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Catégorie : Bibliographie
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Le sultan Murat II assiégea Constantinople sans la prendre et compléta la conquête des Balkansextrait de Jouannin, Turquie, 1840.

CHAPITRE VIII. 

SULTAN-MURAD-KHAN (vulgairement AMURAT II),

FILS DE SULTAN-MUHAMMED Ier. 

Sultan-Murad (Murad II), à peine âgé de dix-huit ans, mais déjà gouverneur d'Amassia depuis six années, fut reçu à Brousse par les janissaires, qui l'escortèrent jusqu'à son palais. Après avoir fait rendre les derniers devoirs à son père, et ordonné un deuil de huit jours, il envoya signifier son avénement au roi de Hongrie, à l'empereur grec, et aux princes de Mentèchè et de Karamanie. Un traité de paix fut conclu avec ce dernier, et une trêve de cinq ans avec Sigismond. Emmanuel seul oubliant les maux causés a son pays par l'inimitié des monarques ottomans, osa sommer Sultan-Murad de lui livrer ses deux frères en otage, en exécution d'une clause du testament de Sultan-Muhammed. En cas de refus, l’empereur menaçait Sultan-Murad de remettre en liberté Moustapha, fils de Baïezid-Ildirim, et son héritier légitime, et de le faire reconnaître par les provinces européennes, en attendant la soumission de celles d'Asie. Le vézir Baïezid-Pacha répondit, au nom de son maître, que la loi du Prophète ne permettait pas aux fils des vrais croyants d'être élevés chez les ghiaours (infidèles). Dès qu'il connut cette réponse, Emmanuel, suivant sa menace, délivra le prétendant, après lui avoir imposé la condition de rendre à l'empire grec Gallipoli, et un grand nombre d'autres villes. Dix galères, sous les ordres de Démétrius Lascaris, débarquent Moustapha et sa suite devant Gallipoli, dont tous les habitants, et même ceux des environs, se soumettent ; mais la garnison de la forteresse refuse de la livrer au prétendant. Ce prince laisse Démétrius devant la ville, et poursuit sa marche vers l'isthme d'Athos, grossissant son armée d'une partie des populations qui se trouvaient sur son passage, et prenant possession de quelques places. Sultan-Murad envoie Baïezid-Pacha à Andrinople ; ce vézir rassemble environ trente mille hommes, et établit son camp près de la ville. Moustapha, dont l'armée était devenue bien plus forte par la réunion des grands vassaux de l'empire s'avance vers les troupes de Sultan-Murad, et leur ordonne audacieusement de mettre bas les armes. Cet ordre produit un effet magique ; les soldats obéissent ; Baïezid-Pacha et son frère Hamza sont chargés de chaînes ; le premier est mis à mort, et le second rendu à la liberté. A ces nouvelles, la forteresse de Gallipoli capitule ; Démétrius Lascaris Léontarios se dispose à y mettre garnison, mais Moustapha s'y oppose, en disant qu'il ne fait pas la guerre au profit de l'empereur. Le général grec, voyant s'évanouir ainsi toutes les espérances que son maître avait, fondées sur l'élargissement du prétendant, cherche alors à renouer avec Sultan-Murad : mais l'obstination d'Emmanuel à exiger qu'on lui remette les deux frères du Sultan fait rompre les négociations. Le monarque ottoman conclut alors un traité d'alliance avec les Génois de Phocée, qui lui offrent leurs vaisseaux et lui envoient la portion échue du tribut qu'ils payaient à son prédécesseur (*). 

(*) Dès le règne de Michel Paléologue, des Italiens avaient obtenu de cet empereur  le privilège d'exploiter des mines d'alun dans le district de Phocée. Des nobles génois commandaient la forteresse construite avec l'aide des Grecs, pour protéger cet établissement. Sous Muhammed Ier, Jean Adorno, fils du doge de Gênes, gouverneur de la Nouvelle-Phocée, s'était engagé à payer au Sultan un tribut, au moyen duquel la colonie génoise achetait la franchise de son pavillon. 

Lorsque Sultan-Murad avait appris la défection de l’armée de Baïezid-Pacha et la triste fin de ce vézir, il avait prononcé, avec la résignation qui caractérise les musulmans, ces pieuses paroles ; « Ne cherchons d'autre cause à ce malheur que la colère de Dieu ; nos péchés nous ont attiré son indignation tâchons de le fléchir par nos ferventes prières et par nos larmes; car, lorsque le Créateur est contraire, que peut faire la créature ? » Il alla visiter ensuite le grand cheïkh-Bokhari, et lui demanda son intercession. Emir-Sultan se mit en prières pendant trois jours il tombe enfin en extase, et entend la voix de Mahomet : « Le Dieu de miséricorde a exaucé tes vœux de Murad ; dis-lui que la puissance divine lui donnera la victoire. » Le cheïkh répète au Sultan cette promesse, et lui ceint l’épée qui doit punir les rebelles. Sultan-Murad, plein de confiance dans les paroles du derviche, se retranche derrière la rivière d'Ouloubad, et attend sans crainte l'ennemi. Tout à coup Moustapha, qui s'avançait pour livrer bataille, est saisi d'un violent saignement de nez qui dura trois jours, et lui causa un tel affaiblissement qu'il fut obligé de suspendre l'attaque. 

