Imprimer
Catégorie : Bibliographie
Affichages : 1124

Cette introduction au tome II des Lettres sur la Turquie est consacrée aux minorités chrétiennes de l'empire ottoman après la conquête de Constantinople et à l'application du droit musulman, bien plus tolérant que le droit des pays européens de la même époque. 

Comme toujours, il faut faire abstraction d'un vocabulaire ou de remarqeus qui peuvent choquer un lecteur moderne. Ubicini parle de notion de "race" pour ce que nous pourrions appeler ethnie ou minorité. On lit des expressions peu amènes comme "grecs abâtardis". Mis à part ces réserves, on trouve ici de nombreuses informations pertinentes : statut des chrétiens, impôts, nationalismes etc

INTRODUCTION.

Caractère général de la conquête - Persistance et partage des races dans l’empire ottoman.

Le voyageur qui visitait, il y a une couple d’années, l’église ou plutôt la mosquée de Sainte-Sophie, à Constantinople, à l’époque où les travaux de réparation exécutés par ordre du sultan en facilitaient l’entrée aux Européens, s’arrêtait saisi d’étonnement et d’admiration à la vue de riches mosaïques, nouvellement découvertes, qui étincelaient aux plafonds et aux voûtes. C’est ainsi qu’il me fut donné d’admirer une image colossale de la Vierge, de la Panhagia, comme l’appellent les Grecs, dominant le sanctuaire avec un regard rempli d’une majestueuse douceur, tandis qu’à sa droite brillaient les figures, gigantesques aussi, de l’empereur Constantin et d’un autre, je crois, Jean Paléologue, le dernier empereur chrétien qui entreprit de restaurer Sainte-Sophie. Çà et là, sous les démolitions du plâtre qui les dérobe aux regards des dévots Musulmans, d’autres figures on des lambeaux de fresques, chefs-d’œuvre de l’art byzantin, resplendissaient d‘un vif éclat, comme au jour où le Conquérant, faisant bondir son cheval sous la nef du temple de Constantin, abattit la croix grecque qui surmontait le dôme et la remplaça parle croissant.

Le même spectacle s’offre à nous, si nous venons à considérer les races nombreuses disséminées sur toute l’étendue du sol ottoman. Le flot de la conquête, en les recouvrant, ne les a point effacées. Les mêmes différences de mœurs, de langue, de religion, continuent à subsister entre elles et le peuple dont elles font partie, et après quatre cents ans, comme au lendemain de la conquête, vainqueurs et vaincus se retrouvent en présence, les uns commençant à peine à apprendre, les autres à oublier.

Ce phénomène, unique dans l’histoire des races, tient à plusieurs causes qu’il importe de rechercher.

Caractère général de la conquête

D’abord, et avant tout, le caractère de la conquête. J’ai dit ailleurs que la loi du Coran divisait la terre en deux portions, le dar-ul-islam, la maison de l’islamisme, et le dar-ul-harb, la maison de la guerre, le pays des infidèles. De là, le djihad, ou état de guerre permanent du vrai croyant, de l’habitant du dar-ul-islam, vis-à-vis celui du dar-ul-harb, état qui ne peut être suspendu, non anéanti, que par l’effet soit de l’aman, soit des traités, et qui subsiste en droit tant qu’il reste un seul infidèle sur la terre qui ne se soit pas converti à l’islamisme, ou qui n’ait pas consenti à payer le tribut (1).

« Dis : Faites la guerre à ceux qui ne croient ni à Dieu ni au jugement dernier, qui ne regardent pas comme défendu ce que Dieu et son Prophète ont défendu,

« A ceux des Kitabi (2) [gens du Livre] qui ne professent pas la vraie religion, jusqu’à ce que, humiliés, ils paient le tribut de leurs propres mains (3). »

(1) Le djihad n’est, en effet, qu’une guerre de religion, dont les Musulmans ont pris l‘initiative contre les non-Musulmans, et dont les croisades ont ensuite été les représailles. Naguère encore, lorsque toute la Kabylie se levait en armes contre nous, à la voix d’un marabout sorti de la montagne ou du désert, c’était toujours par un effet de ce principe, la perpétuité du djihad. (Voyez un article fort savant de M. du Caurroy, sur le djihad, inséré dans le Journal asiatique, février-mars 1851.)
(2) Les Kitabi sont, ainsi que je l’ai dit ailleurs, les nations qui ont reçu des livres, kitab, soit de Jésus-Christ, soit de Moïse, ou de tout autre prophète dont les Musulmans reconnaissent la mission. Le Coran distingue soigneusement entre eux et les idolâtres (medjous) ; il admet les premiers au paiement du tribut, tandis que les autres sont voués à l’extermination, à moins qu’ils ne se convertissent à l’islamisme.
(3) Coran, lX, 29.

« J’ai mission, disait également le Prophète, de combattre les infidèles, jusqu’à ce qu’ils disent : Il n’y a de Dieu que Dieu. Lorsqu’ils ont prononcé ces mots, ils ont sauvegardé leur sang et leurs biens de toute atteinte de ma part. Quant à leur croyance intime, ils en rendront compte à Dieu. » 

En vain plusieurs commentateurs des premiers siècles, s’appuyant sur d’autres passages du Coran, notamment dans les derniers chapitres (1), entreprirent de restreindre le djihad au cas seul d’attaque de la part des infidèles. L’élan fut irrésistible. La doctrine contraire, soutenue par Ebou-Hanifè [Abou Hanifa, 699-767], le premier des quatre grands imams orthodoxes, prévalut comme plus conforme à l’enthousiasme des unitaires ; et dix ans à peine s’étaient écoulés depuis la mort du Prophète que, déjà, I’Arabie, l’Egypte, la Palestine, la Syrie, la Perse étaient tombées en leur pouvoir. Dix années encore, et ils couvrent l’Afrique jusqu’aux colonnes d’Hercule. De là ils franchissent le détroit, chassent les Goths de l’Espagne, et l’Europe tout entière est à la veille de devenir musulmane. 

