Imprimer
Catégorie : Imprimerie
Affichages : 5255

Extrait de De la littérature des Turcs, partie III, chapitre III, pages 18-  - Publication en cours.

Toderini décrit les publications de la première imprimerie turque, en en présentant les auteurs et le contenu.

Said Effendi, musulman de talent et de génie qui, dans les deux voyages qu'il avait fait à Paris, d'abord comme secrétaire d'ambassade de son père, [NOTE : Mehemet Effendi, dans son journal, nomme son fils Divan Effendi, ou secrétaire d'ambassade. Aussi fut-il traité avec distinction par le roi de France qui lui envoya pour son entrée solennelle dans Paris, un superbe cheval avec une bride de broderie d'or semée de pierres précieuses.] ensuite comme ambassadeur lui-même, avait enrichi son esprit des connaissances européennes sur la cultures des sciences et des arts, fut, après son premier voyage, le fondateur et le père de l'imprimerie de Constantinople, comme nous avons déjà vu. Il eut pour coopérateur Ibrahim Effendi, hongrois de nation, qui avait abandonné sa religion, pour embrasser le mahométisme, homme d'esprit, industrieux, intelligent, plein de valeur dans les armes, grand amateur de littérature, qui parlait les langues française, turque et italienne. Le sultan Achmet III l'ayant mis à la tête de l'imprimerie impériale, il dirigeait dans sa maison, ce savant travail. [19] Ibrahim Effendi et Said agissaient de concert, et se conduisant d'après l'avis du mufti et des savants ottomans qu'ils consultaient, ils firent un choix des livres les plus nécessaires et les plus utiles à la culture de la nation. Ibrahim Effendi écrivit en abrégé la vie de Kiatib Celebi, ce turc si justement célèbre par sa science, nommé encore Hagi Calfah ; il traduisit le journal du voyageur, donna un extrait du petit livre sur l'aimant, composa le traité de la conduite des peuples, corrigea et augmenta l'histoire des guerres de Bosnie, entre les ottomans et les autrichiens ; mit la main à tous les ouvrages de l'imprimerie, fit graver des cartes géographiques, hydrographiques at astronomiques, fondit, composa les caractères, et fut l'âme de l'imprimerie.

Et ici nous ne pouvons nous dispenser de faire l'éloge du grand vizir Ibraïm Bacha [Ibrahim Pacha], homme de lettres et homme de guerre, qui favorisa hautement l'imprimerie, comme nous l'avons remarqué avec l'imprimeur Ibrahim, dans la préface  du journal du voyageur. [20] La bibliothèque qu'il fonda et qu'il rendit publique, près de Yami Zehzadé nous montre le génie qu'il avait pour l'instruction et la culture de la nation : le trésor public assigna des fonds pour l'imprimerie, et on établit les honoraires des ouvriers et des compositeurs, sur les douanes impériales [Note : voyez le diplôme impérial au sujet de la nouvelle imprimerie].
