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Catégorie : Bibliographie
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Un chapitre un peu éclectique du Tableau historique, politique et moderne de l'Empire ottoman (1798) de William Eton, où l'on trouve des informations plutôt exactes sur la cuisine, la langue turque, l'architecture etc et d'autres inexactes sur les sciences etc, voir complètement fantaisistes sur le caractère des Turcs.

CHAPITRE VI.

Des arts et des sciences, du commerce et des mœurs en général.

Après l'aperçu que nous venons de donner des causes primitives et majeures d'où dépendent la grandeur et la décadence des nations, causes qui dérivent des événemens passés, non moins que des institutions politiques et religieuses, il convient d'arrêter nos regards sur les coutumes intérieures, les préjugés domestiques, les connaissances ou les erreurs concernant le commerce et les arts ; et enfin sur les relations habituelles et réciproques qui forment le lien d'une association commune.

Ce que nous avons dit du caractère de la nation turque et des causes à l'influence desquelles il est soumis, nous prouve évidemment que ce ne peut être qu'un sol stérile pour la culture des arts. Toutes les habitudes de ce peuple le portent à une indolence peu favorable aux productions du génie : de là vient son peu de curiosité pour tout ce qui est du ressort des sciences en général ; ajoutez à cela les entraves qui résultent des principes du gouvernement et de la religion.

Une religion, fruit de la superstition et de la plus grossière ignorance, qui enseigne à ses prosélytes qu'eux seuls sont les favoris de Dieu, et que leur foi étant la plus pure, ils sont par-là même les plus sages des hommes ; une pareille religion ne leur permet pas de prendre pour modèles des peuples plus éclairés, et les porte au contraire à penser que les connaissances des infidèles sont au moins frivoles, si elles ne sont pas immorales.

Les superstitions de la religion musulmane n'ont pas, comme la brillante mythologie de l'ancienne Grèce, ou les cérémonies pompeuses de Rome moderne, des points de contact avec les arts, par la décoration des temples, par le faste des processions et des fêtes publiques. Mahomet s'étant élevé avec autant de persévérance que de succès contre l'idolâtrie de ses compatriotes, et craignant la restauration d'un culte qu'il avait abattu, proscrivit expressément toute statue ou image propre à parler aux yeux et à l'imagination. Néanmoins, les Persans et les califs Arabes ont interprété cette défense, et ne l'appliquent qu'à la représentation des figures regardées comme des objets de culte.

Il faut convenir pourtant que cette religion n'a pas toujours également comprimé l'essor des facultés intellectuelles. Sous le règne brillant d'Abdurrahman, le fondateur de la monarchie arabe en Espagne, elle s'est prêtée aux progrès de la civilisation. Ce prince adroit favorisa les mariages entre les chrétiens et les mahométans, ainsi que les dispositions naturelles des Arabes pour la littérature et les sciences, à une époque où le reste du genre humain était plongé dans l'ignorance et la barbarie. Mais cette conduite était diamétralement opposée à l'esprit d'intolérance et de bigoterie inhérent à la religion des Turcs ; et Ahdurrahman doit être plutôt regardé comme un politique éclairé, que comme un enthousiaste religieux. Le caractère vif et l'esprit ardent des Arabes tempéraient l'influence d'une religion essentiellement barbare et sombre. Mais les Turcs, entièrement courbés sous le joug de leur superstitieuse croyance, en ont encore aggravé le poids de leur caractère stupide et farouche.

Le despotisme toujours soupçonneux doit tendre continuellement à dégrader et à abrutir ses malheureux sujets. L'indolent et froid musulman n'est guères tenté de s'appliquer aax sciences ; et le peu de penchant qu'il éprouve à cet égard, ne résiste pas à la crainte de devenir suspect au gouvernement. Les principes insolemment absurdes de sa religion réprouvent l'habitude des voyages, cette source féconde de connaissances et de lumières, et n'ose point étendre ses relations avec les étrangers qui se trouvent dans son pays au-delà de ceux qui sont immédiatement à son service, tant ces relations sont vues de mauvais œil dans les particuliers non revêtus d'un caractère public.

Il résulte de ces causes que les sciences en général sont fort peu cultivées, si même elles le sont du tout. Chaque particulier est censé connaître sa profession ou ses affaires, dont un autre ne pourrait se mêler sans être taxé de folie. On ne connaît point parmi les Turcs de ces hommes si utiles chez les autres peuples de l'Europe, qui se livrent à la culture générale des sciences. On y regarderait à-peu-près comme fou, celui qui, sans être du métier, s'occuperait de la fonte des canons, de la construction des vaisseaux, ou d'autres objets de cette espèce. La conséquence naturelle de ces vues étroites est que les maîtres, de quelque art ou de quelque science que ce soit, sont eux-mêmes profondément ignorans, et réunissent à toutes leurs spéculations les plus grandes absurdités.

Je vais éclaircir ces observations par le détail des opinions reçues dans les diverses parties des sciences, non-seulement par le vulgaire, mais par ce qu'on appelle les gens instruits.

ASTRONOMIE. Depuis le Mufti jusqu'au dernier des paysans, on croit généralement parmi les Turcs qu'il y a sept cieux, auxquels la terre est suspendue par une grande chaîne qui la retient immobile ; que le soleil est une immense boule de feu, au moins aussi grosse qu'une province de l'empire, et uniquement destinée à éclairer et à échauffer la terre ; que les éclipses de la lune sont occasionnées par un grand dragon qui essaie de la dévorer ; que les étoiles fixes sont suspendues par des chaînes au plus haut des cieux, etc. etc. Ces notions absurdes sont en partie consacrées par le témoignage du koran. Ceux que l'on appelle astronomes, prétendent tous à la connaissance de l'astrologie. Cette profession est tellement estimée en Turquie que la cour, ainsi que les premiers personnages de l'empire, ont un astrologue à leurs gages.

GEOGRAPHIE. Les Turcs portent jusqu'au ridicule l'ignorance de la position relative des divers pays. Toutes leurs relations concernant les nations étrangères, sont mêlées de fables superstitieuses. Ils distinguent par des dénominations méprisantes les différens états de la chrétienneté.

Epithètes que les Turcs appliquent à ceux qui ne sont pas Osmanlis, et dont ils se servent souvent pour désigner leur nation.

Les Albaniens (Vendeurs de boyaux). Giguirgee. 

Les Arméniens (Marchands d'excrémens). Bokchee. 

Les Bosniaques et Bulgares (Vagabonds). Potur. 

Les Chrétiens (Idolâtres). Purpurest. 

Les Hollandais ( Mangeurs de fromage). Penirgeet 

Les Anglais (Athées). Dinsis. 

Les Flamands (M..q...eaux). Felamink, pezevink.

Les Français (sans foi) Fransis, imansis.

Les Géorgiens (Mangeurs de vermine). Bityeyedsi.

Les Allemands (Infidèles blasphémateurs). Gururkiajer.

Les Grecs des Isles (Lièvres ). Tawshan.

Italiens ou Francs (Gens à diverses couleurs). Firenki, hassaredki. 

Les Juifs (Chiens galeux). Chefut. 

Les Moldaviens (Frétons). Bogdan, nadan. 

Les Polonais (Insolens infidèles). Fudulguiaur. 

Les Russes (Fous infidèles). Russ, menkius. 

Les Espagnols (Paresseux). Tembel. 

Les Tartares (Mangeurs de charogne). Lasliyeyedgee. 

Les Valachiens (Diseurs de bonne aventure). Chingani.

Avant l'entrée de la flotte russe dans la Méditerranée, les ministres ottomans ne croyaient pas possible qu'elle approchât de Constantinople d'un autre côté que par la mer Noire. Le capitan Pacha (le grand-amiral) soutint qu'elle pouvait y venir par Venise. Ces anecdotes et mille autres du même genre, également authentiques, mettent en évidence l'ignorance des Turcs en géographie.

Quant aux traditions qui circulent parmi eux, et auxquelles ils croient fermement, voici à quoi elles se réduisent. Selon eux, l'Inde est un pays très-éloigné, où il y a des diamans, de belles mousselines, d'autres étoffes et de grandes richesses ; que les habitans en sont peu connus ; ils sont pour la plupart mahométans, mais ils ne reconnaissent point le califat de leur Sultan ; que les Persans sont des pervers qui seront tous damnés, et changés dans l'enfer en ânes, dont les juifs feront leur monture ; que les peuples de l'Europe sont tous de maudits infidèles, versés dans une science militaire quelquefois dangereuse ; mais qu'ils seront tous subjugués un jour, et soumis à l'obéissance du sultan ; que leurs femmes et leurs enfans devraient être emmenés en captivité ; qu'il ne faut garder avec eux aucune espèce d'engagement, et que les massacrer tous est une œuvre méritoire, s'ils refusent de se convertir à la religion de Mahomet. Il existe pourtant parmi les Turcs une prophétie d'après laquelle les enfans de couleur jaune, qu'ils croient être les Russes, doivent s'emparer de Constantinople. Ils regardent les Anglais comme formidables sur mer, ainsi que les Français et les Allemands sur terre. Les Russes leur paraissent le peuple le plus puissant ; ils les appellent les grands infidèles. Ils n'en savent guère davantage sur ces diverses nations.

HISTOIRE ANCIENNE. Ils ont entendu parler d'un Alexandre, qui fut le plus grand monarque, le plus grand conquérant et le premier héros du monde. C'est à lui que les Sultans se comparent souvent dans leurs écrits. Le Sultan Mahomet IV, dans sa lettre à Alexis Michaelovitz, Czar de Russie, s'appelle maître de tout l'univers, et égal en puissance à Alexandre-le- Grand. Les Turcs en parlent toujours comme d'un modèle d'héroïsme à imiter ; mais ils ne savent rien de ce qu'il était. Ils regardent Salomon comme le plus sage des hommes, et comme le glus grand magicien qui ait existé. Palmyre et Balbeck ont, selon eux, été bâtis par des génies aux ordres de ce prince.