(1) Coran, II, 186, IX, 36 et CIX

Tel fut l’esprit de la conquête. Quant au mode d’exécution, nous le voyons partout le même ; dans l’attaque du territoire ennemi, comme dans le partage du butin et le traitement infligé aux nations subjuguées, le conquérant musulman procéda d’après une méthode invariable, laissant le choix aux vaincus entre l’adoption de l’islamisme, sous le bénéfice du droit de cité et de tous les privilèges inhérents à la qualité de Musulman, ou la conservation de leur religion et de leurs droits civils, avec la condition tributaire, c’est-à-dire d’infériorité politique et sociale. Les apostats et les Arabes idolâtres furent seuls exclus du bénéfice de cette alternative et durent opter entre l’islamisme ou le glaive, d’après le texte du medjmae, qui les déclare muhab, hors la loi. Avant d’entrer sur le territoire ennemi, le commandant de l’armée musulmane, à l’exemple du Prophète (1), adressait au chef et au peuple de la contrée la sommation d’usage : « Santé et prospérité à chacun de ceux qui suivent le droit chemin et croient en Dieu et en son apôtre. Nous vous demandons de reconnaître qu’il n’y a qu’un Dieu et que Mahomet est son prophète ; et quand vous aurez rendu témoignage de cette vérité, il serait injuste de notre part, ou de répandre votre sang ou de nous emparer de vos biens et de vos enfants. 

(1) « Le Prophète ne combattait pas un corps de troupes sans l’avoir appelé à l’islamisme. Si pareil corps ainsi appelé se convertit, nous nous abstenons de le combattre, parce que le but du djihad est atteint. S’ils s’y refusent, nous les sommons de se soumettre au djiziè (tribut), lors toutefois qu’ils font partie des infidèles qui y ont droit, c’est-à-dire s’ils sont Kitabis... Mais nous nous abstenons de faire cette dernière sommation aux apostats et aux idolâtres arabes, parce qu’ils n’ont le choix qu’entre l’islamisme et l’épée. (Medjmae, p. 106.)

Sinon, consentez à payer le tribut, et soumettez-vous à nous sans tarder ; autrement j’enverrai contre vous des hommes qui aiment la mort plus que vous n’aimez à boire du vin, ou à manger de la chair de porc ; et je ne vous quitterai point, s’il plaît à Dieu, que je n’aie écrasé ceux qui combattent pour vous et que je n’aie fait des esclaves de vos enfants (1). » Vaincus, ils étaient soumis au tribut, et leur pays faisait partie du dar-ul-islam, soit qu’ils habitassent confondus avec les musulmans, ou isolés, sous la conduite d’un prince de leur nation. Dès lors aussi leurs personnes et leurs biens se trouvaient placés sous la sauvegarde de l’aman et leur sang acquérait une valeur appréciable qu’il n’avait pas jusqu’alors, conformément au principe écrit dans le multèqa : dèm’ulqafirin la ïètèlrawwèmu illa bi-l-èman, (le sang de l’infidèle n’acquiert une valeur appréciable que par l’aman).

(1) Gibbon, Décadence de l’empire romain, 9. Il, p. 461.

Tel fut le sens de la capitulation accordée par le khalife Omar à Sophronius, patriarche de Jérusalem, après la prise de cette ville par les Arabes, l’an 16 de l’hégire (de J .-C., 637), et qui servit de modèle pour toutes les conventions postérieures entre les Musulmans et les Chrétiens. Une pièce, vraisemblablement apocryphe, mais que l’on trouve alléguée presque à chaque pas dans les contestations relatives aux établissements religieux de Terre-Sainte, fait remonter l’origine de cette capitulation à Mohammed lui-même (1). Pour ce qui est de la capitulation d’Omar, elle porte en substance :

Que les Chrétiens paieront une rente annuelle, conformément à la loi du Coran ;

Qu’ils ne pourront ni monter à cheval sur des selles, ni porter aucune espèce d’armes, ni faire usage de la langue arabe dans les devises de leurs cachets, ni vendre d’aucune sorte de vins ;

Qu’ils seront obligés de porter les mêmes espèces d’habits, en quelque lieu qu’ils aillent, et auront toujours des ceintures sur leurs vestes ;

Qu'ils ne placeront pas de croix sur leurs églises, et ne montreront point ouvertement dans les rues des Musulmans les croix dont leurs livres sont remplis ;

Qu’ils ne feront point retentir la ville du bruit de leurs cloches, et n’en laisseront entendre qu'un coup pour annoncer la prière.

A ces conditions, le khalife assurait aux Chrétiens la conservation de leur vie, de leur fortune et de leurs temples, et s’engageait à ne les troubler aucunement et à les protéger même, au besoin, dans l’exercice de leur culte. « Travaille, paie, et prie comme tu voudras » : telle fut la maxime constante suivie à l’égard des peuples conquis. Les choses ne se passèrent pas autrement après la prise de Constantinople par les Ottomans. Les Grecs devenus raïas (1), c’est-à-dire soumis au kharadj [haraç], conservèrent le libre exercice de leur religion, leurs lois civiles, leurs tribunaux. Le cérémonial adopté pour l’élection et l’investiture du patriarche rappela tout à fait celui de la cour de Byzance, et en voyant le Conquérant remettre de sa propre main au nouveau dignitaire Scholarius, ou Gennadius, un sceptre enrichi de diamants, emblème de la double autorité, civile et religieuse, qu’il était appelé à exercer sur ses coreligionnaires, l’accompagner jusqu’à la porte du serai et commander à ses vizirs et à ses pachas de le mener au palais qu’on lui destinait, les Grecs poussèrent les mêmes acclamations enthousiastes qui avaient fait jadis retentir les rivages de Corinthe lorsque Flamininus proclama l’indépendance de la Grèce aux jeux lsthmiques.