[Victoire de Murat]

Le fils de Mikhal-Oghlou prisonnier du Sultan, fut mis en liberté; et, plein de reconnaissance pour la générosité de ce prince, il s'avança pendant la nuit vers le camp de Moustapha, et exhorta ses anciens compagnons d'armes à venir rejoindre leur chef. Aussitôt les èkindjis passèrent, avec leurs officiers, du côté de Murad. Les azabs restèrent fidèles à Moustapha ; mais, ayant voulu tenter une surprise, ils furent massacrés par les janissaires. La défection de Djouneïd, qui, bientôt après, abandonna le camp, sema la terreur dans le reste de l'armée du prétendant. Se croyant abandonnés de leurs chefs, les soldats s'enfuirent dans le plus grand désordre. Moustapha, resté seul avec quelques valets, se réfugia dans Gallipoli, et vit, du haut des remparts, s'avancer la flotte génoise qui conduisait Sultan-Murad vers les côtes d'Europe. Le débarquement s'opéra à quelque distance du port de Gallipoli ; Moustapha quitta cette ville, et se sauva en Valachie. Trahi dans sa fuite par ses propres serviteurs, il est pris à Kizil-Agatch-Yènidjè, et condamné à périr du supplice des malfaiteurs. 

[Siège de Constantinople]

L'empereur grec, ayant appris la défaite et la mort tragique de Moustapha, commença à craindre pour lui-même. Il envoya an Sultan des ambassadeurs chargés de lui porter des protestations d'amitié, et de ne rien négliger pour apaiser sa colère. Pour toute réponse, Sultan-Murad à la tête de vingt mille hommes, s'avança sous les murs de Constantinople. Il fit construire des machines destinées à faciliter l'assaut, et publia que la ville et tous ses trésors seraient abandonnés aux musulmans. Cette promesse accrut considérablement les forces de l’armée assiégeante, à laquelle s'empressèrent de se joindre une foule de gens sans aveu, attirés par l'espoir d'un riche pillage. Les nombreux derviches, qui se rendirent au camp de Sultan-Murad, réclamaient, comme la part de butin devant naturellement leur échoir, les religieuses que renfermaient les couvents de Constantinople. Le grand cheïkh Emir-Sultan-Bokhari était à leur tête. La victoire d'Ouloubad, attribuée à ses prières, avait ajouté à la considération dont il jouissait déjà. Objet des profonds respects des musulmans, qui se prosternaient devant lui, et s'empressaient de baiser ses mains, ses pieds, et même les rênes de sa mule, ce personnage révéré entra comme en triomphe dans le camp ottoman se dérobant aux empressements de la foule, il se retira sous une tente de feutre, et chercha, dans ses livres cabalistiques, l'heure où Constantinople devait tomber devant les enfants du Prophète. Pendant ce temps-là, les derviches, ses disciples, remplissant l'air de cris sauvages, insultaient les soldats chrétiens accourus sur les remparts : « Hommes aveugles, s'écriaient ces fanatiques, qu'avez-vous fait de votre Dieu ? Où est votre Christ ? Pourquoi vos saints ne viennent-ils pas vous défendre ?… Demain vos murs tomberont, demain vos femmes et vos filles seront emmenées en esclavage, et vos nonnes livrées à nos derviches ; car notre Prophète le veut ainsi. » Enfin, après de longues méditations le cheïkh Bohhari sortit de sa tente. La foule se pressait autour de lui attendant en silence l'oracle qu'il allait prononcer. li annonça solennellement que le 24 août 1422, il monterait à cheval à une heure après midi, et que, lorsqu'il aurait agité son cimeterre et poussé trois fois le cri de guerre, Constantinople serait au pouvoir des musulmans. Au jour et à l'heure indiquée, le cheïkh, monté sur un superbe cheval, s'avança vers la ville, escorté par cinq cents derviches. Au moment où il tira le glaive du fourreau, l'armée entière poussa trois fois le cri d'Allah et Mahomet ! Les Grecs y répondirent par celui de Christos et Panaïa (*) et le combat s'engagea. Il fut terrible. 

(*) « E Panagia », la tout sainte, épithète consacrée à la Vierge Marie chez les Grecs, 

Les musulmans étaient exaltés par les promesses qu'ils croyaient venues du ciel, et les Grecs combattaient pour leur culte et leurs foyers, « pro aris et focis ». Le soleil allait disparaître à l'horizon sans que la victoire fût fixée, lorsque tout à coup, au milieu des rayons d'or dont il éclairait les bastions extérieurs, une vierge, revêtue d'une robe violette, et jetant autour d'elle un éclat surnaturel, apparaît aux yeux éblouis des assiégeants, et les remplit d'une terreur panique. Ils fuient, et Constantinople est sauvée. Les historiens qui rapportent ce miracle, assurent que le cheikh Emir-Sultan lui-même attesta la vérité de cette apparition, confirmée par le témoignage de toute l'armée ottomane. Les Grecs, de leur coté, ne manquèrent pas de dire que la sainte Vierge était descendue du ciel pour protéger les religieuses menacées par les derviches. Quoi qu'il en soit, la déroute des musulmans peut s'expliquer aussi par des causes toutes naturelles. L'empereur Emmanuel, voyant tous ses projets déjoués par la mort du prétendant, avait suscité un second rival à Sultan-Murad. Un autre Moustapha, son frère puîné, excité par son gouverneur et par les agents secrets d'Emmanuel, venait de déclarer sa révolte paria prise de Nicée (Iznik). Les habitants de Brousse, menacés aussi par le nouveau prétendant, lui avaient offert en présent cent riches tapis, et s'étaient excusés de ne pouvoir lui ouvrir les portes de la ville, à cause du serment de fidélité qui les liait à Sultan-Murad. Ces nouvelles lui parvinrent pendant l'assaut, et le décidèrent à lever de suite le siège, et à retourner en Asie. Voilà la véritable cause de l'abandon de l'entreprise à laquelle Constantinople échappa encore une fois, grâce au stratagème de son empereur. 