Je vais parler maintenant des livres selon l'ordre du temps, où ils furent imprimés ; je les ai vus tous plusieurs fois, examinés longtemps et étudiés avec soin, en m'aidant des lumières des personnes instruites et savantes dans les langues orientales ; j'en ai même quelques-uns qui m'ont été nécessaires, et que j'ai fait traduire en partie pour travailler à mon ouvrage sur la littérature turque ; j'avais déjà eu ceux qui ont été traduits et imprimés en Europe, de même que les livres européens originaux qui ont été traduits en turc. [21]
Le savant Jenisch nous a donné de tous ces livres un catalogue abrégé, en indiquant seulement le titre des livres et quelquefois le nom des auteurs avec beaucoup d'exactitude [NOTE : De fatis ling. orient. page 87]. Plusieurs auteurs ont parlé des impressions de Turquie ; mais ils en ont dit des choses étranges et pleines d'erreurs. L'illustre Sculz, entre autres, s'est brisé à cet écueil dans son histoire ottomane, traduite du français en allemand. Mignot, sur de fausses relations et sur de plus fausses idées, affirme qu'on a imprimé l'alcoran et la Sunna, article toujours défendu par la religion dans le diplôme impérial et dans le privilège de l'imprimerie ; il dit que les imprimeurs étaient venus de France [NOTE : Mignot, Histoire de l'empire ottoman, tome 4, page 254-255, à Paris, 1773], que l'imprimerie fut fermée par la révolte des copistes, [22] débite d'autres fables qui font peu d'honneur à son livre. O. Magnus Celsius, [NOTE : Biblioth. reg. Stockol. hist. Parmi les livres de l'imprimerie turque, il fait mention de deux cartes de géographie assez grandes, que j'ai vues, et dont nous parlerons dans le giam numa.] écrivant l'histoire de la bibliothèque royale de Stockolm, marque les livres turcs imprimés à Constantinople, comme un des ornements de sa riche collection, excepté les guerres de Bosnie, dont il ne dit rien. Il n'y a pas deux ans à peu près que l'histoire de la bibliothèque du roi de Suède m'est tombée entre les mains. Le catalogue est fort restreint et presque vide sur certains livres ; mais le travail est estimable. Cependant je ne suis pas d'accord sur différents points avec le savant bibliothécaire, qui n'a pas pu avoir toujours les notices les plus exactes et les plus vraies, se trouvant surtout à une si grande distance de Constantinople. [23]

I Dictionnaire arabe-turc de Wanculi

Il se passa près de deux ans, depuis qu'Effendi eut obtenu le privilège impérial de l'imprimerie, jusqu'à l'impression du premier ouvrage. Il fallait se procurer bien des choses auparavant, et jeter le fondement d'un art nouveau et inconnu aux ottomans.
Kitab lugat, Wanculi, dictionnaire arabe-turc de Wanculi, premier livre mis sous les presses de Constantinople par l'imprimeur Ibrahim, l'an de l'hégire 1141, ( de J. C. 1728) édition in-folio, en deux tomes, le prmeier de 666 pages, le second de 756, tous deux imprimés dans le même année et dans le même mois de Regib.
On fait le plus grand cas de ce dictionnaire. Tous les mots arabes y sont expliqués et accompagnés de citations des plus excellents auteurs arabes, pour mieux déterminer la force et la signification des mots. Il y a au commencement un petit abrégé de grammaire arabe. L'auteur est Ismaël, fils d'Hammad Gevheri, natif de la ville de Farab, patrie du célèbre philosophe Alfarabi, qui s'appelle aujourd'hui Otrar, dans le Turkestan. Celui-ci, quoique né turc, en voyageant dans la Mésopotamie et l'Egypte, s'appliqua tellement à la langue arabe, qu'il en obtint le surnom d'Imamul Lugat, ou prince de la parole. Il intitula son grand dictionnaire, Sabahul, ou Sakeh Lugat, pureté du langage, et on nomme l'auteur Sahah, c'est-à-dire, professeur du langage pur et poli. Il mourut, suivant Abulfeda, à Herb, l'an de l'hégire 398. D'autres varient sur l'année et le lieu de sa mort [NOTE : voyez Herbelot, au mot Givharat, et Sehah Allogat].
Nous apprenons du savant Hagi Calfah que Gevheri passa de la ville de Farab à Nisabur dans le Khorasan. Là étant devenu fou sur la fin de ses jours, il se fit des ailes, et ayant malheureusement tenté de voler, il tomba de haut et perdit la vie. [25]
Quelques années après, Wanculi ou Mahumed, fils de Mustapha, surnommé Elvani, de la ville de Wan [Van] [NOTE : Le savant chevalier Vernard Jenisch, parle de cette ville, dans l'histoire des premiers rois Perses, par Mircond, page 81, Vienne, 1782] dans l'Arménie majeure, où il naquit, traduisit le dictionnaire arabe de Gheveri en langue turque, excepté les exemples qu'il laissa en langue arabe, tels qu'il les avait trouvé. C'était un homme savant, et l'un des plus habiles de l'empire ottoman dans la connaissance de la loi. Il finit ses jours à Médine, dans l'Arabie.
