dans un local rempli de provisions pour l'armée d'Orient, et ils nous répétèrent la nouvelle prématurée de la prise de la tour Malakoff. 

Il nous restait à voir, en dehors de la ville et la dominant une vaste citadelle, et tout auprès, les restes de l’amphithéâtre où saint Polycarpe, patron de Smyrne, fut martyrisé vers le milieu du iie siècle, mais nous en fûmes empêchés par des bruits fâcheux ; une bande de brigands, tenant les Smyrniotes à l'état de blocus, et l'heure avançant, nous dûmes songer au retour sur le Simois, retour qui ne s'effectua qu'après avoir goûté, sur une terrasse avancée dans la mer et sous une tonnelle de pampres, à quelques-unes de ces délicieuses glaces dont je vous ai parlé. Dans ce café, nous étions environnés d'un grand nombre de Turcs, de Grecs, d'Arméniens et de Juifs aux costumes pittoresques et variés ; la plupart fumaient le narguilé et le tchibouk avec leur insouciance habituelle. 

Nous primes congé de cet entourage après avoir acheté plusieurs chapelets faits de dents de chameaux. On sait combien ces chapelets sont communs chez les Turcs qui aiment à les rouler entre leurs doigts plutôt par désœuvrement que comme moyen de prière. 

Septembre 1855. 

VI. DE SMYRNE A CONSTANTINOPLE. BACCHIBOUSOUKS. — LESBOS. — TROIE. — LES DARDANELLES. — EUROPE ET ASIE. — GALLIPOLI. — COURONNE D'ÉTERNELLES. — FEUX ÉTRANGES. — ARABES EN PRIÈRE. 

Monsieur, 

Le jeudi, 6 septembre, sur les quatre heures et demie du soir, nous quittons Smyrne ; la mer devenue houleuse et la maladresse d'une embarcation turque, faillirent faire chavirer noire youyou à l’instant où nous l’abandonnions pour remonter sur le Simois. Nous trouvons à bord de nouvelles physionomies, des Musulmans, des Grecs, et trois de ces affreux bandits qui, depuis assez longtemps, exploitent les environs de Smyrne. Ils appartenaient à celte milice turque indisciplinée, connue sous le nom de Bacchibousouks, plus faite pour piller les honnêtes gens que pour les défendre. Des menottes de bois, serrant fortement leurs poignets, empêchaient tout usage des mains. Nous en eûmes pitié, et souvent quelqu'un de nous approchait de leurs lèvres l’eau nécessaire à l'apaisement de leur soif sous un soleil dévorant. Leur tête était couverte du turban ordinaire à celte milice, turban très élevé et de couleurs diverses. On les conduisait à Constantinople, je crois, 

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pour dresser leur jugement. Ils étaient sous la garde d’un préposé turc, armé de toutes pièces : pistolets chargés à la ceinture et yatagan au côté. L'un de ces trois brigands avait un air fort intelligent et très résolu ; une sombre vengeance couvait dans ses regards. Que sont-ils devenus ? Je l'ignore. Je sais seulement que la justice musulmane est des plus expéditives et se résume souvent dans une pierre au cou et te Bosphore. 

Nuit magnifique, si chaude que nous ta passons sur te tillac dans la compagnie d'un aimable capitaine, M. Foumel, qui, la veille, avait bien voulu me faire hommage d'un livre intitulé : Voyage de Paris à Constantinople, par Marchebeus, voyage entrepris en 1833, et d'autant plus curieux qu'il était le premier fait par bateau à vapeur dans ces parages. 

Afin de rompre le sommeil et de prolonger nos causeries, nous nous fîmes servir le café à la turque, c'est-à-dire très noir, très épais, dans de fort jolies petites tasses chinées de couleur bleue. Toutefois, comme nous commencions à nous apercevoir que la nature revendiquait ses droits, chacun s'enveloppa dans les plis de son manteau et s'endormit sur le pont ; mais nous eûmes la précaution d'inviter un matelot à nous éveiller lorsque nous serions près de l'Ile de Metelin, autrement Mytilène, l'ancienne Lesbos. Nous voulions saluer cette patrie de Sapho dont la lyre, après vingt-six siècles, résonne encore, mais, il le faut avouer, plutôt en Occident que dans le pays de celle femme célèbre, où l'écho s'en est au moins fort affaibli. 

Notre matelot, fidèle à la consigne, nous avertit à temps que nous touchions à Metelin ; en moins d'une seconde nous fûmes debout ; des colis sont échangés à la clarté des étoiles ; il pouvait être une heure après-minuit (vendredi 7 septembre). Vénus, brillant à l'horizon, nous rappela l’hymne de Sapho. Il faut en prendre son parti, la mythologie, fort oubliée de nos jours, règne trop en ces lieux, pour qu'il soit possible de la dédaigner ; elle est ici tout-à-fait de saison, l'homme de la plus jeune France s'y laisserait prendre ; il est vrai que la fable possède sur ces rivages des charmes qu'elle n'a pas au collège. 

Cependant le Simois reprenant sa route, nous ne vîmes qu'à travers la nuit, la patrie de Sapho, mais l'obscurité lumineuse qui nous environnait allait bien aux souvenirs de cette contrée célèbre ; le demi-jour ne gâte rien à l’endroit des choses séculaires. Tenedos nous apparaît 

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vers les sept heures du matin, Tenedos, où, suivant Virgile, se cachèrent les Grecs après qu'ils eurent introduit dans Troie leur fameux cheval de bois. 

Cette île, donnée en 1376 par l'empereur Andronic Paléologue aux Génois, devint entre leurs mains une station importante que leur disputèrent les Vénitiens leurs rivaux. Ces deux peuples, au moyen âge, souverains de la Méditerranée, conduisaient alors nos vieux croisés dans les mêmes parages où nos flottes, aujourd'hui, transportent de nouveaux guerriers tout aussi jaloux de civiliser l'Orient. Ils étaient grands, nos pères ! le sommes-nous moins ? et même ne le sommes-nous pas davantage ? Ils empruntaient leurs navires, tandis que ceux que je vois sont bien les nôtres ; je distingue le Turenne, magnifique vaisseau de guerre à trois batteries de canon, naviguant, toutes voiles dehors, entre Tenedos et le cap Sigée. Bientôt nous l'atteignons, et ses nombreux soldats nous saluent de leurs joyeux hourras ; ils avaient reconnu des Français. Nos mouchoirs agités répondent à leur affectueux entrain. 

Le mont Ida ! — Prenez vos lunettes ! dit une voix. — Aussitôt, chacun de braquer la sienne vers le point indiqué ; mais j'avouerai sans fausse honte que je n'aperçus rien, je me contentai de croire par les yeux d'autrui, me bornant au souvenir de Paris qui, nourri sur celle montagne, devint, par l'enlèvement d’Hélène, l'auteur de la ruine de Troie, après une guerre de dix ans. 

Troie, aujourd'hui Bounar-Bachi, était au confluent du Scamandre et du Simoïs, petites rivières à peu près sans eau, qui se réunissent en une seule pour tomber dans l'Archipel, près du cap Sigée ; vainement encore, je braquai ma lunette pour voir les restes d'ilion ; je n'aperçus rien. Peut-on même apercevoir quelque chose ? Contenions-nous de l'emplacement : Campos ubi Troja fuit ! Mais voilà sur le bord de la mer des tumulus parfaitement conservés ; ils ressemblent à s'y méprendre à nos tombelles celtiques. A quelles cendres ont-ils appartenu ? Deux membres de l'école d'Athènes qui voyageaient avec nous, voulurent bien me dire qu'ils étaient les tombeaux d'Achille de Patrocle et d'Ajax. J'aimais trop les grands souvenirs pour ne pas les en croire ; le doute m'eût pesé, surtout dans ces beaux lieux que mes regards ne purent 

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quitter qu'à la vue de la baie de Besika, où mouillaient plusieurs navires français. 

Dix heures sonnent ; nous entrons dans les Dardanelles, détroit long d'environ 60 kilomètres, sur les bords duquel sont assises quatre villes du même nom, que l'on distingue en vieilles et nouvelles Dardanelles, deux du côté de l'Europe et deux en Asie, toutes crénelées, sans mâchicoulis, et armées d'énormes canons. Les Turcs connaissent ces quatre cités sous d'autres dénominations. A votre droite se trouve un château composé de deux enceintes carrées et concentriques, celle du centre plus haute ; à votre gauche en est un autre en forme de trèfle, du milieu duquel s'élève une tour triangulaire ; ces forteresses nous parurent anciennes et probablement de l'époque des empereurs Byzantins ou de Mahomet II [Mehmet II], qui s'empressa d'imiter leurs fortifications. 

Une flottille, voiles déployées, attendait à l'embouchure un vent favorable pour remonter le courant. Aux Dardanelles, l'aspect est des plus imposants. Le soleil, dans toute sa magnificence, unissait sous ses rayons splendides l'Europe et l'Asie, parties du monde si voisines en cet endroit, qu'un bon nageur (1) peut aller d'une rive à l'autre, et cependant si variées, que l’oeil le moins exercé en saisit les nuances diverses. A l'Europe l'austère physionomie, à l'Asie les tons moelleux et doux. Ces différences nous frappèrent surtout quand, près d'Abydos, l'une des quatre villes précitées, nous aperçûmes la belle habitation d'un général anglais, derrière laquelle, dans un fuyant lointain, s'étageaient les unes sur les autres, de gracieuses montagnes aux sommets or et pourpre, aux vallons mollement ondulés. 

Comme nous remontions le courant entre les deux rives d'Europe et d'Asie, ainsi qu'on le pourrait faire sur un fleuve, nous découvrîmes, campés sur une colline sous des tentes parfaitement blanches, 3,000 Bacchibousouks appartenant à cette même milice turque éhontée que les Anglais disciplineront avec peine. L'avant-veille de notre passage, quelques-uns de ces bandits avaient, après avoir traversé le détroit, incendié, sur la côte d'Europe, un pauvre village dont nous vîmes encore les débris fumer. Cependant nous avançons toujours, et bientôt, sur la même 

(1) Lord Byron traversa ce détroit large de 375 toises. 

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rive que celle du camp des Bacchibousouks, parait une petite ambulance française que défend une centaine de nos soldats dont les lentes brillent au soleil ; encore là pour nous un doux souvenir de la patrie ! 

[Gelibolu]

Vue de Gallipoli où nous relâchons de quatre heures et demie à six heures. A part les minarets et les mosquées, cette cité, de 17,000 habitants, où l’on fabrique le maroquin, a toute l'apparence d'une ville vendéenne avec ses toits en tuiles et ses jardins à mi-côte. Plusieurs Français ont laissé en cet endroit, sous de modestes gazons, des traces de leur passage. Une dame que nous avions à bord, Mme Hell, de Nancy, qui allait retrouver son mari à Varna, avait été chargée, à son départ de France, de porter sur l'un de ces glorieux tombeaux une couronne d'éternelles. Elle eut la douleur de ne pouvoir accomplir cette sainte mission, on ne lui permit pas de débarquer ; mais un sergent-major à qui elle s'en ouvrit, accepta la couronne et promit qu'il la déposerait lui-même avec une prière ; c'était le dernier et bien touchant adieu d’une pauvre veuve à son mari. 

Machine en avant ! crie le capitaine, et nous quittons Gallipoli, ville ornée de vieilles tours carrées et de murs en ruines composés, à là manière du Bas-Empire, d'assises de briques et de moellons entremêlés. Nous dépassons plusieurs frégates de guerre et nous voilà dans Marmara (la Propontide), petite mer sans flux ni reflux comme foute la Méditerranée, et qui emprunte son nom à un certain nombre d'îles dont le marbre compose le sous-sol. Longue d'environ 260 kilomètres sur une largeur moyenne de 85, elle sert de canal aux eaux tumultueuses de la mer Noire. A la chute du jour, nous ne fûmes pas peu surpris d'apercevoir, sur les crêtes de la côte d'Europe, des feux qui tour à tour ressemblaient à des incendies et a de magnifiques illuminations, suivant qu'ils s'éloignaient ou se rapprochaient. Mille conjectures nous vinrent en tête ; selon les unes des villages entiers brûlaient, suivant les autres c'étaient des bois pour faire du charbon. Deux années auparavant, un voyageur distingué, M. Boucher de Perthes, avait, à peu près dans les mêmes lieux, remarqué le même spectacle sans pouvoir mieux s'en rendre compte ; l'énigme, pour nous, est encore à résoudre. Ces feux éclairaient la côte à plusieurs milles de distance et servaient de fond majestueux à de gigantesques tableaux où sur des plans plus ou 

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moins rapprochés, paraissaient des vallons et des collines, des villages et des bois, des minarets et des moulins à vent aux ailes courtes triangulaires, nombreuses, agitées et disposées en roue. Aucun spectacle ne pouvait faire une plus vive impression ! Les dames que nous avions à bord en éprouvèrent du saisissement ; de pareilles scènes, à près de mille lieues du pays, sur une terre quelque peu sauvage, n'avaient, on le conçoit, pour elles, rien de très gracieux. Les Bacchibousouks leur revenaient à l'esprit avec leur cortège d'horreurs : incendies, viols et pillages. J’avais, je l'avoue, des idées moins noires, car tous ces feux étaient encore pour moi un souvenir de la patrie, un souvenir de cette chère Vendée angevine, où l'on met en pratique ces sortes d'incendies pour engraisser les terres ; c'est peut-être, après tout, l'explication la plus naturelle que l'on puisse donner de cet étrange spectacle. Sur ces entrefaites, la mer devint grosse et s'acharna contre une barque à destination de Constantinople ; depuis Metelin nous la traînions à la remorque ; les deux hommes qui la gouvernaient, effrayés du gros temps, montèrent sur le vaisseau ; bien leur en prit, car le câble venant h se rompre, elle se perdit ; on courut après elle, on la retrouva ; un lieutenant du bord la fit placer à côté du Simois dont elle battait les flancs avec un bruit épouvantable, ce que voyant le capitaine, on la remit à l'arrière. Inutile précaution ! L'eau, pénétrant dans sa coque, la secoua si rudement qu'au point du jour sa démolition commença ; on avait eu le temps de sauver les effets qu'elle contenait. Une partie de la nuit du 7 au 8 septembre s'était écoulée dans ce pénible travail qui nous causa du retard ; à neuf heures et demie du matin disparut la dernière planche de cette pauvre barque. Marmara est une mer capricieuse ; après la tourmente, calme parfait qui remit à place le cœur des passagers ; nos soldats ne purent échapper à ce mal que j'ignore, mais bien douloureux à ce qu'il parait. Ils occupaient l'avant du pont, sans autre abri que le ciel ; il nous a semblé que ces braves serviteurs de la patrie méritaient mieux, et qu'une tenture dressée n'eût point été chose inutile. 

Nous sommes toujours en Marmara, et cette fois éloignés des côtes ; midi sonne à l'arrière du navire, c'est l'heure de l’oraison pour les chrétiens qui ne manquent guère de l'oublier, et pour nos Arabes du bord qui toujours s’en souviennent. Ils étaient trois, fièrement drapés 

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dans leurs blancs burnous ; ils se tournent du côté de la Mecque, s'agenouillent et, sans respect humain comme sans ostentation, prient, les mains jointes, avec une ferveur digne d'un meilleur culte. A voir leurs épouses ou esclaves, couchées auprès d'eux nonchalantes et ennuyées, on devinait aisément qu'elles se considéraient comme en dehors de cette religion à peu près uniquement l'apanage de l'homme ; et ceci explique peut-être pourquoi nous ne vîmes jamais que deux ou trois vieilles dans les mosquées, tandis que ces temples étaient pleins de musulmans. Qu'ont-elles en effet besoin de prier, ces pauvres créatures qui, considérées moins comme des êtres à l'image de Dieu que comme des choses, n'ont pas le droit de prétendre au ciel destiné seulement à la mère de Mahomet, d'autres disent à l’une de ses femmes, à Marie, mère de J. G., à l'épouse d'Adam, et enfin à une quatrième qui doit rester inconnue jusqu'à la fin des siècles. Pour des millions de femmes, une place réservée, est-ce la peine qu'elles y prennent garde ? la chance est trop incertaine ! Il paraît que chacune des vieilles dont je parlais tout à l'heure, a quelqu'espérance d'être un jour l'heureuse inconnue ; disons cependant, pour être vrai, que les femmes (1) peuvent se bercer de l'espoir d'obtenir un paradis inférieur, ou du moins de pouvoir regarder celui des hommes à travers les grilles. 

Mais le Simois avance, les côtes se rapprochent, les îles des Princes nous apparaissent ; il est trois heures. Constantinople ! Constantinople ! crient les marins. C'était vrai ! 

(1) Il ne faut pas confondre les femmes, créatures terrestres, avec les beautés célestes que les musulmans appellent houris, et qui sont le principal ornement de leur Eden. 

Constantinople, septembre 1855. 


VII. CONSTANTINOPLE. NOTRE ARRIVÉE. — UNE SŒUR DE SAINT-VINCENT-DE-PAUL. — INSTANT BIEN CHOISI POUR VOIR CONSTANTINOPLE. — NOS PETITS SOLDATS. — LE VOILE VERT — NOTRE DÉFILÉ DANS GALATA ET PÉRA. 

Monsieur, 

Huit septembre 4 heures du soir, nous doublons la pointe du Sérail ; huit septembre fête de l’Angevine, c'est -à-dire de la Nativité de la Vierge, ainsi nommée de la révélation qu'en eut à celle date, au ve siècle, saint Maurille, évêque d'Angers ; huit septembre, jour de la prise de la tour Malakoff et cette fois de la prise certaine. 

Stop, crie le capitaine et nous jetons l'ancre dans la Corne d'Or, que j'oserais appeler le rendez-vous des plus beaux aspects de l'Europe et de l'Asie. La mer y forme entre Stamboul (1) A notre gauche, Scutari [üsküdar] à notre droite, Galata et Péra devant nous, une étoile à trois branches d'un bleu si pur et d'un si vif éclat que l'on peut à quatre mètres de 

(1) Stamboul, nom turc formé des trois mots grecs eis tin polin signifiant à la ville. 

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profondeur distinguer un objet. Le vaisseau de guerre de cent canons y flotte avec la même aisance que l'élégant kaïc, frêle gondole que l'on qualifie de volage, pointue comme une alêne, aiguisée comme un rasoir, mais qui chavire aussi lestement qu'elle coupe une vague. C'est merveille ! Le Bosphore en est couvert ; pareils à une nuée de mouettes, ces kaïcs légers viennent s'abattre autour du Simois et s'offrir aux passagers ; de vigoureux rameurs aux costumes variés, aux couleurs éclatantes comme leurs maisons, nous invitent à descendre. Mais nos regards sont bientôt distraits par la vue d'une religieuse de St.-Vincent-de-Paul qu'une négresse accompagne. Voilà le secourt de Dieu, fit Mme Godard, et avec ce cœur de femme qui sait deviner les délicates attentions elle nous dit : C'est une sœur que ton cousin nous envoie. Elle ne se trompait point. La bonne religieuse quitte sa barque, monte sur notre vaisseau et d'une voix aussi forte que douce, demande si MM. et Mme Godard sont à bord. — Oui, répondîmes-nous. — On ne sait pas ce qu'il y a de joie à s'entendre appeler par son nom en pays éloigné ! nous entourons l'excellente sœur qui l'était bien dans toute l'acception du terme, nous la saluons et l'eussions embrassée sans la crainte de manquer aux convenances, du moins nous lui serrons affectueusement la main. 

— M. Eugène Bore vous attend, nous dit-elle, il serait venu lui-même s'il n'en avait été empêché par son ministère que réclame en ce moment un de nos glorieux blessés ; mais il vous a fait préparer dans Péra, un logement où il doit vous visiter ce soir. Votre traversée a-t-elle été heureuse ? vous devez être fatigués. N'avez-vous point trop souffert ? comptez sur nos soins et sur les quelques instants de liberté que peu^ vent nous laisser nos petits Français. — C'était plus qu'une sœur, c'était une mère, dont les attentions nous firent comprendre tout ce que ces saintes femmes répandent de bonheur autour d'elles et de suaves consolations dans te cœur de nos soldats. 

La jeune négresse, arrachée de l'esclavage par de pieux sacrifices, ne témoignait pas moins d'empressement à nous être utile ; en retour Sara, c'était son nom, paraissait heureuse d'épier sur nos lèvres un sourire affectueux. Cependant nos bagages sortis de la cale sont lestement descendus dans le canot qui nous attend et nous conduit au port, 

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à travers une multitude de vaisseaux et de frégates, de briks et de vapeurs, Français, Turcs, Anglais, Autrichiens et Sardes. Nous débarquons à Galata. De tout côté flotte notre drapeau, à la vue duquel nous éprouvons la joie naïve du soldat chantant son air favori de la Colonne : Ah ! qu'on est fier d'être Français !... J'étais tenté d'en retrousser ma moustache, Hippolyte en marchait au pas et Mme Godard avec plus d'entrain. Impossible d'arriver à Constantinople à une heure plus propice, pour voir cette mozaïque vivante des hommes de l'Orient, Turcs, Grecs, Arméniens, Juifs, Persans, Albanais, Bulgares, Arabes se coudoyant avec les guerriers du monde occidental ; impossible d'arriver plus h propos pour voir briller de tout son éclat l'honneur de la France ; jamais peut-être il ne fut aussi grand et je doute qu'à l'époque des Croisades et de saint Louis, l'Orient ait été plus rempli de notre nom. 

On rapporte qu'à chaque messe, autrefois célébrée devant nos consuls en ces contrées, ceux-ci se levaient à l'Evangile, tiraient leur épée du fourreau et la tenaient droite durant la lecture ; on ajoute que cette coutume était un symbole de protection pour les chrétiens. A Constantinople aujourd'hui, la France pourrait, comme les chevaliers du moyen âge, tenir son glaive à deux mains : jamais elle n'eut moins lieu de craindre que ce geste symbolique ne fût pas compris et respecté. 

Nos réflexions nous font oublier que nous sommes à Galata aux prises avec les douaniers et les portefaix musulmans qui nous arrachât nos bagages et nous les enlèvent ; c'est une vraie culbute ! Nos bâtons n'y font rien, la bonne sœur y perd son turc, qu'elle parle cependant fort bien ; nous sommes les vaincus, mais les insolents comptent sans nos soldats qui volent à notre aide ; la victoire a ses caprices, cette fois elle nous devient favorable. Il faisait beau voir comment tous ces grands Turcs se laissaient secouer, battre et tourner par nos petits Français. En un tour de main, suivant leur expression familière, la place est nettoyée et le Turc est flambé. C'est étonnant, nous répétait un brave, de quelle façon le turban et le schako s'entr'aiment !... Le champ de bataille déblayé, nous mettons en ordre nos effets. La bonne religieuse, ange de paix, comme toutes ses pareilles, nous invite à la clémence. Allons, mes amis, dit-elle à nos soldats, un peu de générosité maintenant ; il faut bien que ces pauvres Turcs vivent de leur travail. Aussitôt 

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elle en tire deux par le gilet et leur fait signe de prendre chacun une malle. Ils obéissent sur-le-champ et nos soldats de même ; la paix est rétablie, la sœur ouvre la marche et sa cornette nous sert de drapeau ; deux soldats chargés d'effets la suivent, je vais après eux, viennent ensuite nos deux Turcs, puis Mme Godard avec la négresse, puis encore deux soldats et enfin Hippolyte. Celle procession de bagages traverse la porte de Galata où il est prudent d'avoir la main dans ses poches, elle monte, ou plutôt elle escalade ce qu'on appelle la rue qui mène à la ville de Péra, c'est-à-dire un étroit et sale boyau, bordé de plus sales boutiques, cafés et hôtelleries, véritables repaires adonner de l'effroi. Sortis de celle fange, nous atteignons le premier carrefour de Péra, en face duquel est un cimetière musulman avec ses tombes de marbre, coiffées de turbans sculptés et dorés. Des cyprès concourrent à embellir ce lieu ; le séjour des morts ici du moins n'est pas repoussant comme l'habitation des vivants d'en bas. Notre caravane exténuée fit halle en cet endroit, véritable oasis que nous quittons afin d'entrer dans la grande rue de Péra un peu mieux alignée et plus propre que la précédente. Cependant, nous sommes en plein quartier Européen, quartier où toutes les maisons ne sont pas de bois peint et où quelques-unes s'essayent avec tant de peine à se convertir en pierres ; plusieurs ont des prétentions de style à nous faire regretter les logis turcs dont les façades ornées d'encorbellements, de treillis el de couleurs claires, ont du moins un aspect original. Mais nous avançons dans Péra, laissant à gauche derrière nous, la belle tour du Christ ou de Galata. Quelques derviches coiffés de bonnets bruns et durcis, parfaitement semblables à nos pots de fleurs renversés, nous considèrent avec une étrange curiosité. Mme Godard était surtout leur point de mire, son voile vert semblait produire sur eux le même effet que le rouge sur les bœufs ; on eût dit qu'ils avaient envie de se mettre en fureur : c'est que le vert est une couleur réservée aux émirs, autrement à ceux que l'on considère comme les descendants directs d'Eminé, fille de Mahomet. 

Chemin faisant je faillis de mon côté me faire un mauvais parti en écartant du bout de ma canne deux chiens malencontreux ; vous avez à Constantinople parfaitement le droit de vous laisser mordre, mais non 

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pas celui de vous défendre. Les Turcs ne plaisantent point sur celle matière. 

Enfin, nous arrivons chez M. Koppé où nous trouvons d'aimables visages, table saine et bons lits. A peine étions-nous installés que M. Bore vint nous trouver. Une vieille affection, et quatorze ans d'absence vous diront assez quelle fut notre commune joie. 

Constantinople, septembre 1855. 