Pendant que Sultan-Murad s'avançait à la rencontre de Moustapha, celui-ci allait visiter en secret l'empereur grec, qui ne lui fit que de vaines promesses. Le prétendant retournait à son armée, lorsque, trahi par le perfide Elias, celui même qui l'avait poussé à la révolte, et que l'or de Sultan-Murad avait séduit, il est livré à son heureux compétiteur, et exécuté sur-le-champ, en vertu de ces paroles du Prophète: « Lorsqu'il y a deux khalifes auxquels on rend hommage, il faut faire mourir l'un d'eux. » 

Tandis que Sultan-Murad triomphait du dernier de ses frères, Esfendiar, prince de Sinope et de Kastamouni, profitait de la révolte de Moustapha pour essayer de s'affranchir du joug ottoman. Il mit le siège devant les villes de Tarakli et de Boli ; mais, abandonné par son propre fils Kacim-Beï qui entraîna dans sa défection la plus grande partie de l’armée, il fut oblige d'acheter son pardon en donnant sa fille en mariage au vainqueur, et en lui cédant les mines des montagnes de Kastamouni. 

L'Asie était pacifiée, et les généraux de Sultan-Murad, vainqueurs en Europe, réduisaient Drakul, prince de Valachie, et battaient les chrétiens de l'Albanie et de la Morée. Le monarque ottoman profita de la paix générale pour organiser son conseil. Avant cette réforme, cinq vézirs étaient a la tête des affaires publiques; mais la marche en était entravée par cette division des pouvoirs. Oumour-Beï et Ali-Beï, fils de Timourtach, furent envoyés, avec le titre de gouverneurs, dans le Kermian et le Saroukhan ; leur frère, Ouroudj, fut nommé beïlerbeï ; Ibrahim-Pacha resta seul au ministère. Quant au cinquième vézir, Aouz-Pacha, il fut victime des soupçons de son maître, à qui on l’avait dénoncé comme aspirant à usurper la couronne. Sultan-Murad s'étant aperçu que ce seigneur portait une cuirasse sous ses vêtements, lui demanda le motif de cette précaution extraordinaire. A cette question imprévue, Aouz-Pacha n'ayant pu dissimuler son trouble, le Sultan lui fit crever les yeux. 

Sultan-Murad, en agissant ainsi, assura la tranquillité intérieure de l’empire, que ses armes triomphantes faisaient respecter au dehors. Les noces du Sultan avec la fille du prince de Sinope furent le signal des fêtes les plus brillantes. La nouvelle épouse lit son entrée à Andrinople avec un éclat dont cette capitale n'avait pas eu d'exemple jusqu'alors. Les mariages des trois sœurs de Sultan-Murad furent célébrés en même temps, Kacim-Beï, fils d'Esfendiar, Karadja-Tchèlèbi, gouverneur de l'Asie Mineure, et Mahmoud-Tchèlèbi, fils d'Ibrahim-Pacha, furent les trois seigneurs que Sultan-Murad honora de son alliance. 

Cependant, au milieu de la paix et des réjouissances publiques, Sultan-Murad n'oubliait pas les intérêts de sa politique. L'empereur Emmanuel venait à peine de mourir, et déjà un traité conclu avec Jean, son successeur, assurait au Sultan la possession d'un grand nombre de villes sur les bords de la mer Noire et de la Strania (Strymon), et de plus un tribut annuel de trente mille ducats. L'ancien traité de paix avec les princes de Servie et de Valachie, était renouvelé, et une trêve de deux ans signée avec Sigismond, roi de Hongrie, récemment élu empereur d'Allemagne. Un échange de riches présents eut lieu entre les deux souverains Sultan-Murad envoya des tapis d'Orient, des vases dorés, des étoffes d'or et de soie, etc. et Sigismond des pièces de velours et de drap de Malines, des chevaux de prix, huit pommeaux d'or et mille florins. 

Sultan-Murad, en paix avec tous ses voisins, choisit ce moment pour punir Djouneïd, prince d'Aïdin, de son refus de reconnaître la suzeraineté de la Sublime-Porte. Ce partisan audacieux, qui, depuis la mort de Baïezid avait prêté son appui à toutes les révoltes, succomba enfin sous les armes de Khalil-Yakhchi-Beï que le Sultan choisit pour punir le rebelle. Djouneïd, se voyant dans l'impossibilité de résister à des forces supérieures aux siennes, se rendit à Khalil, qui lui promit la vie sauve mais Hamza-Beï, parent de Khan et frère de Baïezid-Pacha, que Djouneïd avait fait mourir, envoya pendant la nuit, dans sa tente, quatre bourreaux qui étranglèrent le prisonnier et sa famille, et portèrent leurs têtes à Andrinople. 