L'historiographe royal, Célebi Zadé, continuateur de Rascid, en parlant de l'introduction de l'imprimerie à Constantinople, dit que le dictionnaire de Wanculi, traduction très estimée du dictionnaire de Sihahi Geveri, fut le premier livre imprimé. [26] Nous apprenons cependant du savant Ibrahim Effendi, dans la préface du journal du voyageur, qu'ayant trouvé des fautes dans les exemplaires manuscrits et même dans celui d'Ibrahim, les quatre surintendants de l'imprimerie se mirent à les corriger. Comme cela demandait du temps, afin que les presses ne restassent point oisives, on se mit à imprimer les guerres maritimes, livre peu volumineux, et ensuite le journal du voyageur.
Le Wanculi est maintenant rare et précieux. Au temps de l'imprimerie on en avait fixé le prix, par ordre de la cour, à 35 piastres. On en fit sûrement deux éditions, comme je l'ai découvert après bien des recherches, la première sur de plus beau papier que la seconde. Le dictionnaire de Gevheri est cité ordinairement sous le nom de Sihah al Gevheri ; c'est celui que Golius a traduit en latin.

II Livres des guerres maritimes des ottomans

En voici le titre, Thufethul Chibar, présent aux grands, sur les guerres maritimes des ottomans, ouvrage de Kiatib Çelebi, avec des cartes géographiques, imprimé à Constantinople, l'an de l'hégire 1141, petit in-folio de 75 pages doubles outre la table des chapitres et l'errata.
Elhagi Mustapha, nommé communément Kiatib Çelebi, et encore Hagi Calfah, surtout par les écrivains, naquit à Constantinople, et fut un très savant musulman. Le hongrois Ibrahim Effendi, imprimeur impérial, a écrit sa vie en turc et l'a imprimée avec les tables chronologiques du même auteur [NOTE : Cet ouvrage a été traduit en français par M. Sturmer, drogman de sa Majesté imp. R. Je l'ai déjà cité plusieurs fois avec éloge. J'ai chez moi le manuscrit qui m'a été donné par le traducteur].
[28] Hagi Calfah cultiva ses rares talents, par les voyages, par l'étude des langues de l'Orient et de l'Europe, par la fréquentation des maîtres les plus habiles, par une lecture immense de livres de toute science et de toute littérature. Il lut une infinité d'auteurs arabes, persans et turcs, en plus de trois cent sciences, comme assure Ibrahim, et comme on voit dans le célèbre ouvrage d'Hagi Calfah, de la découverte des noms des livres sur les arts et les sciences, intitulé, Chiesf-Uzzunum, ou éclaircissement d'idées, qu'il composa selon l'alphabet arabe, rare et précieux manuscrit in-folio, que nous nommerons bibliothèque orientale.
Du reste, le nom de science y est pris dans sa signification la plus étendue et même impropre, puisqu'il embrasse encore les connaissances moins certaines sur les arts même les plus mécaniques. En les divisant dans les moindres parties, il en fait autant de sciences particulières et distinctes, et on ne doit plus être surpris qu'il y en ait un si grand nombre.
[29] Je trouve même dans Herbelot un traité des arts et des sciences, intitulé Ketab Alfonoum, composé par Ali ben al Bagdadi, qui en a rassemblé plus de quatre cents, qu'il nomme et explique toutes. Il est vrai que les arts les plus ignobles ont leurs principes et leurs mécanisme dont on pourrait à toute force éléver la théorie au rang des sciences ; main on ne les considère point ordinairement avec la métaphysique subtile et raisonnée de ces écrivains.