(1) Le mot de raïa (troupeau) s’applique, dans la langue officielle, à tous les sujets de l’empire, de même que le mot de tebah. C’est donc à tort qu’on a voulu en faire une qualification injurieuse, désignant spécialement les Chrétiens. Seulement il y a deux sortes de raïas, le raïa musulman, et le zimmi : l’un jouissant de la plénitude des droits de citoyen, l’autre ne jouissant que d’une assimilation limitée, incomplète, parce qu’il n’en accepte pas toutes les charges.

Mais cette fois avec plus de raison : car les successeurs de Mohammed observèrent scrupuleusement, en général, la capitulation jurée par lui, et loin de songer à restreindre les privilèges des raïas, ils prêtèrent eux-mêmes la main à leur extension, souvent au détriment de leurs propres intérêts. Des églises purent bien être converties en mosquées, malgré la teneur du traité ; mais jamais, aux plus mauvais jours de la domination ottomane, on n’attenta à la liberté religieuse, jamais les droits des patriarches ne furent violés, et il y a cent ans comme aujourd’hui, on voyait, le jour de la procession de la Fête-Dieu, un piquet de soldats turcs, le sabre à la main, escorter le Saint-Sacrement dans les rues de Constantinople on de Smyrne, et forcer les Osmanlis eux-mêmes à se ranger sur son passage.

On a beaucoup parlé de l’esprit de prosélytisme des Turcs. Bien de plus opposé au principe et à la pratique constante de l’islamisme. Le Musulman ne considère pas, à l’exemple du Chrétien, l’humanité comme un tout indivisible dont il fait partie. Pour lui, la charité est sœur, et non fille, de la foi. Il ne prie pas pour la conversion des infidèles. Il ne souffre pas dans sa chair en songeant qu’il y a des milliers de créatures à jamais sevrées de ces jouissances que Dieu promet à ses élus. Il n’a pas allumé les bûchers de l’inquisition, mais il ne traverse pas les déserts, comme le missionnaire catholique, afin de gagner des âmes au ciel et de faire partager à des hommes qu’il ne connaît pas, avec les consolations de sa foi, les espérances d’une autre vie. Pourquoi le ferait-il ? Le nombre des élus et des réprouvés est fixé de toute éternité ; et n’est-il point écrit, d’ailleurs, dans le Livre : « Celui qui a dit : Il n’y a qu’un seul Dieu, celui-là entrera dans le paradis. » Cependant, s’il est lié d’amitié avec quelque chrétien, ou que l’un d‘eux lui paraisse digne par ses vertus d’être compté au nombre des vrais croyants, il regardera comme un devoir de l’initier aux vérités de sa religion ; mais, ce premier pas fait, il n’ira pas plus avant, et, satisfait d’avoir jeté la semence, il abandonne au temps et à Dieu le soin de la mûrir. « La conversion des âmes, disent les docteurs musulmans, n’appartient qu’à Dieu. » Par là, l’islamisme manqua, même à son début, de la force d’expansion que le christianisme puisa dans l’inflexibilité de son dogme, tempérée par la douceur et le désintéressement de sa morale. De même que la source de sa morale est moins pure, il lui est inférieur comme institution politique. En effet, ce qu’il demande, c’est que toute la terre devienne musulmane, dût-elle continuer à être le séjour des infidèles, pourvu que ceux-ci acquittent le tribut, et que l’église paie sa rançon à la mosquée. Le christianisme veut aussi la conversion des Gentils, mais pour que le règne de Dieu arrive, suivant la parole du Pater, pour que son nom soit glorifié par toute l’étendue de la terre, et que tous les hommes indistinctement jouissent de la félicité éternelle dans le ciel.

Les Ottomans et les minorités chrétiennes

Les Ottomans ne se départirent point de cette doctrine dans la pratique. Si l’on ne vit presque jamais l’un d’eux abandonner sa religion, en revanche ils ne cherchèrent jamais à faire des prosélytes parmi leurs raïas : ce qui fut une grande faute en politique. Lorsqu’un Franc ou un sujet de la Porte (et le fait n’est pas rare, encore à Présent) se présente devant le tribunal du cadi pour réciter la profession de foi musulmane, celui-ci n’accueille sa demande qu’avec une extrême réserve, et comme contraint par la loi. Il craint toujours que les ambassades ne l’accusent de faire de la propagande religieuse. D’ailleurs, il sait par expérience que le Franc, qui embrasse l’islamisme, le fait rarement par conviction, et il professe intérieurement pour ces nouveaux convertis le même mépris qui s’attache aux renégats dans toutes les religions. Un jour un étranger se présente à l’audience du grand-vizir Râghib pacha ; il dit que Mohammed lui est apparu pour l’inviter à se faire Musulman, qu’il vient de Dantzick tout exprès, impatient de mériter les faveurs attachées à l’islamisme. « Voilà un étrange coquin, dit le vizir ; Mohammed lui est apparu à Dantzick, à un infidèle ! tandis que depuis plus de soixante-dix ans que je suis exact aux cinq prières, il ne m’a jamais fait pareil honneur ! » Et il ordonna qu’on appliquât cinquante coups de bâton au postulant pour éprouver sa foi. La suite de l’aventure, racontée par le baron de Tott, dans ses Mémoires, prouve qu’il avait raison, en général, de soupçonner le zèle de ces néophytes. Jamais donc, à aucune époque de l’histoire, nous ne voyons la Porte faire la moindre tentative pour introduire l’unité religieuse dans l’empire, en forçant ses sujets chrétiens d’abjurer leur croyance ; seulement, celui qui, après s’être fait Musulman, retournait à son ancienne religion, était puni de mort (1). 

Toutefois, cette tolérance poussée jusqu’à l’abus, cette absence complète de prosélytisme, n’excluent nullement le fanatisme chez les Musulmans. lntérieurement convaincu de l’excellence de sa croyance, quoiqu’il n’éprouve pas le besoin de la faire partager aux autres hommes, le vrai croyant, et, en particulier, l’Osmanli, voue toutes les religions à un mépris hautain, que tempère seul la bienveillance naturelle de son caractère. Un Grec et un Latin disputaient avec vivacité sur la prééminence de leur religion.