Délivré d'un sujet aussi dangereux, Sultan-Murad se rendit à Ephèse, et renouvela diverses alliances entre autres celle qui existait avec les chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem possesseurs de l'île de Rhodes. De nouveaux troubles dans quelques États de l'Asie obligèrent encore Sultan-Murad à y porter ses armes victorieuses. Il dépouilla les princes Ahmed et Oweïs du gouvernement de Mentèchè, dont il donna le commandement à Balaban-Pacha; il triompha de Muhammed-Beï, seigneur de Karamanie, qui fut tué d'un coup de canon ; et fit alliance avec ses trois fils Ica Ali et Ibrahim. Les premiers épousèrent deux sœurs du Sultan, et reçurent en dot de vastes domaines près de Sofia; le troisième fut investi de la principauté de son père, sous la condition de rendre la portion du territoire de Hamid dont s'était emparé Muhammed-Beï. 

Pendant que Sultan-Murad pacifiait tout autour de lui par une politique sage et loyale, son ancien gouverneur, Yourkedj-Pacha, investi de la confiance entière du monarque, qui lui avait accordé le commandement de la petite Arménie, avec le droit de « sikkè », se livrait à des actes de férocité et de perfidie, dont quelques historiens ottomans n'ont pas craint de se faire les apologistes quatre cents Turcomans furent attirés à Amassia sous prétexte d'une alliance ; Yourkedj-Pacha les reçut avec les démonstrations les plus amicales, les traita somptueusement, leur prodigua les vins et les liqueurs, et profita de leur ivresse pour les charger de chaînes et les jeter dans une prison à laquelle il ordonna de mettre le feu, après avoir eu la barbare précaution d'en faire murer la porte. Une autre perfidie le rendit maître du fort de Khodja-Kyïa (vieux rocher). Haïder, seigneur de ce château situé dans une position inexpugnable, fut victime de la trahison de son confident Taïfour, gagné par les promesses d'Yourkedj-Pacim. 

Huçeïn Beï, chef d'une tribu turcomane, intimidé par ces exemples, et craignant de ne pouvoir échapper aux ruses de l'astucieux pacha, se décida à lui livrer la citadelle de Djanik, espérant ainsi conserver la vie et la liberté. Mais, malgré sa soumission, il est emmené prisonnier à Brousse. Heureusement pour lui, il échappe à ses gardiens et se rend auprès du Sultan, qui, moins cruel que son lieutenant, reçoit Huceïn avec bonté et lui donne un sandjak en Roumélie. 

C'est à cette époque que le prince de Kermian, ébloui de la gloire de Murad, et voulant se concilier de plus en plus la faveur de son puissant allié, vint lui rendre visite à Andrinople. Le monarque ottoman déploya dans cette occasion une très-grande magnificence. De brillantes fêtes signalèrent le séjour du noble voyageur à la cour du Sultan. Un mihmandar, ou introducteur des étrangers, fut attaché à sa personne et chargé de prévenir ses moindres désirs. Jaloux de témoigner sa reconnaissance d'un accueil si magnifique, le prince de Kermian fut tellement généreux envers son escorte qu'il épuisa ses ressources, et fut obligé d'écrire au Sultan pour l'instruire de son embarras. Sultan-Murad, qui convoitait les domaines du vieux prince, n'eut garde de refuser l'occasion de lui rendre service. Il lui envoya une forte somme d'argent, et recueillit bientôt le fruit de sa générosité intéressée au bout d'un an le prince mourut, et institua Sultan-Murad son héritier. 

George Brankowitch venait de succéder à Etienne Lazarowitch, souverain  de Servie. Suivant la teneur du traité conclu par ce dernier avec le roi Sigismond, celui-ci réclamait plusieurs places fortes, entre autres Gueuïerdjinlik ou Columbaz. Mais cette ville avait été, dans le temps, engagée par Étienne à un boyard pour une dette de douze mille ducats; et le créancier, plutôt que de perdre son gage, avait préféré la livrer aux musulmans. Sigismond voulut leur enlever cette ville, sur laquelle il avait des droits; Sultan-Murad accourut pour la défendre. Bientôt fut conclue entre eux une trêve, en vertu de laquelle le roi de Hongrie se retira sur la rive gauche du Danube mais à peine y fut-il arrivé avec une partie de ses troupes, que les musulmans, rompant l'armistice, se précipitèrent sur l’arrière-garde, et en firent un carnage affreux. Le nouveau prince de Servie, Brankowitch, se soumit alors à payer à la Porte un tribut de cinquante mille ducats, à interrompre toutes relations avec la Hongrie, et à réunir ses troupes à celle du Sultan. 