POESIE ET LITTERATURE GENERALE. Il y a, à proprement parler, fort peu de poètes chez les Turcs. Ils n'ont guères que de petites chansons et des ballades ; mais ces productions, comme leurs écrits en prose, abondent en idées recherchées ou fausses, et n'ont rien de la noble simplicité des Arabes. Le style est un composé barbare des langues arabe, persanne et turque, ressemblant à-peu-près au jargon empoulé de nos puritains.

M. de Tott nous a donné la mesure du goût des Turcs, en disant : Des expressions à double sens, une anagramme, voilà où se bornent leurs progrès en littérature. Tout ce que le mauvais goût peut imaginer pour fatiguer l’esprit, fait leurs délices et excite leur admiration.

Ceci me conduit à un examen de la langue turque, sur laquelle je me permettrai de développer quelques observations, ce sujet n'ayant été encore qu'imparfaitement traité. La source d'où dérive cette langue est le zagutai [çagatay], dialecte du langage des Tartares qui s'est rapidement répandu dans les contrées envahies par les barbares de différentes tribus.

Les conjectures de M. de Tott à ce sujet sont judicieusement rectifiées par M. Peyssonel, dont les réflexions sur les diverses origines de ces langues méritent d'être remarquées. Parmi les hordes barbares qui, à différentes époques, ont inondé l'Europe et l'Asie du nord à l'ouest cet écrivain désigne trois grandes nations distinctes par leur langage comme par leur origine, les Celtes ou Teutons, les Fens ou Sclavoniens, et les Huns ou Tartares. Il est possible que M. Peyssonel ait confondu dans la première classe deux tribus très-différentes, puisqu'il y a une distinction bien marquée dans ce qui subsiste encore en Europe des langues teutonique et celtique. Quoi qu'il en soit, il observe avec raison que ces peuples furent les premiers qui envahirent l'Europe : il faut y comprendre les Vandales, les Goths, les Ostrogothts, les Visigoths, etc., qui tous tiraient leur origine des pays situés entre la mer du Nord et la Baltique. Ceux qui vinrent après sont les Fens (Venni) ou Sclavons, qui habitaient les bords du Danube et du Pont-Euxin, et dont le langage a été le fondement de la langue sclavone que l'on parle aujourd'hui, ainsi que des langues russe et polonaise. Enfin, les derniers de tous, furent les Huns ou Tartares, qui, descendus du plateau de la Tartarie, se sont répandus depuis la mer du Japon jusqu'aux frontières de la Pologne, et se sont emparés à divers intervalles de la Chine, de l'Inde, de la Perse et de la Turquie.

Le langage zagutai était borné et stérile, comme devait l'être celui de peuplades barbares. Ce sont les langues persanne et arabe qui ont concouru à l'enrichir.

[Considérations sur la langue turque]

La langue turque est la plus aisée que nous connaissions, en ce qu'elle est la plus régulière. Elle n'a qu'une seule conjugaison de verbes (à l'exception d'une différence de ek et ak à l'infinitif que l'oreille s'accoutume bientôt à saisir), et une seule déclinaison de noms. Il n'y a ni exceptions, ni aucuns noms ou verbes irréguliers. Les cas et les personnes sont spécifiés par la terminaison des mots comme dans le latin, avec cet avantage que les contextures de phrases sont plus faciles, et les transpositions moins grandes et moins embarrassantes. La langue turque a, comme la grecque, des mots composés, mais qui sont d'un usage moins général. Sans être très-abondante, elle est mâle, énergique et sonore. Pour suppléer à la disette d'expressions, et le plus souvent aussi pour paraître savans, les écrivains turcs emploient beaucoup de mots des langues persanne et arabe. Ces langues forment maintenant une grande partie du langage, tant au sérail que dans les tribunaux (makami). S'il s'agit de discuter des points de morale, de religion ou de jurisprudence, on emprunte beaucoup de l'arabe : c'est le persan qui est mis à contribution pour la poésie, les sujets de galanterie, et pour le langage de la cour. Si les Turcs s'étaient contentés de naturaliser des expressions étrangères, et de les approprier au génie de leur langue, comme nous le faisons pour la nôtre, ils l'auraient enrichie, sans la dénaturer ni la rendre plus difficile. Mais ces expressions et ces phrases étant restées dépendantes des règles du langage auquel elles appartiennent, il en résulte une difficulté des plus grandes, au point que, pour lire un firman ou une pièce de vers, il faut nécessairement avoir quelque connaissance des grammaires arabe et persanne. Un exemple rendra ceci plus sensible. Supposons que le latin soit l'arabe, et le persan Panglais, et qu'en Turquie on parlât la langue française : un Turc qui voudrait écrire le ferait de la manière suivante :

Langage d'un Mufti ou Docteur.

"Je n'aime pas à deplorare vitam, comme beaucoup de gens, et ii docti saepe fecerunt. Je ne me repens pas d'avoir vécu, parce que j'ai so ïived,comme si non frustra me natum existimem. Je n'affirme pas que tacdium vitae procède plutôt from want de confiance dans notre true religion que de atrabilis. L'homme qui se détruit lui-même est ou insanus ou un fou religieux ? ou un possédé démonis ; ou c'est un atheist, un infidèle ou un franc. Priez Deum qu'il vous garantisse de ceux qui Blow on nodos Junum et chuchotent dans l'oreille."

Langage d'un poète turc.

"Les yeux de la verseuse (Note : Celle qui verse le vin.) m'enivrent davantage que le wine et ses flèches penetrate la moelle de mes os, quicker que celles rohichdart de l'arc."

C'est le premier couplet d'une chanson en style arabe, composé par un poète de cette nation. Je la cite pour indiquer de quelle manière on s'exprime en Turquie. On y pousse jusqu'au ridicule les expressions hyperboliques.

Il est à remarquer que ceux qui mêlent ainsi l'arabe et le persan dans leurs écrits ou dans leurs discours, ignorent ces langues pour la plupart. Ils se bornent à retenir certaines phrases ou sentences dont ils se sont fait expliquer la signification en général, sans presque rien connaître de la valeur particulière de chaque mot, ni des règles du langage auquel il appartient.

Il est étonnant que les Turcs n'aient pas encore perfectionné leur alphabet. Ils écrivent généralement sans ponctuations, de sorte qu'il faut bien posséder leur langue pour être en état de lire leurs ouvrages. Que deux Turcs lisent des mots ou des noms étrangers, il est rare qu'ils les prononcent de la même manière. Si la perfection d'une langue écrite consiste à représenter les mots d'une manière claire et sans équivoque, la langue turque en est assurément plus éloignée qu'aucune autre ; et elle est depuis si longtems dans cet état d'imperfection, sans qu'il ait été fait aucun effort pour l'en tirer, qu'on peut croire qu'elle y restera toujours. Un grand nombre de lettres ont chacune trois formes différentes, selon qu'elles se trouvent au commencement, dans le milieu ou à la fin d'un mot. Les caractères arabes imprimés dans les états chrétiens, ou sur le mont Liban par les Maronites, sont plus distincts et plus aisés à lire que les caractères écrits, quoique ceux-ci aient une forme plus élégante : ce n'est au fond qu'un mérite secondaire. Il faut une grande habitude pour lire avec rapidité les caractères arabes.

Ces diverses remarques sur la langue turque, sont celles du baron de Tott et de M. Peyssonel. Le premier met avec raison au nombre des obstacles qui s'opposent posent aux progrès des lumières chez les Turcs, la difficulté d'écrire et de lire leur langue. M. Peyssonel croit réfuter cette observation, en parlant de la facilité avec laquelle le baron lui-même l'a apprise, sans réfléchir que ce dernier s'est borné à savoir la parler, ce qui est infiniment plus aisé. M. de Tott n'a jamais pu parvenir à la lire couramment. M. Peyssonel cite encore l'habilité de plusieurs interprètes européens dont il donne le nom. Mais l'éloge qu'il en fait n'appartient, à vrai-dire, qu'au célèbre M. Mouradja, et même pour lui. Cet éloge est susceptible de restrictions. Tout ceci au reste ne prouve rien en faveur des Turcs, puisque les avantages qu'ils possèdent pour atteindre à la connaissance d'une langue qui est celle de leur pays, sont plus que contrebalancés par leur apathie et leur indolence. M. Peyssonel n'est pas plus exact dans la comparaison qu'il fait des différens caractères en usage chez les Turcs, avec ceux des divers genres d'écritures usités en Europe, comme l'italique, la coulée, la grosse.

En Europe, les caractères, malgré les différences qui les distinguent, ont tant de rapports entr'eux, qu'il est peu de personnes qui ne sachent les tracer, et qu'il n'en est point qui ne puissent les lire. Il suffît d'en avoir d'une seule espèce, pour connaître bientôt les autres. Mais en Turquie, il est peu d'individus qui possèdent la connaissance des caractères, excepté les écrivains de profession ; et pour ceux-là même les caractères ont chacun leur destination distincte et particulière. Le neshki employé dans les ouvrages scientifiques ; le thealik en poésie ; le divani pour les écrits, commissions, pour la correspondance concernant les affaires d'état ; le sains pour les inscriptions, les devises, etc. Si les difficultés que présentent ces caractères différens paraissent légères au premier coup-d'œil, il faut se rappeler que le plus petit obstacle ne peut être qu'insurmontable pour un peuple qui joint le mépris des sciences à sa stupeur naturelle.