VIII. CONSTANTINOPLE. M. EUGÈNE BORE A L'AMBULANCE DE L'AMBASSADE DE RUSSIE. 

Monsieur, 

Lorsque vous arrivez d'Europe par la mer de Marmara, vous avez en face, étages sur les pentes d'une large et haute colline, Galata, le quartier marchand et Péra qui le domine. Sur le même élégant coteau paraissent à votre gauche la belle tour du Christ, à votre droite l'arsenal de Top-Hané et le nouveau sérail du sultan que l'on achève, puis au sommet de tout cela, un grand cimetière musulman dont les tombeaux ornés du feiz et du turban, se dérobent sous les ombres d'une forêt de gigantesques cyprès. Au centre de cet étonnant paysage qui se double en étendue et en magnificence par son reflet dans les eaux du Bosphore, se dresse un imposant édifice construit en pierres de taille et dont l'aspect au loin a je ne sais quelle vague ressemblance avec notre hôtel des Monnaies à Paris ; entouré de terrasses bien plantées, il règne sur tout ce qui l'environne, il a les grands airs d'un souverain et le nouveau sérail lui-même en parait gêné dans sa fierté. 

Cet édifice, vous le devinez aisément, c'est le palais de l'ambassade de Russie. Nul doute qu'il n'ait été posé là comme une première prise 

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de possession du sol ottoman, ou du moins comme une menace. Il déploie trop bien ses ailes au-dessus du Bosphore, pour que l'on n'y aperçoive pas les puissantes serres de l'aigle moscovite. Mais fortune étrange ! l'aigle française s'est mise à sa place, notre drapeau flotte à son tour sur cet édifice devenu la première ambulance des officiers de l'armée. 

M. Eugène Bore est leur aumônier spécial, aumônier qu'ils aiment et recherchent. Il exerce sur eux l'empire de la douceur, en lui rehaussée par son mérite connu du monde savant et par une vie si parfaite d'abnégation et de sainteté que les Turcs l'appellent l'homme de la prière. Je l'ai trouvé quelque peu vieilli ; ses épaules se courbent sous le faix des consciences, du savoir et des affaires, ainsi qu'il arrive aux hommes de grand labeur. Néanmoins il semble que sa haute taille déjà si mince, si souple et distinguée, se soit accrue de tout ce qu'elle a perdu certainement en force. Ses traits amaigris ont encore gagné s'il est possible en délicatesse et discret enjouement. Sa mise est très propre, mais sa chevelure sans apprêt et son interminable soutane, où certaines coulures trahissent les saintes parcimonies de la charité, donnent à l'ensemble de sa personne une physionomie pastorale des plus heureuses. A le voir on se sent devenir meilleur, nous disait-on dans un cercle d'officiers, qu'il dominait de toute la hauteur de sa belle tête, car aucun ne l'égalait en taille. Quel beau colonel il eût fait, ajoutait un autre ? et ceci me remettait en mémoire l'époque où avant qu'il fût prêtre, je le vis à Paris chez H. de Lamennais dans le vêtement militaire, qu'il portait en parcourant la Perse et l'Arménie, yatagan au côté et poignard à la ceinture. Aujourd'hui le costume seul est changé. C'est bien le même homme pieux et plein de courage mais obéissant à d'autres destinées, affrontant fièvre et choléra pour sauver les âmes, allant toutes les semaines son chapelet dans une main, son bâton dans l'autre, de Constantinople à Bébek où se trouve son collège de garçons et visitant sur sa route ses écoles de jeunes filles et ses ambulances, car en sa qualité de supérieur des Lazaristes, il l'est en même temps des 350 sœurs de Saint-Vincent-de-Paul, qui dirigent nos 14 hôpitaux français et qui instruisent dans l'amour de Dieu, du prochain et de notre pays, les enfants des familles franques de Galata et de Péra. 

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Il lui arrive souvent, au retour, de traverser le camp du Maslak, afin d'être à la disposition des soldats qui pourraient avoir besoin de son ministère. 

Puis quand vient le dimanche, il court à sa chapelle improvisée de l'ambassade de Russie et célèbre la messe pour les officiers. Le 9 septembre, nous eûmes le bonheur d'y assister. Comment oublier cette date ? Au fond d'une salle entre deux fenêtres un autel était dressé avec une simplicité primitive mais touchante. H. Bore y monte et commence la messe, un soldat la lui répond ; au son de la clochette, les assistants se mettent à genoux, quelques-uns seulement demeurent assis, à la prière des bonnes sœurs de cette ambulance ; toutes ne sont pas présentes, le plus grand nombre est au chevet des malades ; elles savent que le premier devoir est d'être à son poste, et que Dieu étant de part avec les mourants, le meilleur moyen de le glorifier est de ne les pas quitter. 

M. Bore, après l'évangile, se tourne vers l'assemblée et la pénètre de divines paroles ; chacun sent qu'elles jaillissent d'une source abondante et limpide ; sa belle âme y coule tout entière et avec elle un calme qui rafraîchit les consciences. Rien de forcé, rien de prétentieux, il parle pour autrui sans recherche de lui-même. Sa phrase est pure parce que son cœur l'est aussi ; elle est suave parce que la douceur est en lui naturelle ; elle est pleine de Dieu, parce qu'il le possède, et de charité parce que sa vie entière n'est que charité. Son éloquence est sobre de termes éclatants et riche par le fond des choses, elle tient à faire naître les fruits plutôt qu'à les colorer, à ce qu'ils soient sains plutôt qu'éblouissants ; elle n'entraîne pas, elle conduit. Quand il eut achevé son discours^ il fut aisé de lire dans les regards des assistants, la sympathie qu'il avait provoquée. Or ces assistants étaient des colonels, des capitaines et des lieutenants, blessés, pâles et souffrants, les uns ayant les bras placés dans des appareils semblables à des boites, les autres se traînant sur des béquilles, la plupart jeunes mais vieillis par la gloire et la douleur, tous néanmoins portant au front le calme de la résignation ; et, privilège insigne, il nous fut donné de coudoyer ces nobles débris et de confondre nos larmes avec leurs prières. Comment demeurer froids à la vue de ces mâles courages courbés avec une dignité 

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suprême, devant la sainte majesté de l’hostie que M. Bore élevait au-dessus de leurs tètes si pieusement pour leur salut ? Et pendant que les mystères s'accomplissaient, nous avions sous les yeux, à droite et à gauche de l’autel, les magnificences du Bosphore et, dans le lointain, la mosquée de Sainte--Sophie vers laquelle nous appelions de Unis nos vœux l’heure prophétique de M. de Maistre, l'heure solennelle où l’Europe doit assister un jour à la messe sous la gigantesque coupole. 

Deux heures et demie, vêpres au couvent de Saint-Benoist, où les cloches, l’orgue et les cantiques retentirent sous la voûte byzantine de cette église comme en pleine France. 

De trois à six heures, visite faite avec M. Bore à la belle fontaine de Top-Hané ainsi qu'à l'arsenal du même nom, puis au cimetière turc de Péra, où il nous traduisit quelques épitaphes des tombeaux musulmans, fort touchantes, je vous l'assure. 

C’est là, comme vous le voyez, une journée parfaitement remplie. 

Constantinople, septembre 1855. 

IX. CONSTANTINOPLE. LA CORNE D'OR. — SOUVENIRS ANGEVINS. — LE BAZAR, LES PANTOUFLES. 

Monsieur, 

Le dixième jour de septembre, nous descendons de Péra, pour nous rendre à l'embarcadère de Galata, si l'on peut appeler ainsi quelques misérables planches mal ajustées et soutenues par de méchantes solives. Impossible de se foire à l’idée d'une telle incurie, lorsque l’on songe que ce plancher de quelques mètres sert de passe aux marchandises de l'Europe et de l'Asie. A chaque instant l'on y trébuche, c'est un pêlemêle effroyable ; les Turcs voient tout cela, mais que leur importe, ne sont-ils pas dans le meilleur des mondes ? Cassez-vous les jambes, cassez-vous les bras, (Jetait écrit ! perdez vos colis, c'était écrit ! Ils conviendront que des quais seraient utiles, mais l'habitude est là ! Ils promettront tout ce que vous voudrez, mais dans l'unique but d'éloigner les importuns, le kaef est si doux ! (sorte de for niente). Ces sublimes dormeurs ont vraiment bien le temps d'améliorer leur ville ! Leur plus grand ministre n'est-il pas, selon le proverbe, celui qui fume le plus grand tchibouck ? 

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Mossiou, mossiou, nous crient de nombreux rameurs du plus loin qu'ils nous aperçoivent ; Mossiou, mossiou, kaik ! kaik ! — Nous désignons du doigt une barque maltaise, vingt se présentent, c'est un combat ! Nous ne sommes plus à nous, le mieux est de se laisser faire, on risque trop de choisir ; nous entrons dans le canot le plus voisin et nous passons sous le premier grand pont de bateaux ; autre gène ! il faut céder le pas à un kaik de je ne sais combien de paires de rames, marques de la dignité d'un pacha ; enfin, nous sommes en pleine Corne d'Or. On appelle ainsi un petit golfe long de six kilomètres environ, qui sépare Stamboul de Galata ; ce golfe est bien en effet l'image d'une corne qui pénètre en Europe et forme l'une des trois branches de cette étoile merveilleuse, dont les deux autres sont Marmara et le Bosphore proprement dit. Nous franchissons le deuxième pont de bateaux en regardant sur notre droite deux immenses vaisseaux de guerre turcs, dont la coupe ressemble à une marmite ; leurs proues sont ornées chacune d'un superbe lion sculpté à crinière flottante et dorée ; pauvre crinière ! Ces lions de terrible apparence rappellent que c'est le propre des nations déchues d'affecter les allures de la force ; cependant ils font mine de surveiller environ douze cents prisonniers russes qui ont tout l'air de s'ennuyer des splendeurs de Constantinople. Nous atteignons le troisième pont, dont les arches, comme les précédentes, ne nous laissent qu'un étroit passage, et cette fois nos regards plongent jusqu'à l'extrémité de la Corne-d'Or, qui se termine en crocette. A droite et à gauche ce ne sont que minarets et mosquées ; que maisons en bois de toutes couleurs, que débris d'aqueducs et ruines d'églises byzantines, que murailles crénelées et cimetières parés de bosquets. Notre barque faisant retour, nous côtoyons les rives du Phanar, quartier des Grecs où l'on estime que se trouvent encore quelques-unes de ces antiques familles qui ne manqueraient pas à l'occasion de prétendre à l'Empire d'Orient. 

Parmi les Grecs, quelques-uns vêtus d'un large pantalon bleu flottant en manière de long jupon, sont loin d'avoir un costume d'une aussi grande élégance que celui des Athéniens aux superbes fustanelles. Leur influence est celle de la fortune qu'ils doivent à l'activité de leur commerce ; ils sont médiocrement aimés à Péra, pourquoi ? je l'ignore, 

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mais si quelques délits, quelques crimes se commettent, il est rare qu’on ne les leur attribue point. Leurs traits chagrins peuvent s'expliquer par quatre siècles d'oppression. On assure qu'ils ne nous aiment pas, il serait mieux de dire qu'ils n'aiment pas notre politique. 

Ces véritables propriétaires dépossédés de l'ancien sol, demeurent là sur ces rivages comme les derniers débris de ce pouvoir byzantin qui eut l'insigne honneur de gouverner le monde civilisé durant soixante- dix années, principalement sous Constantin et Théodose ; alors notre cher Anjou, ce petit coin de la Gaule, à onze cents lieues de distance, relevait civilement des maîtres de Constantinople, de cette ville aujourd'hui si magnifique au dehors et, comme les illusions de la vie, si décevante au dedans. Il n'y a pas seulement amour et caprice de notre part à rappeler l'Anjou. Personne n'ignore que cette province a donné son nom à des princesses qui, par leurs alliances, ont porté le titre plus pompeux que réel, j'en conviens, d'Impératrices de Constantinople : de ce nombre furent Béatrix fille de Charles 1" d'Anjou, femme de Philippe de Courtenay ; — Marie de France, petite-fille de Robert d'Anjou, roi de Naples, épouse de Philippe II, prince de Tarente, qualifié du titre d'empereur de Constantinople ; — et Agnès de France, fille de la précédente, femme de Jacques del Balzo prince de Tarente, également qualifié d'empereur, ces deux dernières inhumées à Naples où se voient leurs tombeaux dans l'église de Sainte-Claire. Au surplus tout le monde connaît les efforts que Charles Ier d'Anjou fit au xiiie siècle, pour retarder la chute de l'empire Latin qui, malheureusement, ne dura que cinquante-sept années. 

Cependant nous débarquons dans Stamboul, afin de monter au bazar. 

On appelle ainsi je ne sais quel labyrinthe immense à voûtes en ogives, où les marchandises de l'Orient s'étalent, je ne dirai pas au grand jour, mais dans une sorte de pénombre, car ces galeries sont obscures et humides. Il s'y fait un grand commerce de parfums, d'armes et de pantoufles. Les pantoufles ! elles sont charmantes à voir ; la collection en est infiniment variée. La fantaisie y brille sous mille nœuds élégants de soie et d'or. Rien n'est plus joli, plus coquet, plus capricieux de forme ; quand on ne les porte pas, on les met sous verre ; 

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mais elles ont bien un autre avantage, elles confèrent un droit immense, incontesté. Pour les Musulmanes, une babouche c'est la liberté, c'est le droit d'asile. 

Les femmes en Turquie sont à l’état de choses, et leurs âmes d'une nature inférieure ne peuvent prétendre au paradis des croyants. Abaissement en ce monde, abaissement en l'autre, partout au second plan de la race humaine ; tel est leur sort ! Des grilles dorées, ces prisons de leur personne, des yasmaks ou longs voiles, ces prisons de leur visage, n'apaisent pas les inquiétudes jalouses de leurs maîtres qui les font garder à vue par d'odieux bostandjis. Cette existence serait intolérable, n'était le privilège de la pantoufle : une femme turque veut visiter une amie, elle entre et laisse à la porte sa babouche ; personne n'aura l'audace d'y toucher, l'audace de franchir le seuil, le maître lui-même ne l'oserait ! C'est du moins une légère compensation à l'esclavage de ces pauvres femmes. 

Parlerai-je maintenant de cette partie du bazar où des armes nombreuses brillent d'un vif éclat ? oui, pour dire en passant que les seules choses vraiment élégantes et nationales sont à Constantinople, le yatagan (sabre), le khandjar (poignard), et, dans un autre genre d'industrie, les minarets et les kaiks. 

A part ces quelques productions originales, le reste n'est que de pure imitation. Les magnifiques mosquées par exemple, que sont-elles ? sinon de superbes mais serviles copies des anciennes églises byzantines ; voyez plutôt cette belle mosquée qui touche au bazar, n'est-elle pas formée d'une coupole sur pendentifs distincts, sur plan carré avec andron et gynécée, n'est-elle pas située dans une vaste area entourée de cloîtres et de medressés (écoles ecclésiastiques) ? Or tous ces éléments d'architecture sont des emprunts faits à l'art grec du moyen âge, comme nous aurons peut-être occasion de l'établir en parlant de Sainte-Sophie. 

Constantinople, septembre 1855. 

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X. CONSTANTINOPLE. SAINTE -SOPHIE. 

Monsieur, 

Sainte-Sophie est assurément de tous les édifices de Constantinople celui qui donne à cette ville le plus de physionomie ; sa construction, bien qu'elle appartienne aux temps chrétiens, n'a pas cessé depuis la conquête, de servir de type à toutes les mosquées ; il ne faut point un grand effort d'observation pour voir qu'elles n'ont pas d'autre origine ; il semble que ce soit le propre des peuples vaincus et leur consolation, de subjuguer les vainqueurs par le côté des arts. 

Le grec Christo-Doulos fut l'un des architectes les plus célèbres des mosquées du xve siècle, et il est juste de reconnaître que Mahomet II, le conquérant de Constantinople, récompensa généreusement cet artiste chrétien, en lui cédant à perpétuité une rue entière de Stamboul ; trois siècles après, Ahmed III renouvela cette cession en faveur des descendants de Christo-Doulos. 

Le plan carré de Sainte-Sophie allait bien aux croyances musulmanes pour qui le nombre quatre est sacré ; sacré parce que Mahomet eut quatre disciples premiers kalifes, et parce que quatre anges supportent le trône de Dieu. Les ailes séraphiques que l’on distingue aux pendentifs de Sainte-Sophie, et qui conviendraient aux cultes chrétien et juif mieux encore qu'à celui du Coran, sont peut-être les emblèmes des quatre anges dont nous venons de parler. Quoi qu'il en soit, les Turcs 

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héritèrent de l’architecture bysantine, ce qui disposa les Grecs à un retour vers le style latin, c'est-à-dire vers les nefs allongées. On conçoit en effet leur scrupule à ne pas garder le plan carré surmonté de l’immense coupole, type désormais affecté aux mosquées. Ici nous avons plaisir à ne point oublier l'émotion que nous éprouvâmes la première fois que nous vîmes Sainte-Sophie à travers une légion de minarets. En apercevant du bateau cette montagne de pierres (1), en partie de forme cubique et d'où s'échappe la demi-sphère qui compose le dôme, il vint à ridée de plusieurs que les Byzantins, connus par leurs exagérations, avaient voulu, suivant le terme d'un officier de Crimée, reproduire au dehors l’image d'un lever de soleil alors qu'une moitié de son disque apparaît seulement à l’horizon (9). Les façades de ce vaste cube, parfaitement orientées, pouvaient aussi, dans la pensée des architectes Isidore de Milet et Anthémius de Tralles, répondre aux quatre vents de l'espace. Et si nous disons de suite que l'intérieur carré de l'édifice est divisé en croix grecque, on aura par le rapprochement de toutes ces données, l'idée que ces artistes ont tenté de réunir certains effets de la nature au symbolisme chrétien (3). 

Pénétrons dans ce temple déjà vieux de treize siècles et qui résume sous ses voûtes l'histoire byzantine ; dans ce temple autrefois catholique, plus tard schismatique et enfin mosquée, dont le sort n'a pas cessé d'être intimement uni à celui de Constantinople ; dans ce temple qui vit passer Justinien, la dynastie Isaurienne, les Comnène, puis les empereurs latins, Baudoin, Courtenay, Brienne ; ensuite les Cantacusène, les Paléologue et de nos jours les sultans. 

Il y a quelques mois à peine on ne pouvait le visiter librement ; aujourd'hui moyennant un faible bacsis rien n'est plus aisé ; l'habit militaire n'a pas même besoin de payer ce léger tribut, il a ses coudées franches,

(1) Cet aspect avait frappé Procope dans le même sens lorsqu’il écrivait : « .... Assimilare eos poteris scopulis montium prœruptis. » De Sacra Sophia, lib. i. 

(2) Procope est plus modeste, il se borne à comparer l’extérieur de la coupole à la lune : « Et desuper alia quaedam structura, . . . lunae figuram tenens » . De Sacra Sophia, lib. i. 

(3) Quelques archéologues veulent voir dans le plan carré de Sainte-Sophie, l’image de la terre et dans la croix qui s’y trouve inscrite, la prise de possession du sol par le Christianisme ; l’intérieur de la coupole leur représente le ciel. 

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au grand déplaisir de certains imans très avides d'argent et qui vous vendent à tout prix de petits cubes mosaïques détachés des arcades ; inutile de dire que nous refusâmes de prendre part à ce trafic. Nous avions également envie de ne point céder à leurs exigences relativement aux chaussures qu'il faut quitter à Feutrée des mosquées, comme aussi de ne point tenir compte de la défense qu'ils nous firent de dessiner, mais c'eût été imprudent ! M. Thouvenel, ambassadeur, avait chargé H. Outrey, son secrétaire, de nous en avertir. Depuis si nous sûmes de la bouche même de M. Fossati, l'habile réparateur de Sainte-Sophie, qu'il y aurait eu quelque danger ; peut-être aussi se l'exagère-t-on un peu trop ; toujours est-il qu'il nous conta comment lui architecte, lors de la restauration de ce monument, commencée en 1847 et achevée en 1849, s'était cru obligé d'avoir à ses côtés une paire de pistolets ; et pourtant le culte était provisoirement suspendu et M. Fossati avait l'autorisation expresse du sultan ! Aussi le rare et magnifique recueil de lithographies, que cet artiste a publié vers 1859, sous le titre d'Aya Sofia, et qui donne de l'intérieur de Sainte-Sophie le plus beau comme le plus complet aperçu, a-t-il doublé de mérite par suite des difficultés vaincues. Les musulmans répugnent même à voir dessiner l'extérieur des mosquées ; mon fils essuya le feu de leurs regards, un jour qu'il s'appliquait à esquisser au vol une des portes de Sainte-Sophie, assez voisine du palais de l'Université qui présentement sert d'ambulance française, mais nous tînmes bon et le croquis fut achevé. Abordons maintenant l'ensemble de cette mosquée, mère de toutes les autres. Elle est entourée de cours et de jardins d'inégale étendue. Au nord règne une enceinte dite de l'Imaret ; au sud sont deux jardins et la cour des turbés, c'est-à-dire des chapelles sépulcrales renfermant les cercueils des sultans Mourad III, Selim I, Mahomet III, Mustapha I et de leurs familles, cercueils à dos prismatique, revêtus de riches tapis de Perse ; vers sud-est s'étend la cour du chadirvan ou de la fontaine des ablutions ; à l'ouest se trouve celle du medressé ou collège des sotfas, étudiants du Koran ; interdite aux giaours, cette enceinte était l'ancienne area réservée du temps des Grecs aux ablutions. On voyait autrefois de ce côté, sur quatre contre-forts soutenant l'église, les quatre fameux chevaux de bronze qui, partis de Corinthe, sont successivement 

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allés à Rome, à Constantinople, à Venise, à Paris pour retourner ensuite à Venise. Enfin, vers l’est, se développe la place d'Aya Sofia avec sa fontaine. Quatre minarets se dressent aux angles de la mosquée et en dominent la coupole ; on nous fit entrer dans la cour du Chadirvan, de là dans un petit vestibule, puis dans Veto-narthex ou porche intérieur long de 60 mètres et large de 10, aux murailles plaquées de marbres précieux et aux voûtes lumineuses (1) par le jeu des mosaïques sur fond d'or. De l'eso-narthex on pénètre à gauche dans l'exo-narthex (3), et à droite dans la grande nef par l’une des neuf portes à chambranles droits. De ce point vous jouissez du plus étonnant spectacle ; malheureusement ici nous sommes impuissant à le rendre autrement que par voie d'analyse, tandis qu'il faudrait pouvoir l'exprimer tout d'un trait, comme on le saisit d'un coup-d'œil 

Dégagé de l’area, de l’eso-narthex, de l’exo-narthex vers l'ouest, de l'abside à l’est, et de quelques appendices vers nord et sud ; dégagé, dis-je, de ces diverses parties, le plan intérieur de Sainte-Sophie présente un carré parfait de 72 mètres sur chaque côté, carré divisé à la fois par trois nefs allant de l'ouest à l'est, et par une croix grecque à branches égales dont le milieu est surmonté de la coupole centrale et surbaissée, haute de 55 mètres, d'une circonférence de 100 mètres 64 centimètres, et percée de 40 fenêtres. 

Les nefs collatérales forment un rez-de-chaussée et un étage, un rez-de-chaussée dit andron, qui servait à l'assemblée des hommes, et un étage appelé gynécée, autrefois réservé aux femmes (3). 

Vandron borde à droite et à gauche la grande nef et l'isole : 1° au moyen de colonnes placées en lignes droites entre cette même grande nef et les ailes nord et sud de la croix ; 2°  au moyen de colonnes posées eu demi-cercle au fond de quatre exèdres dont deux s'ouvrent à 

(1) Cet éclat dans toutes les parties de l’édifice, quelle qu’en soit la cause, avait frappé Procope dès le vie siècle. Il en parle ainsi : « Lumine et solis splendoribus mirifice abundat. Diceres locum illum non externo sole illuminari sed fulgorem in ipso templo enasci tanta copia luminis Umplo affunditur » . De Sacra Sophia. 

(2) Exo-narthex ou porche extérieur. 

3) Procope parle de l’andron et du gynécée en ces termes : « Sunt autem duae utrinque porticus quas fastigiata testudo et aurum venustant, Horum una viros orantes, altera mulieres admittit, alias nulla re differentes. » De Sacra Sophia

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droite et à gauche du chœur et deux à droite et à gauche de l'entrée principale (1). 

Le gynécée offre la même disposition par rapport à la grande nef et la domine en manière de balcon. Vers l’ouest il a aussi son eso-narthex précisément au-dessus de celui de l’andron. Du gynécée la vue plonge avec admiration dans les magnificences de la grande nef que l'on peut diviser en trois parties principales, savoir : la partie du sanctuaire vers l’est, la partie sous coupole au centre, et la partie voisine du portail ; cette grande nef présente une sorte de plan rectangulaire terminé en forme de trèfle à chacune de ses extrémités. 

Les colonnes, dont il vient d'être question, se trouvent au nombre de 107, huit de porphyre égyptien, et les autres en vert antique, la plupart provenant d'anciens monuments de Rome, d'Ephèse, de Cyzique, de Troie, d'Athènes et des lies de l’Archipel ; toutes sont ornées de chapiteaux feuillet d'un corynthien et d'un composite bâtards, d'un galbe tenant de la pyramide tronquée et renversée, façon propre au style byzantin. Les détails sculptés superficiellement sont loin d'être heureux, el cependant un assez grand effet est obtenu ; quelques chapiteaux ont encore des croix latines sculptées et des monogrammes. Parlerai-je maintenant de la coupole et des demi-coupoles ? leurs mouvements réunis ont un aspect particulier qui ne se rencontre nulle part ailleurs sur d'aussi vastes proportions. La coupole centrale portée sur deux puissants arcs-doubleaux et sur deux arcs formerets et appuyée sur quatre pendentifs, le tout soutenu par quatre énormes piliers sur plan carré, la coupole centrale, dis-je, engendre deux autres grandes demi-coupoles qui elles-mêmes donnent, l'une naissance au sanctuaire et à ses deux exèdres vers l'est, l'autre à la voûte de la grande porte accotée de ses deux exèdres vers l'ouest. Le plein cintre se montre partout dans ces voûtes majestueuses comme aussi dans les arcs el les fenêtres généralement distribuées par trois (celle du milieu plus élevée), en souvenir de l'ange qui apparut aux architectes Anthémius el Isidore, et qui déclara, selon la légende, qu'il devait en être ainsi, en mémoire 

 (1) Nous croyons reconnaître le signalement de ces quatre exèdres dans ce passage du même auteur : « Quatuor fornices a quatuor lateribus assurgunt quorum duo advenui novum aera exiructi sunt ad solem scilicet orientem et occidentem. » 

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de la sainte Trinité. Les voûtes de l'eso-narthex au rez-de-chaussée sont gondolées en arêtes et celles de l'eso-narthex au premier étage se roulent en berceau ; point d'ogives, point de cintres en fer à cheval. 