(1) Cette coutume, quoique conforme aux dispositions formelles du Coran, a été abolie à l’occasion d’un fait récent qui eut un certain retentissement parmi la presse européenne, et dont j’aurai lieu de parler par la suite.

« A quoi bon tant de paroles ? dit un vieil Osmanli pris à témoin : beïaz donouz, sïah donouz, epsi donouz durlar (cochon blanc ou cochon noir, c’est toujours cochon). » Non-seulement il repousse toute solidarité avec les infidèles (1), mais il évite de se trouver avec eux, bien qu’il ne leur refuse jamais l’hospitalité, au besoin, dans sa maison ou sous sa tente. Leur contact, même involontaire, lui paraît une souillure. On dirait qu’ils sont, eux et lui, d’une nature différente, et que la mort elle-même ne puisse vaincre cette antipathie. « Mêlez ensemble, dans un même vase, le sang d’un croyant et celui d’un infidèle, vous les verrez se séparer d’eux-mêmes, » est un dicton proverbial en Arabie. Ce préjugé, enraciné dans l’esprit des peuples musulmans, eut pour les Turcs un double inconvénient. Il les isola des autres nations et les rendit longtemps stationnaires en les rendant exclusifs. D’un autre côté, il les empêcha de s‘assimiler les races qu’ils s’étaient incorporées, par la ligne profonde de démarcation qu’il établit entre eux dès l’origine. 

(1) Dis : ô infidèles ! 
Je n’adorerai point ce que vous adorez ; 
Vous n’adorerez point ce que j’adore : 
Je n’adore pas ce que vous adorez ; 
Vous n’adorez pas ce que j’adore : 
Vous avez votre religion, et moi j’ai la mienne. 
(Coran, CIX.) 

Négligeant le grand art que pratiquèrent constamment les Romains, d’emprunter aux nations vaincues ce qu’ils trouvaient d’avantageux chez elles pour l’adapter à leur propre usage, ils laissèrent sans difficulté l’église s’élever à côté de la mosquée, mais ils astreignirent les Chrétiens à porter un costume différent du leur, et leur interdirent l’usage des chevaux et des armes, affectant une prééminence journalière sur eux, non à titre de maîtres (le Musulman, accoutumé à rapporter tout à Dieu, ne s’enorgueillit d’aucun succès), mais à titre de disciples de la vraie religion. « Le zimmi (raïa) doit se distinguer du muslim (Musulman) par l’habillement, la monture et le harnais ; il ne doit pas monter des chevaux ni porter des armes : il doit mettre en évidence une ceinture de laine ; sa selle doit être un bât. Leurs femmes doivent être distinguées dans la rue et au bain, et leurs maisons signalées pour que le muslim n’aille pas y chercher de secours (1). » 

(1) Extrait du grand ouvrage de jurisprudence de Molla-Khosrew, intitulé Durrer (la Perle), chap. de la Capitation.

Ils ne leur épargnèrent ainsi ni les vexations ni les mépris. Leur condition ne différait guère de celle des juifs dans les contrées de l’Europe chrétienne. Le mot d’avanie, avaniah, resté depuis dans les langues européennes, servit à désigner les calamités de toute nature que le vainqueur, sans violer ouvertement le texte de la loi, peut accumuler sur la tête du vaincu. La domination des Turcs, quoiqu’elle affectât rarement les besoins essentiels, devint ainsi odieuse aux raïas, par suite d’une disposition naturelle et innée à ressentir une insulte plus vivement qu’une injustice ; et, par une autre loi de la nature humaine, ces derniers s’attachèrent d’autant plus à leur foi qu’ils la virent, non pas précisément opprimée, mais avilie par leurs maîtres. Ces Grecs abâtardis qui s’étaient jetés au-devant de la servitude, et dans l’âme desquels le mot de patrie n’éveillait plus depuis longtemps aucun écho, soutinrent intrépidement une épreuve qu’ils décoraient du nom de martyre. La persécution, car c’en était une à leurs yeux, sauva la religion ; la religion, à son tour, sauva la nationalité. Ils espéraient d’ailleurs dans le reste de la chrétienté. Sur cette terre encore remplie des souvenirs des croisades, il leur semblait à tout moment que l’Europe allait s’armer de nouveau pour leur délivrance. Mais ces mêmes souvenirs étaient aussi présents à la mémoire des Turcs, et les atrocités commises anciennement par les Croisés, les cris d’alarme de la chrétienté répondant aux gémissements d’angoisses des Grecs, les appels aux armes des princes et des pontifes, n’étaient guère de nature à leur ‘inspirer des dispositions plus bienveillantes à l’égard de leurs sujets chrétiens.

« Les premiers sultans, remarque à ce sujet M. Boré, avaient contre eux presque tous les monarques chrétiens, et ils n’avaient que trop sujet de craindre qu’une politique ambitieuse, cachée sous le masque du zèle religieux, n’essayât de s’appuyer sur les populations chrétiennes de l’empire, et de les tourner contre la Turquie. Ils étaient donc tenus, par une sorte de représailles, et pour la sûreté de l’Etat, à les tenir dans une sujétion qui allait jusqu’à l’infériorité civile et légale. » Par là, l’antagonisme des deux religions fut maintenu, au lieu de tendre à s’affaiblir par les effets naturels du temps, les haines se perpétuèrent et se transmirent comme un héritage, d’une génération à l’autre, et l’alliance qui n’avait pas tardé à s’établir, au moyen âge, entre le Gaulois et le Franc, entre le Saxon et le Normand, grâce à l’identité de croyance, devint plus difficile de jour en jour entre deux peuples chez lesquels la diversité des cultes ne laissait subsister ni intérêts communs, ni droits égaux.