Pour revenir au célèbre manuscrit d'Hagi Calfah, herbelot l'a dépouillé presque en entier, pour en orner et enrichir sa bibliothèque, comme Galand l'a écrit dans sa préface. Hagi Calfah entendait le français, le latin et l'italien ; c'est un des premiers savants que l'empire ottoman ait produit.
Nous avons de lui, outre les guerres maritimes, et son excellente bibliothèque manuscrite ;
1° un livre d'avertissements historiques, philosophiques et poétiques, intitulé Tuhfetul Ahbar, ou avertissements agréables ;
2° l'histoire de Constantinople, sous le titre Constantinie Tarihi. [30] C'est la première histoire de Constantinople, par un auteur turc, depuis la conquête de Constantinople, faite par Mahomet II [Mehmet II] du nom. Cet ouvrage, ainsi que beaucoup d'autres, n'a pas été connu d'Herbelot, qui a écrit qu'il n'y avait aucune histoire ni description topographique de cette ville, composée par les musulmans, depuis qu'elle est tombée sous leur puissance [NOTE : Herbelot, au mot Tarikh al Costhanthiniah].
3° Grande histoire écrite en arabe, à commencer de la création du monde, jusqu'à l'an 1065 de l'hégire (1654), Tarychi Kebiri, connue sous le nom de Fezlike ;
4° Abrégé d'histoire qui commence à l'an 1000 de l'hégire, et va jusqu'à l'an 1065 "petit in-folio qui mériterait bien d'être traduit, sous le titre de Tarichi Saghyri, ou autrement nommé aussi Fezlike.
5° Livre d'arguments et de sentences en arabe, adaptées aux chapitres de la loi musulmane, intitulé, Regmal Regim, ou destruction de l'iniquité.
6° Ilimi Machazirat
7° Courte dissertation sous le titre d'Elham-Al-Mukaddeff min el Feliz-el-Ekileff. [31]
8° Balance de la justice, relativement aux connaissances qui sont les plus justes, Misanul hac fi Ahbaral Ahac, c'est le dernier livre d'Hagi Calfah ait composé.
Outre les guerres maritimes, on a imprimé de lui deux autres ouvrages, les tables chronologiques, qu'il a intitulées Tacvimi Tevarih et le Levamiunmur, ou lumière brillante, traduction du petit Atlas, dont nous parlerons en son lieu. Hagi Calfah était né à Constantinople, et il mourut l'an 1068 de l'hégire, dans le mois Zilkiggé, comme Ibrahim l'écrit dans sa vie.
Pour en venir au livre sur les guerres maritimes, l'ouvrage commence par une préface, et une épître dédicatoire de l'imprimeur Ibrahim, au sultan Ghazi Ahmed Khan, fils du sultan Gazi Muhammed Kan. Il y en a une autre du savant auteur, à Sultan Muhammed Kan, fils du sultan Ibrahim Khan, dans l'an 1055 de l'hégire, d'où l'on voit le temps où elle a été écrite. Il fait précéder cette histoire de quelques notions géographiques sur la division générale du globe, des villes diverses, des lieux voisins de la mer, et des pays qui y confinent ; il en fait la description, et en particulier des îles et des lieux qui ont été le théâtre de la guerre. [32] Il peint, d'une manière agréable et détaillée, Venise située dans le golfe adriatique, ville entourée d'eau comme d'un mur imprenable, où de six en six heures on voit le flux et le reflux de la mer. Il indique les édifices faits d'une belle architecture, et ornés en dedans avec beaucoup de magnificence : il parle des ponts, des gondoles, du grand canal, du trésor de Saint-Marc, de l'arsenal, du doge et de mille autres choses curieuses, dont le détail serait trop long. Il parle avec admiration de l'église de St. Marc, et il explique en musulman la figure du lion ailé, sous lequel l'évangéliste est représenté [NOTE : Comme à Constantinople, des personnes de différentes nations, et même des vénitiens m'ont fait des questions sur la figure du lion ailé, que nous appelons Saint Marc, je veux en donner une explication abrégée.