Andronic Paléologue, l'un des sept fils d'Emmanuel, chargé par lui du gouvernement de la Thessalie, venait d'être chasse de Thessalonique par ses propres sujets qui avaient remis la ville aux Vénitiens. Sultan-Murad vit avec dépit cette place importante en d'autres mains que les siennes, et envoya, pour la conquérir, son lieutenant Hamza, à la tête d'une armée formidable. Après un siège courageusement soutenu par les Vénitiens, et pendant lequel un effroyable tremblement de terre renversa une partie des murs, Thessalonique est prise d'assaut et livrée à toutes les horreurs du pillage sept mille habitants emmenés en esclavage, les églises profanées, les autels renversés, tels furent les désastres qui accompagnèrent la prise de cette malheureuse cité. Quand le désordre eut cessé, Sultan-Murad permit à ses prisonniers de reprendre leurs anciennes demeures, et il remplaça les habitants morts ou conduits hors de la province, par l'excédant de population de la ville la plus voisine, Yénidjè-Wardar. Ainsi Thessalonique, conquise en 788 (1386) par Murad Ier reprise par Baïezid en 796 (1394), et par Muhammed après l’interrègne, tomba enfin pour a quatrième fois au pouvoir des Ottomans, et fit depuis partie de leur empire, sous le nom de Sélanik, ou Salonique. Malgré les dévastations successives qu'elle avait éprouvées, elle ne tarda pas à redevenir florissante, grâce à sa belle position, qui la rend l'entrepôt nécessaire du commerce de la Thrace et de la Thessalie. Parmi les églises grecques qui furent converties en mosquées, on remarque cette qui contenait le cercueil de saint Démétrius, d'où découlait incessamment, dit la tradition, une huile balsamique, célèbre par les cures merveilleuses qu'elle opérait. Mais depuis que la voix du muezzin retentit au-dessus des voûtes du temple chrétien, la précieuse source est tarie. Aujourd'hui Sélanik compte environ quatre-vingt mille habitants, dont cinquante mille sont musulmans, et le reste se compose de Juifs, de Grecs et d'Arméniens. 

En 835 (1431), la ville de Janina (Yania) ouvrit ses portes au Sultan sous la condition que les habitants conserveraient leurs privilèges. Mais les commissaires envoyés par Sultan-Murad pour prendre possession de la place, violèrent le traité, firent raser l’église Saint-Michel et les fortifications, et enlevèrent, pour en faire leurs épouses, plusieurs jeunes filles qui tes avaient repoussés avec mépris. Un seigneur valaque, appelé Wlad Drakul (en langue valaque, le diable), après avoir tué Dan, son souverain, venait de conclure un traité de paix avec Sultan-Murad, qui avait voulu d'abord soutenir les droits du frère du prince légitime; mais l'offre d'un tribut de la part de l'usurpateur, et la promesse de reconnaitre la suzeraineté de la Porte, levèrent les scrupules du Sultan. L'année suivante (1433), il renouvela la trêve avec le roi de Hongrie. Sigismond, revêtu des insignes de la royauté, reçut dans la cathédrale de Bâle les ambassadeurs de son allié ; ils lui offrirent douze coupes en or, remplies de pièces du même métal, et des vêtements de soie brodés d'or et chargés de pierres précieuses. 

Malgré ces apparences de bonne intelligence entre Sultan-Murad et Sigismond, ce dernier entretenait des relations secrètes avec le prince de Servie et celui de Karamanie, Ibrahim-Beï, qu'il excitait à reconquérir les possessions ravies à ses prédécesseurs par les musulmans. Le vol d'un beau cheval arabe qu'Ibrahim avait enlevé par supercherie au chef des Turcomans de Zoul-Kadriïè qui s'en plaignit à Sultan-Murad, fut le léger grief qui fit éclater la guerre. Le vassal révolté, complétement battu par Sarudjè-Pacha et par le Sultan lui-même, fut obligé d'implorer sa grâce, qu'il dut aux prières de son épouse, soeur du monarque ottoman. Mais ce prince, tout en pardonnant la rebellion d'Ibrahim, voulait punir ceux qui l’avaient provoquée. Brankowitch parvint à détourner Forage, en rappelant au Sultan la promesse de mariage qui existait depuis quelques années entre ce monarque et Mara, fille du prince de Servie. La jeune fiancée fut remise alors entre les mains des envoyés musulmans, et devint le gage de la réconciliation. Sigismond porta seul tout te poids de la colère du Sultan. Pendant quarante-cinq jours l'armée ottomane ravagea le pays, et, en se retirant, emmena soixante-dix mille prisonniers. 

Les noces du Sultan avec la princesse servienne [serbe] firent succéder les plaisirs à la guerre. Mais au bout de quelques mois, de nouveaux soupçons sur la fidélité de son beau-père et du voïvode de Valachie, décidèrent Sultan-Murad à les attaquer tous les deux. Drakul se remit lui-même aux mains du vainqueur, qui, après lui avoir fait subir une courte détention, le rendit à la liberté; quant à Georges Brankowitch, il se réfugia en Hongrie auprès d'Albert, successeur de Sigismond. Sèmendra, assiégée par l’armée ottomane, se rendit au bout de trois mois. Les vainqueurs se disposaient à marcher sur Nicopolis, lorsque l’approche d'un corps ennemi les fit changer de dessein. Les Hongrois furent mis en déroute, et laissèrent un si grand nombre de prisonniers entre les mains des soldats musulmans, que l'un d'eux vendit une belle esclave pour une paire de bottes. Albert tenta vainement de reprendre Sèmendra ; la terreur que les Ottomans inspiraient à ses troupes était si vive qu'elles s'enfuyaient à leur seul aspect, en s'écriant : « Voici le loup ! » 

Sultan-Murad, toujours attentif à étendre ses relations politiques, échangeait des lettres amicales avec les princes d'Egypte, de Karamanie, avec Kara-Youlouk de la dynastie du Mouton-Blanc, et Chahrokh, fils de Timour. Il tâchait aussi d'établir des liaisons diplomatiques avec Wladislas, roi de Pologne, dont le frère, Casimir, était poussé par un parti au trône de Bohême, en concurrence avec Albert, déjà possesseur des couronnes d'Allemagne et de Hongrie. Sultan-Murad offrait son alliance à Wladislas, à condition qu'il romprait toutes relations avec Albert, et soutiendrait Casimir comme roi de Bohême. La mort d'Albert vint rompre des négociations qui n'avaient plus de but, et l'empereur ottoman alla mettre le siège devant Belgrade, dont le prince de Servie avait confié la défense aux Hongrois. 