Si la société musulmane eût été constituée différemment ; si, en Turquie, l’autorité se fût présentée seulement comme l’arbitre des personnes et la tutrice des intérêts, la loi protégeant également les deux peuples, bien que l’un continuât à affecter sur l’autre la suprématie politique, peut-être le rapprochement se fût-il opéré à la longue. Mais, dans un pays où la loi est à la fois religieuse et civile, un tel état de choses, bien que légal, était, en quelque sorte, impossible. La loi étant une, non dans son application, mais dans son essence, l’autorité chargée de veiller à son exécution, et en qui se résumait ce double caractère, devait établir forcément une distinction entre ceux qui acceptaient ou non ses règlements spirituels. Cette conséquence était inévitable. Comment la même législation, ne pouvant régir identiquement tous les membres de la même société, n’eût-elle pas préféré ceux qui reconnaissaient aussi la partie religieuse de sa juridiction ? L’aman perpétuel, qui assimilait civilement les raïas aux Musulmans, resta donc à l’état de vaine théorie.

« Leur substance, dit la loi, est comme notre propre substance ; leurs yeux sont nos yeux ; leur âme est notre âme. » De même un mufti à qui l’on avait adressé cette question : « Si onze Musulmans tuent sans raison un infidèle, sujet du Grand-Seigneur et qui lui paie tribut, que faudra-t-il faire ? » rendit sur-le-champ ce fetva : « Quand les Musulmans seraient au nombre de mille et un, ils devraient tous être mis à mort (1). » Mais que sont les lois sans les mœurs, et combattues par les préjugés ? Les vaincus, qui refusèrent d’adopter la loi du Prophète, n’en devinrent pas moins par le fait, eux, leur industrie et leur postérité, la proie, sinon la propriété, des vainqueurs. L’expérience seule et le progrès des temps devaient apprendre aux Turcs les leçons d’une politique plus conciliante et plus libérale.

(1) Cantemir, Histoire de l’Empire Ottoman, t. II, p. 356. 

Enfin, dans l’énumération des causes qui s’opposèrent à la fusion des races en Turquie, il convient de mentionner un fait considérable, quoiqu’on y ait attaché peut-être une importance exagérée ; je veux parler de cette organisation municipale à laquelle M. Urquhart attribue non-seulement la conservation des races conquises, et en particulier de la race grecque, mais la durée même de l’empire ottoman. « Cette opinion, dit-il, n’a été adoptée de ma part qu’après un long et prudent examen ; ce n’est pas un système préconçu, ou formé d’après ce que je pouvais savoir de l’existence d’institutions semblables dans la plus grande partie de l’Orient ; ce fut, pour moi, le résultat d’observations minutieuses faites dans différentes circonstances et à diverses époques. A mesure que le sujet acquérait plus d’importance à mes propres yeux, mon scepticisme croissait avec mon étonnement ; je ne pouvais concevoir que des causes si actives et si universelles eussent si longtemps et si complètement échappé aux regards des observateurs (1). »

(1) Urquhart, La Turquie et ses ressources, t. 1, p. 28.

Les Turcs, nous l’avons vu, renversèrent l’administration, les institutions, les coutumes, la hiérarchie en vigueur dans l’empire d’Orient, mais ils n’imposèrent à leurs nouveaux sujets ni leurs formes administratives, ni leur loi civile qui était écrite dans leur livre religieux. Quand ils eurent à leur demander de l’argent, comme ils étaient les maîtres et se sentaient trop forts pour avoir besoin de déguiser l’impôt, ils se contentèrent de fixer la somme que chaque district, soit ville, soit village, était tenu de fournir, laissant aux habitants qu’ils rendaient solidaires, le soin de régler la cotisation individuelle et de la percevoir comme ils l’entendraient. Telle fut l’origine de ces municipalités distinctes, et même tout à fait indépendantes du gouvernement politique, que l’on vit surgir sur les divers points du territoire, et qui, bien qu’elles paraissent nées uniquement sous l’empire des circonstances, eurent néanmoins leur point de départ dans les doctrines législatives des Arabes, importées par les Turcs dans la contrée nouvellement soumise à leur domination. « Ce fut avec autant de joie et de surprise, dit M. Urquhart, que je trouvai ces institutions et ce système financier non-seulement connus et appréciés par les Musulmans éclairés, mais encore vénérés par eux comme un principe fondamental de la législation arabe, et respectés comme une doctrine constitutive et traditionnelle de l’islamisme (1). » 

(1) Urquhart, La Turquie et ses ressources, t. I, p. 29.

Seulement, l’auteur exagère, je crois, les conséquences de sa découverte, lorsqu’il ajoute : « En observant, pour la première fois, les effets de cette organisation locale et le système financier sur lequel elle était basée, je crus que j’avais découvert la force secrète qui avait préservé jusque-là l’empire turc de sa ruine. » La conservation de l’empire turc me parait tenir à d’autres causes qu’à l’existence des municipalités grecques de la Roumélie ou de la Bulgarie. Mais leur action sur le maintien et le développement des races est un fait incontestable, et il est certain que partout où elles s’établirent, elles conservèrent intactes la religion et la nationalité.