Les ornements tous marbres précieux et mosaïques à petits cubes d'émail, sont empruntés au système végétal et au caprice, à l'exclusion de toutes figures chimériques (1). Des rinceaux, des losanges, des entrelacs, des palmettes, des disques sur fond d'or, ornent le dessous des arcs. Des figures des prophètes, des docteurs et d'autres images propres aux cultes latin et grec ont disparu sous des étoiles d'argent, afin de répondre aux exigences musulmanes. Maintenant à la place de l'autel chrétien se trouve le mihrab ; à la place de la chaire, le mimber ; à la place de l'estrade des chantres, les mafils des imans. De grandes inscriptions turques de forme ovale et suspendues aux murailles, portent les noms des premiers kalifes. Durant les nuits du ramazan (carême), six mille lampes illuminent cette mosquée et font resplendir la tribune du sultan, surmontée d'un soleil d'or. L'orientation du mobilier diffère quelque peu de celle du monument même ; elle dévie légèrement vers la droite, c'est-à-dire vers la Mecque. Nous avons vu les graves musulmans prier sous ces voûtes avec une suprême dignité. — Leur religion vaut la nôtre, nous dit un Français. — Non mon ami, répondis-je, c'est leur zèle qui vaut mieux ; sans doute elle renferme des vérités, étant composée de judaïsme et de christianisme ; mais elle ne les a pas toutes : ainsi, par le fatalisme, elle engourdit les facultés morales de l'homme et tue sa liberté d'action en même temps qu'elle énerve ses facultés physiques par l'empire qu'elle donne aux sens ; ainsi encore, elle rabaisse la dignité de la femme qu'elle met au-dessous de l'homme, etc. 

Mais quittons l'intérieur de ce temple pour l'étudier au dehors. Son appareil semble être généralement un composé, d'assises de briques et de moellons. Point de charpente dans son architecture, et sa coupole, faite de briques légères fabriquées à Rhodes, est couverte en plomb, métal réservé aux mosquées et aux édifices impériaux. 

Quelques lignes historiques sur Sainte-Sophie compléteront cette lettre. 

(1) Cependant à la porte, du côté du palais de l’Université, existe un chapiteau dont les angles sont décorés de reliefs représentant des oiseaux d’une nature difficile à déterminer. 

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Cet édifice, élevé par les ordres de Constantin-le-grand, vers le milieu du ive siècle, et primitivement construit en bois, de forme allongée, à la manière latine, fut consacré à la sagesse divine. Brûlé sous Arcadius (fin du ive siècle). Théodose II son fils en ordonna la réédification ; brûlé de nouveau sous Justinien (vie siècle), cet empereur le fit reconstruire sur le plan actuel par ses deux architectes Anthémius de Traites et Isidore de Milet, Anthémius particulièrement surveilla la façon de la coupole qu'un tremblement de terre renversa peu après, mais on la releva immédiatement sous la direction d'un Isidore, neveu d’lsidore de Milet ; c'est celle que l'on voit aujourd'hui. Quelques autres remaniements eurent lieu dans le cours des siècles ; les lourds contreforts extérieurs furent ajoutés du temps de Sélim II et d'Amurat III, au xvie siècle. Enfin au xixe, par l'ordre d'Abdoul-Medjid et sous la direction de M. Fossati, suisse je crois d'origine, on a fait d'heureuses et urgentes réparations. Cet architecte a trouvé la mystérieuse porte par laquelle disparut le prêtre qui célébrait les saints mystères quand les Turcs vainqueurs entrèrent dans Sainte-Sophie ; cette porte n'a laissé voir qu'une étroite chapelle et un escalier encombré de débris, ce qui n'empêche pas la grande prophétie de foire plus que jamais son chemin, savoir que le prêtre continue de dire la messe et continuera jusqu'à ce qu'il l'achève sur l'autel même de Sainte-Sophie, lorsque les Turcs auront quitté l'Europe ; c'est la consolante prévision de M. de Maistre à l'état de légende ! 

En contemplant cette mosquée bâtie par deux célèbres architectes et notamment par Anthémius, nous ne pouvons oublier que cet illustre mathématicien connut la puissance de la vapeur, mais il ne se doutait guère qu'un jour appliquée aux locomotives et à la navigation, elle multiplierait, treize siècles après lui, les admirateurs de son chef-d'œuvre d'architecture ; en effet, un voyage à Constantinople n'est plus qu'une promenade, grâce à celte merveilleuse invention. 

Constantinople, septembre 1855. 


XI. CONSTANTINOPLE. ILLUMINATION DANS GALATA ET PÉRA. — LE PALAIS DES FLEURS. — TE DEUM POUR LA PRISE DE SÉBASTOPOL. 

Monsieur, 

Le 11 septembre, mon fils va dessiner quelques types byzantins dans le couvent de Saint-Benoist, siège principal des sœurs de Saint-Vincent-de-Paul en Galata. Le bruit se confirme que la partie sud de Sébastopol est occupée ; dès le 10, un supplément au journal de Constantinople avait publié une dépêche télégraphique du huit, 4 heures du soir y annonçant que la tour Malakoff était au pouvoir des alliés. Cette affaire avait eu lieu en effet le samedi 8, ainsi que je l’ai dit ailleurs. Le canon de 9 à 10 heures du matin, le 19 septembre, retentit en signe d'allégresse de tout côté dans la Corne d'Or ; à midi les vaisseaux redoublent leur feu et hissent leurs pavillons, mais les Grecs s'isolent de la joie commune. Le soir, Galata et Fera sont illuminés comme en pleine France. Partout l'on n'entend que pétards et coups de pistolets, et l'on ne voit à la lueur des lampions et des lanternes que visages heureux ; Turcs, Francs, Piémontais, Français et Anglais circulent dans les rues prenant part à la bonne nouvelle. De temps en temps quelques Phanarotes

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traversent mystérieusement la foule d'un air malheureux ; à l'obliquité de leurs regards, on s'aperçoit que la crainte seule apaise en eux le ressentiment ; ils sont chagrins, n'insultons point à leur tristesse, mais dédaignons leurs menaces ; ils ont le privilège du poignard, qu'ils le gardent ! Peut-être aussi les voyons-nous trop en noir, on s'exagère, je crois, leurs desseins ; après tout est-il juste que ces Grecs soient responsables des assassinats commis par quelques-uns d'entre eux ? Trois ou quatre parurent comme des ombres au Palais des fleurs, il nous sembla qu'ils étaient évités. On appelle Palais des fleurs à Péra, un café très fréquenté par les Européens, notamment par les troupes alliées ; c'est une vaste rotonde octogone construite en bois, au centre d'un joli bosquet sur les branches duquel flottent, réunis, les drapeaux Turc, Français, Anglais et Piémontais. L'intérieur de la salle est orné de quelques peintures d'un mérite douteux et d'une très belle estrade où des artistes allemands font d'assez bonne musique. Dans la soirée du 12, nous assistâmes au concert qui se donnait en l'honneur de la prise de Sébastopol ; la joie rayonnait partout, les simples soldats y coudoyaient leurs officiers, les uns buvant la citronnelle et les autres prenant glaces et sorbets, tous, ce soir là, menant joyeuse vie ; c'était une fête de famille, impossible de n'y pas prendre part. L'élan nous gagna et nos voix s'unirent à leurs voix. Les Allemands commencèrent par jouer l'air favori du Sultan, la politesse le voulait ainsi. Vint ensuite celui de la reine Hortense : Partant pour la Syrie ; tout le monde applaudit. Mais ce fut merveille quand on entonna la Marseillaise ; trois fois reprise en chœur avec un incroyable entrain, elle se perdit dans un tonnerre d'applaudissements ; les partis semblèrent s'effacer dès le début de cet air vraiment électrique, et plus d'une bouche qui serait ailleurs demeurée silencieuse, ici le chanta sans vergogne ; pour tous, à Constantinople, la Marseillaise prit le caractère d'une hymne à la patrie. L'ouragan dissipé, on écoula jouer le God save the queen au ton grave et religieux ; il contrastait notablement avec ce que nous venions d'entendre. A l'impétuosité française succédait le flegme britannique, à l'héroïsme le calme mesuré, digne et imposant, imposant surtout lorsqu'à chaque refrain du God save, les Anglais se découvraient avec respect. Soyons vrais, ce salut silencieux nous émut aussi profondément que nos chants 

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énergiques : si de noire côté l'élan se trouva plein de grandeur, de leur part la dignité fut suprême. Sur ces entrefaites un officier russe, accompagné d'un gendarme, passa devant nous ; il était soucieux et souffrant, il dut voir à la sympathie des regards que les fils de Brennus et leurs alliés n'avaient pas pour devise : Malheur aux vaincus. Le surlendemain 14 septembre, les détails de la prise de Sébastopol courent dans Péra ; quinze mille Russes et 3,500 canons sont au pouvoir des alliés. On s'empresse de démentir la mort du général de la Motte-Rouge, qui avait été grièvement blessé ; on ne redoute plus sur son compte d'accidents fâcheux, nous en éprouvons de la joie, car il est Angevin par son alliance avec Mme de Livonnière et par son domicile près de Beaufort (1).

Le lendemain, samedi 15 septembre, un Te Deum est chanté dans la chapelle de l'ambassade de France ; l'évèque de Smyrne et une dizaine d'ecclésiastiques assistent à la cérémonie. L'ambassadeur, M. Thouvenel, quelques officiers supérieurs, de glorieux blessés, des dames fort distinguées, puis un grand nombre de Français résidant à Péra, remplissent la nef et les tribunes ; on se croirait en France. Quelqu'un parle d'un tableau religieux qui, pris à Sébastopol, doit être déposé comme trophée dans la chapelle de l'ambassade ; c'est, je crois, un portrait de saint Paul. M. Thouvenel aurait demandé si le dépôt de cet objet d'art, provenant d'un temple schismatique, pouvait décorer une église romaine, ce à quoi M. Bore aurait répondu sur le ton d'une aimable plaisanterie, que saint Paul était d'assez bonne maison et suffisamment orthodoxe pour y figurer. 

La chapelle de l'ambassade, bâtie sous Louis-Philippe, si je ne me trompe, est un monument sur lequel l'architecte a voulu réunir quelque chose tenant à la fois de l'Orient et de l’Occident ; les dispositions en sont généralement heureuses. Quant au palais où sont représentés François Ier et Henri IV, princes sous lesquels la France eut ses premiers ambassadeurs à Constantinople, il est très heureusement situé entre cour et jardin, sur le penchant de la colline de Péra en face du Bosphore ; son architecture à l'européenne n'a rien de précisément

(1) Au château de Chavigné, commune de Brion. 

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remarquable, mais les parterres et les bosquets ont beaucoup d'agréments. Sous ce rapport, l'autre habitation de notre ambassadeur, à Thérapia, sur la côte d'Europe en regard de l'Asie, est encore plus délicieuse ; aussi M. Thouvenel, comme ses prédécesseurs, y passe-t-il la belle saison. 

Au commencement de cette lettre je vous parlais du Journal de Constantinople, mais il n'est pas le seul rédigé en français, la Presse d’Orient lui dispute le terrain pied à pied, souvent avec avantage ; ces deux feuilles ne vivent pas toujours en bonne intelligence, et s'il faut en croire la chronique, plus d'un coup de plume valut un coup d'épée. Dix autres journaux et quatre revues en langues turque, grecque, arménienne, bulgare, espagnole-juive, font circuler quelque littérature dans les familles aisées de ces divers peuples, qui, réunies à Constantinople en vue des échanges du commerce, vivent séparées pour le reste, sans se pénétrer les unes les autres par les idées, la religion et les mœurs. 

Constantinople, septembre 1855. 

XII. CONSTANTINOPLE. PLACE DE L’HIPPODROME ; OBÉLISQUES ; LE TRIPLE SERPENT DE DELPHES. — COLONNE DE CONSTANTIN-LE -GRAND. — PISCINE AUX MILLE ET UNE COLONNES. 

Monsieur,

Le 12 septembre fut une bonne journée dans laquelle, guidés par un intelligent interprète albanais d'origine, il nous fut donné de voir Constantinople en pleine réjouissance militaire, et de saisir, en même temps, quelque chose de son antique physionomie. Cette ville, du côté de l'hippodrome, n'a pas encore entièrement perdu ses allures byzantines. L'hippodrome, présentement at-meïdan (1), est une place oblongue qui servait primitivement aux jeux du cirque, c'est-à-dire aux courses à cheval et en char que Constantin-le-Grand avait établies dans sa nouvelle cité. Ce cirque, imité de ceux de Rome, occupait en longueur un espace égal à deux fois et demie sa largeur environ ; une façade ornée de trois portes à l'une des extrémités de son axe, donnait accès aux spectateurs ; le siège impérial s'élevait à l'autre extrémité qui se trouvait arrondie ; sur les flancs intérieurs de l'hippodrome régnaient des portiques couverts, puis de longs gradins réservés au public, mais en moindre nombre que ceux des théâtres et des amphithéâtres. Dans l'axe 

(1) At-meidani signifie place aux chevaux. 

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du cirque s'allongeait une spina autour de laquelle couraient les chars et les chevaux. Elle était décorée de bornes qui ont disparu, puis de deux obélisques et d’un triple dragon d'airain qui se voient encore, monuments qu'il est, je crois, intéressant de vous décrire. Des deux obélisques, l'un est égyptien et l'autre de construction romaine ; ce dernier nommé colosse (1), parait avoir servi de limite à l'une des extrémités de la spina. Il est formé de belles pierres carrées, autrefois couvertes de plaques de cuivre doré, et n'a pas moins de 31 mètres d'élévation. Sur son socle de marbre se lit une inscription grecque indiquant que Constantin Porphyrogénète (xe siècle) fit rétablir cette aiguille qui ne peut manquer de tomber en ruines si l'on n'y prend garde ; mais qu'importe aux musulmans ? ils ont du moins l'heureuse paresse de ne pas accélérer les chutes ! L'autre obélisque a infiniment plus d'intérêt, il provient d'Héliopolis où il s'élevait devant le temple du soleil ; ce genre d'aiguille, dans la pensée des Egyptiens, était en effet l'emblème d'un rayon, ce qui nous porte à croire que nos peulvans celtiques pourraient bien être aussi des figures solaires. L'obélisque égyptien de l'hippodrome, suivant l'un de ses cartouches, remonterait au Pharaon Touthmosis ; il serait donc vieux de plus de 3450 ans ; Théodose-le-grand le fit dresser dans le cirque vers 390 de J.-C, après sa victoire sur Maxime. Sa hauteur est de 20 mètres ; on mit 32 jours à l'élever sur un piédestal de marbre blanc, orné sur les quatre faces de bas-reliefs d'un style médiocre du ive siècle. — Ils représentent : 1e scène. Théodose sur son trône et près de lui sa femme et ses fils Arcadius et Honorius ; 2e scène, le même empereur accueillant la soumission de ses ennemis. Dans une 3e scène, il préside aux jeux publics, et dans la 4e entouré de sa famille, il distribue des couronnes sans doute aux vainqueurs. — Au bas du socle se voient en relief les câbles à l'aide desquels fut dressé l'obélisque, qui est représenté étendu horizontalement dans une sorte de berceau. Sur ce piédestal nous distinguâmes une espèce d'orgue, 

(1) Dans son récent ouvrage, Monuments de l'Ere chrétienne, page 4, M. Albert Lenoir appelle cet obélisque une pyramide. C'est une erreur empruntée sans doute à quelqu'autre écrivain. Il m'a paru d'autant plus convenable de la relever que l'autorité héréditaire d'un nom si dignement porté, donne plus de valeur à toute assertion de M. Lenoir. 

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ainsi qu'un personnage qui joue de cet instrument (1). L'ornement général du socle est emprunté à la manière romaine ; on y trouve des écailles imbriquées el au balcon des tiges croisées en X. 

Au sommet du même socle et à ses angles, sont quatre cubes de cuivre sur lesquels repose l’aiguille, sans doute afin de lui donner plus de hauteur et d'élégance. Deux inscriptions, l'une grecque et l'autre latine, se lisent sur le piédestal ; l'inscription grecque fait connaître que Théodose dressa par les soins de Proclus cet obélisque qui auparavant gisait à terre. Quant à l'inscription latine, la voici textuellement, elle se réfère au même fait : 

Difficilis quondam Dominis parere serenis 

Jussus, et extinctis palmam portare tyrannis : 

Omnia Theodosio cedunt sobolique perenoi 

Terdenis sic victus ego, duobusque diebus 

Judice sub Proclo superas elatus ad auras 

Même état d'abandon de ce monument, comme aussi du dragon d'airain dont nous allons parler. Il s'agit du serpent à trois têtes et à trois corps, formant la colonne qui supportait, suivant Hérodote, le fameux trépied d'or de Delphes que les Grecs avaient érigé en l'honneur d'Apollon, après la victoire de Platée sur les Perses, l'an 479 avant J.-C. On ne voit pins que la moitié de ce triple dragon, grâce, dit-on, au coup de yatagan que lui donna Mahomet II, pour prouver sa dextérité. Conte que cela ! il y a lieu de croire que l'absence de la partie supérieure, où se trouvaient les trois têtes du serpent, est le résultat d'un vol commis vers l’année 1700 ; cette moitié a encore plus de 2 mètres d'élévation. Quittant la place de l'hippodrome, nous aperçûmes à l'une de ses extrémités, derrière une cuisine des pauvres et une fabrique de sabres, les restes d'une construction en briques qui certainement dut appartenir à un théâtre, à un amphithéâtre, ou peut-être à la partie cintrée du cirque même ; il ne nous fut pas possible d'en savoir autre chose, notre interprète s'évertuant sans résultat aucun, à 

(1) C’est la plus ancienne représentation d’orgue qui nous soit parvenue. 

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questionner divers Turcs stupéfaits de nos investigations. Nous serions lombes de la lune qu'ils eussent éprouvé moins d'étonnement. 

On distingue passablement ces ruines d'une petite rue en pente et sans numéro, comme toutes celles de Constantinople. Il est possible après tout, que ces curieux restes fissent partie du portique semi-circulaire nommé sigma à cause de sa forme en S ; ce portique occupant, de même que l'hippodrome, la troisième des quatorze régions que Constantin avait imaginé d'établir dans sa ville nouvelle, à l'instar de la division de Rome en quatorze quartiers. Le 26 septembre, nous retournâmes au même endroit, mais sans avoir meilleure chance ; d'autres, je l'espère, auront plus de succès dans leurs recherches. Tout à l'heure je parlais de Constantin-le-Grand, et ceci me conduit naturellement à vous entretenir de sa colonne d'ordre dorique présentement engagée dans un pâté d'échoppes ; elle formait autrefois le centre du forum de cet empereur (vie région) ; cette colonne de porphyre est appelée colonne brûlée, en grec Kekaumeni stili à cause des incendies qui l'ont endommagée. Elle fut transportée de Rome par Constantin. Ce prince la fit surmonter d'une statue d'Apollon que les vents et l'orage abattirent et brisèrent. Constantin avait en ces termes remplacé le nom de ce dieu par le sien : 

Konstantinô lamponti héliou dikèn 

« A Constantin, brillant comme le soleil. » 

Sous cette colonne, haute de 30 mètres et d'une circonférence de 10 mètres, composée de huit tambours superposés et liés entre eux par de larges cercles de cuivre, furent placées des reliques de la Vraie Croix. On lit encore sur ce monument de plus de 15 siècles et que tout le monde autrefois saluait respectueusement, l'inscription suivante en grosses lettres grecques : 

« Christ, roi et maître de l'univers, je te consacre cette cité ainsi que mon sceptre et l’empire de Rome ; prends-la sous ta garde, pré» serve-la de tout malheur. » 

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Une seconde inscription mentionne qu'un empereur du nom de Manuel fit réparer cette colonne, précieux témoin de l'origine chrétienne de Constantinople. C'est peut-être ce monument que l'auteur de la carte Théodosienne, mieux connue sous le nom de table de Peutinger, a voulu représenter avec plus ou moins d'exactitude, à côté de la figure emblématique de Constantinople (segment vin de l'édition de Scheyb, année 1753) ; on y voit le dessin d'une statue tenant de sa main gauche une longue pique et de sa droite une boule ou plutôt un globe. 

[Citerne des 1001 colonnes]

De là nous fûmes conduits à la piscine aux mille et une colonnes ou citerne de Philoxène, aujourd'hui « bin bir direk ». Nous étions sur ses voûtes placées à fleur de sol, que nous ne nous en doutions pas ; enfin après quelques recherches, nous apercevons une ouverture qui donne accès à un large escalier de bois vermoulu ; nous descendons les marches avec précaution et bientôt nous entendons le bruit quelque peu strident d'un assez grand nombre de machines propres à filer la soie ; l'obscurité de ce lieu se trouve atténuée par des soupiraux pratiqués dans les voûtes ; l'humidité vous y gagne et cependant une multitude d'ouvriers de tous âges, au costume oriental si pittoresque, travaillent dans ce lieu malsain. Les dames ne savent pas ce qu'un brin de soie, avant de composer leur plus belle parure, peut coûter de fluxions de poitrine à ces pauvres êtres ; des Arméniens sont à la tête de cette industrie. De petits enfants nous voyant entrer, ne cessèrent pas, avec un sourire malin, de nous appeler « dis-donc », tel est le nom qu'ils donnent aux Français ; ces petits Turcs à la mine point du tout hébétée avaient, depuis l'occupation de nos troupes, saisi très finement le mot qui nous vient le plus fréquemment sur les lèvres et nous l'avaient appliqué. Nous leur donnâmes quelques paras qui nous les rendirent immédiatement amis, aussi s'empressèrent-ils de nous conduire jusque dans les recoins les plus obscurs de celte citerne devenue fabrique. Nous pûmes contempler à souhait son intérieur ; construite par les soins de Philoxène, l'un des sénateurs venus de Rome sous Constantin-le-Grand, elle pouvait contenir 43,506 mètres cubes d'eau et former pour Constantinople une réserve de cinq jours ; des canaux alimentaient sans cesse. Placé au centre de cette citerne, l'on se croit au milieu d'une forêt de colonnes ; il est vrai qu'elles ne sont pas au 

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nombre de mille et un, mais seulement de 224, l'hyperbole jouant un grand rôle chez les orientaux. Eloignées les unes des autres de 3 mètres 9 centimètres en tous sens, elles soutiennent je ne sais combien de petites voûtes à plein cintre et en briques qui, réunies, forment comme une voûte générale. 

Chaque colonne, composée de trois fûts superposés,, est en marbre blanc et d'un diamètre de 54 centimètres sur 13 mètres 64 centimètres d'élévation, mais comme cette citerne dont les murs ont 3 mètres d'épaisseur se trouve à moitié comblée, il s'ensuit que chacune desdites colonnes parait réduite présentement à 6 mètres 82 centimètres de hauteur seulement. Des espèces d'annelets également en marbre unissent entr'eux les fûts superposés. Les chapiteaux qui reçoivent la retombée des arcs des petites voûtes, tournent à la forme byzantine, ils ont le galbe d'une pyramide renversée et tronquée, ils ne portent aucune moulure et nous ont paru entièrement lisses sur leurs faces. Quelques colonnes sont ornées à leur sommet de croix latines à branches légèrement pattées et à pédoncule sortant d'un globe ; on y remarque aussi des monogrammes variés, entre autres les lettres K, N, qui sont peut-être des marques d'ouvriers. 

Quoi qu'il en soit, l'aspect de cette citerne a quelque chose de grave, de religieux qui sent son origine chrétienne ; on se croirait volontiers dans une église souterraine. Les croix, dont nous venons de parler, complètent l'illusion.

Constantinople, septembre 1855. 

XIII. CONSTANTINOPLE.  CIMETIÈRE CHRÉTIEN. — BALANCES D’EAU. — ROUTE FRANÇAISE. — BOSQUETS ET NORIAS. — LES CHIENS. — POSTE AUX LETTRES. 

Monsieur, 

Le 13 septembre, nous visitons la banlieue au-dessus de Péra, et nous passons près des ambulances établies dans les écoles polytechnique et de médecine ; nous traversons un cimetière destiné aux divers cultes chrétiens ; il est sans clôture et ressemble plutôt à une place publique qu'à un lieu sacré, la terre est foulée comme dans un champ de foire et les tombes d'où la croix est absente, ont quelque chose du désordre de ces blocs erratiques que l’on rencontre sur certains plateaux. Les Turcs pensent qu'un cimetière mal tenu suffit aux Giaours ; ils voient d'un mauvais œil les tombeaux de nos soldats du côté de Bechik-Tach, se couvrir de croix, d'arbustes et de jolis gazons. Dans la même banlieue nous remarquons des constructions en forme de hautes cheminées, placées de distance en distance, sur un même axe ; elles servent à faire monter l'eau d'un aqueduc à plusieurs mètres de hauteur ainsi qu'à la faire redescendre, le tout afin de lui donner sans doute plus d'énergie dans son cours, et plus de secousses par les résistances qu'elle rencontre ; il va sans dire que ces obélisques nommés balances d'eau, souterazi, peuvent dépasser en élévation celle de la source ; nous en vîmes de pareils sur les bords du golfe de Smyrne. Bientôt nous sommes dans une route large et macadamisée, j'en témoignai ma surprise à la 

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personne qui nous accompagnait : Les Turcs, lui dis-je commencent donc enfin à se mettre en quête d'industrie. — Mais c'est une route française, nous répondit-on, ce sont les soldats de votre pays qui l'ont construite ! Cette voie nous conduisit à un charmant kiosque du sultan, situé près d'une fontaine d'eau vive ombragée de platanes. Les Turcs ont un goût délicat pour les petits bosquets, ils aiment les arbres et ont le bon esprit d'en placer partout où ils peuvent croître ; il n'est pas rare, en dehors de la ville, d'apercevoir de jolis massifs autour des habitations, des norias et même des corps-de-garde. 