Jusqu'ici nous avons vu Sultan-Murad, toujours et partout victorieux, marcher rapidement à son but, en renversant tous les obstacles opposés a son ambition. C'est devant Belgrade que son étoile pâtit pour la première fois. La résistance vigoureuse de cette ville, dont il fut obligé d'abandonner le siège au bout de six mois, fut le prélude des défaites successives que lui fit éprouver le célèbre Jean Hunyade [Hunyadi Yanoş, 1407-1456], connu des musulmans sous le nom d'Yanko. 

Mezid-Beï [Mezid bey], grand écuyer de Murad, après avoir remporté la victoire de Szent-Imreh, assiégeait Hermanstadt. Hunyade vient au secours de cette ville, et fait éprouver la défaite la plus complète aux Ottomans, dont vingt mille restèrent sur le champ de bataille. Le général hongrois, qui n'avait perdu que trois mille hommes, passe les montagnes, entre en Valachie et ravage les deux rives du Danube. Reçu en triomphe par ses concitoyens, peu accoutumés à de pareils succès contre les armes ottomanes, Yanko envoie à Georges Brankowitch un char rempli des dépouilles ennemies, et surmonté des têtes de Mezid-Beï et de son fils; un vieillard musulman, placé au milieu de ces sanglants trophées, fut obligé de les offrir au prince de Servie. Sultan-Murad, brûlant de venger cet affront, envoie Chèhab-uddin-Pacha, avec une armée de quatre-vingt mille hommes, contre le vainqueur qui n'en avait que quinze mille. L'orgueilleux Ottoman s'était vanté que la vue seule de son turban mettrait en fuite les soldats d'Hunyade. Un triomphe plus éclatant encore que sa première victoire fut la réponse du brave Hongrois à cette fanfaronnade. Chèhab-uddin fut pris avec cinq mille des siens et deux cents drapeaux ; les meilleurs officiers de Murad périrent dans cette terrible journée, entre autres Osman-Beï, petit-fils de Timourtach, Firouz-Beï. Yakoub-Beï, etc., etc. Cette victoire d'Hunyade, remportée en 1442, est connue sous le nom de bataille de Vasag. 

L'année suivante fut remarquable par la rapidité des triomphes d'Hunyade. Une campagne de cinq mois lui suffit pour gagner cinq batailles et s'emparer d'autant de villes. Aussi les Hongrois, fiers de ces succès, l'ont-ils nommée la longue campagne. Le 3 novembre 1443, les armées ottomane et hongroise se rencontrèrent aux environs de Nissa : la bravoure des musulmans fit échouer devant les savantes manœuvres d'Hunyade. Ce général obligea Sultan-Murad à se réfugier derrière le mont Hémus (le Balkan), après avoir perdu deux mille hommes, et laissé entre les mains de l'ennemi quatre mille prisonniers et neuf drapeaux. 

Une nouvelle bataille s'engagea, un mois plus tard, dans les défilés du Balkan, où les Hongrois eurent à lutter non-seulement contre leurs ennemis, mais encore contre les avalanches et les énormes blocs de glace et de rochers qui se détachaient des hauteurs voisines. L'avantage leur resta cependant, ainsi que dans un troisième combat, livré dans les champs de Yalowaz. Le gendre de l'empereur ottoman, Mahmoud-Tchèlèbi, y fut fait prisonnier. 

[Bataille de Varna, 1444]