C’est ainsi que, en Turquie, à part les Juifs qui sont restés stationnaires là, comme dans le reste de l’Europe, les populations qui ont éprouvé le moins de changements sont précisément celles où l’organisation municipale coexista avec la conquête, comme les Grecs, les Arméniens, une partie des Bulgares ; tandis que chez les Albanais et les Esclavons, soumis de temps immémorial à des chefs militaires, l’islamisme s’implanta presque aussitôt. En même temps, la condition des premiers s’améliora graduellement, à la faveur de ce système, et l’état des Grecs en particulier devint cent fois préférable à ce qu’il était avant la conquête. Tous les écrivains impartiaux, même ceux du siècle dernier, Gibbon et Montesquieu entre autres, rendent témoignage des heureux changements qui s’introduisirent dans la condition des Grecs postérieurement à la chute de l’empire. « Les peuples, dit Montesquieu, au lieu de cette suite continuelle de vexations que l’avarice subtile des empereurs avait imaginées, se virent soumis à un tribut simple, payé aisément, reçu de même : plus heureux d’obéir à une nation barbare qu’à un gouvernement corrompu, sous lequel ils souffraient tous les inconvénients d’une liberté qu’ils n’avaient plus, avec toutes les horreurs d’une servitude présente. » Ambelakia, en Thessalie, vit naître cette communauté fameuse dont M. Félix de Beaujour traçait le tableau, il y a quarante ans, dans son ouvrage sur le commerce de la Grèce, et qui offrit au monde le premier exemple d’une association industrielle accordant des droits égaux aux capitalistes et aux travailleurs, et les admettant en commun au partage des bénéfices. Cydonie, fondée sur l’emplacement du village d’Aivali, dans l‘Asie Mineure, avec ses magistrats municipaux indépendants, ses écoles, sa bourse, sa bibliothèque, sa richesse commerciale, la florissante Chio, qui devait expier si cruellement sa splendeur passagère, atteignirent en peu d’années à un degré de prospérité inouïe. On vit les îles de Spezzia et d’Hydra établir cette navigation à la part qui donna en peu d’années une si grande impulsion à la marine grecque, et mit entre ses mains le monopole du commerce des transports entre la Méditerranée et la mer Noire. Ces changements si prompts ne doivent pas être imputés uniquement au génie civilisateur de la race grecque. S’il en était ainsi, d’où vient que l’on trouve dans les villages chrétiens de la Turquie une plus grande somme de bien-être que dans la Grèce indépendante ? D‘où vient que, depuis la formation du nouveau royaume hellénique, l’émigration, que l’on avait supposée devoir se faire de Turquie en Grèce, a lieu en sens inverse, et que, dans les trois années 1834 à 1836, environ soixante mille individus ont abandonné le sol de la Grèce pour aller vivre en Turquie ?

Soyons donc justes une fois pour la Turquie. Les faits parlent plus haut que de vaines déclamations. Aujourd’hui, l’existence de la Turquie est mise en péril par ses anciens raïas : c’est une preuve que sa conduite à leur égard ne fut ni aussi cruelle, ni aussi oppressive qu’on s’est plu à le représenter. Si les Ottomans eussent traité les Grecs comme les Spartiates traitaient les ilotes, comme les Mameluks traitaient les fellahs, de pareilles craintes n’existeraient pas aujourd’hui vis-à-vis d’eux. Mais l’oppression en Turquie fut toujours passagère ; elle ne fut ni constante ni systématique. Le gouvernement, loin de chercher à comprimer l’élan des races, travailla de lui-même à leur émancipation. Plus d’une fois, il aperçut le danger, mais le scrupule de la légalité le retint. Il fit ce qu’avait fait Mohammed II, de même que Mohammed II lui-même avait suivi la tradition du Prophète. Ayant le choix entre ces deux partis : ou d’anéantir la religion des vaincus pour tuer du même coup leur nationalité, ou de fonder l’alliance durable des deux peuples en les mettant sur le pied d’une égalité parfaite, égalité qui eût triomphé à la longue de l’antipathie des religions, le Conquérant ne fit ni l’une ni l’autre de ces deux choses, et l’unité de l’empire fut à jamais perdue. Est-ce à dire que ce génie admirable de Mohammed II ait manqué de cet esprit gouvernemental qui distingue si éminemment la race ottomane, et qu’il faille lui adresser un reproche de ce qui fut pour lui une nécessité ? Le Coran l’empêchait de tenir une autre conduite que celle qu’il a tenue : il ne pouvait, sous l’empire du fanatisme religieux de son temps, ni assimiler complètement les raïas aux Osmanlis, ni les exterminer ou les convertir forcément à l’islamisme, du moment qu’ils payaient annuellement le tribut. Le seul tort de Mohammed Il, ou plutôt de ses successeurs, fut d’être restés longtemps à ne pas vouloir pour eux-mêmes des connaissances qu’ils voyaient, sans s’en inquiéter et sans y mettre obstacle, leurs raias acquérir chaque jour. Orgueilleux jusqu’à ce que leur orgueil eût été humilié à plusieurs reprises, et que de ces humiliations répétées sortît à la fin l’espérance de leur salut, mêlant la tolérance à la tyrannie, trop exclusifs pour conserver et pas assez pour détruire, immobiles comme si le présent devait toujours durer, ils creusèrent à la longue l’abîme où leur domination menace de s’engloutir.

C’est cet abîme qu’il s’agit à cette heure de combler. La Turquie y parviendra-t-elle ?

La situation actuelle des chrétiens

Le mouvement qui se manifeste aujourd’hui au sein des populations chrétiennes de la Turquie, et qui peut aboutir, en sens inverse, soit au démembrement, soit à la consolidation de l’empire, est produit par deux causes : l’une est cette force que les races opprimées, mais non anéanties, puisent en elles-mêmes, dans leur durée, et qui les porte à chercher tôt ou tard leur émancipation, en se constituant soit isolément, soit en commun, suivant leurs affinités de religion, de langue, leur position géographique, etc. ; l’autre, extérieure, est l’action exercée sur ces populations par une puissance voisine, ennemie de la Porte. Cette puissance, je puis la nommer ici, parce que tout le monde l’a nommée avant moi, c’est la Russie. Parler de la Russie, de ses vues d’agrandissement, de ses projets sur Constantinople, ce n’est pas faire de la politique, c’est faire de l’histoire et de l’histoire déjà ancienne. La correspondance du prince de Ligne renferme, à ce sujet, plusieurs détails assez piquants : « LL. MM. II., écrit le prince dans sa lettre du 1er juin 1787, datée de Baghtchèseraï, en Crimée, se tâtaient quelquefois sur les pauvres diables de Turcs. On jetait quelques propos en se regardant. Comme amateur de la belle antiquité, je parlais de rétablir les Grecs, Catherine de faire renaître les Lycurgue et les Solon ; moi je parlais d’Alcibiade, mais Joseph qui était plus pour l’avenir que pour le passé, et plus pour le positif que pour le chimérique, disait : « Que diable faire de Constantinople ! » C’est pendant ce voyage de Crimée, que le plan de saisie, mais non de disposition finale du territoire ottoman paraît avoir été convenu entre Catherine II et l’empereur Joseph II. Plus tard, Alexandre y met moins de façons, et il réclame hautement la possession de Constantinople pour son empire, en disant : « Il faut que la Russie ait les clefs de sa maison. »

Or, deux moyens paraissent être proposés à la Russie pour atteindre ce but.
D’abord la conquête a main armée, l’invasion à un moment et sous un prétexte donnés du territoire ottoman (1). 