On a essayé plusieurs fois, mais toujours sans succès, d'introduire en Turquie l'art de l’imprimerie. Ce n'est pas, comme on l'a prétendu, à cause de la difficulté de former des caractères arabes. Les chrétiens du mont Liban impriment des livres aussi bien que nous, avec ces sortes de caractères ; et il leur serait facile de les graver en cuivre, s'ils voulaient atteindre à la beauté des caractères écrits. La vraie cause du non succès de cette tentative, c'est l'indolence des Turcs, et leur mépris pour toutes les innovations.

N'est-il pas surprenant que depuis le tems qu'ils ont des manufactures de tapis, ils n'en aient pas encore perfectionné les dessins, puisque sur-tout leur religion ne leur défend pas d'imiter les fleurs au défaut de personnages ? On peut en dire autant des broderies et des étoffes que l'on fait à Prusa [Bursa], à Alep et à Damas. Leurs tapis ne doivent leur beauté qu'aux matières dont on les fabrique.

[Architecture]

La superstition se glisse et étend son influence sur tous les arts cultivés en Turquie. Leur architecture ne ressemble en rien à celle de l'ancienne Grèce : les modèles de perfection qui leur frappent journellement les yeux n'ont pu encore leur inspirer le moindre goût des proportions, ni les porter à rien changer à leurs constructions ridicules. On peut dire qu'ils n'ont acquis à cet égard aucune espèce de connaissance. Quant à l'architecture européenne, ils croiraient déroger à leur dignité en imitant des infidèles.

Ils ont pris des Arabes leurs principales notions, et n'ont rien créé d'eux-mêmes. L'église de Sainte-Sophie, devenue mosquée, a cependant servi de modèle à quelques autres mosquées de Constantinople, et peut-être en est-on redevable aux architectes grecs et arméniens. Mais quel que soit et leur talent et leur habileté, il ne leur est jamais permis de s'écarter de la forme mahométane. Si les ruines imposantes de la Grèce inspirent aux Turcs une sorte de respect, c'est qu'ils y voient l'ouvrage des diables ou des génies ; c'est même pour cette raison qu'ils surveillent les Européens, et que leur jalousie les empêche de s'approprier de précieux restes, tandis que leur ignorance les porte à calciner les marbres des édifices, pour en faire de la chaux. Le mastic fait de cette matière est très-beau ; mais qui ne s'affligerait de voir entasser dans un four les débris des chefs-d'œuvres de Phidias ou de Praxitèles ! Cette chaux de marbre, mêlée avec la poussière de marbre, forme un plâtre aussi blanc que la belle porcelaine, mais moins poli. Ceux des édifices de Constantinople qui méritent quelque attention, sont copiés presque tous sur les constructions des Arabes en Asie (1).

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 (1) On a plusieurs dissertations savantes sur l'origine de l'architecture gothique et de l'architecture moresque. Je n'ai pas le projet de les extraire ; je n'aurais rien de neuf à dire. Les mosquées, les bains, les caravansérails, les bazards, les Kiosks ont généralement dans leur ensemble de la grandeur et une sorte de majesté ; mais les détails manquent de proportion. Les colonnes ont vingt ou trente fois leur diamètre en hauteur, et l'intervalle qui les sépare est souvent égal à cette hauteur. Les chapiteaux et les entablemens sont bizarres et ridicules.

Sainte-Sophie fut sans doute le modèle que suivirent les Européens quand ils placèrent les coupoles sur quatre voûtes. Ceux qui veulent voir combien le genre de ces bâtimens est faux, et combien il s'éloigne de la noble simplicité des anciens, peuvent lire le traité de Frise sur l'architecture gothique, et l'excellent petit ouvrage allemand qui y est joint.

Il est bon d'observer que l'intérieur de Sainte-Sophie paraît beaucoup plus vaste, et celui de Saint-Pierre de Rome beaucoup plus resserré qu'ils ne le sont réellement l'un et l'autre. La coupole de Saint-Pierre est de même dimension que celle du Panthéon. Les parties de la corniche sont répétées sur le pavé au-dessous en marbres de diverses couleurs. Si l'on ne mesurait, on ne le croirait pas.

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Les productions intéressantes de la sculpture et de la peinture sont interdites en Turquie. Les arts passent pour irreligieux ; un fanatisme aveugle et stupide a trouvé qu'il était impie de vouloir égaler l'ouvrage de Dieu. Les encouragemens, l'émulation que produisent les images des bienfaiteurs de l'humanité, sont un avantage absolument perdu. Aussi le Turc ne ressent-il jamais cet élan du génie, ce feu, cette énergie brûlante que le pinceau de l'histoire excite. La bigoterie est même portée si loin à cet égard, que ni l'effigie du souverain, ni la représentation d'un être quelconque, comme dans les anciennes médailles, ne paraissent sur leur monnoie.

La tolérance permet seulement l'imitation de la nature morte dans la décoration intérieure des maisons. Ils y transcrivent comme ornemens des passages du koran, et peignent sur les murailles des paysages ou des fleurs. Leur talent en ce genre est purement une routine ; ils ne connaissent aucune des règles de la perspective.

L’art des Turcs, dans la construction des aqueducs, a été admiré de quelques auteurs ; mais on ne doit pas s'imaginer qu'ils aient l'idée de la science hydraulique. Quand ils veulent conduire des eaux, ils commencent par placer sous terre des tuyaux de terre cuite, dans une longueur d'un quart de mille, plus ou moins. Ils font ensuite un pilier quarré, et y élèvent le tuyau jusqu'à la hauteur où l'on voit que l'eau peut jaillir. Ils laissent une ouverture par le haut, et prolongent les conduits vers le pilier suivant, jusqu'à ce que l'eau arrive à sa destination projetée. Mais alors quelquefois tous leurs travaux se trouvent inutiles, et ils s'aperçoient trop tard que la source d'où ils comptaient attirer l'eau, est moins élevée que le point où ils prétendaient la conduire.

Les principes du nivellement ne leur sont point connus. Il serait inutile de leur dire que la surface de l'eau n'est pas parfaitement plane, de leur parler de réfraction, et de leur prouver que l'instrument appelé niveau, n'indique pas suffisamment à quelle hauteur l'eau s'élèvera. Le plus habile de l'ulema ignore si le sinus total est à l'angle de réfraction, comme la distance de l'objet est à l'élévation apparente que lui donne la réfraction. Ils ne savent point calculer la poussée des voûtes et des coupoles, quoique plusieurs accidens aient été le résultat de leur ignorance en ce genre. Je réussis une fois à démontrer à un mathématicien turc la construction des voûtes à chaînettes, en suspendant une chaîne. Mais quand il voulut lui-même l'expliquer à un architecte qui bâtissait pour le capitan-pacha Gazi-Hassan, celui-ci lui répondit que la figure décrite par la chaîne suspendue aux deux bouts pouvait être applicable à la construction d'une quille de vaisseau, mais non à celle d'une Voûte en maçonnerie.

Il y a quelques années, qu'un homme de loi célèbre perdit un œil. Il apprit qu'un Européen, alors à Constantinople, faisait des yeux d'émail qu'à peine on distinguait de la nature. Il y courut ; on plaça l'œil, et la colère du savant ne peut se peindre, en s'apercevant qu'il n'en voyait pas. L'Européen craignant de n'être pas payé, l'assura qu'avant peu il s'en servirait comme de l'autre. L'Effendi s'appaisa, le récompensa généreusement, et l'artiste ayant promptement débité sa collection, laissa les Turcs avec leur espérance.

[Transports]

L'usage des voitures à roues est presque inconnu en Turquie. Les femmes, à Constantinople, et dans quelques parties de l'empire, ont une espèce de charriot. Dans la plupart des provinces d'Asie, on n'en a pas même l'idée. Toutes les marchandises se transportent à dos de mulets, de chevaux ou de chameaux.

Le Sultan possède un carrosse absolument semblable aux corbillards en Angleterre. Il était, quand je le vis, attelé de six mules ; le timon et toutes les parties en sont d'une excessive grosseur. J'en demandai la raison ; on me répondit que si la moindre pièce cassait, l'ouvrier qui l'aurait faite perdrait la vie. L'usage du carrosse est pour le Sultan une affaire d'état. Il ne s'en fait jamais suivre que dans les voyages de campagne.

En Valachie, en Moldavie, le peuple a de fort bons charriots, les tonneaux ne sont employés que par les Grecs.

[Médecine]

On pourrait supposer en lisant Peyssonel, que la science de la médecine a fait de notables progrès en Turquie, et est l'objet de la vénération des Turcs. Le premier médecin du Grand-Seigneur a le titre de hakeim-bachi-effendi. Il porte le turban rond, appelé eurf, comme les docteurs de la loi. Il faut, pour obtenir cette dignité, avoir passé par tous les médressés, avoir atteint l'ordre des muderris. Cependant, la dignité de médecin n'est qu'un vain nom, qui ne suppose aucune habileté. La santé du Sultan est réellement confiée à des Grecs, à des Juifs, à des Européens ; car, pour la forme seulement, le hakeim-bachi est appelé aux ordonnances. Quand les Turcs prennent un médicament, ils demandent qu'il soit violent. Une légère purgation ne les satisfait pas.

[Marine]

Les marins sont les seuls qui aient quelques notions de la navigation et de la boussole ; encore sont-elles si faibles, qu'ils calculent dans toutes les mers la direction de l'aiman sur la même déclinaison. Peu d'entr'eux savent prendre le méridien.

Les Algériens attachés au service de leur marine ont seuls quelque teinture pratique de la navigation. Les vaisseaux de guerre sont confiés aux Grecs : les navires marchands ont soin de ne pas perdre la terre de vue ; et c'est même pour cette raison qu'il en périt un si grand nombre dans la mer Noire. La disette de pièces de campagne, qui obligea le baron de Tott à fondre des canons, est une nouvelle preuve de l'insouciance des Turcs. Ils fondaient, il est vrai, d'immenses canons d'airain ; mais ils n'avaient pas essayé d'en faire de moins pesans, et de mélanger les métaux ; cependant leurs usines sont propres à la fabrication du fer. Jusqu'à ce jour ils ignorent cet art ; ils ne font pas même de bombes, et tous les canons turcs sont d'airain.