[Chiens d’Istanbul]

Les norias sont des machines qui, faisant tourner un câble sans fin chargé de godets, servent à tirer de l'eau de puits profonds, pour le jardinage et surtout pour les fraisiers ; nulle part ailleurs nous n'avons vu autant de carrés ou plutôt de champs réservés à cette culture, qu'aux environs de Constantinople. Cependant nous ne lardons pas à gagner Top-Hané par une pente rapide d'où nous apercevons Marmara. Chemin faisant nous assistons à un débat fort original. Vous savez, Monsieur, la haute considération que les musulmans portent à la race canine, les plus dévots nourrissent jusqu'à cinq chiens ; il faut qu'il y ail là-dessous quelque souvenir de la métempsycose, car les autres animaux, chais, colombes, etc., sont également en particulière vénération. Les chiens, à Constantinople, entrent sous quelque rapport en partage de fonctions avec les officiers de police : ces agents d'une nouvelle sorte ont mission, la nuit, d'assurer le repos public, et le jour, de nettoyer les rues ; notez qu'ils sont en tel nombre et leurs aboiements si multipliés, qu'il n'est pas toujours facile de dormir : étrange repos qu'ils assurent ! D'autre part, il fait beau voir de quelle façon ils nettoient les rues. On les trouve divisés par groupe de cinq à six, chaque groupe ayant et connaissant bien son quartier. Il parait cependant que des querelles s'élèvent quelquefois entre eux au sujet des limites. C'est ce dont nous fûmes témoins près de Top-Hané : une douzaine de chiens étaient en présence, cinq à six de chaque côté, tous parfaitement alignés en bataille, pas un museau ne dépassait l'autre ; nos deux bandes, d'abord assez éloignées, firent un pas en avant, puis deux, puis trois, toujours de front, il ne leur manquait que le costume ; ils grommelaient entre les dents si bel et si bien que les moustaches des caniches se retroussaient 

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avec menace, et l'on ne sait ce qui serait advenu sans l’intervention d'un Turc qui, chargé de pires de veau qu'il portail sur un long bâton, les leur distribua respectueusement ; la question des limites naturellement fut ajournée et la bataille remise au lendemain. Ce spectacle terminé, nous reprîmes notre route en montant vers Péra, à travers des rues tortueuses et bordées de maisons de bois aux encorbellements à peu près semblables à ceux de nos maisons de France au moyen âge. Dieu sait dans quel carrefour nous marchions, autant de pavés autant de faux pas, si bien que je faillis faire tomber une femme turque, ou plutôt l’une de ces momies ambulantes au visage dérobé sous des bandelettes nommées hasmaks et qui ne laissent entrevoir que les yeux, de beaux yeux noirs, je vous assure ; elle portait de larges brodequins jaunes, et sa taille était emprisonnée dans les plis d'un manteau de laine lilas. Je lui fis machinalement mille excuses qu'elle ne voulut point comprendre, car vite et vite elle tourna les talons : c'est que mon extrême maladresse aurait pu lui être fatale ; les Turcs sont méfiants au possible. Continuant de monter et de descendre tour à tour vers Péra par d'affreux labyrinthes, nous nous trouvâmes je ne sais trop comment près de la poste où je demandai, au moyen de notre interprète, s'il y avait quelque lettre à mon adresse. Il est bon de vous dire qu'à Constantinople les lettres ne se portent jamais à domicile, il faut les aller chercher au bureau, et je le comprends à merveille, dans une ville où les maisons n'ont aucun numéro et sont habitées par une multitude de gens qui peuvent du moins vivre et mourir parfaitement inconnus, tant la police turque est ingénieuse. 

La nuit survenant, nous songeons à retrouver notre demeure, le guide s'égare, la nuit redouble, point de réverbères dans les rues, les ayans, officiers municipaux, ont vraiment bien le loisir de s'occuper de ces bagatelles ! l'opium a trop de charmes, ce serait folie de troubler les enivrantes voluptés qu'il procure ; et puis n'est-il pas naturel que chacun porte sa lanterne ? 

Enfin après d'assez longs détours nous pûmes arriver. 

Constantinople, septembre 1855. 

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XIV. CONSTANTINOPLE.  OFFICIERS FRANÇAIS A L’AMBULANCE DE L’AMBASSADE DE RUSSIE. — TOUR DE GALATA ; LES GENOIS. — MONNAIE TURQUE. — LE VOL AU MARIAGE. 

Monsieur, 

Nous allâmes visiter, le vendredi 14 septembre, les excellentes sœurs de Saint-Vincent-de-Paul à l'ambassade de Russie. La supérieure, femme spirituelle autant qu'aimable, nous rapporta plusieurs anecdotes relatives à nos militaires Français. Comme nous traversions une petite salle nous aperçûmes quatre officiers occupés à jouer au whist ; pas un n'était au complet, total cinq bras et six jambes et sur leurs fronts la plus franche gaîté ; le Français n'est oublieux que de ses douleurs. Dans une autre pièce, la supérieure nous fil remarquer un lit en fer, qui avait été récemment le théâtre d'une scène fort touchante. Un jeune officier de Paris, blessé en juin 1855 devant Sébastopol, occupait cette modeste couchette ; il était dangereusement malade et ne manqua pas d'appeler le prêtre ; la confession achevée, il lui dit : « Mon père, j'ai un service à vous demander, je voudrais connaître M. Bore, dont mes camarades m'ont tant parlé. De grâce qu'il me vienne voir, s'il est possible, avant que je meure. » — Mais c'est moi, répondit le saint 

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prêtre, et tous les deux de se jeter dans les bras l’un de l’autre, les yeux pleins de larmes, et le cœur vivement ému ; témoins de cette scène, les officiers couchés dans les lits voisins se lèvent sur leur séant et sont à leur tour attendris ; quelques heures après le jeune Lefaivre expirait. 

Prenant congé des bonnes sœurs, nous dirigeons nos pas du côté de la belle tour de Galata. C'est un monument cylindrique d'une grande élévation, percé de deux rangs de fenêtres à plein cintre. Il est couronné d'un toit de forme aiguë, très élevé et très élégant L'étendard du croissant flotte à son extrémité. Celte tour qui domine Constantinople et ses environs, sert de vigie pour les incendies qui sont tellement nombreux que la durée moyenne d'une maison est présumée de cinq ans. 

De ce point élevé, la vue embrasse Scutari, Stamboul, les îles des princes, la pointe du sérail et les mille vaisseaux qui sont à l'ancre. Un magnifique orage se formant sur nos têtes, éclate tout à coup et retentit au fond du bassin de la Corne-d'Or, les nuées fort basses déchirées par les éclairs se perdent dans le Bosphore et Marmara. Les arcades du vieil aqueduc de Stamboul, embrasées par la foudre, semblent comme autant de voûtes en feu. Auprès de nous se trouvait un matelot du paquebot l’Amsterdam, qui nous dit en langage dégagé : « Messieurs, je viens de Kamiesch, j'étais à Malakoff et je vous assure que les roulements de tonnerre que vous entendez sont clarinettes en comparaison de l'artillerie de là-bas. » Nous descendîmes ensemble et nous nous séparâmes au pied de la tour sur l'antiquité de laquelle il nous reste à dire quelques mots. 

[Galata]

Construite par les ordres de l'empereur Anastase-le-Dicore (viiie siècle), elle fut augmentée par les Génois en 1446, remaniée en 1794 sous Sélim III, et restaurée vers 1824, sous le sultan Mahmoud II. Cette tour, dite du Christ ou de Galata, laisse bien petites au-dessous d'elle quantité de maisons couvertes en tuiles, d'un effet quelque peu vendéen. El ce nom de Galata que peut-il signifier ? Ne serait-il point encore pour nous un souvenir de patrie ? Je n'ose l'affirmer, mais Jean Tzetzes et P. Gilles, cités dans la Constantiniade, p. 159, prétendent que cette dénomination est due au passage des Gaulois par cet endroit, 970 ans avant J.-C., sous la conduite de Brennus. 

Cette ville de Galata, formant la xiiie région de Constantinople, s'appela

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sous Justinien, Justinianopolis. Les Génois obtinrent do Michel Paléologue (xiiie siècle) d'y établir une colonie de marchands ; ils y fondèrent une sorte de république, et même sous l'empereur Jean Cantacuzène, au xive siècle, ils s'entourèrent de murailles dont quelques restes subsistent, de même qu'un certain nombre de maisons aux assises horizontales de moellons et de briques. Ces rois de la mer qui avaient établi leur commerce jusqu'à l'embouchure du Tanaïs (le Don] ne craignirent pas sous Jean Paléologue (xive siècle) de faire jouer leur artillerie contre cet empereur. Alors Gala ta, ville latine, tenait en échec Constantinople, la cité grecque dont la décadence marchait à grands pas ; mais en 1446, les Génois inquiets des progrès que faisaient les Turcs, exhaussèrent leurs murailles qu'ils crénelèrent avec soin ; des inscriptions latines se référant à cette époque, se lisent encore dans Galata, non loin du couvent de Saint-Benoît ; elles sont en caractères gothiques sculptés sur la pierre. Cependant à la vue de l'ennemi commun. Latins et Grecs se réunirent pour lui tenir tête, vaine espérance ! ils furent chassés du Bosphore en 1453, par Mahomet II dont les boulets de pierre gisent en petit nombre au fond des fossés de Galata. Après en avoir mesuré plusieurs d'un diamètre double des nôtres, nous gagnons Stamboul par le grand pont de bateau où nous dûmes payer le passage en monnaie turque, tandis que la veille les pièces étrangères avaient été reçues ; il s'ensuivit un petit commerce très favorable à de pauvres changeurs établis en plein vent qui profitèrent de la circonstance. A Constantinople on emploie le papier monnaie pour de très faibles sommes ; on y compte aussi par piastres qui valent chacune environ 40 paras ou 25 centimes, je dis environ parce que la piastre varie souvent sur la place et baisse quelquefois à 20 centimes ; ces oscillations très fréquentes sont un ennui continuel pour l'étranger ; on fabrique également des piastres d'argent de 2 francs, puis des sequins d'or valant 9 francs 37 centimes ; l’aspre est une monnaie imperceptible, vous en jugerez lorsque vous saurez qu'il en faut 120 pour faire 25 centimes. Le pont traversé nous arrivons à Stamboul et bientôt ensuite dans une rue où s'était, il n'y avait pas longtemps encore, passé le fait suivant qui eut à l'époque assez d'éclat pour qu'il nous ait été raconté par un ancien agent diplomatique du sultan. 

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Les Turcs commerçants ont l’habitude de quitter leur logis d'assez bonne heure le matin et de se rendre, après une légère réfection, au bazar où ils demeurent jusqu'au soleil couché ; quelques cuillerées de galibi, sorte de fécule de riz sucré, du raisin sec et le café noir au milieu du jour, leur permettent d'attendre le repas du soir. Leurs femmes profitent de w temps pour aller aux bains où elles passent une partie de la journée. Une musulmane appelée Fathyma, habile intrigante et parfaitement au cours de ces usages, avait épié les allées et venues d'un Turc nommé Ahmed et de sa femme Aisché, elle avait surtout remarqué que celle-ci, toujours à la même heure, déposait la clef de sa maison chez un épicier voisin ; elle savait l'instant où rentrait la maîtresse et connaissait la couleur de ses vêtements. Ces données obtenues, elle prend un costume en tout semblable, feredjé lilas, brodequins jaunes, et hasmaks, espèces de voiles blancs. Ainsi déguisée, chose facile, dans un pays où les femmes sont en quelque sorte masquées, elle va demander la clef à l'épicier, qui ne se doutant de rien, la lui remet. Fathyma se rend au logis d'Ahmed, ouvre la porte, visite les placards, fait son choix parmi les effets, en compose plusieurs paquets, sans plus de façon allume du feu, prend une poële, se met à frire je ne sais quels aliments et à chanter je ne sais non plus quel air avec la plus parfaite aisance. Tout allait au mieux quand Aïsché survient ; l'étonnée ne fut point Fathyma qui, sans abandonner sa friture, dit bel et bien qu'elle est chez elle, qu'Ahmed est aussi son mari, et que d'après ses ordres fondés sur des raisons d'économie, elle vient tout simplement faire maison commune, double ménage étant trop coûteux ! Aïsché proteste qu'Ahmed n'a point d'autre femme qu'elle seule. — A votre aise, réprend Fathyma, vous avez vos droits, j'ai les miens et j'entends bien ici coucher ce soir, tenez, voilà mes effets. — Aïsché commence à croire qu'elle se trouve en présence d'une rivale ; n'y pouvant tenir, elle injurie Fathyma qui voyant la scène dépasser ses espérances, dit avec sang-froid : Calmez-vous, la jalousie vous trouble, adieu, je vais chercher quelqu'un qui puisse remporter mes effets. Un compère n'était pas loin, les paquets grimpent sur son dos, on vide les lieux ^ le vol au mariage est consommé ! 

Sur ces entrefaites arrive le mari, que voit-il ? sa femme en pleurs. 

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qu'entend-il ? des injures. « Cruel, lui dit Aïsché, où sont vos promesses de n'avoir qu'une femme ? Vous en avez deux, peut-être trois, que sais-je ? sans compter sans doute nombre de belles esclaves. » Ahmed ne comprend rien à ce langage ; avec sa petite fortune et la permission du Coran, il pouvait comme tant d'autres avoir son harem, mais ses goûts modestes et le besoin de la paix dans son ménage, l’en avaient toujours éloigné. Cependant l'heure du sommeil approchait, il regarde à ses montres (1). - Ouvrez le youk (grand placard), dit-il tranquillement à Aisché ; faites-en sortir le lit, il est temps de vous calmer et de dormir. — Hélas ! le youk était vide et le mystère dévoilé. 

Le soir le bruit court qu'un soldat français vient d'être assassiné par un Grec et que nos gendarmes chargés de la police à Constantinople sont à la recherche du coupable ; le général Larchey donne, assure-ton, des ordres sévères. 

Constantinople, septembre 1855. 

(1) Les Turcs ont la manie d’en avoir quelquefois une collection. 

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XV. CONSTANTINOPLE.  NOUVEAU PALAIS DU SULTAN OU SÉRAIL MODERNE. — COLLÈGE DE BEBEK. 

Monsieur, 

Le 15 septembre, Te Deum pour la prise de Sébastopol, mais comme ailleurs j'ai décrit celte belle fêle, je passe à la journée du 16, c'était un dimanche, nous assistons à la messe dans une église Autrichienne. A huit heures et demie, nous allons à l'ambassade de Russie trouver H. Bore qui doit nous conduire à son collège de Bebek ; ensemble nous gagnons le port de Top-Hané. Cent kaikiers nous offrent leurs services ; du plus loin qu'ils aperçoivent H. Bore, ils lui crient : Bebek, Bebek ! c'est sous ce nom qu'ils le connaissent. Etendus dans un kaik à deux paires de rames, car de se tenir debout ou assis est impossible, nous remontons le Bosphore, ayant à droite l'Asie, à gauche l'Europe que nous côtoyons afin de nous trouver dans l'un de ces remouts très bien connus des rameurs et qui leur servent à éviter la rapidité extrême des courants ; noire barque rase les parterres du nouveau sérail dont l'herbe fine croît à fleur d'eau. Le marbre blanc plutôt que le bon goût brille en ce palais qu'Abdoul-Medjid fait construire ; cette architecture, mélange d'arabe, de grec et de style Louis XIV, est .trop chargée d'ornements ; les détails en sont riches mais d'une élégance douteuse. Ce sérail est immense et le parait médiocrement. Il manque de ce grand air que possède Versailles, mais sa situation est unique au monde en face de Marmara, de Stamboul et de Scutari. On voit un progrès, disent quelques-uns,

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dans celle vaste construction de marbre : je raccorde, mais si le progrès vient, l’originalité s'en va. Jusque-là, les habitations des sultans n'étaient à proprement parler que de bois peint et doré. Le palais de la Pointe du Sérail, présentement délaissé pour le nouveau, n'est en effet composé que de kiosques et de pavillons au centre de gracieux bosquets. Il y avait là du moins un souvenir de la tente Tartare, un souvenir d'origine. Il est au reste curieux de voir le Sultan peut-être le plus compromis dans son autorité sur le Bosphore, y bâtir solidement un palais, tandis que ses ancêtres redoutables se contentaient de camper sur la côte d'Europe. Nous apercevons à l'ancre son magnifique kaik à je ne sais combien de paires de rames ; un oiseau de proie aux ailes dorées brille sur sa proue ; autrefois, malheur à qui passant eût oublié de saluer cet emblème de puissance, aujourd'hui c'est à peine si l'on y prend garde ! Cependant notre barque avance malgré le mauvais temps qui survient, la vague s'enfle et grossit, nos deux Turcs luttent contre la mer avec audace et bonheur ; nous avons peine à nous défendre de l'écume des flots et d'une pluie pénétrante, mais le soleil qui rarement abdique ses droits en ces parages, nous verse parfois ses rayons, et quels rayons ! Les rives du Bosphore en resplendissent et les nuées s'en colorent, l'arc-en-ciel a moins d'éclat. Un palais de bois et de pierre laisse pencher son attique sur les eaux : là, nous dit H. Bore, résida le prince Napoléon à son passage en Crimée. D'autres habitations de plaisance bordent la mer dans l'étendue de plusieurs kilomètres, mais la plume est impuissante à reproduire ce spectacle, à peindre celle double nature asiatique et européenne si splendide et pleine d'attraits ; je me trompe, il est un poète dont la belle imagination a pu s'approprier les merveilles du Bosphore, je ne le nomme pas, lisez-le, chaque ligne dit son nom. 

Chemin faisant, la vague devient plus tumultueuse, nous doublons le petit cap d’Arnaout-Keni à la pointe duquel le courant est si rapide que les marins l'appellent le flot du diable ; quelques minutes après, nous abordons en avant de Bebek sur une sorte de qiiai qui nous mène à un joli carrefour ombragé de platanes d'où, prenant à revers un sentier escarpé, l’on monte au collée. Il se dérobe à mi -côte dans le pli d'une montagne comme pour y chercher la solitude nécessaire 

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aux études. Et quelle solitude ! tout vous y sourit, un petit vignoble la domine, et comme à la Baumelle près d'Angers, les jardins et parterres s'étagent les uns au-dessus des autres ; des haies vives forment de jolis enclos et des arbres d'une belle venue dépassent en hauteur la toiture des trois principaux corps de bâtiment. Construit en bois, ce collège a néanmoins une physionomie toute française : longues façades percées de fenêtres et terrasses au-devant à l'usage des élèves. 

Au-dessous des cours, se trouvent quelques servitudes, puis une école de petites filles et un hôpital, tenus par de bonnes sœurs de St.Vincent-de-Paul, car où ne sont-elles pas quand il s'agit de malades à soigner et d'éducation à faire ? Du haut en bas de ces divers établissements règne la plus minutieuse propreté ; partout un air de fête. Ce collège est moins une clôture qu'un bocage ; Virgile y doit singulièrement plaire aux élèves, et l'Asie que l'on distingue par une des gorges de la montagne, ne peut manquer de les mettre fort en goût des beautés d'Homère. Situation délicieuse où l’on jouit à la fois des charmes d'un paysage gracieux et des magnificences du Bosphore ! Aussi, comme il est heureux H. Bore lorsque Constantinople lui permet de résider à son Bebek et de s'y reposer dans l'étude de la philosophie qu'il aime à enseigner aux élèves, en prenant quelquefois la place du professeur ! Bebek est son paradis sur la terre, il l'aime ; cela se voit dans l'épanouissement de tout son être ; ailleurs il agit par devoir, mais ici par entrain. Quand il est absent, un ami dévoué, M. l'abbé Bichon qui nous fit à la chapelle de fort bonne musique, dirige le collège. Le nombre des élèves varie de 125 à 150, la plupart fils des familles franques de Galata et de Péra ; leurs études achevées, ils entrent à peu près tous dans le commerce et sont rarement oublieux des bons soins qu'ils ont reçus à Bebek, aussi plusieurs se font-ils une fête, le dimanche, d'aller passer quelques instants avec nos deux Angevins, MM. Bore et Richou dont l'accueil est toujours bienveillant et cordial. Bebek est encore le rendez-vous de nos officiers français du camp du Maslak ; à notre seconde visite faite au collège le 23 septembre, nous y rencontrâmes un colonel, un chirurgien-major et trois lieutenants avec lesquels on nous fit dîner dans le même réfectoire que les élèves, c'est-à-dire tous en famille. Sortis de table, le café nous fut servi dans le grand salon où

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L’évêque de Babylone récemment arrivé d'Asie, se trouvait en tête à tête avec un iman, la mitre en face du turban ! Cet iman est en quelque manière un habitué de Bebek ; à cette occasion, M. Bore nous tint ce langage : — Il y a, Victor, nous dit-il, deux sortes de tolérance : celle qui naît de l'indifférence religieuse ne vaut rien, mais l'autre qui émane de la charité est excellente et je l'exerce à l'égard de ce prêtre turc comme aussi envers les quelques fils de musulmans qui pour la première fois me sont confiés cette année. — Cette distinction me frappa et je résolus bien de la mettre pour moi-même à profit. L'iman sachant que M. Bore nous était parent ne savait de quelle façon nous en féliciter, il ne parlait point français, je ne parlais pas le turc et néanmoins nous savions nous comprendre. Ma femme et mon fils eurent leur part dans ses attentions délicates. Les Turcs sont d'excellente nature, le Coran seul, par son fatalisme, les a jetés dans une voie déplorable. Hais le tambour bat au champ ; tous alors, ecclésiastiques, officiers et convives, y compris noire iman, de se rendre au balcon donnant sur la cour ; on hisse le drapeau français et sous nos yeux les élèves se rangent en bataille, un sous-officier, qui a fait ses preuves en Crimée, les commande, M. Bore les passe en revue et Monseigneur de Babylone entre le colonel et le chirurgien-major préside à cette fête ; c'était charmant, c'était national et tout le monde applaudit ! 

L'heure avançait, il était temps de rentrer à Constantinople dont Bebek est à dix kilomètres ; deux voies y conduisent, celle de mer en kaik et bateau à vapeur, celle de terre par le camp du Maslak dans de problématiques voilures de louage où l'on ne sait comment il arrive que l’on puisse se placer tant elles sont étroites ; leur forme a quelque chose des carrosses à la Louis XIV et la dorure y brille en profusion. Les cochers conduisent généralement à pied ces véhicules qu'il ne faut pas confondre avec les larges arabas turcs que des bœufs attelés traînent lentement à la manière mérovingienne. 

Après avoir pris congé de H. Bore et lui avoir, à cette seconde visite, laissé pour quelques jours Hippolyte, nous arrivâmes à Péra d'assez bonne heure le soir. 

Constantinople, septembre 1855. 

XVI. CONSTANTINOPLE. VISITE AU PALAIS DES MINISTÉRES. — SUBLIME PORTE. — PRIVILEGE DU PAUVRE. — CUISINE DES INDIGENTS. — PILAF. — LE VERRE D’EAU. — BSEISÉRAIL, TOUR DU SÉRASKIER. — PALAIS DE LA POINTE DU SÉRAIL. — FIGURES DE CIRE. 

Monsieur, 

Le dix-sept septembre, nouvelle course à Saint-Benoist afin que mon fils achève quelques dessins d'architecture byzantine. Le lendemain dix-huit, visite au palais des ministères que plusieurs appellent sublime porte, nom qui se donne également à l'entrée du sérail près de Sainte-Sophie. M. Woulich, raya catholique, employé dans les bureaux, ancien élève distingué de M. Bore, nous conduisait ; il nous fit traverser un grand nombre d'appartements des ministères qui, construits à l’européenne, n'ont lâen de remarquable ; quelques interprètes turcs y parlent fort bien français ; leur costume noir, pantalon, gilet et lévite, ressemble à celui des élèves de Mongazon à Angers ; le fez ou calotte rouge seul distingue aujourd'hui les jeunes Turcs et les rayas des Francs. Quant aux musulmans de vieille souche, ils sont fidèles au turban et le portent avec beaucoup de dignité ; les pauvres en général le conservent aussi. Nous en vîmes un, qui, véritable juif-errant armé de son bâton, traversait toutes les pièces, sans qu'aucun garde l’arrêtât, il allait sans gène 

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aucune, droit aux ministres ; j'en demandai l’explication à M. Woulich qui me répondit que le pauvre avait le privilège de ne pas faire antichambre. 

[Générosité turque]

En matière de charité, les Turcs nous valent, je crois, s'ils ne nous dépassent. Ils ont encore une touchante coutume : il est peu de tables sur lesquelles ne se trouve un plat de pilaf (riz et viande) réservé à l'indigent qui par hasard viendrait lors des repas frapper à la porte ; une place même lui est faite parmi les convives. Ajoutons que des cuisines spéciales sont établies pour les pauvres en certains quartiers ; celle que nous avons visitée près de la place de l'Hippodrome est un vaste carré surmonté de pendentifs distincts et d'une coupole au centre de laquelle se trouve une ouverture par où s'échappe la fumée. Un autre usage pieux et utile à tous, consiste dans la fondation de fontaines ; passez-vous dans un quartier de Stamboul, il est rare que vous ne rencontriez pas une chambre ronde percée de fenêtres à travers l'une ou l'autre desquelles, si vous vous en approchez, une sorte de derviche vous présente une coupe de métal parfaitement propre et pleine d'une eau limpide ; nous pûmes apprécier nous-mêmes les avantages de cette coutume, la chaleur étant grande, les rues escarpées, et les voitures rares à Constantinople ; cette coupe tient du verre d'eau de l'Evangile. Après avoir quitté le palais des ministères, dit sublime porte (1), qui perd son nom lorsqu'on l'envisage, nous rentrâmes à Péra, remettant au lendemain nos investigations de la Pointe du sérail, autrefois de si difficile accès. Donc le dix-neuf nous dirigeons nos pas vers ce lieu. 