(1) Ceci était écrit en 1852

Mais ici, plus d’un obstacle se présente. L’Europe, qui s’est portée garante en 1841 de l’intégrité de l’empire ottoman, resterait-elle spectatrice impassible de la lutte, comme elle le fit dans la guerre de 1788, et, plus tard, dans celle de 1828. En présence d’une telle violation des traités, l’intervention ne serait-elle pas pour elle, non seulement un droit, mais un devoir ? En second lieu, n’y attrait-il rien à craindre de la Turquie, même abandonnée à elle-même ? Déjà plus d’une expérience en ce genre a pu, sinon décourager les adversaires de la Porte, du moins leur donner à réfléchir. On a vu, par une note du comte Pozzo di Borgo, citée dans le précédent volume, quelle résistance inattendue les Turcs opposèrent aux Russes dans la campagne de 1828. Lorsque la nouvelle de la rupture parvint à Paris et à Londres, la France et l’Angleterre qui, par l’abandon qu’elles avaient fait des intérêts de la Turquie, n’avaient pas peu contribué à amener les choses à ce point extrême, regardaient la cause du sultan comme perdue ; et le feld-maréchal de Wittgenstein n’avait pas encore passé le Pruth, qu’elles n’étaient plus occupées qu’à trouver les moyens d’empêcher les Russes d’arriver à Constantinople. Le czar seul jugeait mieux la situation et l’avenir de la Turquie, et il ne s’était décidé à l’attaquer que par la crainte de laisser échapper une occasion qui, plus tard, ne se retrouverait peut-être plus. « Lorsque le cabinet impérial, dit la note, examina la question si le cas était arrivé de prendre les armes contre la Porte, il aurait pu exister des doutes relativement à l’urgence de cette mesure, aux yeux de ceux qui n’avaient pas assez médité sur les effets des réformes sanglantes que le chef ottoman venait d’exécuter avec une force terrible... Maintenant l’expérience que nous venons de faire doit réunir toutes les opinions en faveur du parti qui a été adopté. L’empereur a mis le système turc à l’épreuve, et Sa Majesté l’a trouvé dans un commencement d’organisation physique et morale qu’il n’avait pas eue jusqu’à présent. Si le sultan a pu nous opposer un résistance plus vive et plus régulière, tandis qu’il avait à peine réuni les éléments de son nouveau plan de réforme et d’améliorations, combien l’aurions-nous trouvé formidable dans le cas où il aurait en le temps de lui donner plus de solidité ! etc. (1) » La même chose était arrivée quarante ans auparavant dans la guerre de 1787, qui suivit le fameux voyage de Crimée. Les pauvres diables de Turcs se défendirent avec une opiniâtreté qui déconcerta plus d’une fois leurs agresseurs. « Pouvait-on croire, dit le prince de Ligne, dans une lettre datée du camp devant Ockzacow, que cet empire musulman délabré eût pu mettre l’empire russe dans le plus triste état ?» Or, les choses ont bien changé de face, non seulement depuis Catherine, mais même depuis la mort de Mahmoud. Le temps a justifié les appréhensions du czar. Les douze années pendant lesquelles il a été donné à la Turquie de respirer, n’ont pas été perdues par elle. L’œuvre de Mahmoud a été consolidée, et rien n’a été négligé par la Porte pour se tenir prêté contre des éventualités qu’elle doit, sinon craindre, du moins prévoir.

(1) Dépêche du comte Pozzo di Berge, ambassadeur de Russie à Paris, en date du mois de novembre 1828, rapportée dans le Port-Folio, n° 7.

L’antre moyen, plus lent mais plus sûr, consiste à agir sur les populations chrétiennes de la Turquie, de manière à rendre toute réconciliation impossible entre elles et le sultan, et à préparer sous main le démembrement de l’empire par l’émancipation des races. «Or, qui ne voit que c’est là un résultat fatal, inévitable, que le terme de la domination des Osmanlis en Europe est arrivé, qu’ils vont s’évanouissant comme des ombres, et que déjà on les distingue à peine parmi les ténèbres qui recouvrent les Chaldéens, les Assyriens, les Grecs, les Romains et les Arabes ? Ecoutez les hommes d’Etat de tous les pays : la Turquie est un fantôme. Dès lors, à quoi bon se hâter ? Une heure plus tôt, une heure plus tard, qu’importe ? » Que de fois ces mots ont frappé mon oreille à Constantinople, à Athènes, sur les bords du Danube ! Les diplomates les commentaient dans leurs salons, les professeurs les répétaient à leurs élèves, les papas, dans les églises, les prenaient pour texte de leurs sermons. Et moi-même, en rapprochant dans mon esprit cette action sourde, mais incessante de la Russie, du réveil des nationalités, je me suis demandé ce qui arriverait le jour où ces causes qui ont agi jusque-là isolément viendraient à se combiner, où tous ces peuples liés de longue main à la politique de la Russie, les uns comme les Bulgares et les Serbes, au nom d’une prétendue communauté d’origine et de langue, et par l’appât du panslavisme, les autres, comme les Moldo-Valaques, par le mirage d’une Roumanie indépendante, tous à la faveur du schisme et par l’espoir de voir bientôt la croix grecque briller, à la place du croissant, sur le dôme de Sainte-Sophie, étant parvenus à s'entendre et comptant sur l’appui du czar, organiseraient un soulèvement en masse contre la Porte. Là est, je crois, le véritable danger, le danger sérieux de la Turquie. Du reste, la Turquie le voit, et elle cherche à le conjurer en prenant l’initiative des réformes. C’est ainsi que nous avons vu, depuis la promulgation du khatti-cherif de Gulkhanè, les anciennes distinctions abolies, tous les sujets, musulmans ou chrétiens, de l’empire, confondus sous la dénomination universelle de tebah (sujets), l’égalité devant la loi admise, non seulement comme un principe, mais encore comme un fait. la sûreté de sa personne, la libre jouissance de ses biens garantie à chacun.