Leurs affûts ne sont pas mieux perfectionnés ; et tandis que toute l'Europe rend son artillerie volante, l'ignorance des Turcs laisse à la leur toute son inutilité.

L'état déplorable où se trouve la science en Turquie, est dû sur-tout au défaut d'union dans toutes ses brandies, au défaut de combinaison, soit en théorie, soit en pratique, dont j'ai déjà donné les causes. Mais dans tous les pays on trouve des exceptions individuelles, comme des fleurs dans un désert, et elles montrent jusqu'où l'esprit humain est capable d'atteindre, en dépit des obstacles multipliés. Le grand avantage que possède une nation civilisée est dans le rapide rapprochement des expériences et des faits d'où résultent de grands principes. Les travaux de l'artiste et du philosophe en sont abrégés. Quelquefois pourtant il arrive que le peuple le plus barbare a obtenu sur quelque point, ou des lumières particulières, ou la pratique la plus parfaite ; et l'on pourrait tirer de toutes les parties du globe un cours d'instructions détachées. Dans les domaines de l'esprit, on trouve toujours à glaner sur la terre la moins féconde. C'est en dire assez, je pense, pour justifier mes réflexions sur les exemples particuliers de savoir ou d'adresse qu'on rencontre parmi les Turcs.

[Chirurgiens]

On pourrait raisonnablement croire qu'une nation guerrière aurait d'habiles chirurgiens, et s'occuperait des découvertes en ce genre. Ils ne savent même pas opérer ; et jamais ils ne permettent aux Européens de faire une seule amputation, la vie dût-elle en dépendre. Ils savent à-peine cicatriser une plaie, extraire une balle, remettre un membre. En général, ils ont le corps sain, et la nature fait chez eux des cures étonnantes. Ils ont beaucoup de confiance dans les baumes, dans les topiques, etc. Quand un Arabe a reçu quelque blessure, on l'enterre jusqu'au cou dans le sable chaud pendant vingt-quatre heures.

J'ai vu pratiquer dans les provinces orientales de l'Empire une manière particulière de remettre les os. On les replace convenablement, puis on enferme le membre dans une couche de stuc, qui, sans presser aucune partie, devient en un moment forte et solide. Si la fracture est compliquée, s'il faut extraire une portion de l'os, on laisse cette partie à découvert, sans nuire à la force de l'enveloppe. On peut facilement couper avec un couteau, et remplacer la partie enlevée par une autre de la même substance. Quand l'enflure tombe, on peut insinuer dans les places vuides autant de stuc liquide qu'il en faut pour remplir et modeler la partie avec exactitude. On fait autant d'ouvertures qu'on le desire, en plaçant un morceau d'écorce ou de bois huilé, qu'on enlève quand l'endroit est sec. Le stuc n'a rien de mal-sain quand on n'y met pas de chaux. Il est promptement sec ; il est léger, et le membre plongé dans un bain n'en reçoit pas moins les vapeurs salutaires.

J'ai vu la plus terrible fracture à la jambe et à la cuisse, causée par la chûte d'un canon, en guérir parfaitement à l'aide de ce procédé. Le malade fat assis par terre ; on enferma les membres fracassés dans le stuc, et on y scella un bandage qui passait ensuite autour du corps. Il se penchait pour s'endormir ; mais il ne pouvait se coucher. Quand on voyait suinter quelques parties, on enlevait le stuc avec un canif, et l'on pansait la plaie par l'ouverture.

Je ne puis passer sous silence le traitement suivi en Russie pour guérir les membres gelés. Je ne parle que de la méthode usitée par le peuple. Je l'ai vue réussir sans exception, et j'ai vu échouer plus d'une fois celle des chirurgiens de l'armée.

Après la prise d'Oczakow, j'avais reçu dans mon souterrain autant de prisonniers qu'il en avait pu contenir. Ils avaient tous quelque blessure ou quelque partie gelée. Il y avait entr'autres deux enfans, l'un de six, l'autre de quatorze ans. L'un avait un de ses pieds gelé jusqu'à la cheville ; l'autre les deux orteils et le dessous d'un pied. Dès le second jour, les parties parurent noires. Le premier jour on n'y avait pas pris garde. Le chirurgien français que le prince Potimkin avait fait venir exprès de Paris, ordonna des bains fréquens d'eau-de-vie camphrée. L'aîné des deux enfans fut emporté à l'hôpital quand la putréfaction commença ; le petit que j'emmenai dans mes quartiers d'hiver, perdit la chair de ses orteils ; les os sortirent, et les ulcères ne se guérirent que long-tems après. J'aurais dû dire que le chirurgien avait voulu dans le principe couper les deux jambes de l'enfant.

J'avais auprès de moi plusieurs femmes dont les pieds avaient de même été gelés ; mais comme aucun chirurgien ne s'occupait d'elles, les soldats et les charretiers russes entreprirent leur guérison. Ils ne commencèrent leur traitement que le second jour. Les parties étaient parfaitement noires. Ils les firent imbiber et réchauffer avec de la graisse d'oie. L'ordonnance portait de tenir toujours la graisse sur la partie malade. Peu-à-peu la circulation fut rétablie. Le noir diminua, la chair reprit sa couleur, et la cure fut complète.

Je ne puis expliquer cet effet qu'en supposant que la graisse, fermant les pores à l'impression de l'air, prévient les progrès de la putréfaction. Les vaisseaux, pendant ce tems, absorbent le sang congelé, et le mouvement est enfin rendu. Il est reconnu que le sang extravasé ou congelé peut demeurer long-tems dans le corps sans se putréfier, s'il n'est pas exposé à l'air. J'ai remarqué d'ailleurs qu'en pareil cas la putréfaction du membre gelé commence toujours à la surface qui est en contact avec l'air.

Je me borne à raconter des faits. Je laisse le champ libre aux conjectures.

Si les paysans russes s'aperçoivent d'un membre gelé, avant que la personne entre dans un lieu réchauffé, on dégèle le membre en le plongeant dans l'eau froide, ou le frottant de neige jusqu'à ce que la circulation soit rétablie.

[Marine]

Les bateaux de Constantinople sont effilés et recourbés, et submergeraient aisément, si l'on s'y jetait sans précaution. La forme en est élégante : les bateliers ont pour lest un bloc de marbre, qu'ils placent quand les passagers sont assis. Ces nacelles sont d'une extrême vitesse, vitesse, et l'emportent à cet égard sur les bateaux européens. Cependant j'ai vu la gondole d'un ambassadeur vénitien qui gardait la même hauteur avec elles. On sait que les gondoles construites sur un plan différent n'ont presque pas de quille. Le Bostangi-Bachi, chef de la police, a une galère de douze rames, qui vogue avec une surprenante vélocité ; mais il est le seul qui jouisse de la permission de se servir d'une galère construite sur un pareil modèle. Ce bateau va deux fois plus vite que les autres. Ils sont tous dangereux sur mer, quoique singulièrement perfectionnés depuis quelques années. Un bateau construit sous le sultan Achmet III, est conservé avec grand soin pour servir de comparaison. Les Turcs sont en général meilleurs rameurs que les juifs et les chrétiens.

[Ustensiles de cuisine]

Les Turcs se servent d'ustensiles en cuivre pour la cuisine ; ils sont étamés avec de l'étaim pur, et non pas, comme en Europe, avec une soude composée d'étaim et de plomb, et faite pour céder bien plus promptement aux acides et à la graisse. On n'a pas observé qu'il en soit résulté des maladies violentes : la quantité de plomb qui se dissout est petite^ parce que le mélange de l'étain empêche cette dissolution. Cependant il est possible que ce métal dangereux influe sur plusieurs maladies chroniques, et sur-tout sur les maladies nerveuses. Il n'y a pas de pays en Europe où l'usage du plomb pour étamer soit aussi commun qu'en Angleterre. Cet abus appelle l'attention du gouvernement. En France on a prohibé le plomb dans les vaisseaux qui contiennent le vin ou d'autres liquides. Un pareil réglement est nécessaire en Angleterre, et l'on devrait également empêcher la vente du thé qui arrive dans des coffres de plomb, et sous le contact immédiat de ce métal.

Rien de plus grossier que les serrures des Turcs, mais on ne peut les forcer. C'est une chose curieuse que de voir des serrures de bois sur des portes de fer, particulièrement en Asie, et sur les caravenserails. La clef pénètre dans l'intérieur du verrou : c'est une petite verge carrée avec cinq ou six épingles de fer, longues d'environ un demi-poUce, irrégulièrement placées, et correspondantes aux trous ménagés dans la serrure, où la clef entre par une ouverture carrée. On enfonce la clef, puis on la relève. Des épingles de fer en soulèvent d'autres qui ont des têtes, afin de ne pas retomber trop bas. Le verrou se trouvant dégagé s'abaisse ; on tire la clef en bas, et l'on peut l'ôter tout-à-fait. Pour refermer cette serrure, on ne fait que la pousser. Les pointes supérieures retombent d'elles-mêmes dans les trous du verrou. Toute cette méchanique peut bien encore être perfectionnée ; mais les Turcs ne s'en occuperont jamais.