[Palais de Topkapi]

Lorsque cette demeure, de nos jours à peu près délaissée, ne recevait aucun étranger dans ses kiosques mystérieux, tout le monde y bâtissait ses châteaux en Espagne : quelle magnificence pouvait manquer à ce sérail des sultans ! L'imagination y rêvait l'impossible en architecture, décorations, ameublement et luxe, mais depuis que les giaours ont acquis, je devrais dire ont usurpé la liberté d'y pénétrer, le charme a quelque peu disparu ; toutefois, avant de tenter la description de ce lieu il est bon que vous sachiez, afin d'éviter la confusion, que trois endroits à Constantinople sont appelés sérail. 

(1) Ce même nom, chez les Turcs, s’applique à tout ce qui rappelle l’autorité suprême.

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Il y a de particulier dans ce nom, synonyme de palais, qu'à Naples la même dénomination est employée, pour désigner l’hôtel des pauvres. Si le nom est le même, la destination comme vous le voyez, est fort différente, procédons chronologiquement. Le premier sérail à Stamboul était situé du côté de Baghtche Kapouci, on l'appelle Eski seraï ; Mahomet II l’avait fait construire au xve siècle et entourer de murailles, mais bientôt entrevoyant que son palais serait mieux à la pointe formée par Marmara et la Corne-d'Or, il y établit sa résidence en 1468, et convertit Eski serai en une retraite pour ne pas dire prison réservée aux femmes dont on ne se souciait plus ; telle a été la destination de ce bâtiment jusqu'en 1826. A cette époque, après la destruction des janissaires, il devint la résidence du seraskier ; une très belle tour neuve phis élevée encore que celle de Galata, permet à ce chef d'armée dont le pouvoir militaire est illimité, de surveiller des bords de la mer Noire aux rives septentrionales de Marmara, les approches de l'ennemi. L'ascension de cette tour est pénible, mais l'immense étendue de l’horizon vous en dédommage, et puis vous êtes certain de trouver à son sommet du café turc bouillant : ce café diffère du nôtre en ce que liqueur et marc sont servis ensemble. Mais passons au second sérail sans nous occuper du troisième ou « sérail moderne » que nous avons décrit ailleurs. Nous venons de dire que Mahomet II fonda le second sérail vers 1468 ; depuis lors jusqu'au sultan Abdoul-Medjid exclusivement, il n'a pas cessé d'être le palais impérial. Son plan est très irrégulier ; des murailles crénelées, quelques-unes de l'époque byzantine, toutes sans mâchicoulis et flanquées de tours carrées, entourent trois enceintes ombragées par de délicieux bosquets : on y compte trois principales portes, savoir : — 1° La sublime porte, Babihumaïounn de forme ogivale où l'on exposait les têtes des victimes ; elle est voisine de Sainte-Sophie et donne accès à la première enceinte renfermant Gulhané (maison des roses) aujourd’hui ambulance française, puis l'église Sainte-Irène présentement arsenal, l'hôtel de la monnaie dit Tarap-Hané, des débris de tombes byzantines en porphyre, enfin un platane d'une circonférence de plusieurs mètres mais creux à l'intérieur. — 2° La porte de Babi Selam, c'est-à-dire des salutations, sous laquelle on tranchait la tête des dignitaires qui avaient encouru la disgrâce du sultan ; la chambre du bourreau 

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se trouve à main gauche ; l’architecture de ce portail a quelque ressemblance avec la nôtre, au moyen âge ; une façade crénelée mais sans mâchicoulis, une tour à droite et une autre à gauche, polygonales et couvertes chacune d'un toit aigu, composent l'ensemble de cette porte à plein cintre surbaissé. Elle donne accès à la seconde enceinte où se voient deux fontaines à l’ombre de cyprès et de sycomores, des portiques embellis de colonnes byzantines, le logis des eunuques noirs et blancs, les salles du divan et des ambassadeurs, puis des débris antiques, colonnes, chapiteaux, frises etc., etc., capables de remplir un musée. — 3° La porte Babi Saadé dite des eunuques blancs ou du bonheur ; son architecture n'a rien qui tienne comme dans les deux précédentes de notre moyen âge, sa physionomie est joyeuse et légère ; les arcs en accolades aiguës, se nouent et dénouent en mille rubans capricieux au-dessus et autour de colonnes dont les chapiteaux tournés en stalactites et les bases en forme de bourrelets, vous rappellent ceux de l’Alhambra. Des arcs quintilobés ornent à droite et à gauche cette porte que recouvre un immense toit aux angles adoucis, guillochés d'or et peints de mille couleurs ; des fenêtres à petits vitraux hexagones laissent pénétrer la lumière calme et mystérieuse ; mais les colonnes exceptées, tout est bois et vous remet en mémoire la tente arabe et tartare ; puis des rinceaux élégants sous le plat des arcades rattachent cette architecture au style byzantin ; le mélange et le caprice y folâtrent de mille façons ; enfin, pour tout dire, c'est la porte de la félicité ! Elle donne accès à la troisième enceinte qui comprend la salle du trône, le palais du sultan, et le harem ; les étrangers ne pouvaient la franchir il y a seulement quelques mois. Dans cette enceinte s'élève du sein des fleurs le kiosque des Perles, réduit gracieux d'où les sultans pouvaient, sans être vus, considérer à l'aise les jeux et les danses de leurs odalisques. Cette architecture éparpillée au centre de frais bocages voisins de la mer, est originale sans doute, mais n'a rien qui puisse réellement constituer un style et pourtant il serait à regretter que les Osmanlis l'abandonnassent. Mais quelles pénibles réflexions ne s'emparent pas de votre esprit, lorsque vous rapprochez les noms de ces trois portes fameuses ; la 1re appelée sublime, vous met en présence de la vanité turque qui n'est pas même de l'orgueil ; la 2e avec son bourreau naguère en permanence, vous 

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indique la politique ombrageuse des sultans ; et la 3e, dite du bonheur. Ainsi donc vanité, cruauté, volupté, sont les devises du sérail. Hais nous n'avons pas fini m il nous reste à parler de son curieux musée de figures de cire dans lequel deux Turcs, malgré leur consigne sévère, ainsi que depuis nous l’avons appris, nous firent entrer moyennant bacsis. Ils mirent beaucoup de mystère à nous rouvrir et plus encore à le refermer derrière nous à double clef. Mme Godard en éprouva une certaine émotion qui redoubla quand nous fûmes vis-à-vis d'une centaine de personnages en turban et la plupart armés de poignards : sultans, vizirs, ulémas, derviches, imans, bostangis, janissaires, eunuques blancs et noirs, itch-oglans (pages du sérail) et nain de l'empereur, tous composant cette galerie. Quelques-unes des marmites à célèbres dans les fastes des janissaires, se voyaient étendues sur le carreau ; on sait qu'elles leur servaient de signal de révolte, il suffisait qu'ils les renversassent pour faire trembler le sultan. Ces prétoriens, en 1896, furent anéantis, mais comme celte date est encore fraîche et que leur souvenir trouve de l'écho dans les Osmanlis, L’ordre est donné de ne point laisser surtout les Turcs visiter ce musée. On craindrait que la vue des janissaires ne suscitât des embarras à l'autorité d'Abdoul-Medjid. Etrange autorité prête à trembler devant des figures de cire ! Pour nous, à voir les précautions minutieuses de nos deux Turcs, notre seule inquiétude un peu sérieuse était qulls ne nous rançonnassent outre mesure ; il n'en fut rien et ils se montrèrent satisfaits du peu que nous leur donnâmes. 

Constantinople, septembre 1855. 

XVII. CONSTANTINOPLE. TOMBES MUSULMANES. — CONVOI D'UNE JEUNE ARMÉNIENNE. — CAMP FRANÇAIS DU KASLAK. — CIMETIÈRE FRANÇAIS. — TURCS EN ARABAS. — LE CAPITAINE ARNAUD. 

Monsieur, 

Désireux de visiter le camp français du Maslak, nous louons, le 20 septembre, une petite voiture style Louis XIV. Chemin faisant, Mme Koppé, originaire de Bretagne, femme d'un aimable hongrois, nous donne la signification des fleurs et des fruits que nous apercevons gravés sur des tombes musulmanes de marbre blanc. Ces fleurs sont réservées aux jeunes filles trop tôt moissonnées, et ces grappes de raisin expriment le nombre d'enfants auxquels les mères ont donné le jour ; ces emblèmes, empruntés à la nature, firent naître en nous un doux émoi. Notre attention ensuite se porta sur quelques cyprès à pointe recourbée, au pied desquels les tombeaux étaient négligés et en ruine ; cette coutume, nous dit Mme Koppé, indique dans la croyance musulmane, que l'âme du défunt a démérité, d'où suit l'abandon dans lequel vous voyez ces sépulcres. Pendant que l'on nous renseignait ainsi, passa le convoi d'une petite Arménienne. Son cercueil était un berceau fleuri, on eût dit qu'elle dormait ; un élégant chapeau de soie verte ornait coquettement sa tête, et je ne crois pas que nous puissions jamais oublier la sereine candeur de ses traits délicats. C'était bien de ce visage charmant que l'on pouvait dire qu'il souriait aux anges ; un air de fête régnait dans le cortège que trois prêtres Arméniens accompagnaient, vêtus de robes en velours noir et garnies de croix au reflet d'argent.

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La campagne, de ce côté de Constantinople, nous parut stérile, et quand nous eûmes parcouru huit kilomètres environ, nous nous trouvâmes sur un plateau désert. La nature^ cet endroit a de grands aspects, mais ils sont tristes et semblables à ceux de nos landes ; sur la route, nous rencontrâmes des soldats et des gendarmes français allant et venant. Deux d'entre eux, blessés et fatigués, nous confièrent leurs bagages que nous déposâmes à l’arrière de la voiture. Hippolyte en descendit pour accompagner ces braves, plein du bonheur de s'entretenir avec eux. Cette satisfaction fut plus vive encore de sa part, quand de longues files de tentes aux toiles blanches et de vastes cabanes en bois nous apprirent que nous approchions du camp du Maslak. A cette vue, la France nous revint tout entière ; le drapeau, les manoeuvres, le bruit des armes et le son brillant des trompettes complétaient nos illusions ; oh ! qu'elles sont chères à mille lieues du pays ! Que de serrements de mains ici furent échangés avec une mutuelle cordialité ; à de telles distances les hommes de même contrée sont bien voisins d'être frères ! aussi avec quel empressement nos braves soldats nous reçurent sous la tente et causèrent avec nous ! — « Les provisions, nous dirent-ils, sont générale» ment saines ; et puis voyez ! les cafés, les boutiques et les marmitons ne nous manquent pas dans ce désert, ni l’ennui non plus ; nous tuons le temps comme nous pouvons, en cultivant ces petits potagers que voici. Nous les arrosons avec l'eau des aqueducs de Belgrade, les fleurs ne sont point oubliées, surtout celles de France, nous en effeuillons quelques-unes dans nos lettres à l'adresse de nos mères et de » nos sœurs. Après les exercices, la journée se passe à creuser des rigoles autour de nos tentes afin de les assainir ; voyez comme elles sont propres. Et nos cuisines méritent que vous leur prêtiez attention ; cette cheminée est un modèle du genre, sa base octogone surmontée d'un tuyau central, dégage par huit bouches à la fois sa chaleur. Mesdames, goûtez à notre soupe et dites franchement si nous sommes de bonnes ménagères ? Et vous, Messieurs, que pensez-vous du fumet de ces cailles tuées ce malin et rôties ce soir ; çà diffère un peu de MM. les Anglais qui sans nous, à Sébastopol, n'auraient pu ni vaincre, ni vivre. C’est vrai qu'ils savent mourir en partie double d'une balle au feu de l'ennemi et de faim près d'une marmite, nous trouvons qu'une 

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fois suffît. » — Ce disant, ils nous conduisent en dehors des tentes et nous font observer qu'elles sont plantées à mi-côte sur des mamelons, afin de faciliter l’égout des pluies ; malgré ces utiles précautions, le choléra sévissait dans le camp que nous quittâmes après avoir pris congé de nos soldats et dîné en plein air, à l'ombre d'un joli bocage voisin d'une fontaine. 

Au retour, rencontre de quelques attelages de buffles à l'usage du camp ; et non loin de Constantinople, vue d'une terre assez fraîchemeat remuée, où la croix domine. Descendus de voiture, mon fils et moi| nous franchissons deux fossés et nous sommes dans un cimetière français ; je ne sais combien d'ouvertures béantes attendaient de nouvelles victimes ; avec quelle effusion de cœur nous priâmes Dieu pour ceux dont aujourd'hui comme autrefois, on peut appeler les actes : Gesta Dei per Francos ! 

En rentrant à Péra, un étrange défilé eut lieu devant nous ; était-ce une noce turque ? je n'en sais rien, on le disait. Quoi qu'il en soit, ce devait être une fêle de famille. Des hommes en turban et à cheval ouvraient la marche, venait ensuite un faiseur de pantomime gesticulant et dansant en face de trois musiciens qui jouaient de je ne sais quels instruments primitifs. Cinq voitures suivaient en cet ordre : la première, close de toute part, les deux autres, nommées taliks, dorées à leurs angles et courbées en gondole, la quatrième et la cinquième, traînées par des bœufs dont le joug était orné de longues baguettes tapissées de touffes de laine aux mille couleurs. Ces deux dernières voitures, appelées arabas, sont de lourds chariots oblongs dans lesquels il est difficile de monter sans échelle ; ils ont leurs côtés dorés et leur ciel couvert de cerceaux supportant des tentures d'étoffes aux teintes variées. Chacun de ces arabas, non suspendu et monté sur quatre roues, est conduit par un piqueur à pied et peut contenir une vingtaine de personnes ; ces véhicules étaient remplis de femmes et d'enfants qui tous avaient un air joyeux. Le défilé se faisait au pas et chaque voiture avait, derrière elle, un surveillant à pied ; tout le monde était aux fenêtres dans Péra, afin de regarder ce curieux spectacle qui tenait à la fois d'une fête patriarcale, d'un convoi mérovingien et d'une scène de polichinelle. 

Le lendemain, 21 septembre, nous allons tous les trois à l'ambulance 

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de l’ambassade de Russie visiter un compatriote blessé, M. Paul-Auguste Arnaud, capitaine du 2e de zouaves, mais pour atteindre jusqu'à lui, le plus douloureux spectacle s’offre à nous : 50 officiera de tous grades arrivaient blessés de Sébastopol, ils étaient couchés dans des litières à plat sur le parquet, eu attendant que des lits leur fussent désignés. Il nous faut enjamber par dessus leurs épaulettes et, souffrance pénible, voir toutes ces gloires à nos pieds. Après que deux salles sont ainsi traversées, nous trouvons le capitaine Arnaud étendu dans sa couchette ; il nous accueille avec une franche affection, nous assure qu'il ne va pas mal, mais qu'une balle qu'il a dans la cuisse n'est point extraite. — Que je suis heureux de voir des pays, nous dit-il ! ma bonne mère me parle de vous dans sa dernière lettre, que je suis heureux ! c'est M. Bore qui me procure ce plaisir. » — Et il nous prenait les mains, ajoutant avec effusion : — « Je serai à Angers plus tôt que vous et j'espère qu'à votre retour nous nous verrons souvent. « — Il nous entretint de sa mère, de sa soeur, de ses frères, de sa tante. Puis revenant à son idée fixe de revoir son Anjou, — « Oui, oui, reprenait-il, je donnerai de vos nouvelles à nos amis communs. »— A quelques jours de là nous le revîmes, il était soucieux, sa blessure empirait. — « Ah ! » nous disait-il, je souffre beaucoup, les bonnes soeurs me rassurent, mais je sens que je m'affaiblis ; non je ne reverrai pas la France, j'avais pourtant espéré porter un ruban à ma mère, hélas ! nous ne sommes plus habitués qu'à voir décorer des tombeaux ; n'allez pas m croire que je redoute la mort, je l'ai vue de trop près et saurai bien, avec mes patenôtres, lui faire face comme à l'ennemi, mais quelle nouvelle pour ma pauvre mère ! oh ! c'est là ma douleur ! » — Et ses regards se voilaient, ses regards qui ne cessaient guère de tomber mélancoliques sur nos vaisseaux prêts à partir pour la France. Puis sa tête, pleine encore d'un feu martial, retombait triste sur l'oreiller ; Notre séparation fut pénible (1). 

Constantinople, septembre 1855. 

(1) Moins de deux mois après, le 17 novcmbre, il expira dans les bru de M. Bore, à l'âge le 31 ans, pieux et résigné, laissant à Constantinople sa dépouille, et à ses compagnons d’armes sa mémoire honorée. 

XVIII. CONSTANTINOPLE. AQUEDUC ANCIEN. — MURS DE LA POINTE DU SÉRAIL. — EX-EGLISE DE SAINTE-IRÊNE, SAINT-SERGES ET SAINT-BACH. — HOTEL DES MONNAIES DIT TARAP-HANÉ. 

Monsieur, 

Cette fois, ainsi que déjà cela nous est arrivé, nous suivrons l’ordre des matières sans trop tenir compte des dates de nos visites ; nous allons donc grouper ensemble qualre monuments d'un haut intérêt, savoir : tin aqueduc ancien ; les murailles de la Pointe du sérail du côté de la mer ; l’antique église de Sainte-Irène, présentement arsenal ; et enfin la vieille église de Saint-Serges et Saint-Bach, aujourd'hui mosquée KionUzouk Aya Sophia. 

Le 21 septembre, mon fils et moi, conduits par M. Woulich, nous traversons la Corne-d'Or en kaik, qu'un coup de rame maladroit va jeter sur la pointe d'une ancre suspendue à fleur d'eau ; un instant nous crûmes que notre barque était percée, il no s'en fallut guère que nous ne coulions par vingt mètres de profondeur, mais comme le courant est faible en cet endroit nous eussions pu nous sauver à la nage. Enfin nous atteignons la rive du côté de Stamboul et bientôt nous sommes au pied des arcades du grand aqueduc. Quoique mal entretenu, il sert encore à la conduite des eaux. Il enjambe par dessus diverses vallées au 

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moyen d'arcades à un seul rang en quelques endroits, et à deux rangs superposés en d'autres ; nous avons dans Constantinople même, suivi ce monument byzantin sur une longueur de plus de mille mètres. L'espace entre les piles des arcades inférieures,' est de 4 mètres d'ouverture ; chaque pile carrée a vers sa base 5 mètres de long sous arcade. Sur quelques parties des murailles, l'on distingue les assises horizontales de briques, deux à deux, et alternées avec des lits faits en moellons. Au sommet de cet aqueduc, règne le chenal d'un mètre environ de largeur sur autant de profondeur, plein d'une eau limpide ; de cet endroit, l'œil embrasse le bassin à peu près entier de la Corne-d'Or. L'aqueduc au centre de la vallée, n'a pas moins ici de 30 à 40 mètres d'élévation ; vous diriez, de loin, une immense muraille percée à jour, des hauteurs de laquelle pendent, en festons élégants, des plantes grimpantes et fleuries. Revenant sur nos pas, nous rencontrons un pacha chevauchant ; ce dignitaire était vêtu à l'européenne, moins le fez rouge qui couvrait sa tête ; tous ses traits étaient empreints d'une certaine bonhomie avec laquelle cadrait dignement un abdomen fort magistral ; quatre serviteurs l'accompagnaient : son porte tchibouck, son porte parasol, son secrétaire chargé du porte-feuille, et un homme d’armes. M. Woulich, en qualité de raya, lui fit un petit temena, c'est-à-dire qu'il le salua s'inclinant et dirigeant la main droite vers la terre, la ramenant ensuite vers la bouche et sur la tète ; à l'air heureux du pacha, nous vîmes qu'il prenait goût à ce genre de salutation qui n'est pas sans grâce. Chemin faisant passa devant nous une pompe à incendie portée à bras, tant les rues sont carrossables. 

Le 25, je visite attentivement l'extérieur des murs du sérail du côté de la mer, en face de Scutari ; ils offrirent, aux recherches de l'archéologue, une mine assez abondante d'antiquités byzantines, car ces murs ont été plusieurs fois relevés, en dernier lieu sous Mahomet II (xve siècle), avec des matériaux provenant de palais, de couvents et d'églises très antiques. Les parties les plus vieilles de ces murailles présentent des assises de briques alternées avec des moellons, leurs bases sont composées de grands cubes de marbre corrodés par la mer. Parmi les fragments incrustés j'ai remarqué : 1° des fûts de colonnes ; 2° des chapiteaux en forme de pyramide tronquée, ornés d'acanthes peu fouillées, l'un 

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d'eux avait, à chaque angle, un dauphin sculpté ; 3° des chambranles de porte avec linteau en marbre blanc, au centre duquel paraissait la croix grecque : l’on voit à Athènes des linteaux chargés du même ornement ; 4° des moulures avec oves et dards ; 5° une inscription grecque ainsi conçue : « Pyrgos Theophilou en Christô autoktatoros : tour de Théophile, autocrate en Jésus-Christ. » Ce Théophile, empereur d'Orient, vivait au ix° siècle. Pénétrant à l'intérieur des jardins et cours de Gulhané, afin de visiter les murs par le côté du sérail, j'aperçus dans leur épaisseur des arcades borgnes à plein cintre et d'assez nombreux chapiteaux antiques d un composite bâtard. Il serait aisé de former, à l'aide de ces débris et d'autres réunis qui jonchent le sol, un intéressant musée d'antiquités, mais les musulmans ont en horreur ce genre de recherches et en profond mépris ceux qui s'en occupent ; il est vrai qu'il ne faut pas aller jusqu'à Constantinople pour rencontrer des Turcs en cette matière, beaucoup sont à nos portes qui n'ont pas assez de dédain à l'endroit de nos antiquités nationales. 

Retourné à Péra, j'entrai dans l’église grecque ; elle est bâtie sur un plan rectangulaire ; les femmes y possèdent une galerie spéciale où elles doivent se tenir quand elles sont souffrantes. 

Un cimetière orné de tombes en marbre blanc avec épitaphes en langue et écriture grecques, règne à l'entour de cette église, sur le fronton de laquelle l'on aperçoit des personnages gravés et peints, au corps très effilé. A l’intérieur, la plupart des tableaux tournent au style byzantin, notamment une Vierge noire, sur la tête de laquelle est une couronne d'argent très aplatie. Signalons encore une peinture représentant l’arbre de Jessé ; et cependant tous ces tableaux nous ont paru modernes. 

[Eglise Sainte-Irène]

Le 26 septembre, guidés par M. Théodati, beau-frère du consul de France, nous allons visiter, dans une des cours de la Pointe du sérail, l'ancienne église de Sainte-Irène. Bâtie d'abord sous un autre patronage du temps de Constantin-le-Grand et reconstruite par Justinien, sur le même plan oblong, elle est divisée en trois nefs : celle du centre, terminée par une abside semi-circulaire, possède plusieurs travées ; la plus voisine du sanctuaire est dominée par une coupole sur cylindre, ledit cylindre sur pendentifs distincts et sur grands arcs à plein cintre, le 

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tout sur plan carré. Une seconde coupole, mais sans pendentif distincts, domine une autre travée de la nef centrale, du côté de l’esonarthex ; cette coupole a beaucoup de ressemblance avec nos voûtes angevines surhaussées (style Plantagenêt). 

Quant aux nefs collatérales de Sainte-Irène, elles ont chacune un rez-de-chaussée, dit andron, et un étage dit gynécée. Les absides de ces collatéraux, à l'intérieur et du côté du sanctuaire, se terminent carrément, mais au dehors leur forme est polygonale. 

Les trois nefs, à leur autre extrémité, sont limitées par l’eso-narthex du rez-de-chaussée et par celui du premier étage ; on observe dans ce porche supérieur une particularité remarquable, en effet il se compose de cinq voûtes parmi lesquelles deux sont à coupoles sans pendentifs distincts, et trois à arêtes de manière à présenter des ogives parfaitement visibles. S'il est vrai, comme on l'assure, que cette partie de l'église soit de même ancienneté que le reste, ce serait là un curieux exemple de forme ogivale au vi° siècle ; mais ne perdons pas de vue que des ogives çà et là rencontrées à l'état d'accidents, ne peuvent pas composer un style en architecture. Au dehors est un exo-narthex (porche extérieur) précédé d'une area ou cour en avant Les portes de cette église sont revêtues de chambranles carrés en marbre blanc, sur le milieu de chaque linteau est sculptée une croix à branches pattées et à pédoncule légèrement phis allongé ; des moulures à la manière antique, mais abâtardies, ornent les corniches. Les fenêtres, percées dans le cylindre qui porte la coupole principale, sont en plein cintre. Les assises de briques, alternées avec des lits de moellons, entrent dans la maçonnerie entière de cet édifice ; d'autres briques posées en forme de chevron, de tau et de dents de scie, ornent ce monument en grande partie couvert de tuiles arrondies. C'est dans l'ancienne église dont celle-ci occupe l'emplacement que se tint, sous Théodose, l'an 381, le second concile de Constantinople. L'église actuelle sert d'arsenal ; nous y avons aperçu des casques, boucliers, cuirasses, brassards du xiiie siècle, que l'on nous assurait avoir appartenu aux Francs de l'empire latin. De gigantesques tambours, les clefs des principales villes de l'empire, des fusils, sabres et poignards remplissent celte enceinte d'où nous avons vu des Turcs retirer un grand nombre d'armes qu'ils remettaient à des officiers Anglais. Ces armes, passablement

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rouillées, nous semblaient devoir mieux convenir à un musée d'antiquités qu'à la guerre d'Orient (1). 