[33] Il est certain que dans le prophète Ezechiel, et dans l'Apocalypse, on trouve les quatre figure symboliques de l'aigle, du lion ailé, de l'homme et du boeuf. Dans Ezechiel, ces figures sont les symboles des quatres chérubins. Saint-Jean, au ch. 4, v. 7, nous dit qu'elles rendaient gloire au Dieu vivant et éternel, et chantaient les louanges de l'agneau mystique : par ces quatre animaux mystérieux, l'église a voulu nous indiquer les quatre évangélistes qui ont publié et défendu la divinité et l'humanité de J.C. Saint-Irénée (liv. 3, contre les hérésies, chap. 11) attribue le symbole de l'homme à Saint-Matthieu, celui de l'aigle à Saint-Marc, à Saint-Luc celui du boeuf, et le lion à Saint-Jean. Saint-Augustin a pensé différemment. Il a désigné Saint-Matthieu sous la figure du lion, Saint-Marc, sous celle de l'homme, Saint-Luc par le boeuf, et Saint-Jean par l'aigle. Mais le grand docteur Saint-Jérôme (Préf. de Saint-Matth.) et Saint-Grégoire-le-grand (rom. 4) sur Ezéchiel, ont figuré, par le symbole de l'homme Saint-Matthieu, par le lion ailé Saint-Marc, Saint-Luc par le boeuf, et Saint-Jean par l'aigle. Les vénitiens ont embrassé cette idée, qui a été mise en usage par d'anciens peintres et poètes chrétiens. Aussi la république de Venise ayant pris Saint-Marc pour patron, elle en a adopté l'emblême du lion ailé quelle porte dans son antique et glorieux écusson.] Il cite l'ouvrage de Piré Reis [Piri Reis] savant turc, intitulé Bahrije, ou descriptions maritimes, et dit d'après lui que sans un pilote habile et expérimenté dans ces eaux, l'entrée du port est dangereuse pour les vaisseaux, et qu'on risque d'y échouer.
Le livre est orné et accompagné de cinq cartes. La première nous représente les deux hémisphères terrestres. La seconde, la mer méditerranée, et la mer noire. La troisième, les îles sujettes à l'empire ottoman. La quatrième le golfe adriatique, avec les îles ; la cinquième enfin, une boussole marine, double d'un burin fin, l'une avec les noms des vents en langue turque, l'autre avec les noms en usage dans la Perse et dans l'Inde.

[34] L'auteur raconte les guerres maritimes des ottomans dans la méditerranée, dans l'archipel, sur la mer noire et dans les palus méotides, avec celles qu'ils ont soutenues dans la mer rouge, dans le golfe persique, et dans le golfe de Venise. Outre cela, il rassemble les faits militaires qui ont eu lieu dans les eaux du Danube, du Boristhène, de l'Euphrate et du Tigre. Dans les derniers chapitres du livre, Kiatib Çelebi nous donne la liste des capitans bachas ou grands amiraux ottomans. Il décrit les différentes sortes de navires, parlant fort au long de tout ce qui a rapport à leurs agrès et l'équipement complet d'une flotte. Enfin il y joint quarante règles ou préceptes pour bien conduire les guerres navales et les faire avec succès.
Ce livre, comme écrit Ibrahim, dans la préface du journal du voyageur, est d'un grand avantage, non seulement pour les guerres maritimes, mais encore pour les voyages de terre et de mer, parce qu'il montre avec beaucoup d'exactitude, les routes et les chemins. [35] Je dois remarquer qu'Ibrahim Effendi a inséré dans cette histoire des notes belles et curieuses, comme il l'indique lui-même dans la préface dont j'ai parlé. L'ouvrage fut regardé comme si généralement utile, qu'on en fit deux belles éditions, comme il atteste lui-même, et s'il ne l'avait pas dit, nous n'aurions pu le reconnaître, parce que les exemplaires que j'en ai vus, sont extrêmement ressemblants.