Au milieu de tous ces revers, Sultan-Murad apprend que le plus indocile de ses vassaux, le prince de Karamanie, vient de se révolter pour la troisième fois, et s'est emparé des villes de Beï-Chehri, Ak-Chèhir et Ak-Hyssar. Le Sultan confie à ses généraux la défense des frontières européennes, retourne en Asie, saccage plusieurs villes de la Karamanie, mais, pressé de s'opposer aux succès rapides d'Hunyade, il pardonne aux rebelles, et reprend la route d'Andrinople. Voulant mettre un terme à la guerre désastreuse qu'il soutenait, le Sultan rend au voivode Drakul la Valachie, et à Georges Brankowitch ses deux fils et les forts de Sèmendra, Chèhir-Reuï et Krussovaz. Il envoie ensuite un ambassadeur à Jean Hunyade, qui en réfère à la diète du royaume. Enfin une trêve de dix ans fut signée à Szcgedin le 12 juillet 1444, au prix de grands sacrifices de la part du Sultan. Pour mieux en assurer l'exécution et la solidité, les conditions en furent solennellement jurées sur l’Evangile et le Coran. A peine ce traité, qui devait assurer la tranquillité du Sultan, était-il conclu, qu'une nouvelle accablante le plongea dans le plus profond chagrin ; son fils Ala-eddin venait de mourir. Sultan-Murad, qui joignait à de brillantes qualités guerrières, une grande bonté, et surtout une tendre affection pour ses enfants, dont il épargna toujours la vie, éprouva une telle douleur de cette perte, qu'il renonça au pouvoir suprême, et se retira Magnésie, après avoir environné son fils Muhammed, âgé seulement de quatorze ans, de ministres vieillis dans les affaires et capables de guider son inexpérience. Mais tandis que Murad, à peine arrivé au milieu de sa carrière, cherchait déjà le repos, les ennemis de l'empire ottoman veillaient, attentifs à saisir la première occasion favorable de se venger des affronts que les armes musulmanes leur avaient fait éprouver. L'abdication volontaire de Sultan-Murad semblait leur offrir les moyens d'exécuter leurs projets le sceptre était tombé aux mains d'un enfant. Aussi, malgré la solennité du serment prêté par le roi de Hongrie, dix jours s'étaient à peine écoutés, que cette paix, qui devait durer dix ans, fut rompue par le prince chrétien. L'armée de Wladislas, commandée par Hunyade, à qui l'on promit la royauté de la Bulgarie, dès qu'il aurait conquis cette province, ne s'élevait guère qu'à dix mille hommes la réunion des cinq mille Valaques, sous les ordres de Drakul, était loin de rendre les chrétiens assez forts pour s'opposer avec succès aux Ottomans. Cependant ces premiers traversent sans crainte les plaines de la Bulgarie, ravagent, en passant, les églises grecques et bulgares, brûlent vingt-huit navires ottomans, s'emparent de quelques places fortes, et vont camper près de Warna qui ouvre ses portes à l’armée chrétienne. Dans ce pressant danger, les ministres du jeune Muhammed lui conseillèrent de remettre les rênes du gouvernement à la main ferme qui les avait tenues jusqu'alors avec tant de gloire. Le prince envoie des ambassadeurs à son père, qui les écoute à regret ; « Vous avez un empereur, leur répond-il, c'est à lui de vous défendre. Eh quoi m'enviez-vous donc un repos bien mérité après tout ce que j'ai souffert pour vous ? » Les envoyés insistent, lui parlent du salut de l'empire ; il cède enfin et passe en Europe à la tête de quarante mille hommes. Arrivé près du camp hongrois, il range ses troupes en bataille, et ordonne que le traité violé par les chrétiens soit placé au bout d'une lance plantée en terre, afin de rappeler aux soldats musulmans le parjure de leurs ennemis. Au premier choc, le brave Hunyade enfonce les Ottomans et pénètre même jusqu'à la tente du Sultan, qui, entraîné par le désordre de ses troupes, allait abandonner le champ de bataille, lorsque le beïlerbeï Karadja le retient par la bride de son cheval et lui épargne la honte de la fuite. Tout change alors les Hongrois sont repoussés, Wladislas, emporté par sa fougue, avait quitté la position avantageuse qu'il occupait et cherchait son rival dans la mêlée. Les deux souverains se rencontrent enfin. Sultan-Murad, d'un coup de djèrid (*), perce le cheval du roi de Hongrie, qui est renversé.

(*) Le djèrid est un javelot court et facile à lancer, que l’on emploie surtout dans les jeux que les pages du sérail exécutent devant le Sultan, lorsqu'il va passer la journée dans un des kiosques dis'itimitie.s sur les fjords du Bosphore et de la Propontide. Le djèrid destiné a cet amusement a la pointe émoussée. 

Un janissaire s'approche, lui tranche la tête, et la plaçant au bout d'une pique, crie avec force aux ennemis : « Voilà la tête de votre roi ! » Cet affreux spectacle porte la terreur dans l’armée hongroise; elle fuit précipitamment, malgré les prodiges de valeur du brave Hunyade, qui est enfin obligé de céder. Sultan-Murad annonça cette brillante victoire au souverain d'Egypte, en lui envoyant vingt-cinq cuirasses de fer des guerriers hongrois. La tête de Wladislas, conservée dans du miel, fut adressée à Djubè-Ali, gouverneur de Brousse ; les habitants vinrent en foule au-devant de ce triste trophée, qui, après avoir été lavé dans le Niloufer, fut porté en triomphe par toute la ville. 

Sultan-Murad, satisfait d'avoir sauvé l’État, et dégoûté de grandeurs achetées au prix d'un repos qui était l'objet de tous ses vœux, laisse une seconde fois le sceptre aux mains inexpérimentées de son fils, et retourne à ses beaux jardins de Magnésie, où, entouré de femmes et de jeunes favoris, il s'abandonnait aux plaisirs du harem et de la table. Mais à peine goûtait-il les délices de cette vie voluptueuse, que l'Etat réclame encore son sauveur. Les janissaires venaient de se révolter: cette terrible milice, qu'une main de fer pouvait seule contenir dans les bornes du devoir, méprisait l'autorité d'un enfant. Elle préluda par un violent incendie aux scènes de désordre qui portèrent l'épouvante dans Andrinople. Le chef des eunuques s'était attiré la haine des janissaires; il n'échappa que par miracle à leur vengeance. Irrités de voir leur victime se dérober à leur colère, ils pillent la ville et se retirent ensuite sur la colline de Bautchou). Le grand vézir Khalil, Ishak-Pacha et le beïler-beï Ouzghour, qui gouvernaient au nom du jeune Sultan, commencèrent par accorder aux révoltés une augmentation de paye, et obtinrent ainsi un calme momentané. Ils en profitèrent pour envoyer, auprès de Murad. Sarydjè-Pacha qui lui exposa le danger pressant ou se trouvait l'empire, et le conjura, au nom de son peuple désolé, de prendre une troisième fois les rênes du gouvernement. Ce prince, sacrifiant ses goûts au voeu de ses anciens sujets, cède à leurs prières et revient à Andrinople. Dès qu'il a ressaisi le sceptre, tout rentre dans l'ordre, tant son nom inspirait de crainte et de respect. Muhammed, que le vézir Khalil, dans le but de l’éloigner d'Andrinople, avait invité à une partie de chasse, trouva, à son retour, le palais occupé par son père. Malgré le caractère altier du jeune Sultan et son goût pour le pouvoir, il n'osa se plaindre, et se retira à Magnésie; mais il garda dans le coeur une haine secrète contre le ministre qui l'avait fait descendre deux fois du trône dans l'espace d'une année. 