Toujours guidés par M. Théodati, nous nous rendons à l’église de Saint-Serges et Saint-Bach, aujourd'hui mosquée Kioutzouk-Aya-Sophia ; bâtie par Justinien, elle lui servit d'habitation en quelques-unes de ses parties, avant qu'il ne montât sur le trône ; son plan diffère des églises Constantiniennes allongées en ce que son périmètre, moins l'exo-narthex et l'abside, est un carré où l'on inscrivit une croix grecque à branches courtes, au centre de laquelle s'élève une coupole sans pendentifs distincts, que supportent huit piliers sur plan octogone. Cette coupole, composée de huit parties de voûte réunies, forme, dans son ensemble, une demi-sphère sous laquelle se développent huit grands arcs à plein cintre qui donnent naissance aux quatre bras de la croix et à quatre exèdres ; à droite et à gauche, régnent, au rez-de-chaussée l'andron, et au premier étage le gynécée. Dans cette architecture la coupole joue le premier rôle et le plus considérable, toutes les parties de l'édifice l'environnent comme pour lui faire hommage, elles semblent se sacrifier à son profit ; le sanctuaire lui-même, qui n'est pas autre chose qu'une abside semi-circulaire, parait s'effacer en présence de cette voûte, emblème triomphal du Sauveur et de son ascension. Vu par le côté de son plan, le centre de celle église avec ses exèdres, s'épanouit comme une rose à quatre pétales. Sous plus d'un rapport cet édifice qui précède en date la grande Sainte-Sophie, est générateur du style byzantin ; ses détails valent donc la peine d'être étudiés. Le plein cintre s'y voit partout, excepté dans les portes en général carrées ; une particularité mérite d'être signalée, nous voulons parler d'un entablement complet qui règne sur les 14 colonnes du rez-de-chaussée, au pourtour intérieur de l'église. Cet entablement, véritable rareté au vie siècle, se compose d'une corniche à denticules et modillons ; d'une frise où se lit une inscription grecque en caractères majuscules, sur laquelle nous reviendrons tout à l'heure ; enfin d'un architrave où paraissent encore à la manière antique, des oves, des dards, des denticules, et à l'état d'innovation byzantine, 

(1) M. Albert Lenoir dans ses Monuments de l’ère chrétienne, page 12, indique cette église de Sainte-Irène comme inédite jusqu’à ce jour. 

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un tore chargé d'acanthes enroulées, plus une torsade. Cet architrave repose sur des colonnes dont les chapiteaux tournent à l’Ionien, mais ils sont surmontés d'un abaque ou couronnement d'une grandeur démesurée en forme de pyramide renversée et tronquée. Cet abaque, qui semble imité des chapiteaux cubiques sassanides est, je crois, l'un des plus anciens types byzantins connus. Les chapiteaux de Saint-Serges et Saint-Bach ont donc cela d'intéressant, qu'ils tiennent par leurs volutes à l'antiquité grecque, et par leur abaque, à un tâtonnement qui ne pouvait manquer plus tard d'apporter de grandes modifications en architecture. Il en est de même des colonnades ; celle du rez-de-chaussée, par son entablement, se rattache à l'antiquité, et celle du premier étage, par ses arcs substitués à l’architrave, prépare un nouveau mode. Dans celte église, qui fut l’un des neuf monuments chrétiens que Mahomet II convertit en mosquées, aucun des ornements n'est emprunté au règne animal ; ceci allait fort bien à la religion du redoutable conquérant et peut expliquer comment lui et ses successeurs ne répugnèrent point à s'assimiler pour leurs temples l'architecture byzantine. Il nous reste a dire que les 34 colonnes qui, au rez-de-chaussée comme au premier étage, décorent l'église en question proviennent sans doute d'édifices plus anciens : 14 sont en marbre vert, 20 en marbre moucheté. Procope écrit quelque part de cet édifice, que les pierres qu'il renferme brillent plus que le soleil ; sans tomber dans une pareille exagération, il est cependant vrai de dire que cette enceinte offre aux yeux je ne sais quel air de fêle qui vous réjouit et vous reporte involontairement au règne de Juslinien ; on sait que sous ce prince les arts atteignirent un degré de splendeur, généralement inconnu au Bas-Empire. L'inscription portant le nom du prince se lit sur la frise intérieure de Saint-Serges ; nous la donnons entière, elle s'étale comme une longue et large litre au pourtour du centre de la mosquée : 

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Voici la traduction que nous croyons pouvoir hasarder : « D'autres rois ont honoré, après leur mort, des héros dont les travaux » restèrent sans récompense ; mais Justinien, notre empereur, voulant glorifier la piété, a fait élever ce temple splendide à un serviteur du Christ le maître souverain, à Sergius qui ne se laissa intimider ni par la flamme, ni par le glaive, ni par la rigueur de tous les autres k genres de supplice, et ne craignit pas de mourir pour le Christ, conquérant ainsi par son sang l’entrée des cieux. Puisse-t-il en toute occasion veiller sur la majesté de notre infatigable empereur et augmenter la puissance de l’auguste Théodora, dont l’âme brille de tout l'éclat de la piété, et dont l'activité et le zèle sont de larges et intarissables sources de biens. » 

Adulatrice à l'excès, moins pour Justinien qui se trouve un peu dans l'ombre que pour la trop fameuse Théodora, présentée du reste ici, chose piquante, comme une pieuse impératrice et comme un excellent ministre des finances qui ne laissait jamais le trésor à sec, cette inscription est heureuse et brillante de forme. Les douze vers dont elle se compose sont élégants et harmonieux ; ils pourraient bien être, soit d'Agathias l'historien qui fut, comme l'on sait, le compilateur de la troisième Anthologie, soit de Paul dit le Silentiaire, dont il nous reste deux descriptions en vers, l'une des thermes d'Apollon Pythien, et l'autre du temple de Sainte-Sophie. Au cinquième siècle de notre ère, la poésie grecque avait jeté dans les petits tableaux de Tryphiodore et de Coluthus, et surtout dans les grands récits épiques de Quintus de Smyrne et de Nonnus, un éclat qui a fait dire que ce soleil à son coucher était encore le soleil : duemenos gar omôs hélios estin eti. Or à l'époque de Justinien les vers 

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d'Agathias et de Paul le Silentiaire, que nous trouvons en assez grand nombre dans l’Anthologie, et notre inscription elle-même, prouvent que de ces rayons crépusculaires il restait encore quelque lueur. 

En quittant cette église, nous rentrons dans le sérail afin de visiter l'hôtel des Monnaies, dit Tarap-Hané. Le mode européen y est introduit, une machine à vapeur y fonctionne comme à Paris, même fonderie, même laminoir, même instrument pour tailler les pièces en rond et même genre de balancier pour les frapper à sec. Et cependant n'allons pas conclure de cela que l’empire Ottoman est changé dans ses mœurs et ses coutumes ; une complète civilisation, si jamais elle se réalise, est encore bien éloignée. 

Constantinople, septembre 1855. 


XIX. CONSTANTINOPLE. LE BOSPHORE. — ROUMELI-HISSARI. —YENI-KEUI. — THÉRAPIA. — BUYOUK DÉRÈ, SES PLATANES. — LE CAMP DES ANGLAIS. — JEUNE BULGARE. 

Monsieur, 

Un aimant irrésistible pour l'étranger qui visite Constantinople, c'est le Bosphore ; il a besoin de le voir, de le revoir, il ne s'en lasse pas ; partout ailleurs l'homme se fatigue dans ses admirations, il ne le peut ici ! « Nous avons à nos pieds, écrit quelque part M. Eugène Bore à son beau-frère M. Rogeron, les beautés de cette nature incomplète, défectueuse et incapable de nous satisfaire : néanmoins elle est si variée et si admirable, que depuis tant d'années j'y suis toujours sensible comme aux premiers jours de mon arrivée dans Stamboul. » Le Bosphore, ce trait d'union entre Marmara et le Pont-Euxin, ce bien petit coin du globe le plus merveilleux peut-être, n'a que 28 kilomètres de long sur 5 à 6 de largeur moyenne. Nous l'avions visité jusqu'à Bebek, nous voulûmes le connaître jusqu'à la mer Noire. Le 22 septembre, tous les trois accompagnés de Mme Koppé, nous descendons au pont de Galata et vers 9 heures du matin nous montons à bord de l'un de ces petits vapeurs qui vont et viennent, adroits et légers, sur le Bosphore, trouvant leur passage, je ne sais en vérité comment, à travers des espaces couverts de milliers de kaiks. Rendus en face de 

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Top-Hané, nous saluons le vapeur turc qui, le malin, va chercher à leurs charmantes villas, les employés de la Sublime-Porte et qui, le soir, les reconduit ; c'est une douce existence que mènent ces Messieurs, qui, dans leurs bocages fleuris, se délassent des paperasses qu'ils remuent le moins qu'ils peuvent au milieu du jour. L'arrière de notre bateau était réservé aux dames musulmanes, toujours voilées de la tète aux pieds. En moins d'une demi-heure nous sommes vis-à-vis de Bebek, gardant pour la côte d'Europe un peu de cette admiration que la rive d'Asie veut bien nous laisser. C'est enchanteur ! Mais nous apercevons Roumeli-Hissari avec ses châteaux crénelés, sans mâchicoulis, avec ses tours rondes concentriques, celles du centre plus élevées ; d'autres sont carrées et reliées entre elles par des courtines. Ces fortifications, bâties sous Mahomet II, en général sur un plan triangulaire, lui servirent de bases d'opération pour s'emparer de Constantinople. On assure que parmi ces tours quelques-unes sont disposées de manière à former quatre lettres qui représentent en Turc et à rebours le mot Dal, nom de leur constructeur Mim-Ha-Mim-Dal. Cet endroit, par le resserrement du Bosphore, permit aux Perses, sous Darius, plus tard aux Goths et aux Latins de passer, les premiers d'Asie en Europe, les autres d'Europe en Asie. A Bebek, des fenêtres du collège on aperçoit quelque chose de ces forteresses dont les sommets ressemblent à de gigantesques couronnes. Bientôt s'élargit la baie de Beikos où relâchèrent, quelque temps, les flottes Française et Anglaise ; plusieurs vaisseaux de guerre s'y trouvaient encore à l’ancre. A notre droite, des collines étagées les unes sur les autres, fuient dans un vaporeux lointain ; à gauche, l'horizon est plus rapproché et cependant non moins beau. Des arcades ou murailles à grandes ouvertures cintrées que traversent à la fois les rayons du soleil, les pampres de la vigne et les branches du grenadier, produisent de délicieux effets d'optique ; la lumière s'y tamise douce, lointaine et splendide comme elle le ferait dans une longue-vue. A Malte, pour la première fois nous rencontrâmes ce genre d'arcades élégant et original, si parfaitement approprié aux tons chauds de l'Orient. Nous voici en face de la pointe de Yéni-Keui, village où l'on distingue fort bien, comme du reste partout ailleurs, les maisons turques de celles des chrétiens ; les premières ayant des treillis de bois peint, derrière lesquels 

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vivent les musulmanes, comme nos recluses, avec cette différence que celles-ci se donnent à Dieu et les autres…

Thérapia ! crie un matelot, Thérapia ! Thérapia ! C'est un lieu très fréquenté où se déploient à mi-côte, dans les richesses d'une éclatante végétation, les palais d'été des ambassadeurs de France et d'Angleterre ; le monde diplomatique s'y donne rendez-vous dans les agitations de nos destinées. Encore quelques tours de roue, et notre navire pénètre dans la baie de Buyouk-d'Eré, au fond de laquelle s'élève le délicieux bouquet de platanes, témoin, dit-on, du repos que prit en ces lieux Godefroi de Bouillon, avec sa phalange d'invincibles croisés ; je voudrais bien qu'il en fût ainsi, mais il paraît qu'il s'agit d'un autre Français, du comte Raoul, qui campa dans cette plaine au temps d'Alexis Ier Comnène (1096) avant de passer en Asie. Nom pour nom, la gloire de nos pères n'en reste pas moins la même, à l'ombre de ces grands arbres sous lesquels, après notre débarquement, nous allâmes religieusement nous asseoir ; ils sont, à n'en pas douter, d'une haute antiquité et forment, sur un plan circulaire, une salle verte dont l'entrée est au sud-ouest. Nous eussions bien voulu prendre notre modeste goûter dans cette enceinte, mais elle était occupée par des Arabes venus tout exprès pour vendre aux Anglais leurs agiles coursiers. Nos alliés, dans cette charmante plaine entourée de hautes montagnes et baignée d'un côté par la mer, avaient en effet un camp parfaitement établi. Leurs tentes dressées ajoutaient au charme du paysage par leur blancheur éclatante et au charme du souvenir, en nous rappelant les croisés d'autrefois. Les Anglais recrutaient à Buyouk-d'Eré, non-seulement de bons chevaux qu'on leur vendait au poids de l'or, mais d'assez mauvais Turcs qu'ils enrégimentaient à tout prix. Des drogmans improvisés sur place, sachant médiocrement le turc et moins encore l'anglais, n’en gagnaient pas moins, assurait-on, des sommes fabuleuses, si bien que nos fidèles alliés se trouvaient encore là, généralement comme partout, les malencontreux exploités. Il était piquant de les voir, coiffés de casquettes blanches et vêtus d'habits écarlates, trotter à cheval, en tous sens, roides et empesés, à travers les rangs pressés de leurs recrues musulmanes et des chevaux arabes qui hennissaient et piaffaient. Notre plaisir eût été de pouvoir nous recueillir quelques instants à l'ombre des majestueux platanes, pour 

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mieux songer aux héros du passé qui ont immortalisé ces lieux ; mais impossible par un tel bruit. Il fallut faire retraite en quelqu'autre lieu voisin ; nous choisîmes dans le pli d'une montagne, sur le bord d'un ravin, à l'angle formé par deux haies, un petit espace très plaisant, mais à peine y étions-nous rendus, qu'une odeur méphylique nous en chassa ; le ravin était rempli de carcasses de toutes sortes : chevaux abattus et chiens en putréfaction, que l'on avait négligé de couvrir de terre. J’ignore si dans le voisinage des autres camps se trouve une telle incurie. Nous dûmes nous diriger ailleurs vers une gorge, au centre de laquelle l'herbe extrêmement fraîche nous révéla l'existence de quelques filets d'eau ; nous ne nous trompions pas, un air pur y régnait et la vue s'y développait grande du côté de la mer Noire, et gracieuse à travers les vallées. Le lieu parut bon pour nous y reposer. Alors chacun de se mettre à l'œuvre ; ces dames préparèrent la collation, Hippolyte dessina et je pris des notes. Bientôt une nappe, étendue sur l'herbe, se couvre de pâtisseries délicates et de fruits exquis ; l'eau est fraîche, nous la puisons nous-mêmes et le Bordeaux est fin. Mais pendant que nous étions aux prises avec ces excellentes choses que l'on avait, comme par enchantement, retirées d'une corbeille, nous apercevons s'avancer pas à pas, vers nous, une sorte d'ombre grise qui tantôt s'abaisse et tantôt se lève, suivant les inflexions plus ou moins prononcées du sol ; le lieu était solitaire, mais nous avions nos cannes. — Laissons venir, dis-je à part moi ! et continuons de faire honneur aux friandises. — L'ombre grise approchait et cette fois sous forme humaine ; était-ce une femme, un homme, un turc, un arabe, un grec ? nous ne pouvions encore le savoir, mais c'était quelque chose d'une apparence fort misérable ; l'être mystérieux avance encore et nous entrevoyons un tout jeune homme au teint pâle et livide, à la physionomie mélancolique et douce. Que voulait-il ? du pain, sans doute ! et chacun s'attendait à lui voir tendre la main ; mais non, il s'arrête ; 30 mètres nous séparent, il se garde bien de les franchir, il ne veut pas être importun, il s'assied et attend ; ses regards seuls disent qu'il a faim et le disent avec une éloquence discrète qui nous attendrit aux larmes ; jamais aucun indigent ne montra plus de retenue et de délicatesse. Vous pensez bien qu'il eut sa part de notre goûter et certainement la meilleure, qu'Hippolyte s'empressa joyeux de 

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lui porter ; notre intérêt redoubla lorsque, sur le front de cette pauvre créature, nous aperçûmes une croix bleue peinte, entre chair et peau, au moyen d'un tatouage ; c'était donc un chrétien que nous avions devant nous, un frère en J–C et un frère dévoué, car le signe indélébile qu'il portait à la tête avait eu ses périls et pouvait à l'avenir les avoir de nouveau. Cette croix au front nous rappela ce passage de saint Augustin, cité par Didron (1). « Comme la circoncision dans la partie secrète du corps humain était la preuve de l'ancienne alliance, dans la nouvelle, c'est la croix sur le front découvert. » La reconnaissance de ce jeune Bulgare fut à la hauteur de sa discrétion et se trahit même par des larmes, lorsqu'en le quittant nous lui serrâmes la main avec une vive sympathie. En écrivant ces lignes, il me semble que je le vois encore nous suivre des yeux bien loin, bien loin, sur la montagne du haut de laquelle nous apparut la mer Noire. 

Ce nom lui convient parfaitement, je vous l'assure, car il n'est pas possible de rencontrer un horizon plus triste et plus désolant ; peut-être les grâces et les magnificences du Bosphore, par la loi du contraste, contribuent-elles à rendre cette mer aussi sombre. Quoi qu'il en soit, nous avons rarement vu, est-ce illusion ? quelque chose de plus lugubre que cette embouchure du Pont-Euxin. Resserrée en cet endroit par les côtes d'Europe et d'Asie, elle s'ouvre béante comme une gueule de dragon, et c'est sans doute à cet aspect étrange que les îles Cyanées durent, chez les anciens, de passer pour être des écueils qui s'écartaient et se rapprochaient comme les mâchoires du mystérieux léviathan. Pendant que nous faisions ces observations, le jour s'avançait, nous descendîmes de la montagne, et l'un des vapeurs qui font le trajet du Bosphore, nous conduisit à Constantinople ; nous débarquâmes au pont de Galata sur des solives mal jointes où l'on a toutes les peines du monde à ne pas trébucher ; un faux pas et vous tombez à la mer. L'incurie des Turcs et la rareté des accidents sont choses ici tout à fait surprenantes. 

Constantinople, septembre 1855. 

(1) Voir Iconographie chrétienne, page 389. 

XX. CONSTANTINOPLE. LES SOEURS DE SAINT-VINCENT -DE -PAUL. — AMBULANCES FRANÇAISES. 

Monsieur,

Un devoir nous restait à remplir, celui de visiter quelques ambulances. Nous n'avions aucune mission à cet effet, je me trompe, nous avions celle qui résulte de l'intérêt que chacun porte à des compatriotes souffrants ; pour n'être pas officielle, était-elle moins légitime ? Ces ambulances françaises au nombre de 14 et pouvant contenir en moyenne dans leur ensemble, douze à treize mille blessés, sont desservies par des médecins et chirurgiens habiles, par des infirmiers soigneux et probes, enfin par une légion de religieuses de Saint-Vincent-de-Paul, que de pieux Lazaristes soutiennent dans les voies du Seigneur. Il serait ici superflu de faire après tant d'autres, l'éloge de ces saintes femmes. Pourquoi décolorer par la parole ce sentiment exquis que chacun de nous à leur endroit, garde au fond du cœur ? Mais cette réserve ne peut nous empêcher de signaler ce qu'une religieuse de cette congrégation a de particulièrement exceptionnel en ce monde. En un certain sens, elle est plus que le prêtre, car elle tient du médecin ; elle est plus que le médecin car elle tient du prêtre ; elle règne au-dessus de l'un et de 

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l’autre par toutes les délicatesses de sa nature, car elle est femme ; par le dévouement le plus entier, car elle est sœur ; et par le plus inépuisable amour, car elle est mère. Enfin elle est au-dessus de la femme par son vœu de chasteté, au-dessus même de la sœur et de la mère, car elle n'est pas exclusive dans ses affections. La religieuse de Saint-Vincent-de-Paul pour tout dire, est une manifestation divine ici-bas, et le malade loin de sa patrie, ne peut guères plus se passer d'elle que de l’espérance. 

Voilà ce qui explique l’affection qu'elle suggère autour d'elle, ce qui explique le respect dont on environne sa jeunesse et sa beauté. Quelle mauvaise pensée pourrait naître devant cette providence de Dieu et des hommes ? 

Aussi, comme il est intéressant d'écouter les entretiens familiers que les bonnes sœurs ont avec nos soldats ! qu'ont-elles à craindre ? Dieu est avec elles, et l'esprit du mal s'enfuit à leur approche. Voyez leur aisance dans les soins qu'elles prodiguent ; point de pruderie, rien de guindé, tout est naturel ! Auprès du chevet de leurs malades, vous les prendriez pour de chastes épouses. Et l'amour qu'on leur porte est si grand qu'il gagne de proche en proche le Turc lui-même. Le sultan les reçoit, les admire, et lorsque dans une rue la foule les voit passer vives et alertes avec leurs cornettes blanches et leurs robes grises, c'est à qui fera place ; je les ai vues distribuer des ordres à de fiers Osmanlis qui comme de petits enfants s'empressaient d'obéir. On les aime, on les recherche, car elles soignent avec le môme amour le chrétien, le juif, le musulman etc., etc. A ce propos permettez-moi. Monseigneur, de vous conter un touchant épisode dont nous avons été les heureux témoins. C'était le 24 septembre, sœur Philomène du couvent de Saint Benoist, nous accompagnait ; nous allions à la Pointe du sérail visiter l'ambulance de Gulhané ; avant de pénétrer dans les jardins de cette résidence impériale où nos religieuses sont installées, nous voyons accourir un Turc, qui va droit à la sœur, lui prend le bras et le secoue si brusquement que nous en éprouvons de l'inquiétude ; celle-ci voit notre méprise et nous dit en riant. — N'ayez aucune crainte, je sais ce qu'il veut ; il désire que j'aille visiter une personne malade ; tenez la voici. — Et nous aperçûmes en effet assise sur un banc près de l'une des portes du 

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serail, une pauvre jeune femme voilée qui paraissait très souffrante du pied gauche. Sœur Philomène lui dit en langue turque d'ôter sa babouche et de montrer sa blessure. La femme aussitôt d'obéir et la sœur de palper le membre douloureux. Puis, cette dernière ajoute : — Ce ne sera rien, faites-vous porter ce soir à Saint-Benoist et je vous guérirai. — Peindre la reconnaissance du bon musulman et de celle qui peut-être était sa femme m'est impossible, tous les deux prenaient les mains de l’excellente sœur et les caressaient avec effusion. Ces rencontres ne sont pas rares ; une autre fois c'était devant l'ambulance du palais de l'Université, nous étions encore avec sœur Philomène qui souvent nous servait de guide et d'interprète. Un turc magnifique dans son costume, sortait de Sainte-Sophie, il court à moi et me serre fortement le bras, disant banabac, banabac, ce qui signifie Ecoute, fais attention ! Moi qui ne comprenais rien à son geste et moins encore à son banabac, je m'apprête à m'en défendre, la sœur s'aperçoit de mon dessein et s'écrie : — Ce Turc ne vous veut aucun mal, il vous demande si je suis une femme guérissant, car c'est ainsi qu'on nous appelle à Stamboul. — Comme vous le pensez bien, Monseigneur, je me confondis en excuses et lorsque la religieuse se tournant vers le Turc lui eût fait connaître quelle était sa mission, il ne fut embarrassé que dans sa manière de lui témoigner ses respects, ce à quoi celle-ci répondit par son plus fin sourire. 

Mais retournons à Gulhané, gracieuse dépendance du sérail. Nos blessés y jouissent d'une vue magnifique qui embrasse à la fois Marmara, le Bosphore et la Corne-d'Or ; autour de leurs baraques de bois parfaitement établies règne une belle végétation où les roses fleurissent en abondance ; ils y jouissent d'un air pur et sans cesse renouvelé par les vents doux et tièdes de l'Asie qu'ils ont en face. 

On nous assura que cette ambulance la plus heureusement située, je crois, sans en excepter celle de l'ambassade de Russie, n'avait pas moins de 1,800 malades, parmi lesquels se trouvaient plusieurs Russes que l'on traitait non pas en vaincus, mais en frères malheureux. Chaque cabane est un long parallélogramme, renfermant un grand nombre de lits rangés à droite et à gauche. Dans l'axe s'étend l’allée du service ; nous eûmes le bonheur de serrer la main à quelques soldats qui nous contaient leurs exploits avec cette complaisance naïve et ce charme imprévu

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que le Français apporte à ses récits. — Etiez-vous, mes amis, à la prise de Sébastopol ? dis-je à plusieurs. — « Oui, oui que nous y étions, oui, oui, à la bonne ! » nous répondaient-ils. — Et la plus franche gaité faisait trêve à leurs souffrances. Beaucoup portaient la médaille de l'Immaculée-Conception. 

Nous allâmes voir la supérieure de cette ambulance ; elle nous fit asseoir dans un salon modeste au milieu d'une quinzaine de sœurs qui recevaient ses ordres. Quelques chaises grossières, une table de même et un crucifix de bois sur la muraille composaient tout le mobilier de cette pièce ; «mais Dieu quelle propreté ! propreté dans la charpie, dans les bandes de toile, dans les vêtements, propreté partout. Et puis quel enjouement, quel naturel dans la conversation et comme à l'aisance de leur maintien on devinait la belle éducation que la plupart avaient reçue ! Avec quel entrain elles nous parlaient de la France : — La France nous dit l'une, mais nous l'avons sous nos fenêtres, elle se multiplie dans ses vaisseaux, les voyez-vous là-bas, aucun ne nous échappe ; aujourd'hui même nous attendons des sœurs, elles ne peuvent beaucoup tarder. — En effet, quelques minutes après, le Jourdain, bateau des messageries, doublait la pointe du sérail et l'on apercevait fort bien à l'arrière du pont, s'agiter au vent, plusieurs cornettes blanches. — Les voilà ! les voilà ! cria la supérieure, oh ! qu'elles ont dû souffrir ! — et comme une mère folle de ses enfants, elle nous quitte sans plus de façon, pour courir, avec son essaim de colombes, sur le rivage et faire signe à celles qui arrivaient de France bien fatiguées. La banalité nous eût adressé mille excuses, cette bonne supérieure n'y songea que pour dire à Mme Godard en lui serrant la main : Vous me comprenez, n'est-ce pas ? 