[36]

{mospagebreak} 

III. Journal du voyageur

Tarihi Sejiah. Journal du voyageur, ou histoire de l'irruption des Aguhans, et de leur guerre avec les Persans, et de la destruction de l'empire des rois de Perse, appelés Sophis. En 1776. On lit dans la préface d'Ibrahim que ce journal est la traduction d'un ouvrage latin en langue turque. Elle fut achevée au commencement du mois Zilkiggé de l'année 1141, et fut imprimée à Constantinople, au commencement du mois Sepher de l'année 1142 (1729).
[37] Un missionnaire est l'auteur original de cette histoire. Il raconte au commencement du livre, que s'étant trouvé en Perse, il en avait appris la langue. S'étant mis à lire des manuscrits persans, et à s'entretenir avec des hommes savants du pays, il entreprit d'écrire cette histoire en latin, afin qu'elle fût plus généralement utile ; le latin étant, comme il le dit, la langue des sciences. Sur la fin du livre, il assure qu'il a demeuré environ vingt-cinq ans dans Ispahan, cette grande capitale de la Perse, et qu'il a été témoin de sanglantes tragédies.
L'ouvrage est divisé par chapitres. Il expose d'abord en abrégé la fuite des Sophis de Perse, fixe la durée de leur règne, selon les annales persanes, et donne leur histoire en raccourci. Ibrahim ayant recherché, avec un jugement exquis, les histoires ottomanes, a trouvé quelques différences dans les années, occasionnées sans doute par les erreurs qui se sont glissées dans les manuscrits persans ; aussi a-t-il employé un chapitre à part pour corriger sa chronologie, [38] depuis l'année de l'hégire, 516, où commence le règne d'Ismaël, premier fondateur de l'empire des Sophis ; il compte neuf rois jusqu'au malheureux Hussein. Celui-ci, après avoir gouverné 29 ans, descendit du trône en 1134, forcé de céder la couronne de Perse à l'usurpateur, Mirmahamud, chef des Aguhans rebelles. Ainsi, d'après les annales turques, cette dynastie a duré 228 ans.
Après avoir exposé ces faits en différents chapitres, l'auteur considère séparément les motifs qui conduisirent l'empire de Perse à son entière décadence et à sa ruine. Une de ces causes fut l'abus déclaré du vin, quoiqu'il leur soit défendu par l'Alcoran. [NOTE : Ils est dit dans l'Alcoran, au chapitre intitulé Maideh ou la table ; certainement, le vin, les jeux de hasard, les pierres sur lesquelles on a sacrifié des chameaux ou d'autres bêtes pour les diviser par le sort des flèches, sont toutes choses abominables devant Dieu, et l'ouvrage du démon. Cependant beaucoup de musulmans ne croient pas qu'il leur soit défendu d'user, mais seulement d'abuser du vin, comme on peut voir dans Herbelot, au mot ottoman ben Assar. Parmi les docteurs, Gelalé est cité par Maracci, p. 84, et avec Gelalé, Zamaschazer dans la préface, p. 4, pag. 38, ainsi pensaient encore un Effendi et des ulémas de ma connaissance qui en usaient sans scrupule. Cette opinion est peut-être fondée sur la réponse que Mahomet fit d'abord à Osman, qui l'interrogeait sur le vin et sur les jeux de hasard. Il n'y a, dit-il, en tout cela, de grands avantages et de grands abus. Voyez l'Alcoran à la sura seconde.] De là vint la dissolution et la cruauté du roi, et la corruption entière de la nation.
[39] La loi et la religion musulmane étaient transgressées, au point qu'Abbas II avait défendu le pélerinage de La Mecque, afin que l'argent ne sortît point du royaume. Aussi plusieurs msuslmans priaient Dieu pour la destruction de l'empire, de leur manière de vivre et de faire la guerre, et de l'ancienne religion des Aguhans.