[Peinture]

Les Grecs ont une manière de peindre à fresque, qui est très-curieuse, et qui a bien des avantages. J'ai vu aussi un Grec peindre à la méthode des anciens, et fixer les couleurs par le moyen de la chaleur. Cet artiste avait un attelier aux Dardanelles ; ce qui est assez remarquable, vu qu'à Constantinople ce procédé n'est nullement connu. Je n'oserais point affirmer que ce soit exactement celui des anciens ; mais je le crois. Il est certain que ce genre de peinture, sous le rapport de la facilité, a des avantages considérables sur la peinture à l'huile en usage aujourd'hui. A une égale vivacité de couleurs, à une égale liberté pour le pinceau de l'artiste, il réunit une solidité que l'expérience de vingt siècles ne permet pas de révoquer en doute. Je me proposais de traiter ici ce sujet avec plus d'étendue ; mais comme il ne concerne point la Turquie, qui est l'immédiat objet de cet ouvrage, mon intention est de publier séparément mes observations à cet égard, ainsi que sur la peinture à fresque des Grecs, où l'on peut employer toute espèce de couleurs sur un mur enduit de chaux.

[Bijouterie]

Les jouailliers arméniens montent avec beaucoup d'adresse les pierres précieuses, et sur-tout les diamans, en les fixant sur une feuille qui, sous les roses et les demi-brillans, jette un éclat admirable, sans être sujette à se ternir. Voici comme ils s'y prennent. On taille et l'on polit une agate dans la forme que l'on desire. Sur un bloc de plomb, dans lequel on a ménagé une cavité d'à-peu-près la grandeur de l'agate, est placé un morceau de fer-blanc de l'épaisseur d'une feuille de gros papier gris bien lisse. On pose l'agate sur le fer-blanc au-dessus de la cavité, et on frappe dessus à coups de maillet, et le fer-blanc en reçoit un poli d'une beauté que l'on aurait peine à imaginer. On fait un mystère de ce procédé, et ces feuilles se vendent un demi à trois quarts de dollars chacune..

Les jouailliers qui, pour la plupart, sont des Arméniens, ont une manière curieuse de garnir des boëtes de montres ou d'autres bijoux, de diamans et d'autres pierres, qu'ils ne font simplement que coller. On enchâsse la pierre dans le métal, soit or ou argent, après avoir applati le fond du trou où elle doit être fixée. On l'échauffe alors doucement, et l'on y applique ensuite la colle qui réunit la pierre et le métal, de manière à ne pouvoir jamais les séparer..

Cette colle, que l'on peut employer à une infinité d'usages, puisqu'on s'en sert notamment pour rejoindre des morceaux de glace ou d'acier poli, se fait de la manière suivante :

On dissout cinq ou six morceaux de mastic gros comme des pois, dans autant d'esprit-de-vin qu'il en faut pour les fondre. On prend ensuite un autre vase où on fait dissoudre dans du rhum ou de l'eau-de-vie de France, une même quantité de col de poisson, après l'avoir préalablement trempé dans l'eau jusqu'à ce qu'il soit amolli et gonflé ; de façon qu’il en résulte deux onces d'une colle forte, à laquelle on ajoute deux petits morceaux de galbanum ou d'ammoniac pilé jusqu'à l'entière dissolution. On mélange le tout, en l'échauffant à un feu modéré. La colle a acquis alors son degré de perfection. On la garde dans une phiole bien bouchée, et quand on en a besoin, on la verse dans l'eau chaude.

A Smyrne, l'emploi de la garance pour la teinture des cotons est bien simple. On les fait bouillir dans de l'alkali doux, et ensuite dans de l'huile d'olive commune ; après cela, ils n'ont besoin que d'être nettoyés pour prendre la belle couleur que nous lui trouvons. J'ai appris que l'on avait donné cinq mille livres sterling en Angleterre pour obtenir ce secret (1).

(1) J'ai fait part de ces procédés à un de mes amis, qui les a communiqués, il y a quatre à cinq ans, au public, dans la feuille intitulée Bee (l'Abeille).

J'ai eu connaissance d'un fait remarquable où il aurait pu résulter de grands avantages pour la société, si l'ignorance des Turcs et l'insouciance de leur gouvernement n'en avaient frustré le monde. Un Arabe avait découvert à Constantinople le secret de couler le fer et de le rendre, au sortir du creuset, aussi malléable que le fer forgé. Quelques fragmens de fer ainsi coulé furent présentés par hasard à M. de Gaffron, chargé d'affaires de la cour de Berlin, et à M. Franzaroli, l'un et l'autre versés dans la minéralogie : ils furent surpris de cette découverte, et s'empressèrent d'en rechercher l'auteur. Cet homme, qui, par-tout ailleurs, eût fait une fortune brillante, était mort dans l'obscurité et dans la misère, et avait emporté son secret au tombeau. On trouva les ustensiles dont il se servait, ainsi que plusieurs morceaux de fer coulé, tous parfaitement malléables. M. Franzaroli, qui les soumit à l'analyse, n'y découvrit point d'alliage d'aucun autre métal. M. de Graffon ayant été nommé surintendant de la manufacture de fer à Spandau, a cherché à deviner le secret du pauvre Arabe : tous ses essais ont été infructueux.

Les Européens sont étonnés de voir les Turcs travailler assis à tous les ouvrages manuels et autres où il est possible de garder cette posture. Les charpentiers, par exemple, font la majeure partie de leur besogne dans cette position. On remarque que leurs doigts de pied acquièrent un si grand degré de force par l'usage qu'ils en font, et aussi sans-doute parce qu'ils n'ont pas les pieds resserrés dans des souliers étroits, qu'ils tiennent avec cette partie une planche droite et immobile, tandis qu'ils la scient des deux mains, en demeurant assis. Ils se tiennent avec la plus grande facilité sur la pointe du pied,, qui porte alors tout le poids de leurs corps sans qu'ils chancèlent.

Il est évident que nous avons en Europe de fausses idées sur l'utilité des souliers, à qui nous prêtons la faculté d'empêcher que le pied des enfans ne devienne trop grand. Les Arabes, qui ne portent point de souliers dans leur enfance, et qui, dans un âge avancé, n'ont que des sandales ou des pantouffles, ont le pied parfaitement bien fait.

[Construction]

J'ai vu dans quelques parties de l'Asie, des coupoles d'une grandeur considérable, construites sans aucune espèce de charpente. On fixe dans le milieu un poteau, à-peu-près à la hauteur du mur perpendiculaire, en raison de la forme plus ou moins sphérique que l'on veut donner à la coupole. A l'extrémité supérieure de ce poteau est attachée une forte perche mobile dans toutes les directions, et dont le bout décrit la partie, extérieure de la coupole. Plus bas, une autre perche est fixée au même poteau de niveau avec le haut de la partie intérieure du mUr perpendiculaire ? et décrivant par ce moyen l'intérieur de la coupole, et marquant en même tems avec toute l'exactitude possible la différence en épaisseur de la maçonnerie à la base, dans les parties intermédiaires et à l'extrémité supérieure. Les Asiatiques construisent leurs coupoles en briques, se servant de gypse au lieu de chaux, et n'élevant jamais qu'une couche circulaire à-la-fois ; ce qui fait qu'ils n'ont besoin d'échafaudage que pour fermer la voûte.

A Bassora, où il n'y a d'autre bois que le palmier, qui n'a pas plus de consistance que les tiges de chou, on construit des arceaux sans cadres. Le maçon, après avoir décrit sur le sol un demi-cercle avec une ficelle et un clou, pose sur tout le contour des couches de brique bien cimentées avec du gypse, et quand les deux côtés de l'arceau sont finis, on les lève avec précaution pour les placer sur la muraille, après quoi on pose la clef qui les réunit. Cette arche ainsi achevée n'a qu'une demi-brique d'épaisseur ; mais elle sert de soutien à une autre arche qu'on bâtit par-dessus.

Les villes de Bagdad et de Bassora sont bâties presqu'en entier de briques séckées au soleil, et dont la solidité est à l'épreuve des siècles, quand elles ne sont pas trop exposées à l'humidité. La terre dont on les fait est presque sèche lorsqu'on l'emploie : on la foule dans des moules à coups de maillets, ce qui leur donne un degré étonnant de dureté.

A l'entrée du désert, lorsque l'on vient d'Alep, on trouve un village où les maisons sont singulièrement construites. Chaque chambre forme une coupole ; les unes ressemblent à une meule de foin, les autres à un pain de sucre. Elles sont toutes bâties en terre, le pays ne produisant point de bois. Les habitans disent que leur ville a été fondée par Abraham ; cela veut dire qu'ils ignorent l'époque de la construction des plus anciennes maisons du lieu 5 ils prétendent aussi qu'elles n'ont jamais besoin d'être réparées, et qu'il leur suffît d'en replâtrer de tems en tems la partie supérieure, c'est-à-dire, d'y appliquer de la terre, et t'y fixer en l'abattant. Les murs de ces maisons faits de terre glaise et de gravier, sont extrêmement solides et durs. Leur méthode consiste à battre chaque couche de terre, jusqu'à ce qu'elle soit fortement durcie.

C’est par le même procédé que l'on construit dans le Lyonnais des maisons très-spacieuses et à plusieurs étages. Les murs, enduits de chaux et de sable durent plusieurs siècles, et sont bien préférables aux torchis de nos chaumières en diverses provinces d'Angleterre, dans lesquels la terre que l'on mêle avec la paille est beaucoup trop humectée. Les anciens Romains bâtissaient comme on le fait en France. Le ciment dont on enduit le sol des maisons à Venise, et dont la dureté et le poli excitent tant l'admiration, n'acquiert cette qualité qu'à force d'être battu. Ce ciment n'est qu'un mélange de chaux, de sable et .de morceaux de marbre, le tout presque sec, que l'on pile et que l'on bat jusqu'à ce qu'il soit devenu tout-àfait dur ; alors la meule achève de le polir. La terre ordinaire aussi bien que le mortier de chaux, prennent un degré.de dureté étonnant, lorsqu'on les comprime, et qu'ils ne sont imprégnés que de l'humidité nécessaire pour en unir les parties. On peut faire une sorte de pierre artificielle avec du gravier et un peu de chaux fortement pressés et battus dans un moule.