La veille, c'est-à-dire le vingt-quatre septembre, nous avions visité les ambulances qui sont au-dessus de Péra. Vous trouverez bon. Monseigneur, que revenant sur nos pas je vous en raconte quelque chose. La même sœur Philomène nous accompagnait ; elle nous conduit, faisant en même temps les commissions de son couvent, d'abord à l'ambulance de Dolma-Baghtché où de magnifiques terrasses s'élèvent au-dessus du Bosphore ; plusieurs officiers français installés en plein air autour d'une table, y jouaient au wisth. Quittant Dolma-Baghtché, nous 

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allons à l’ambulance de l’école de médecine, fort beau bâtiment moderne, construit à la manière européenne, mais peu salubre ; les salles néanmoins sont vastes et bien aérées. Poursuivant notre route, nous arrivons à l'ambulance de l'école préparatoire où nos blessés sont en tel nombre que les convalescents couchent sous des tentes de môme que beaucoup de malades russes avec lesquels les Français aiment à fraterniser ; cette ambulance a quelque chose de l'aspect d'un camp. 

Bientôt nous atteignons celle du champ des manœuvres en grande partie formée de barraques en bois plus saines à ce qu'il paraît que les constructions de pierre ; au nom de M. Bore, nous y sommes reçus avec un vif empressement, les sœurs nous montrent l«ur chapelle improvisée où nous prions de bien bon cœur pour elles, pour leurs malades et un peu pour nous. Enfin nous entrons à l'ambulance de l’école polytechnique, très belle construction qu'un incendie récent et terrible a détruit aux deux tiers. Quand le feu se manifesta, plus de 500 malades français étaient couchés, parmi lesquels un certain nombre de cholériques ; le dangfii^éra sur plusieurs une telle réaction qu'ils sortirent du lit et se sauvèrent ; les autres furent portés à bras ; rarement, nous dit la sœur, on vit un plus affreux spectacle ; l'incendie s'arrêta justement au pied de la chapelle. Cette ambulance est riche en belles eaux que de loin amène un grand aqueduc ; aussi l'on y voit un très confortable établissement de bains à la manière turque. Ils se composent de trois coupoles, chacune placée sur pendentifs distincts et sur plan carré, correspondant à trois degrés de chaleur comme au temps de Vitruve ; ces bains sont chauffés par un hypocauste ou fourneau dont la flamme s'étend vagabonde sous les dalles et les échauffe au point qu'en versant de l'eau à leur surface, une vapeur brûlante s'en dégage et remplit les coupoles dans des proportions de chaleur calculées ; celte vapeur, c'est tout simplement le bain, car les corps ne sont pas immergés ; toutefois, des robinets d'eau chaude et d'eau froide placés au-dessus de petits bassins en marbre blanc permettent aux baigneurs de se laver ; l’eau bouillante provient d'une chaudière située au-dessus de l'hypocauste. Pompéï présente les restes de bains analogues. 

Des tables de marbre blanc placées sous les coupoles, servent à l'opération du massage qui consiste dans un frottement vigoureux des 

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membres jusqu'à faire craquer les os, exercice k la crème de savon, très sain et fort agréable, dit-on... je n'hésitai pas à m'en priver. 

De cette ambulance nous allons au Saint-Esprit, chapelle où M. Bore reçut le sacerdoce, et siège, il y a peu d'années, de l'évêque catholique ; c'est présentement une école de jeunes filles sous la direction des sœurs de Saint-Vincent-de-Paul, car, ainsi que je l'écris ailleurs, où ne sont-elles pas quand il s'agit de malades à soigner et d'éducation à faire ? On nous y installe en inspecteurs universitaires et de belles pages d'écriture passent sous nos yeux ; l'instruction s'y fait à la française. Parmi les jeunes personnes se trouve une arrière-petite-fille du Dey d'Alger. Vous le voyez, Monseigneur, la France à Constantinople sait rendre à cette famille, en trésors d'éducation, ceux qui lui furent enlevés ; mais je doute que l'ancien souverain de l’Algérie se tînt pour satisfait de l'échange. Enfin nous nous rendons à Péra au petit hôpital de la Marine où les bonnes soeurs soignent encore quelques soldats blessés. Leur pharmacie parfaitement organisée rend, au-dehors comme au-dedans, les plus éminents services. Bien à regret nous ne pûmes voir un brave officier de notre pays, M. de Jourdan, alors dangereusement malade d'une fièvre typhoïde. Ce fut également dans celte journée que nous apprîmes le décès de notre éminent compatriote, M. Bineau, ancien ministre des finances ; ainsi le souvenir de la mort venait s'associer à toutes les graves pensées éveillées en nous par nos visites du 24| comme pour en faire un jour complet de recueillement et de deuil. 

Constantinople, septembre 1855. 

XXI. CONSTANTINOPLE.  TOUR DITE DE LÉANDRE. — DANGER SÉRIEUX. — SCUTARI. — SON CHAMP DES MORTS. — CHAPITEAUX BYZANTINS. — AMBULANCE DES ANGLAIS. — SŒURS CATHOLIQUES DE LA MISÉRICORDE. — DÉFILÉ PRÈS DE TOP-HANÉ DE QUATRE BLESSÉS FRANÇAIS. — UN ÉQUIPAGE DU SULTAN. — GRILLES DORÉES. 

Monsieur,

Après avoir visité ces jours derniers plusieurs ambulances françaises, nous avons hâle de voir celle des Anglais à Scutari. 

Le vingt-huit septembre, vers onze heures, accompagnés de deux religieuses de Saint-Benoist, l'une d'elles Irlandaise et parlant notre langue avec un charme particulier, nous descendons vers le port de Top-Hané où nous prenons un kaik à deux paires de rames. Sœur Philomène, très entendue pour toutes choses, fait prix avec deux Turcs, et nous voilà partis traversant le Bosphore et gagnant la côte d'Asie. La mer était calme, bientôt nous sommes en vue de la tour de Léandre. Tout le monde connaît l'histoire plus poétique que morale d'Héro et de Léandre, tant chantée par les Grecs et les Latins. 

On sait qu'à la lueur d'un flambeau, allumé sur une haute tour, par la prétresse de Vénus, Léandre se rendait la nuit auprès d'elle, en 

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passant la mer à la nage ; qu'il se noya dans une de ces périlleuses traversées, el qu'Héro désespérée se précipita dans les flots pour partager son sort, 

…moritura super crudeli funere virgo. 

(Virg. Gorg. iii, 263.) 

S'il faut en croire les poètes qui ont inventé ou du moins propagé ce fait tragique, il eut lieu non près de Scutari, mais vers l'embouchure des Dardanelles entre Sestos et Abydos ; c'est donc à tort que la tour dite de Léandre a reçu ce nom. Quoiqu'il en soit, très près de ce petit édifice bâti sur un îlot, se trouvait un superbe navire ; il semblait s'avancer à toute vapeur de notre côté, mais illusion ! c'était notre kaik que l'extrême rapidité du courant emportait dans Marmara vers la proue du vaisseau. Banabac, banabac, criai-je à nos deux Turcs qui détournant la tête voient le danger et le conjurent par des efforts inouïs. Trois coups de rames de moins, notre barque se brisait à l'avant du navire et nous allions rejoindre le malheureux Léandre et la prêtresse Héro. Enfin, nous abordons à Scutari. Cette ville, l'ancienne Chrysopolis, sise dans l'Anatolie et séparée de Stamboul par Marmara et de Péra par le Bosphore, regarde vers nord est Top-Hané el vers l’ouest la pointe du sérail. C'est comme un faubourg de Constantinople d'environ 35,000 habitants ; la religion et le commerce lui donnent une physionomie essentiellement orientale ; la religion y met en mouvement de nombreuses caravanes de pèlerins musulmans qui vont à la Mecque, et le commerce y ramène du centre de l'Asie des produits abondants. Cette agréable cité sert d'entrepôt aux marchandises de la Perse et de l'Inde arrivant par terre. Le vaste champ des morts complète l'originalité de celle physionomie à la fois joyeuse et mélancolique : joyeuse par l'activité du négoce, mélancolique par le calme de ses nombreux tombeaux. Les riches Osmanlis de Stamboul ont l'habitude de se faire inhumer à Scutari, préférant à l'Europe la côte d'Asie, vers laquelle ils pensent qu'un jour ou l'autre, ils seront refoulés. Nous parcourons cet immense cimetière, peuplé de marbres au sommet desquels paraissent sculptés et coloriés le fez et le turban ; des palmettes imitées de l'antiquité grecque, ornent le front de ces sépulcres, qu'ombrage une forêt de gigantesques cyprès, 

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où la colombe chère aux Ottomans, façonne son nid et roucoule au-dessus de nos têtes. En ces lieux, la mort est envisagée par son côté le moins lugubre et le plus doux. Le cimetière chrétien tourne davantage à l'austérité, mais aussi davantage à l'espérance ; la mort semble moins y sommeiller, et la croix, son mystérieux étendard, parait la guider d'une façon plus active dans les avenues de l'autre monde. Ainsi ces deux cultes, le coran et l'évangile, mettent-ils en relief leurs différences jusque sur les tombeaux. Le coran c'est l'engourdissement par le fatalisme, c'est le sommeil ! L'évangile, c'est l'activité par l'espérance, c’est l’ardeur ! Et voilà ce qui peut expliquer comment de nos jours, toute civilisation se trouve du côté des peuples chrétiens, et tout abaissement du côté de ceux qui ne le sont pas : aux premiers, la vigilance et le travail ; aux seconds, l'inertie et la torpeur. 

Mais ce champ des morts de Scutari, ne possède-t-il donc nulle part quelques traces de la croix ? Si vraiment, mais elles demeurent sous le sol, comme de mystérieuses semences, qui n'attendent qu'un jour favorable pour germer et fleurir ; en effet, plusieurs chapiteaux byzantins à moitié enfouis, nous attestèrent par leurs ornements en croix grecque, que le christianisme avait jadis régné sur ces beaux lieux, et nous firent naître l'espoir qu'un jour il pourrait bien y régner encore. Avec cette espérance, nous pénétrons dans l'hôpital de nos alliés. Il est installé dans un vaste bâtiment militaire, construit à l'européenne ; son plan est un carré parfait, flanqué à chaque angle d'une tour formée de trois cubes en retraite l'un sur l'autre, le supérieur plus petit. Au sommet de chacune des quatre tours, flotte l'étendard du croissant. Cet édifice, provisoirement converti en ambulance, peut contenir environ quatre mille malades ; mais quand nous le visitâmes, à notre grand étonnement, il en renfermait à peine quatre-vingts, si bien que le personnel des infirmiers, dames et sœurs, se trouvait plus nombreux ; il s'ensuivit que notre première admiration de voir toutes choses merveilleusement disposées dans celte ambulance, diminua beaucoup. L'ordre atteignait la minutie, et le confortable une aisance raffinée ; nous remarquâmes jusqu'à de petites inutilités de salon, potiches, babouches et curiosités de toutes sortes placées sur des planchettes au chevet du lit des malades. Mais nous nous demandions d'où pouvait provenir l'encombrement de 

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nos quatorze ambulances, tandis que celle des Anglais était à peu près vide ; leurs blessés de Sébastopol sans doute n'étaient pas arrivés. Quoiqu'il en soit, signalons un fait bien consolant pour la religion et fort honorable pour nos alliés, nous voulons parler de l'admission dans leur ambulance de Scutari, des sœurs catholiques et irlandaises de la Miséricorde. Ce progrès de la part du gouvernement anglais, nous semble de bon augure, et la guerre d'Orient n'eût-elle produit que cet acte de liberté de conscience si fécond pour l'avenir, nous aurions encore à nous consoler de l'avoir entreprise. L'Irlande, n'en doutons pas, y gagnera de l'indépendance en matière de foi. Oh ! comme sons le charme de cette prévision, nous filmes heureux de visiter ces excellentes religieuses anglaises, qui accueillirent nos deux sœurs françaises avec une vive sympathie, et nous, avec empressement ! On pouvait vraiment ici répéter en les voyant se donner le baiser de paix, le beau passage de saint Paul aux Galates : « Il n'y a plus ni grec, ni juif, car vous êtes tout un en Jésus-Christ. » 

Les sœurs irlandaises sont très prudentes et circonspectes vis-à-vis des dames protestantes garde-malades ; afin de ne les froisser en rien elles ont à leur égard beaucoup de politesse et savent rendre justice au dévouement. Il est quelques-unes de ces dames, nous dit la supérieure, que leur vertu ne peut manquer de convertir au catholicisme. Nous ne pouvions nous lasser d'admirer le tour original et délicat qu'elle mettait à mutiler notre langue, il serait difficile de faire d'une façon plus charmante des fautes de français. L'heure de la séparation approchait, sœur Philomène nous en avertit et nous primes congé de ces Anglaises de Scutari pour retourner à Péra. Cette fois nous louons un kaik à trois paires de rames, très long et très solide ; le danger couru nous avait mis en voie de prudence. Trois Turcs, vigoureux rameurs, en moins de 40 minutes nous firent traverser le Bosphore ; rendus à Top-Hané, un triste mais touchant spectacle s'offrit à nos regards. 

Un navire français était à l'ancre, il arrivait de Sétastopol chargé de 400 blessés. Le débarquement s'opérait tout près du nouveau sérail de l'empereur. Dieu quel défilé ! on les portait un à un, chacun d'eux étendu mourant dans une sorte de couchette de toile que quatre Turcs maintenaient avec précaution sur leurs épaules. Les moins malades 

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fumaient leur pipe avec un air de satisfaction marqué ; plusieurs ayant déjà les yeux vitrés, laissaient peu d'espérance ; beaucoup se trouvaient étourdis par le mal de mer qui semblait engourdir leurs douleurs. Dans cette noble phalange, beaucoup de bras et de jambes manquaient à l’appel. Nous fûmes, en voyant toutes ces mutilations, pleinement guéris de notre envie d'aller à Sébastopol. On assure que durant le combat le cœur reste froid au milieu de ces ruines humaines, je yeux bien croire qu'il en soit ainsi dans les enivrements de la poudre, mais hors du feu ce flegme est impossible, et nous avouerons que nous ne pûmes prendre sur nous de voir jusqu'au bout ce défilé, si noble et si glorieux qu'il nous parût. Pendant qu'il avait lieu, passait un magnifique équipage d'Abdoul-Medjid, plein de quelques-unes de ses belles esclaves que gardaient à vue de farouches bostanjis, et l'on nous écartait des avenues du palais en criant : Sultan, Sultan, harem ! ce qui revenait à dire : N'entrez pas, l'empereur, derrière les grilles dorées de son palais, est avec ses cinq cents femmes. Des Grecs se trouvant près de nous disaient en très bon français, sans doute afin que nous pussions les entendre : « Etait-ce la peine que la France épuisât son or et son sang au soutien d'un souverain de cette sorte ?» Il m'eût été facile de leur répondre que mon pays avait d'autres motivations ; mais ils n'auraient pas voulu me comprendre. 

Constantinople, septembre 1855. 

XXII. CONSTANTINOPLE. DERVICHES HURLEURS. 

Monsieur, 

Jusqu'ici au fond des grandes mosquées de Constantinople, assez fidèles imitations des églises byzantines, nous avions pu voir que les cérémonies religieuses se faisaient avec dignité. Jusqu'ici encore, nous avions été touchés de cette oraison que, cinq fois par jour, les muezzins laissent tomber du haut des minarets sur la cité : « Allah ! Allah ! Grand Dieu. Il n'y a point de Dieu, sinon Dieu ». Nous avions envié pour nous autres chrétiens, la ferveur avec laquelle nous vîmes prier de vieux Turcs agenouillés sur les planches de leurs boutiques, sans que rien du dehors pût les distraire, ni l'intérêt, ni la curiosité ; et nous nous disions qu'il y avait des exemples de zèle à retirer de ces spectacles et plus d'une leçon à recevoir. Ceci nous amenait naturellement à visiter leur tékés ou chapelles. Ce fut le vingt-neuf septembre, que conduits par M. Théodati, nous entrâmes après quelques difficultés dans celle de Top-Hané ; il fallut quitter nos souliers au risque de gagner un rhume, mais on pouvait garder son chapeau, car chez les Turcs tout est à l'envers de nos usages. 

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Nous pénétrons dans un assez étroit vestibule d'où, au travers de fenêtres grillées comme celles des ménageries du jardin des plantes à Paris nous apercevons une vaste salle carrée surmontée de tribunes réservées aux spectateurs autres que les giaours. Cet appartement, d'un aspect sombre, était orné de versets du coran ; vers l’orient, c'est-à-dire vers la Mecque, se trouvait une niche assez profonde qu'occupait le chef des derviches, moines musulmans qui, s'il fout en croire les mauvaises langues, pratiquent fort peu leur voeu de pauvreté, et moins encore celui de chasteté. Au pourtour de la pièce, l'on voyait une centaine d'imans, derviches et laïcs, assis sur leurs talons à la mode orientale ; ils priaient avec convenance, mais voilà qu'au signal de leur chef ils se lèvent, gagnent le milieu de la téké, se distribuant de la sorte : un premier groupe sert de moyeu, un second plus étendu environne le précédent sur un plan circulaire, puis un troisième plus considérable encore se développe autour des deux autres ; tous ces groupes forment trois cercles concentriques, c'est-à-dire quelque chose comme une immense roue tatouée des mille et une couleurs de costumes extrêmement variés. Avec ensemble ces étranges sauteurs se tiennent les bras entremêlés les uns dans les autres et réciproquement passés au-dessus de leurs épaules. Au second signal manifesté par un cri perçant commence le mouvement de cette ronde, lent d'abord, plus vif ensuite et qui toujours croissant, se termine par un galop si rapide que les parquets en frémissent sous leurs pas et les plafonds sur leurs tètes. Viennent-ils à s'arrêter, c'est bien un autre spectacle ; ils s'agitent sur place, à droite, à gauche, derrière, devant ; vous diriez qu'ils se démanchent et que leurs corps vont partir d'un côté et leurs têtes de l'autre ; il en est quelques-uns qui semblent vouloir y mettre bonne façon ; ils pensent sans doute que la grâce ne gâte rien et ont tout l'air de s'admirer dans leurs folies. 

Mais c'est peu de voir, il faut entendre ! car du centre de cette ronde infernale et de cette culbute de têtes, partent des bruits qui seraient effrayants si l'on n'en savait la cause. Qu'un homme endormi et non prévenu, se réveille subitement au milieu de pareils cris sauvages et je le défie de ne pas croire qu'il est sous le coup du plus affreux cauchemar, ou, si vous le voulez, dans un antre de bêtes fauves. Ils n'ont 

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assurément point usurpé leur nom de derviches hurleurs, ces malheureux que nous plaignions, le cœur navré, de tant d'abaissement ; j'entends encore leurs affreux « ouf, ouf, ouf », leurs étranges aspirations, et je vois derrière les grilles leur balancement de tête pareil à celui de l’ours blanc des mers glaciales. Et tout cet affreux tapage h la suite duquel plusieurs roulent étourdis sur le parquet, les yeux hagards et les traits en désordre, ne dura pas moins de deux heures. Etait-ce là une prière ? Cette incroyable cérémonie se termina par un goûter général ; je ne sais quels mets leur furent servis, mais ils étaient blancs, assez semblables à nos crèmes, et poudrés de fines dragées. Etait-ce là une communion ? En vérité, nous dit un médecin passablement philosophe qui se trouvait comme nous spectateur, — « si je croyais à quelque chose en ce monde, je croirais ici au diable. » — Et il développait sa thèse d'une manière sinon orthodoxe du moins fort ingénieuse. — Si tant est qu'il y ait une vérité religieuse, ajoutait-il, celte vérité ne doit provenir que de Dieu à l'homme par la révélation ou par la raison, probablement par les deux à la fois ; or, se peut-il que par l'un ou l’autre moyen. Dieu ait voulu se voir servir de la sorte ? se peut -il qu'il ait voulu que l'homme s'abaissât au-dessous de la bête ? Impossible ! — Qu'est-ce donc alors ? lui dis-je. — Pensez-en ce qu'il vous plaira, me répondit-il ! — Ce docteur, en somme, me parut plus croyant qu'il n'en avait l'air. Nous quittâmes cette téké, sinon l’amertume sur les lèvres, du moins la pitié au cœur. 

Constantinople, septembre 1855. 

XXIII. CONSTANTINOPLE. COUVENT DE SAINT-BENOIST. — ARMÉNIEN DECAPITÉ. — ALBANAIS EXILES. — DETAILS D'ARCHITECTURE A L'EGLISE DE SAINT-BENOIST. 

Monsieur, 

Le trente septembre, veille de notre départ, nos adieux commencent, tristes comme toujours, je vous l'assure, car à quand le revoir ? On n'ose dire jamais, la peine serait trop grande ! plaisir à former des liens, souffrance à les briser, telle est la vie du voyageur ; il lui reste du moins le souvenir et la correspondance pour l'alimenter ; mystérieuse petite botte aux lettres, on ne comprend bien tes services qu'à des distances éloignées, tu ressembles au bonheur à qui personne ne songe quand il est voisin. On dirait qu'à toutes choses il faut le lointain pour qu'elles soient appréciées. Sous le coup de ces réflexions nous adressâmes nos adieux à notre ami, M. Eugène Bore, et nous nous rendîmes au couvent de Saint-Benoist, lieu témoin de sa première messe. Le départ est douloureux, nous l'avions ressenti vivement au sortir d'Angers, nous l'éprouvâmes en quittant Constantinople, à l’égard de Monsieur et de Madame Koppé qui nous avaient si gracieusement donné l'hospitalité, à l'égard de M. Théodati et d'un aimable docteur vénitien

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qu'un exil politique éloignait de sa pairie. Nous retrouvâmes surtout à l’endroit des bonnes religieuses de Saint Benoist, notamment de sœur Philomène et de Mme la supérieure. Celle-ci nous attendait à son couvent dont elle nous fît les honneurs avec une grâce parfaite pour en connaître l'histoire, nous mîmes à contribution ses causeries élégantes et faciles. 

Situé dans Galata, il fut primitivement entre les mains des Jésuites qui, plus tard se virent contraints de l'abandonner lors de leur expulsion générale sous Louis XV. Les Lazaristes prirent leur place et l'occupent encore aujourd'hui de concert avec les religieuses de Saint-Vincent-de-Paul, que le respectable abbé Leleu y introduisit vers 1839, après la conversion de deux protestantes qui, les premières, eurent l'avantage d'organiser le nouvel établissement. Ces pieuses dames ne se doutaient pas des immenses services que cette maison centrale rendrait un jour à nos soldats. Les Lazaristes ont dès le principe généreusement abandonné les deux tiers des constructions de ce couvent aux excellentes sœurs qui, dans leur zèle, y ont ouvert des écoles, la plupart gratuites, pour de pauvres petites orphelines des familles européennes de Galata et de Péra ; ces jeunes filles au nombre d'environ deux cents, y reçoivent une éducation toute française. Les religieuses de St.-Benoist ne se bornent pas à cette unique occupation, elles se consacrent plus entièrement encore au soin des malades et sans distinction de culte. Soyez Turcs où Juifs, vous souffrez ? cela suffit, vous serez les bienvenus ! La supérieure nous conta quels progrès depuis plusieurs années s'étaient faits en Turquie au profit des Européens. Il y a moins de treize ans, qu'une panique générale se répandit parmi les chrétiens de Constantinople, catholiques et schismatiques. Un arménien sur ses vieux jours, plein du repentir d'avoir embrassé le culte de Mahomet, crut avec raison que, pour calmer les inquiétudes de sa conscience, il se devait ainsi qu'à ses coreligionnaires d'avouer sa faute, déclarant que dans son for intérieur il n'avait jamais renoncé véritablement à sa foi. Les Osmanlis s'en émurent et le malheureux Arménien condamné, eut la tète tranchée en face de la Sublime Porte, sur la place de Sainte-Sophie où son corps demeura durant trois jours exposé. Les ambassadeurs ne restèrent pas indifférents à ce spectacle, ils se réunirent en conférence, protestèrent 

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contre un tel acte, et obtinrent que désormais il ne se renouvellerait plus. Depuis lors en effet pareille scène ne s'est pas reproduite à Stamboul. D'ailleurs Abdoul-Medjid, en souverain généreux et éclairé, répugne k ces cruautés et y mettrait bon ordre. Il y a dans ce fait comme le point de départ d'une certaine liberté de conscience vis-à-vis des renégats repentants ; on entend par là ceux qui, après avoir renoncé au christianisme, y font retour plus tard. 

Mais les provinces de l'Empire éloignées de Constantinople ne jouissent pas toujours du même avantage ; les bonnes intentions d'Abdoul-Medjid, même depuis cet événement, y ont été quelquefois méconnues et l'épisode suivant nous en fournit une preuve déplorable. 

L'Albanie, pays situé entre la mer Adriatique et la Roumélie, renferme un assez grand nombre de catholiques ; je ne me souviens plus à quelle époque précise un Bey eut la fantaisie d'en exiler plusieurs. Ces malheureux traversent à pied le nord de la Grèce, vont à Salonique, puis sont dirigés sur Brousse à destination d'un lieu nommé Mouhallitch où dénués des choses les plus essentielles à la vie, ils meurent en assez grand nombre ; on les avait logés dans un lazaret voisin d'un abattoir environné d'ossements. 