Ils avaient d'abord habité le long de ma mer caspîenne, mais ayant été subjugués et vaincus par Tamerlan, ce prince les relégua dans les Indes, pour les courses et les invasions continuelles qu'ils faisaient dans la Perse et dans les pays circonvoisins, qu'ils infestaient de leurs brigandages.
Quelques savants ont pensé que les Aguhans [NOTE : l'auteur nomme Aguhan, un autre peuple appelé Azarai, divisé en différentes tribus dans les confins des pays d'Uzbecs et de Candahar, avec lequel il ne faut point confondre le nôtre.] étaient un peuple de l'Arménie, et même chrétien. Encore aujourd'hui, comme atteste l'auteur, avant de faire cuire le pain, ils le marquent avec le signe de la croix, usage qu'ils ont conservé de leur séjour en Arménie. Mais, transportés dans l'Inde, du sein de leur pays natal, ils ont, par la suite du temps, abandonné la religion chrétienne, et embrassé le mahométisme.
[40] Sujets des princes indiens, ils leur enlevèrent la citadelle de Candahar, et ils infestaient la Perse ; mais la guerre s'étant déclarée entre les Indiens et les Persans, le roi Abbas, qui fut le vainqueur, les soumit à son empire, l'an 1030 de l'ère mahométane (de  JC 1720).
La suite est l'histoire de Mirveis, chef et conducteur des Aguhans, ses perfidies et ses révoltes, les guerres qu'il fit, ses conquêtes, ses revers et sa mort. Mir Abdullah, son frère et son successeur, homme voluptueux et lâche, fut tué en trahison par son neveu, Mirmahamud, qui prit les rênes de l'empire. Celuic-, à la tête des Aguhans, mit le siège devant Ispahan, qui, désolée par une famine cruelle, et pleine de cadavres sans sépulture, fut enfin obligé de se rendre. Ce nouvel usurpateur devenu avare et cruel, remplit la Perse de carnage et de sang : à la fin, sa fureur et sa frénésie ayany soulevé l'armée contre lui, il fut tué par Esceref-Aguhan, roi de Perse ; c'est à lui que le journal finit.
[42] Les recherches que j'ai faites sur le missionnaire m'ont appris qu'il était jésuite. Par la lettre latine de Mathieu Iliaco, écrite de Saratovie, le 20 juillet 1730, à Gleditschi, on voit clairement que l'auteur est le P. Taddée-Krusinski, polonais, de la compagnie de Jésus, et que cette histoire fut imprimée à Paris, ensuite traduite en turc, et enfin mise sous les presses nouvelles de Constantinople. La lettre dont j'ai parlé se trouve insérée dans le journal du voyageur, traduite en latin par Chrétien Clodio.
La traduction turque, faite par Ibrahim, avec la plus grande fidélité et exactitude, comme il nous atteste sur la fin de sa préface, fut mise de nouveau en latin par Jean Chrétien Clodio, mais un peu abrégée. Il a passé tout ce que Krusinski écrit de lui-même avant d'entrer dans le récit de son histoire ; c'est là que Clodio a voulu commencer sa traduction latine, qu'il a intitulée : Journal du Voyageur. Elle fut imprimée à Leipzig en 1731. Il est parlé de ce livre dans les actes de Leipzig, au mois de mars.
J'avais déjà écrit ceci, lorsque je trouvai par hasard à Constantinople, l'histoire de ces guerres, composée en latin par le jésuite Tadée Krusinski, continuée depuis 1711 jusqu'en 1778, d'après les éditions française, hollandaise, allemande et turque de Constantinople, et augmentée par l'auteur même. Elle avait été imprimée à Léopold, dans le collège des pères jésuites, l'an 1740. Il raconte qu'il a vu la traduction turque de son livre imprimée à Constantinople, et assure fermement que c'est lui qui l'a traduite en turc, et que l'imprimeur Ibrahim s'est servi de cette traduction, comme s'il l'avait faite lui-même.