[L’eau]

Les Asiatiques ont une manière de faire filtrer l'eau par ascension, qui vaut infiniment mieux que les pierres que nous employons à cet usage, et que tout autre procédé qui tend à la clarifier en la faisant descendre ; car par ce dernier moyen, des particules de la pierre où les parties du sable les plus fines doivent nécessairement se détacher à la longue et s'échapper avec l'eau.

En Asie, on pratique deux puits de cinq à dix pieds de profondeur, plus ou moins, à une petite distance l'un de J'autre. Ces deux puits communiquent par le fond au moyen d'un petit trou. Il faut que la séparation ou tuyau pratiqué dans la cloison qui les sépare soient faits de terre glaise bien battue ou d'autres matières impénétrables à l'eau. On remplit les deux puits de sable et de gravier. Celui dans lequel on verse l'eau pour être filtrée est un peu plus élevé que celui où elle doit remonter ; et ce dernier n'est pas entièrement rempli de sable : dans sa partie supérieure, est un espace vuide pour contenir l'eau filtrée, à moins qu'un robinet ne la conduise dans un vase destiné à cet usage. Plus il y a de différence entre la hauteur des deux puits, plus l'eau filtre promptement. Mais il vaut mieux que la filtration soit moins précipitée, pourvu qu'elle procure la quantité d'eau dont on a besoin.

On peut atteindre au même but avec un tonneau y un cuvier, une jarre ou toute espèce de vase. Il ne s'agit que d'y conduire l'eau dans le fond, après y avoir fixé une éponge ; et même cette éponge est inutile, pourvu que le tuyau par où l'eau coule dans le vase soit rempli de gros sable.

Il est évident que toutes les particules que l'eau entraîne en filtrant du haut en bas, ne s'élèveront point avec elle, quand elle filtrera en sens contraire. On pourrait user de ce procédé à bord des vaisseaux à très-peu de frais

 Les Arabes et les Turcs composent avec le lait une liqueur à-peu-près semblable au kumiss des Calmoucks. Les premiers appellent cette liqueur leban ; les autres, yaourt.

[Le yaourt]

La manière de la faire est de mettre dans du lait chauffé au feu, un peu de vieux leban ou yaourt. Au bout de quelques heures, plus ou moins, selon la température de l'air, ce lait se caille, et prend une consistance uniforme et acquiert un goût d'acide très-agréable. On en enlève la crême, et ce qui reste forme un caillé léger demi-transparent, et beaucoup moins sujet à se décomposer que celui que l'on fait chez nous avec de la présure pour en faire des fromages.

L'yaourt a cela de particulier, que plus on le garde, plus son acidité augmente, et qu'il finit par se dessécher sans avoir passé par la fermentation putride. On le conserve en cet état dans des sacs, et il ressemble alors à du caillé pressé que l'on a morcelé avec la main. L’yaourt ainsi séché et délayé plus ou moins avec de l'eau, donne une nourriture ou une boisson agréable et rafraîchissante, que l'on emploie avec succès dans les fièvres inflammatoires ou putrides. Il paraît n'avoir aucune de ces qualités qui rendent le lait nuisible dans ces sortes de maladies. L’yaourt frais est un article de consommation pour les naturels du pays ; les Européens s'y accoutument bientôt, et le trouvent excellent.

Aucun autre acide ne peut produire la même espèce de caillé. Tous les essais que l'on a faits pour y suppléer, n'ont donné qu'une substance qui se corrompait en peu de tems. En Russie, on place des pots de lait dans un four, jusqu'à ce qu'il soit aigri, et on l'emploie en cet état comme nourriture, ou on le réserve pour en faire des fromages : mais bien qu'en sortant du four il ait à-peu-près le goût de l’yaourt, on ne lui trouve aucune de ses autres qualités. Il serait possible qu'en faisant cailler successivement différentes jattes de lait nouveau, la première avec du lait aigri, la seconde avec le ferment provenant de cette opération, la troisième avec ce nouveau ferment, et ainsi de suite ; il serait possible, dis-je, qu'il en résultât une substance égale en qualité à l'yaourt, quoique les Turcs ne puissent jamais y parvenir qu'en employant pour ferment l'yaourt même.

Si on leur demande de quelle manière on l'a faite la première fois, ils ne répondent rien de raisonnable. Quelques-uns m'ont dit qu'un ange en avait donné le secret à Abraham ; d'autres, qu'un ange en avait apporté un pot à Agar, et que ce leban ou yaourt avait servi à en refaire successivement jusqu'aujourd'hui. Cette substance est précieuse et comme remède, et en sa qualité d'excellente» nourriture.

Voici comment les Tartares et les Calmouks font leur Kumiss, ou lait de jument fermenté.

On prend une certaine quantité de lait de jument, trait du jour, auquel on ajoute un sixième d'eau, un huitième de lait de vache le plus aigri possible (un peu de vieux kumiss, en plus petite quantité, vaudrait mieux pour la fermentation de cette liqueur ). On couvre le vase d'un gros linge, et on le laisse vingt-quatre heures dans un endroit modérément échauffé ; alors le lait s'est aigri, et une substance épaisse paraît au-dessus. On bat le tout avec un bâton qui a une de ses extrémités comme celle d'une batte-à-beurre, jusqu'à ce que cette substance épaisse soit totalement confondue avec le fluide qui est au-dessous ; après quoi on le laisse reposer encore vingt-quatre heures dans un vase étroit et haut comme un baril à beurre. Cette opération se renouvelle jusqu'à ce que la liqueur paraisse absolument homogène. C'est quand elle est parvenue à cet état, qu'on l'appelle kumiss ou koumiss. Cette liqueur a un goût piquant et doux, qui la rend très-agréable. Il faut la remuer chaque fois que l'on en veut prendre. Lorsqu'elle est gardée dans des vases fermés soigneusement, et dans un endroit frais, elle se conserve trois mois, et même davantage, sans s'altérer. On l'emploie comme boisson et comme nourriture. C'est un restaurant pour l'estomac, et un spécifique excellent contre les maladies de nerf, la consomption, etc.

Les Tartares distillent ce lait fermenté, et en tirent une liqueur spiritueuse qu'ils boivent en guise d'eau-de-vie.

[Le beurre]

Le beurre dont on fait le plus d'usage à Constantinople, vient de la Crimée et du Kuban. On ne le sale point, mais on le fait fondre à petit feu dans une grande poêle de cuivre, et on en enlève l'écume : par ce moyen, il se conserve long-tems sans s'aigrir, pourvu qu'il ait été frais quand on l'a fondu. Nous ne conservons guères notre beurre qu'en le salant. J'en ai fait fondre et écumer à la manière tartare, puis saler à notre manière ; il s'est conservé bon et avec un excellent goût pendant deux années. En Angleterre, on le lave pour obvier à ce qu'il ne se décompose point en caillé et en lait à beurre : le plus sûr est de le faire bouillir et fondre ; et si on joint à cette précaution celle de le saler, pour empêcher les parties les plus pures de devenir rances, c'est indubitablement le meilleur procédé connu pour la conservation du beurre. En le faisant fondre ou bouillir avec soin, on n'a pas à craindre d'en altérer la couleur ou le goût.

[Le café turc]

Nous obligerons sans doute les amateurs du café, en parlant de la manière dont on l’apprête en Turquie, c'est-à-dire là où on le fait le mieux.

Le café, pour être bon, doit être moulu et réduit en poudre presqu'impalpable, ou broyé, avec un lourd pilon, dans un mortier de fer, comme le font les Turcs. Ils commencent par mettre le café à sec dans la cafetière, et le font chauffer à petit feu, ou simplement sur des cendres chaudes, en le remuant souvent, jusqu'à ce qu'il répande line agréable odeur ; ensuite ils versent dessus de l'eau bouillante, ou le plus souvent de l'eau où l'on a fait bouillir le marc du café de la Veille, et qu'on a laissé se clarifier ; après quoi ils le replacent sur le feu sans attendre, pour le retirer, qu'il bouille ; il suffit qu'ils voient paraître au-dessus une légère écume blanche semblable à la crême. On le reverse alors d'un pot dans un autre deux à trois fois, pour le clarifier : néanmoins il arrive souvent que les Turcs le prennent trouble ; quelquefois on y jette une cuillerée d'eau froide pour le rendre clair plutôt, ou l'on place sur l'ouverture de la cafetière un linge imbibé d'eau froide.

Ce qui empêche que le café des Indes occidentales ne soit aussi bon que celui d'Yamen [du Yémen], c'est la température du climat, qui ne permet pas de le laisser mûrir sur l'arbuste. Il est de fait, en outre, qu'il s'altère dans la traversée, a cause du mauvais air qui règne dans les magasins des navires. Il est aisé, en Italie, d'obvier à ces inconvéniens, en exposant le café au soleil pendant deux ou trois mois. Chez nous, on devrait verser dessus de l'eau bouillante, l'y laisser refroidir, puis le laver de nouveau dans une autre eau froide, et ensuite le faire sécher dans un four. Au moyen de cette précaution, il ne vaudra guères moins que le meilleur café de Turquie. On doit le brûler dans une poêle de fer ou de terre sans couvercle : plus cette opération se fait lentement, plus le café se bonifie. Il faut avoir soin de l'ôter du feu aussi-tôt qu'on l'entend craquer. Les Turcs le font brûler souvent dans un four de boulanger, pendant qu'on l'échauffe.