Toutefois, il faut bien le reconnaître, les mesures libérales de la Porte, ses efforts pour introduire après coup limité dans l’empire en donnant satisfaction aux instincts de liberté et de civilisation des races, rencontrent de nombreux obstacles, non seulement chez ses sujets musulmans, mais parmi les populations chrétiennes elles-mêmes. L’orgueil et les préjugés religieux chez les premiers ; chez celles-ci l’orgueil de la race et le souvenir des anciennes humiliations, la haine toujours vivante dans le cœur du vaincu, le désir de la vengeance, la propagande de la Russie, l’emportent souvent sur les leçons de l’expérience et les conseils d’une sage politique. Comme les distinctions créées par l’ancien régime sont ce qui contribua le plus efficacement à maintenir l’individualité des races, de même que l’égalité de droits, qui est devenue la base de la nouvelle administration, tend constamment à l’affaiblir, j’ai vu souvent des hommes influents parmi les raïas regretter les maux de l’ancienne servitude, et repousser systématiquement, par patriotisme, les améliorations successives introduites par la Porte. Singulière situation que celle d’un gouvernement qui voit ses avances repoussées par ceux-là mêmes dont il s’efforce par tous les moyens possibles d’améliorer la condition, et qui rencontre ses adversaires les plus passionnés parmi ses alliés et ses auxiliaires naturels ! En effet, pour ces populations, rendues défiantes par les souvenirs d’une longue oppression, le difficile est d’oublier ; et pourtant leur salut, comme celui de la Turquie, est à ce prix.

Les sujets non musulmans de Turquie

La question des races de la Turquie est donc, dans l’état de crise actuel, la question même de l’empire, celle de son maintien ou de son morcellement dans un temps donné.

Envisagées en elles-mêmes, les races de la Turquie se divisent tout d’abord en deux groupes distincts : d’un côté, les populations soumises à l’autorité immédiate du sultan, et confondues jusqu’à ces derniers temps sous la dénomination générale de raïas ; de l’autre, les populations simplement tributaires, qui, bien que relevant politiquement de la Porte et reconnues partie intégrante de l’empire, jouissent, en général, d’une législation et d’une administration intérieure indépendantes.

Nous ne nous occupons ici que des premières.

Les raïas, ou sujets non musulmans, se divisent en cinq groupes, ou corps de nation désignés, en style officiel, sous le titre de milleti khamsa (les cinq communautés), gouvernés, sous la surveillance de la Porte, par leurs patriarches respectifs et par le grand-rabbin des Israélites.

Ce sont :

1° La nation ou communauté grecque (roum milleti), composée de tous les sujets ottomans professant la religion dite grecque-orthodoxe, au nombre de 6 millions environ ;

2° La nation ou communauté arménienne (ermeni milleti), 2,325,000.

3° La nation ou communauté arménienne unie (ermeni qatoliky milleti), détachée de la précédente en 1829, et composée des catholiques arméniens, dont le nombre ne dépasse pas 75,000.

4" La nation ou communauté latine (roum qatoliqy milletti), composée de tous les sujets ottomans du rit latin, autres que les Arméniens, au nombre d’environ 800,000.

5° La nation ou communauté israélite (ïehoudi milletti), 150,000.

Nous considérerons isolément chacune de ces communautés, en appliquant à toutes un procédé semblable ; nous dirons d'abord quelque chose de leur passé historique, ensuite nous les étudierons dans leur état présent.

L’histoire des peuples esclaves est partout la même, ou plutôt ils n‘ont pas d’histoire. Les années, les siècles s’écoulent sans apporter de changement à leur situation. Les générations naissent et s'écoulent sans bruit. On dirait qu’elles craignent de réveiller leurs maîtres endormis à côté d’elles. Cependant, si vous les examinez de près, vous découvrez que cette immobilité n’est qu’à la surface. Un travail sourd et continu les agite. La vie s‘est retirée tout entière au cœur. Elles ressemblent à ces fleuves disparus sous terre : si vous collez votre oreille contre le sol, vous entendez le bruit sourd de leurs eaux ; puis, à quelques lieues plus loin, ils reparaissent dans leur entier. Tel est l’état des populations chrétiennes de la Turquie, sous la domination ottomane. Non-seulement elles durent, mais elles s’accroissent ; elles s’accroissent même à tel point qu’à deux ou trois reprises, les sultans, effrayés de cette multiplication prodigieuse, et craignant de se voir débordés par elles, forment le projet de les exterminer d’un seul coup. Mais le divan combat cette mesure tantôt au nom de la politique, tantôt au nom de la religion et de la foi due aux traités : et le progrès interrompu un moment recommence. Au contraire, chez les populations tributaires, le spectacle est tout différent. Leur histoire présente une longue suite de guerres, de révoltes, de catastrophes, qui ne font qu’empirer de jour en jour leur situation. Simples vassaux de la Porte, à l’origine, et conservant tous les droits d’un Etat libre indépendant, les Roumains et les Serbes font chaque jour un pas de plus dans la servitude, et ne semblent échapper à la suzeraineté de la Turquie que pour tomber sous le protectorat du Czar.

Voilà pour le passé. L’étude du présent renfermera, pour chacune de ces races en particulier, l’histoire des réformes de la Porte depuis ces dernières années, des recherches statistiques sur leur population, leurs finances, leur état politique, moral, industriel, religieux, sur leurs instincts et les tendances qu’elles manifestent ; et à l’aide de ce double examen nous essaierons de préjuger l’avenir.

Peut-être alors serons-nous en mesure de décider s’il y a réellement une Turquie, si, comme l’a dit M. Blanqui, en rendant compte à l’Institut de la première partie de cet ouvrage, et comme doit le souhaiter l’Europe, la Turquie peut être organisée sous une forme unitaire.

 [PAGE 36]