IV Histoire de l'Amérique

Tarichi indi, garbi. Histoire des Indes occidentales ou d'Amérique, en langue turque, en 91 pages doubles, avec quatre géographiques, dont une d'astronomie, d'après le système de Ptolémée, sous laquelle se trouve cette inscription : "faite par le pauvre Ibrahim, [44] avec treize autres planches de figures de plantes, d'hommes et d'animaux. Le livre est un petit in-4° imprimé par Ibrahim Effendi, à Constantinople, l'an de l'hégire, 1142.
Comme le livre est sans nom d'auteur, quelques-uns ont cru qu'il était de Kiatib Celebi, ou Hagi Calfah ; mais, outre que l'ouvrage est plein de fables extravagantes, qui sont fort éloignées du génie de ce grand littérateur, la vie qu'Ibrahim Effendi en a écrite [NOTE : J'ai cette vie dans mes manuscrits, traduite du turc en français, comme je l'ai remarque ci-dessus.], et où il rapporte les livres que ce savant a composés ou traduits, ne dit pas un mot de l'histoire d'Amérique. Bien plus, Hagi Calfah parlant de ce livre dans sa bibliothèque, s'en explique de cette manière, au mot Tarigi-indi, gedi di garbi. "L'histoire des nouvelles Indes occidentales, ainsi appelées par quelques modernes, est une traduction du français, et peut-être même du latin, à laquelle on a ajouté certaines choses tirées du livre "seerheut teschiere", ou commentaire des mémoires. [45] Elle parle du nouveau monde, et en détaille les particularités ; elle dit comment il fut découvert par les modernes, les anciens n'en ayant eu aucune connaissance, par l'impossibilité où ils étaient de pénétrer jusques-là." Ainsi s'exprime Hagi Calfah, qui n'aurait pas manqué de nous dire  que cet ouvrage était de lui, comme il fait, en parlant d'autres livres qu'il avait composés, extraits ou traduits.
Au commencement du livre, on discute quelques opinions des géographes anciens, les voyages, les expéditions des Espagnols en Amérique ; et l'auteur répand dans tout son ouvrage des détails curieux sur les animaux, les plantes ; mais ces détails sentent le roman. Parmi les plantes, une des premières qu'on trouve gravée, c'est la grande plante appelée "vac vac", qu'il fait naître fabuleusement dans une île d'Amérique, de l'arbre même "vac vac", qui, selon lui, était le nom de la plante. [46]Les fruits ont naturellement la figure d'une femme qui pend aux branches ; quand ils sont mûrs, ils tombent à terre, et ouvrent la bouche, en criant "vac vac". Les insulaires accourent avec de grands transports de joie vers les dames-fruits ; mais, au bout de deux jours, elles s'en vont en poussière.
Une historiette de ce genre, bonne à être contée par de vieilles grand'mères aux petits enfants dans les soirées d'hiver, a tellement pris chez les turcs, que, dans un donaima, (ce sont des fêtes et des réjouissances publiques,), on la représenta, comme nous l'avons dans le livre. On planta un arbre de grandeur naturelle, avec des femmes peintes en carton, qui étaient pendues à l'arbre, qui se détachaient ensuite, et tombaient en criant, "vac vac", par un mécanisme.
Il est assez rare de trouver ce livre net et entier. Après en avoir eu différents exemplaires, dont les figures étaient gâtées, et auxquels il en manquait, je m'en suis enfin procuré un parfait en tout point.
[47] Herbelot, au mot Tarikhend, a écrit ceci : on trouve, en arabe et en turc, une histoire moderne qui a été traduite des Européens, sur la découverte de l'Amérique, que les Orientaux appellent le nouveau monde.