Comme on s'est beaucoup occupé en Angleterre du moyen de conserver la levure, on trouvera peut - être quelqu'intérêt dans les particularités que j'ai à cet égard. Quand j'étais sur les confins de la Perse, on me faisait du pain à la manière anglaise, avec de l'excellente fleur de farine et la levure dont on se sert ordinairement dans ce pays-là. Voici comme on la prépare : Remplissez une petite tasse à thé, ou un verre à vin, de pois ou fondus ou écrasés ; mettez-le dans un vase, et versez dessus une pinte d'eau bouillante ; laissez-le ensuite toute la nuit dans l'âtre de la cheminée ou dans tout autre endroit chaud ; le lendemain matin vous trouverez au-dessus de l'eau une écume blanche : c'est une excellente levure. Dans nos climats, et sur-tout l'hiver, il faudrait peut-être vingt-cinq à quarante heures pour obtenir le même effet. Cette quantité a suffi pour me faire deux pains de six sous, fort légers et d'un goût excellent.

Après l'influence des institutions politiques, il n'en est point de plus puissante sur le caractère national et individuel des Européens modernes, que celle du commerce. C'est de l'intérêt qu'y attache un peuple, de l'importance qu'il cherche à lui donner, des moyens qu'il emploie pour l'étendre ; c'est enfin de l'ensemble de sa conduite et de ses opérations à cet égard, que dépend en grande partie sa consistance politique.

Les notions générales qu'ont les Turcs de tous les rangs au sujet du commerce, ne sont pas moins bornées et absurdes que leurs opinions sur d'autres objets. « Nous ne devrions pas trafiquer, disent-ils, avec ces misérables peuples qui viennent acheter chez nous de riches marchandises et de rares denrées. Au lieu de les leur vendre, nous ne devrions traiter qu'avec ceux qui nous apportent ces mêmes objets, afin de nous épargner la peine de les manufacturer, et de les faire venir nous-mêmes. »

D'après ce principe, il est défendu de vendre du café moka aux infidèles. Il n'est donc pas étonnant que le commerce des Turcs avec l'étranger se réduise à si peu de chose. Leur trafic se borne à-peu près à celui de province à province ; et encore ce trafic est-il très-restreint, et par le défaut de confiance, et par l'ignorance et la petitesse des vues de ceux qui le font. Ils tirent fort peu de lettres de change ; et ces moyens que la bonne-foi et le goût des spéculations ont fait imaginer pour la facilité des relations commerciales, ne sont point connus chez les Turcs.

[Le commerce]

Les effets que l'incertitude des propriétés et l'inquiète avarice du gouvernement produisent sur le commerce, sont encore plus frappans. Pour suivre un commerce étendu, il, faut de gros capitaux, et un crédit qui y corresponde. Ces deux moyens sont nuls pour le négociant turc. II n'ose point faire parade de ses richesses, et s'il est assez heureux pour amasser beaucoup d'argent, son premier soin est d'en faire mystère, de peur d'exciter la cupidité des sang-sues publiques. Il en résulte nécessairement que le crédit, ce ressort vivifiant du commerce, ne peut jamais s'établir. Au lieu de ces associations commerciales qui chez nous donnent aux opérations tant de facilité et d'étendue, on ne voit en Turquie que des gens qui trafiquent isolément, ou par eux-mêmes, ou par leurs facteurs immédiats, d'après des erremens peu différens des siècles de barbarie.

Cette non-garantie des propriétés qui éloigne les Turcs de toute, entreprise de quelqu'étendue, et les rend indifférons aux avantages que leur offre l'avenir, s'étend même au-delà de leur vie, et leur ôte jusqu'à l'espoir de voir leurs biens passer à leur postérité. Les commerçans et autres Turcs d'un rang inférieur savent qu'une grande fortune, en même tems qu'elle rendra leurs enfans suspects, ne les fera parvenir aux postes d'honneur qu'en les plaçant dans une situation où ils ne seront plus que les usufruitiers de leurs biens. Ceux qui sont attachés à la Porte savent aussi qu'ils ont pour héritier le Sultan, et pour exécuteurs testamentaires, les Pachas et autres officiers de l'empire. De là vient que le Turc prend si peu d'intérêt à sa postérité, et qu'on le voit rarement s'occuper du sort futur de sa famille. Les hôpitaux, les caravanserails, les fontaines, les ponts et autres édifices destinés à l'usage du public, sont les fruits de l'ostentation et des terreurs superstitieuses de leurs fondateurs, qui ont fait élever ces monumens pour le salut de leurs ames, ou pour perpétuer le souvenir de leur piété.

Cette combinaison de circonstances comprime le commerce dans toute l'étendue de l'empire. On n'y voit ni émulation, ni communication de découvertes, ni associations d'intérêts solides et durables. Leurs arts mécaniques ont dégénéré, sous beaucoup de rapports, de ce qu'ils étaient il y a un siècle, notamment celui de tremper les sabres. Plusieurs de leurs manufactures sont entièrement abandonnées.

Il nous reste à parler de leur moralité dans le commerce. Cet objet a été représenté sous différens points de vue. Dans tous les rangs, il se fait une sorte de petit trafic ou plutôt de colportage, et conséquemment le caractère de chaque classe doit se signaler en cela, comme dans toutes les autres circonstances. On peut reprocher à chacune d'elles, jusqu'à un certain point, une supercherie qui n'est guères jugée déshonorante ; telle est par exemple l'habitude de corrompre les courtiers, ou autres personnes chargées de conclure des marchés. Les officiers de la Porte et tous ceux qui en dépendent, sont généralement regardés comme la classe la plus vénale et la plus fourbe qui existe.

On dit pourtant qu'en général le négociant turc est probe. Cela peut être vrai, si on le compare au Grec, rusé, et à l'Arménien encore plus subtil qui se vengent de l'oppression sous laquelle ils gémissent, en faisant des dupes de leurs impérieux tyrans : ils prennent ces dupes dans toutes les classes, autant, pour le moins, parmi les gens du bas étage, que parmi ceux d'un rang supérieur.

C'est avec justice que la civilisation de l'Europe moderne a été spécialement attribuée à l'influence de la société des femmes. Elles ont donné l'essor à ces passions nobles et sublimes qui portent l'homme aux actes de patriotisme et de bienveillance : nous ne leur devons pas moins ces jouissances plus douces qui font le charme de la société. Il n'est pas inutile d'examiner jusqu'à quel point les femmes, ce dernier et le plus précieux ouvrage du Créateur, nées pour adoucir la férocité de l'homme, ont vainement essayé leur puissance sur le cœur du farouche musulman, dont l'amour n'est qu'un instinct brutal, sans affection comme sans estime.

[Polygamie et mariage]

L'opinion générale est que la polygamie est incompatible avec la délicatesse des sentimens : la Turquie en est la preuve. Le riche qui seul peut avoir et garder plusieurs femmes, ne les regarde que comme les agens passifs de ses plaisirs, et ne les visite que pour s'y livrer. Les femmes, de leur côté, sans éducation, sans culture, mènent une vie solitaire et triste, environnées d'esclaves, ou de femmes aussi ignorantes et aussi abruties qu'elles-mêmes. Leur cœur et leur esprit sont dans le même état de stupidité ; et l'élégance de leurs fêtes, le goût qui y règne, ainsi que dans leurs appartenons, n'existent que dans l'imagination des voyageurs, qui, comme lady Montague, préfèrent le plaisir d'étonner à celui d'instruire.

Les femmes en général n'ont besoin que de l'occasion pour devenir infidèles à leurs maris. Ce sont elles presque toujours qui font les avances, mais il est dangereux d'y répondre. La plus vile des prostituées surprise avec un chrétien est mise dans un sac et jetée à la mer, et le chrétien mis à mort, à moins qu'il ne se fasse mahométan ; ce qui pourtant ne sauve pas toujours la vie à l'un et à l'autre. Il est arrivé souvent que des chrétiens ont préféré la mort.

Le mariage chez les Turcs n'est qu'un contrat civil. La femme n'apporte point de dot à son mari, qui pourtant, dans le contrat qui est dressé devant un juge, lui assure un douaire. Il y a deux espèces de contrat, le nikiah et le kapin. Le premier constitue le mariage véritable et légal. Le koran borne à quatre le nombre de femmes qu'un mahométan peut épouser de cette manière. Ce contrat stipule une certaine somme qui est remise à la femme, si le mari vient à la répudier ou à mourir. L'autre contrat n'est qu'une convention de vivre ensemble pendant un certain tems, à l'expiration duquel la femme touche une somme déterminée dans l'acte. Le baron de Tott a observé judicieusement que le kapin ou le mariage temporaire, était une conséquence nécessaire de l'institution générale de la polygamie. L'un ou l'autre contractant peut demander la séparation. Si c'est la femme, elle se présente devant le juge, et prononce la formule suivante : «Nikiahum khalal, bashum uzad. » ce qui veut dire : « Mon douaire rendu, ma tête est libre.» Celui qui répudie sa femme, doit faire sa déclaration à trois différentes reprises, ou par trois fois en même-tems : après quoi, il ne peut la reprendre qu'après s'être soumis à une certaine cérémonie aussi indécente qu'immorale.

[Caractère des Turcs]

Les Turcs font quelquefois preuve d'un bon sens naturel dans la conversation : mais l'esprit qu'on leur a prêté, et dont on a fait tant d'éloge, ne se trouve chez aucun d'eux. Rien ne le prouve davantage que les musahiles ou orateurs de profession, qui ne sont guères, à proprement parler, que des bouffons payés par les gens riches pour amuser leur société. Un pareil usage n'est-il pas la plus sanglante des satyres contre les mœurs sociales des Turcs ? C'est parce qu'ils ne peuvent ou n'osent point converser entre eux d'une manière instructive et amusante, qu'ils prennent des parleurs à gages. Les derviches, et spécialement ceux qui ont la réputation d'être fous, mais qui en général sont encore plus fripons, s'attachent aux grands, et servent à l'amusement de leur société. Ils pérorent souvent avec une licence que l'on excuse, en la mettant sur le compte de leur pieuse frénésie.