Ces mauvais procédés arrivèrent à la connaissance de l'ambassadeur d'Angleterre, qui eut aussitôt l'attention d'en informer Mme la supérieure de Saint-Benoist, et de lui offrir son appui ; celle-ci, tout en manifestant sa vive gratitude, crut devoir refuser. Avec raison elle voulait laisser k notre drapeau l'honneur de la démarche. Elle en écrivit à Monsieur de Bourqueney, qui s'empressa de mettre un vapeur à sa disposition. Ce bâtiment la conduisit à travers Marmara jusqu'à Moudania. Débarquée en cet endroit dans la seule compagnie de deux sœurs, d'un drogman et d'un cavas, sorte de gendarme turc, elle ne craint point de s'aventurer à cheval au milieu des chemins affreux de l'Anatolie, dirigeant ses pas vers Mouhallitch où les exilés lui apparaissent dans l'état le plus triste. Un vieux prêtre autrichien, fidèle compagnon de leur détresse, avait enduré mille souffrances pour ne pas les abandonner. La supérieure, après avoir entendu ce saint homme, prit une résolution hardie. Sans tarder elle fait savoir au Pacha de l'endroit, qu'elle est dans le dessein de se mettre en rapport avec lui ; mais connaissant, à fond 

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L’esprit turc très dédaigneux de ce qui n'a pas une apparence de hauteur, elle s'applique ainsi qu'elle nous le dit elle-même, à s'entourer de grands airs, composant sa physionomie, son geste et sa parole, étudiant son maintien et rehaussant ses talons ; or, pendant qu'elle répétait ainsi son rôle, arrive un messager qui lui apprend que le Pacha consent à la recevoir. — « A me recevoir, reprit-elle, allons donc ! ton maître s'abuse, je n'irai pas ! Il se donnera bien la peine de venir ! Annonce-lui que je l’attends. » — Elle payait d'audace et l'audace lui réussit. Le Pacha ne manqua pas de se rendre au lieu prescrit et voici le langage qu'elle lui tint. — « Regarde ces malheureux, ils souffrent, je t'invite à leur donner sur le-champ ce dont ils ont besoin, pain, viandes, fruits,.... ou redoute les suites de ton refus, car tu as devant toi l'envoyée du ministre de France et je te proteste que si tu fais mauvaise grâce à mes commandements il t'entreprendra ; alors lu sauras à tes dépens, ce que peut mon ambassadeur. » — Cette ferme parole impose au Pacha qui, s'exécutant de suite, ordonne que des vivres soient apportés. — « Ce n'est pas tout, et la supérieure étonnée de si bien jouer son rôle : aperçois-tu ces corps à moitié enfouis, il leur faut une sépulture et un terrain à l'abri de l'insulte des chiens. — Le terrain fut accordé. — C'est bien, dit-elle, merci ! » 

Cet épisode nous semble être un véritable trait de mœurs ; vainement, la supérieure eût supplié, mais elle commande, on lui obéit ! ainsi va le Turc : baissez les yeux, il les lève ; levez-les, il les baisse ! 

Toutefois la tâche n'était point achevée, il fallait environner le cimetière d'une enceinte, mais où n'est pas le secours de Dieu, quand on l'invoque avec foi ? Un médecin anglais, Neyler-Bey, récemment converti au catholicisme, se trouvait sur les lieux ; il apprend l'embarras de la supérieure, il la visite et lui dit : — « Madame, au nom de mon gouvernement, comptez sur 2000 piastres. — Monsieur, reprit celle-ci qui, en fait de dignité, ne restait jamais en arrière, au nom du mien, j'en promets autant. » — Elle s'avançait en cela sans trop savoir si l'ambassadeur ratifierait cet engagement ; mais qu'importe ? nous disait-elle, je ne voulais pas que mon pays demeurât au second plan, d'ailleurs je comptais sur la Providence, notre habituelle ressource et notre éternel refrain. 

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Les murs et une grille de fer s'élèvent comme par enchantement, le vieux prêtre Autrichien les bénit, le cimetière est installé. Cependant le plus difficile était d'y transporter les cadavres ; cette fois les bras manquèrent. Personne, à quelque prix que ce fût, n'osa remuer ces chairs en lambeaux, on craignait la peste. Il faut connaître l'intérêt que les chrétiens attachent à une sépulture sacrée pour concevoir la persistance de la supérieure ; mais que faire ? elle se tourne du côté du docteur anglais ; cet homme de bien la comprend, et sans hésiter met la main à l'œuvre ; le vieux prêtre imite cet exemple que suivent à leur tour nos trois religieuses ; à cinq ils transportent les cadavres, et ces précieuses reliques sont inhumées. 

Les morts une fois en sûreté, la supérieure trouvant que Mouhallitch était un endroit malsain, se mit en mesure d'obtenir pour ses pauvres Albanais survivants, une résidence plus convenable ; elle leur choisit celle de Philadoro qu'ils occupèrent jusqu'au moment où sur les instances des ambassadeurs, ils purent retourner dans leur chère Albanie. 

En entendant Mme la supérieure nous conter cet épisode dans lequel celte généreuse femme figura si noblement, nous ne savions ce que nous devions le plus admirer de son courage, ou de la simplicité touchante de son récit ; impossible d'y apporter plus de charme, de délicatesse el d'attachante modestie. 

Après échange de quelques objets à titre de souvenir, nous primes congé de cette pieuse dame et des excellentes sœurs de St.-Benoist. 

Constantinople, septembre 1855. 

P. S. J'oublie qu'il me reste à vous parler de l'église de ce couvent qui doit être d'une assez haute antiquité. Elle est ornée d'une coupole sur cylindre, ledit cylindre sur pendentifs distinctifs, le tout sur plan carré. Cette coupole jouit du privilège de celles des mosquées, c'est-à-dire qu'elle est couverte en plomb. Le clocher se compose d'une tour carrée, ayant pour corniche une série d'ogives en forme d'accolades légèrement renflées vers la base. 

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A l’entrée de l’église est un petit porche à voûtes d'arrêtés, orné de chapiteaux, provenant de constructions byzantines ; ils tournent à la pyramide tronquée et portent des croix grecques sculptées. 

Avant de pénétrer dans la cour qui précède l'église, on voit un portail ogival donnant sur la rue ; son bandeau est orné de moulures que nous retrouvons en France à la fin du xiie siècle, savoir : des tores, des pointes de diamant, des dents de scie, des quatre lobes aigus et des quatre feuilles. Ces dernières rappellent assez par leur forme, celles qui décorent les arcs ogives aux voûtes de la nef, dans l'église cathédrale d'Angers. 

S'il nous était, en l'absence de tous documents, permis de risquer une conjecture, nous dirions que les parties anciennes de Saint-Benoist, dans leur état actuel, nous semblent devoir remonter à l'époque de la fin du xie siècle. Leur physionomie tient du byzantin par la coupole et les chapiteaux, puis de l'ogive romane par le portail et ses moulures. On voit en tout cela comme un mélange de type oriental combiné avec le style de l'Occident. Je ne serais pas surpris d'apprendre que les Latins, Vénitiens ou Génois, eussent contribué dans une certaine mesure à l'érection de quelques parties du couvent de Saint-Benoist. 


XXIV. CONSTANTINOPLE. LE GÉNÉRAL DE MONTENARD. — UN DINER CHEZ UNE FAMILLE ARMÉNIENNE. 

Monsieur, 

Nos récits sur Constantinople seraient incomplets si je ne mentionnais le séjour d'Hippolyle à Bebek ; permettez-moi de le laisser parler lui-même. 

« J'arrivai le 23 septembre au collège de mon oncle Bore et j'eus le plaisir, pendant mes très longues vacances, de reprendre mes habitudes d'élève durant trois jours ; certes je ne pouvais me plaindre ; encore chacun de ces trois jours offrit-il son genre d'agrément : le dimanche, une charmante promenade avec les pensionnaires sur les rives du Bosphore ; le lundi, un diner fort original chez une famille arménienne, et le mardi, une visite à la villa du ministre de l'instruction publique. 

 J'eus l'avantage de voir à Bebek le général de Montenard et d'entendre quelques-uns de ses récits de bataille. Il me mettait fort en goût d'aller à Sébastopol si mes parents me l’eussent permis. Entre élèves, nous nous racontions comment une bombe tombée près du général s'était partagée sans faire aucun fracas ; comment il en 

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recueillit les deux moitiés qu'il se proposait d'emporter en France afin de les déposer, dans la chapelle de son château, aux pieds de la M Vierge. Sans hésitation aucune, il reconnaissait qu'il lui devait son salut ; les braves de sa trempe ignorent le respect humain ou plutôt n ils savent que c'est lâcheté. 

 Nous aimions le général parce qu'il causait familièrement et que nous savions qu'il avait gagné ses épaulettes en commençant par le grade de simple soldat. 

 Parlerai-je maintenant de notre diner chez une famille arménienne ? oui, sans doute ! Mon oncle Bore, si bon pour moi, voulut bien m'accompagner ; nous longeâmes à pied la rive droite du Bosphore, c'est-à-dire la côte d'Europe ; rendus à un village nommé Balta-Limani que le pin-parasol, le cyprès, le cèdre, le platane et le chêne environnent de frais ombrages, nous frappons à la porte de la famille ; une esclave nous ouvre, qui nous mène au second étage dans une chambre-kiosque d'où nous apercevons la baie de Beikos et quelques navires français. Le chef de la maison nous prie de nous asseoir sur un long et large divan et bientôt sa femme vient nous saluer. On nous offrit du café que nous acceptons et des tchibouks que je refusai, commettant de la sorte, sans m'en douter, une impolitesse que mon oncle répara de son mieux ; mais je prends ma revanche à cuillerées sur d'excellentes confitures de pommes qui nous sont servies. Nos friandises consommées, l'on nous fait descendre au salon » où la famille entière nous attend. Cette réception avait un petit n air biblique qui nous reportait involontairement au temps des patriarches. Une jeune fiancée avec son costume oriental achevait l'illusion. Elle portait une robe verte clair-semée de roses blanches et » tombant jusqu'aux genoux ; un pantalon de même étoffe, bouffant à la manière de ceux des zouaves, imprimait à sa tournure une piquante originalité ; de jolies babouches emprisonnaient ses pieds, puis une épaisse chevelure, noire comme ses beaux yeux, encadrait à merveille son teint pâle, blanc mat et distingué. Le dîner préparé, nous entrons » dans une petite salle carrée où, sur une table à la française, figurent des mets qui ne le sont guères, pilafs galibi, rotin à la turque, brouet de riz, figues de Smyme et raisins secs ; tout cela fort propre et 

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très bon. Les enfants servaient à la place des esclaves, et la jeune » fiancée, y mettant tous ses avantages, s'en acquittait à ravir. Après le repas l'on gagne le salon où, de nouveau, l’on nous apporte des tchibouks, des cigarettes et le café. Une promenade aux environs termine cette délicieuse journée. Le mardi 25 septembre, mon oncle, ayant à parler au Ministre de l'instruction publique, eut l'obligeance de m'y conduire ; pendant qu'ils conféraient ensemble, j'esquissai rapidement le casino de Son Excellence ; c'est une sorte de chalet à jolis cabinets soutenus en l'air par des colonnes autour n desquelles citrons, oranges et grenades semblent, au souffle des vents, » jouer à la pelotte parmi les roses ; ajoutez qu'à travers leurs rameaux , vous jouissez des splendides lointains du Bosphore. Le lendemain je quittai Bebek et mon oncle Bore, très reconnaissant de ses attentions délicates.

Je n'oubliai point dans mes adieux M. l'abbé Richou, avec qui j'avais fait de la musique, non plus qu'un sergent blessé à Sébastopol, je leur serrai bien affectueusement la main. Quant aux élèves, il n va sans dire que nous étions amis. J'embrassai le jeune Koppé et je partis en kaik, descendant le Bosphore sans me donner la peine de me rappeler ses merveilles tant elles sont nombreuses. L'imagination d'ailleurs vaut mieux ici que la mémoire et je la laissai courir vagabonde et sans but ; sous le charme de cette rêverie, j'arrivai à Top-Hané et de là bientôt à Péra. » 

Ce récit des journées de Bebek, Hippolyte, Monsieur, vous en fait hommage en souvenir des soins affectueux qu'il reçut de vous au Lycée d'Angers. 

Constantinople, septembre 1855. 

XXV. CONSTANTINOPLE.  ÉGLISES CATHOLIQUES. — NOTRE DÉPART. — PROFITS ET PERTES DE LA GUERRE DECRIENT. — QUELQUES ANGEVINS TUÉS OU MORTS DE MALADIES, FATIGUES ET BLESSURES EN ORIENT. 

Monsieur, 

Nos bagages étant préparés dès la veille, le 1er octobre jour de notre départ, est employé à visiter une dernière fois les églises catholiques de Saint-Louis, du Saint-Esprit, de Saint-Pierre et de Saint-Paul, ainsi qu'à faire nos adieux définitifs. Ces églises sont toutes à l'arrière des maisons, à ce point que de la rue il n'est pas fort aisé de les apercevoir. A l'aide de finances on acquiert assez facilement la permission d'en bâtir ; si même, à défaut d'autorisation, il arrive que l’on puisse en construire une sans que d'abord la police le sache, on ne vous ordonnera pas sa démolition, les Turcs étant assez débonnaires à l'endroit des faits accomplis. Nous ne voulions pas non plus quitter Constantinople sans voir l'hôtel où David, notre célèbre sculpteur angevin, résida lors de son voyage en Orient. M. Fossati, l'architecte des réparations de Sainte-Sophie, avait eu l'obligeance de nous l'indiquer ; mais c'est à peine si quelques esprits d'élite gardent, dans Péra, le souvenir de la présence de notre éminent artiste. Athènes, dit-on, est moins oublieuse de son séjour, elle 

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a raison, car si jamais la Grèce veut s'en donner la peine, elle n’ira pas seulement chercher dans son Acropole des germes puissants pour renaître aux beaux -arts, elle les rencontrera, fécondés par l’esprit moderne, sur la tombe de Botzaris, à Missolonghi, comme elle y a trouvé déjà son indépendance et sa gloire. Alors elle se souviendra que la statue de jeune fille qui veille aux mânes du héros, fut l'œuvre de David ! et les Angevins seront fiers de penser que la Grèce leur devra quelque chose de sa future renaissance, fiers de penser que leur province aura commencé la première à s'acquitter sous le rapport artistique de la vieille et noble dette de l'Occident envers les Hellènes. Un autre Angevin, bien jeune pourtant et déjà célèbre, M. Beulé, de Saumur, par sa découverte de l'entrée de l'Acropole et par son bel ouvrage, aura lui aussi contribué glorieusement à cette rénovation si désirable et trop longtemps ajournée. 

Mais j'oublie que nous sommes à Péra, en face, il est vrai, de l'hôtel qu'occupa David. Cependant arrive l'heure de monter à bord, sœur Philomène et Mme Koppé nous conduisent à Top-Hané, où nous prenons un kaik ; deux Turcs bientôt nous mènent au Jourdain que commande M. de La Noue. Sept heures sonnent, la nuit se fait, on lève l'ancre, adieu Constantinople ! 

Nous avions eu l'avantage, à notre arrivée, de voir le Bosphore en plein soleil ; au départ, le spectacle ne fut pas moins beau, les étoiles brillaient d'un vif éclat, sans nuire aux innombrables jets lumineux qui, partis des fenêtres de Péra et de Galata, de Stamboul et de Scutari, semblaient se multiplier dans les eaux du Bosphore. 

La cheminée de notre vapeur s'avançait en Marmara, comme une gigantesque torche ; des gerbes de feu s'épanouissaient à son sommet et projetaient sur nos visages des reflets étranges. L'avant du pont était couvert de 200 soldats qui, convalescents, se rendaient en France. Sur le gaillard d'arrière se trouvaient réunis MM. les officiers qui, à moins de circonstances spéciales, sont à l'intérieur du navire généralement distribués de la sorte : les généraux, colonels et commandants, aux premières ; les capitaines, lieutenants et sous-lieutenants, aux secondes ; mais ces distinctions entre officiers, disparaissent sur le pont. Cette fois, par suite du grand nombre de troupes à bord, les secondes furent 

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supprimées et tous les passagers contraints de se mettre aux premières. Des groupes se forment, l'épaulette y donne le ton, mais un ton de fine chevalerie que la gloire des armes rehausse encore. C'est comme un bivouac de bonne société où l'oreille la plus délicate n'a rien qui l’inquiète. Naturellement des conversations s'établissent sur la guerre d'Orient : « — Quels sont ses profits et ses pertes, dit l'un ? — Si la question n'est pas facile à résoudre, elle est du moins fort originale, reprend un autre. — Voilà un thème pour une traversée entière, ajoute un troisième, mais un thème qui me semble complexe et susceptible de divers points de vue que je classerais de la sorte : profits et pertes relativement à la Russie, à la Turquie, à l'Angleterre et à la France. 

« La Russie s'est bien battue, honneur à son courage ! mais elle saura qu'il ne faut pas se jouer de l'équilibre européen ; elle ne perdra rien de son sol, et par la liberté qu'on ne peut manquer d'obtenir sur la mer Noire, son commerce entrant plus en relation que jamais avec celui 'des autres puissances, y gagnera d'assez grands avantages. Somme toute, la Russie ne sera pas mal partagée et le coup que son ambition a reçu dans ses projets d'envahissement, deviendra, je le crois, fort profitable aux améliorations que réclament ses affaires intérieures ; elle songera moins à s'étendre et davantage à se civiliser. 

« En pouvons-nous dire autant de la Turquie ? sérieusement songe-t-elle à le faire ? il est au moins permis de l’espérer. Il lui faudrait une forte organisation municipale pour élargir et aligner ses rues, pour établir des quais et des ports ; une vigilante police pour nettoyer ses quartiers et les purger d'assassins et de voleurs. 

« Je ne doute pas, continue le même interlocuteur, que les chrétiens sujets de la Porte n'obtiennent des droits sérieux en matière d'instruction, de liberté de conscience, de propriété, de justice et de fonctions publiques, choses que déjà les sultans avaient accordées dans une certaine mesure, depuis un temps immémorial, à litre d'immunités et de privilèges ; mais je doute que la liberté de conscience soit octroyée à la race musulmane, cela étant ou plutôt n'étant pas, je ne puis entrevoir comment un jour la femme turque sortira de son abaissement. Or point de civilisation réelle, profonde, sérieuse chez un peuple, tant que la femme restera sur un plan inférieur à l'homme. Sans elle point de fine 

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politesse, de langage délicat, d'entrain aimable, de causeries piquantes ; plus de bonnes mœurs ! où elle n'est pas souveraine, l’homme s'affadit, se gâte et s'ennuie. Ce qu'il gagne en brutal commandement, il le perd en distinction et en charme. Dans l'Orient comme partout, si l'on offre à la femme le sceptre des salons, elle saura dignement le porter et faire fléchir la société sous les douces lois de son empire ; les musulmanes n'en seraient pas incapables. 

» - C'est juste, dit un lieutenant, et ceci me rappelle que les Turquesses qui circulent à cette heure, avec assez de liberté, dans tes rues de Stamboul, ont avec quelques Européennes des conversations de ce genre : — Votre mari n'a donc qu'une femme ? vous pouvez dîner à sa table, vous promener à ses côtés, l'accompagner au temple ? Et les Européennes de répondre affirmativement ; puis les Turquesses d'ajouter : — Ah ! vous êtes bien heureuse ! 

» — Evidemment, reprit un capitaine, si ces femmes jouissaient de la liberté de conscience, beaucoup d'entre elles passeraient au christianisme, moins en vue du ciel, il est vrai, que de leur affranchissement ; c'est déjà quelque chose ! Une révolution sociale n'est possible ici que par les femmes, possible que par la liberté de conscience. Sans cet élément vous n'aurez qu'une civilisation mal assortie, sans base et sans durée. Mais ce profit, je doute que de longtemps il soit obtenu. D'autres réformes ne sont guère moins nécessaires ; la justice a besoin d'être en tout remaniée, les pénalités atroces y sont à l'ordre du jour ; un boulanger vendit à faux poids, on le place sur la pointe des pieds, puis on l'accroche par l'oreille, de manière qu'il a le choix de ces deux supplices, ou de rester des heures entières dans la position la plus gênante, ou s'il bouge, de se déchirer l'oreille, et l'on met tout enjeu pour qu'il se la déchire, car on lui barbouille les joues avec du miel, ce qui, attirant les moustiques, le force à se remuer. L'arbitraire n'est pas moins grand ; il y a de çà plusieurs années, 200 bandits européens, grecs, juifs, italiens, désolant Péra et Galata, furent pris. Les ambassadeurs, confiants dans la justice musulmane, les lui abandonnèrent ; un agent de l'autorité turque dresse leur procès avec soin, il forme des catégories, c'était bien ! Un mois après il visite le cachot ; plus de prisonniers ! on les avait étranglés et jetés à la mer. L'agent s'indigne, on lui répond en 

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ricanant, que ces mauvais sujets ne méritaient pas qu'il se fût donné tant de peine, que d'ailleurs les coupables étaient bien et dûment atteints. Cette justice est expéditive, mais il faut croire que la guerre d'Orient ralentira son zèle. 

« — Et les Anglais, qu'ont-ils gagné, qu'ont-ils perdu ? 

« Ils ont gagné, Messieurs, une certaine somme de liberté religieuse^ dit un pauvre moine ; j'ai vu, je vous l'affirme, à l'ambulance anglaise de Scutari, des sœurs catholiques de la Miséricorde entrer en partage de soins avec les dames protestantes ; ce pas a de l'avenir ; l'Irlande et le catholicisme y trouveront leur compte ; reconnaissance à la reine d'Angleterre ! 

» — Bien, bien, reprend un jeune Grec, mais vos alliés n'ont pas gagné beaucoup, par le côté des armes ; j'accorde qu'ils se battent avec courage et qu'ils se font tuer supérieurement, mais sans la France où seraient-ils (1) ? L'illusion des Hellènes sur les forces anglaises, s'est un peu dissipée ; à notre sens, la guerre d'Orient où vous avez pris votre revanche de Moscou, pourrait bien aussi vous l'avoir donnée sur Waterloo, et celte dernière d'autant plus belle, qu'elle s'est accomplie par la seule force des choses. 

» La France, Messieurs, est trop polie pour avouer ce triomphe, mais nous autres Grecs, qui cependant ne sommes pas en celte guerre vos amis, nous le publions très haut. 

» A vous. Messieurs, continue le jeune Athénien, qui comme la plupart de ses compatriotes, parlait notre langue, à vous le profit moral de la guerre, au commerce du monde le profit matériel. 

» — Mais il en est un autre, reprend le moine, un autre que personne de vous. Messieurs, ne désavouera, vous devinez le profit religieux, profil pour l’Orient, profit pour l'armée française ; en face de la mort point de respect humain ! et pendant que vos épées combattaient à Sébastopol, vos consciences avaient aussi leurs glorieuses batailles où les préjugés du dernier siècle tombaient en ruine. 

(1) Cette idée devint plus tard tellement à l’ordre du jour, que la médaille gracieusement distribuée à nos soldats par la reine Victoria, fut appelée la médaille de sauvetage. Si c’est l’honneur de la France d'avoir porté secours à ses alliés, c'est aussi celui de l’Angleterre d'avoir su reconnaître ce bon procédé. 

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« — Au fait, dit une moustache grise, il serait difficile de résister aux séductions des bonnes sœurs, elles vous circonviennent avec tant d'affection^ elles vous soignent avec un tel dévouement, qu'elles finissent toujours par emporter la place ; cet escadron de cornettes blanches est fort redoutable à nos vieilles habitudes, mais qu'importe ? on ne les en aime que mieux ! Allons, Messieurs, aux sœurs de Saint-Vincent-de-Paul ! et le toast fut dignement accueilli. 

» — Va pour les profils, dis-je à mon tour, mais les pertes ! Elles sont pénibles, elles sont nombreuses ! Rien que sur ce navire vous n'êtes pas moins de 200 blessés (1) ? 

(1 ) Depuis la rédaction de cette lettre, quelques documents m’ont été remis sur nos pertes en Orient ; ils sont loin d'être complets, mais je les livre en note, tels que j’ai pu les recueillir. 

[…]

XXVI. DE CONSTANTINOPLE AU PIREE.  FEUX EN MER. — PROMONTOIRE DE SUNIUM. — ÉGINE. — ASPECT DE LA GRÈCE. VUE D’ATHÈNES. — NOTRE QUARANTAINE. — BATAILLE DE SALAMINE. — TOMBEAU DIT DE THÈMISTOGLE. — MURAILLES DU PIRÉE. 

Monsieur,

Le deux octobre au malin, notre navire faisant route de Constantinople au Pirée, est en vue de Gallipoli, nous avions donc employé douze heures à traverser Marmara. De Gallipoli aux Dardanelles, les côtes se rapprochent durant quatre heures, de façon que la mer ressemble à un grand fleuve ; représentez-vous la Loire débordée entre Nantes et Montjean, seulement je vous prie de ne point oublier de substituer par la pensée, les rives de l'Europe et d'Asie, à celles de la Bretagne et de l'Anjou, deux parties du monde, à deux provinces, f^ proportion de beauté dans les aspects, n'est pas moins différente ; en Anjou, nos lointains sont gracieux et modestes ; dans l’Hellespont, ils sont hardis et grandioses. A noire gauche, galopent des Arabes ornés du blanc burnous et des cavaliers anglais au costume rouge ; ils dévorent l’espace et bientôt se perdent à l'horizon, dans un nuage de poussière. 

Un bon vent arrière et la vapeur nous poussent rapidement vers les 

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Dardanelles, qu'une manœuvre du gouvernail nous fait tout aussi rapidement perdre de vue ; et nous voilà devant Ténédôs, laissant à notre gauche, la Troade. Après Ténédos, jusqu'au canal Doro, la mer seule nous apparaît dans son immensité, et nous sommes en pleine nuit du deux au trois octobre, nuit étoilée, calme et vraiment belle, mais troublée par la vue d'un feu gigantesque, dont les apparences sinistres nous disposent à croire qu'il s'agit d'un navire en feu. Un incendie en mer, oh ! c'est terrible, disent tout bas quelque passagers et ils jettent instinctivement les yeux sur notre machine. 

Le capitaine se dirige un instant vers cette flamme lointaine, de si lugubre aspect, et ne tarde pas à reprendre sa route ayant acquis la preuve au moyen de sa lunette, que ces conjectures étaient heureusement mal fondées. 

[…]