Un peuple libre est par-là même un peuple social uni par d'amicales relations. Une conversation gaie et franche, une communication de sentimens et d'idées que rien ne comprime, adoucissent les caractères, améliorent les mœurs, dilatent les cœurs et développent les facultés de l'esprit. La liberté de parler et d'agir est la source de la civilisation.

Une nation d'esclaves, au contraire, est une nation désunie. On n'y voit ni communications sociales, ni les épanchemens de l'amitié [NDLE : ceci est évidemment complètement faux]. Le soupçon et la crainte resserrent tous les cœurs. Les conversations étant sans intérêt, personne ne les recherche. Des bouffons, de vils plaisans à gages exercent leurs talens mercenaires devant une assemblée triste et silencieuse ; ou bien ceux qui la composent, isolément assis, restent plongés dans un silence stupide et sombre, fumant et respirant la vapeur de parfums narcotiques, ou avalant l'assoupissant opium. Une hauteur insultante, une magnificence ridicule prennent la place de cette élévation de sentimens et de dignité de Caractère, qui seules élèvent au-dessus du vulgaire l'homme que distingue sa naissance ou son rang. La tristesse et le dégoût obscurcissent la physionomie des Turcs, et la plus innocente gaieté est à leurs yeux une indécence.

Le Turc ne boit jamais de vin que dans l'intention de s'enivrer. Par cette raison, il en avale une grande quantité à-la-fois, revenant à la charge jusqu'à ce qu'il soit absolument ivre ; ou si le poste qu'il occupe ne lui permet pas de l'être sans danger pour lui, il se donne au moins le plaisir de boire tout d'un trait la quantité de vin qu'il s'est destinée, pour se rendre content (telle est son expression). Cette manière de boire, et sur-tout l'intention des buveurs, justifient assurément le mépris que l'on a pour eux chez les Turcs.

Tels sont les dehors brillans sous lesquels on peut envisager cette nation. Voyons les bases sur lesquelles repose son caractère moral.

Il convient d'observer ici qu'un empire aussi étendu, et composé de parties aussi differentes entr'elles que l'est la Turquie, doit présenter de grandes variétés dans le caractère de ses habitans. Cependant les traits principaux de ce caractère sont à peu-près les mêmes ; et les différences que l'on y remarque, sont dues à celle de la situation, de l'origine et des habitudes particulères. Nous jeterons d'abord un coup-d'œil général sur les vertus et le» vices qui appartiennent aux Turcs, considérés sous leur rapport collectif ; et nous indiquerons ensuite celles des différences qui paraissent les plus frappantes dans les diverses provinces de l'empire.

Deux motifs ont déterminé quelques écrivains à représenter sous un jour favorable le caractère moral des Turcs. L'un est tiré de la liaison qui existe entr'eux et la »nation de l'auteur : c'est sous l'influence de ce motif que la plupart des Français ont écrit, à l'exception de M. Volney. L'autre motif émane du desir qu'ont eu certains écrivains d'offrir un contraste aux vues et aux folies des autres nations de l'Europe. J'aurai occasion ci-après de parler de ces écrivains : je me borne maintenant à l'examen des relations qu'ils ont publiées.

On a beaucoup parlé de l'équité des Turcs. Si nous jetons les yeux sur la conduite des Sultans, des Visirs, des Pachas et des Juges, qui font un trafic de la justice, pourrons-nous croire que de pareils exemples n'ont point corrompu le peuple, quelque bonté naturelle qu'on lui suppose ? Le fait est que ce peuple a si peu de notions des principes de l'équité 9 que quand il a recouru à la loi, et qu'il se présente devant un Kadi, il se repose moins sur l'impartialité des décisions de ce juge, que sur l'intrigue et l'argent qu'il emploie pour le corrompre. Quand le magistrat n'est pas gagné, il ne lui en coûte rien d'être juste ; car il n'a guères existé d'hommes assez dépravés pour blesser l'équité de gaieté de cœur et sans motif. Les commerçans européens, plus à portée de connaître les Turcs que les ministres étrangers, qui, demeurant presque toujours au lieu de leur résidence habituelle, ne connaissent point le pays, ou que des voyageurs qui n'ont lait que le traverser rapidement - s'accordent à affirmer qu'ils les trouvent rusés et pleins de supercherie dans les affaires.

On prétend que les Turcs sont humains ! Le paisible citadin l'est peut-être comme ailleurs, et comme tout homme l'est naturellement. Mais les préceptes de sa religion et les exemples qu'il a sous les yeux, ne peuvent qu'émousser sa sensibilité. Ce citadin lui-même est un tigre féroce à l'égard de son ennemi. Quoi qu'on en dise, il y a dans le caractère des Turcs (n'importe la cause) une férocité naturelle que provoque le plus léger prétexte ; et quand ils frappent, c’est d'un coup de poignard dans le cœur.

La tempérance des Turcs, dont leur religion est en grande partie la cause, produit sur eux son effet ordinaire, qui est de rendre la tête libre et l'intelligence facile. Car ce n'est point au manque d'un bon-sens naturel qu'il faut imputer leur grossière ignorance ; mais il ne suffit pas qu'un sol soit riche, il faut encore le cultiver. Les Turcs ne manquent ni de capacité ni de prudence. Mais leur religion, ainsi que leur gouvernement, seront un éternel obstacle au développement de ces facultés. La liberté d'esprit et la bienveillance ne peuvent exister là où le despostime rend chaque particulier soupçonneux ; et il est impossible au disciple d'une religion intolérante et sanguinaire de se livrer à la culture des arts et sciences.

Quant à l'aménité qui est attribuée aux Turcs par quelques écrivains, je n'ai jamais découvert en quoi elle consistait. La férocité musulmane produit peut-être aussi en eux le respect, en excitant la crainte.

L'homme qui, seul avec un tigre, n'en serait pas dévoré, pourrait dire aussi que c'est un animal fort doux. La supériorité que s'arroge le dernier des Turcs, la déférence que lui témoignent tous les infidèles qui l'approchent, et même nos propres interprêtes, imposent et produisent le respect. Tel qu'une bête farouche qui rugit sans déchirer, le musulman ne se livre pas toujours à la cruauté de son instinct, et alors on le loue de son caractère d'aménité. Pour celui qui est versé dans la connaissance de la langue des Turcs, il est aisé de saisir la différence de leurs expressions et de leurs manières, lorsqu'ils parlent à un chrétien ou à un mahométan. Leur disposition la plus favorable à l'égard du premier, est une condescendance insultante qui marque clairement le mépris. Ils ne connaissent point les vrais principes de la politesse, et s'y conformer leur semble au-dessous d'eux. La politesse, a dit madame de Genlis, consiste à laisser paraître les autres tout, et nous rien. Le Turc, au contraire, veut paraître tout, et compte les autres pour rien. Nous n'avons qu'à jeter les yeux sur les ambassadeurs que la Porte envoie dans les cours étrangères, et qui ne sont tous que des employés subalternes de l'empire. Ils ne se mettent guères en peine d'apprendre la langue du pays où ils vont ; et, en le quittant, ils ne la connaissent pas davantage que les chevaux de postes dont ils se sont servis pour le parcourir. A leur retour en Turquie, ils représentent les Européens comme des singes, parce qu'ils sont actifs, et leurs femmes comme des prostituées, parce qu'elles se montrent sans voile, et qu'elles vivent dans la société des hommes. Il n'y a rien d'exagéré dans tout ce que je, dis ici. Le ministre le plus poli de la cour ottomane s'adresse à un Ambassadeur étranger à-peu-près sur le ton qu'un baron allemand humanisé prend à l'égard de son vassal.

Leur plus grand admirateur, M. Peyssonel, ne peut s'empêcher de reconnaître que les Turcs sont de deux siècles moins avancés que le reste de l'Europe dans la carrière de sciences ; qu'ils ont négligé la discipline, ainsi que la tactique navale et militaire, et qu'ils ne s'attachent point à rectifier les vices des diverses branches de leur administration intérieure.

Nous avons déjà observé qu'il y a une différence très-remarquable dans le caractère et dans les mœurs des Turcs, en raison des diverses provinces de leur empire. Les habitans de la Natolie, notamment ceux des côtes de la mer Noire, sont lâches, perfides, voleurs, assassins et licencieux [sic !]. De tous les sujets de la Turquie, ce sont les plus détestables. Ceux de Constantinople sont plus civilisés. Ce sont ceux d'Alep qui ont le plus d'aménité et d'égards entr'eux : la décence de leurs manières est remarquable : mais, comme tous les Asiatiques, ils témoignent un grand mépris et même de la haine aux Européens. A Damas, les habitans sont de furieux enthousiastes de leur religion. Le peuple de Smyrne est sauvage et dangereux. Celui de la Turquie européenne a le moins de préventions contre les chrétiens, parce qu'il les connaît davantage, ou plutôt parce qu'il est moins fanatique qu'à Damas ou en Egypte. Les Turcs de Bagdad sont moins supertitieux et plus disposés à la culture des sciences que dans toute autre contrée de l'Asie. Le peuple de Bassora, qui est un composé d'Arabes, de Persans et d'un petit nombre de Turcs, est doux et docile. Il est digne de remarque que ce peuple, par ses relations avec l'Inde et avec les Européens, est plus versé dans la connaissance de nos manières, de nos actes et de notre tactique, et qu'il montre plus de penchant à les adopter, que les habitans des villes frontières de l'empire turc en Europe, qui sont insolens, orgueilleux et remplis de préjugés. Les Arabes du désert, en général, ont presqu'autant d'égards pour les Européens que pour leurs compatriotes : ils n'en usent pas de même à l'égard des Turcs qu'ils haïssent mortellement.