A peine en possession de l'autorité souveraine, Sultan-Murad tourna ses regards vers l'Albanie et le Péloponese. Constantin régnait sur cette dernière province. Le Sultan se mit à la tête d'une armée de soixante mille hommes, il s'empara de l'isthme d'Hexamilon (langue de terre de six mille pas géométriques, qui lie la Grèce septentrionale à la Morée), de Corinthe et de Patras, et soumit au tribut les princes du Péloponèse. 

[Scanderberg]

A cette époque commençait à briller en Albanie un guerrier, célèbre par ses talents militaires et sa haine contre les Ottomans, Iskender-Beï, c'est-à-dire le prince Alexandre, nom que les historiens chrétiens ont changé en celui de Scanderberg, sous lequel il est si connu en Europe. Contemporain et émule d'Hunyade, il eut, comme lui, la gloire d'arrêter les armes triomphantes de Sultan-Murad, et prolongea jusque vers la moitié du règne de Muhammed II la lutte sanglante qu'il soutint pendant vingt-cinq années contre les musulmans. Son véritable nom était George Castriota. Son père, Jean à Castriota, petit prince grec, tributaire de Sultan-Murad, avait remis ses quatre fils enclave entre les mains de son suzerain. Les trois aînés moururent en bas âge, et George, resté seul, s'attira, par sa rare intelligence et sa belle figure, l'amitié du monarque ottoman, qui le fit élever dans la religion musulmane, en lui imposant le nom et le titre d'Iskender-Beï ; sa force et son courage en faisaient à dix-huit ans le guerrier le plus redoutable de l'armée. Sultan-Murad, auprès de qui la faveur de Castriota allait toujours en croissant, lui donna le gouvernement d'un sandjak. Mais à la mort de Jean Castriola, le Sultan, au lieu de rendre à Iskender-Beï la principauté d'Emathia où avait régné son père, y établit un gouverneur, et occupa le jeune prince à la guerre. Blessé de cette injustice, Iskender-Bei n'attendit plus que le moment favorable pour s'en venger. Aussi, lorsque les Ottomans eurent été battus aux environs de Nyssa, par Hunyade, George Castriota quitta l'armée, après avoir arraché, par la violence, au reis-effendi un ordre par lequel il enjoignait au gouverneur d'Ak-Hyssar de remettre te commandement à Iskender-Beï. Il avait alors vingt-neuf ans. Muni du ferman, il tue le ministre qui., en le signant, avait cru échapper a la mort; il parvient à s'évader, se fait livrer les clefs d'Ak-Hyssar (Croia), y introduit, pendant la nuit, six cents guerriers, et égorge la garnison plongée dans le sommeil. Après avoir complétement réussi dans son audacieux stratagème, Iskender-Beï appelle auprès de lui ses parents, possesseurs de plusieurs villes de l'Épire, et concerte avec eux les moyens de secouer le joug ottoman. Les places de Petrella, de Petralba (Arnaoud-Belgrad), et de Stelusia ou Stallasi, reconnaissent le nouveau maitre de l’Épire qui se trouve bientôt en possession de presque tout l'héritage de son père. Les princes chrétiens des pays environnants se joignent à lskender-Beï, qu'ils choisissent pour leur chef, et le mettent à la tête d'une armée de, quinze mille hommes, avec lesquels il bat complétement Ali-Pacha qui en avait quarante mille sous ses ordres. 

L'abdication de Sultan-Murad, après la campagne de Hongrie, laissa un moment de repos à Iskender-Beï ; mais bientôt de nouveaux combats lui offrent de nouvelles occasions de gloire. Il défait tour à tour Firouz-Pacha et Moustapha-Pacha, les chasse de l’Epire et va mettre le siège devant Daïna, forteresse dont les Vénitiens s'étaient emparés. L'approche d'une armée ottomane obligea Iskender-Beï à abandonner Daïna et à faire la paix avec Venise. Moustapha, battu une seconde fois, laisse dix mille morts sur le champ de bataille, et tombe entre les mains d'Iskender. Ces défaites multipliées des Ottomans engagent Sultan-Murad à se mettre lui-même à la tête de l'armée. Plus de cent mille hommes, sous ses ordres, s'avancent pour conquérir Sfetigrad et Dibra. Ces deux villes sont obligées de capituler. Après cette campagne, qui coûta à Sultan-Murad plus de vingt mille soldats, il se retira à Andrinople, et ne revint que l'année suivante mettre le siège devant Ak-Hyssar (Croïa) il fut obligé d'abandonner cette entreprise, après avoir inutilement essayé de corrompre le commandant. Plusieurs fois, pendant la durée du siège, Iskender-Beî, sortant, dans la nuit, des gorges des montagnes où il s'était retiré, tombait à l'improviste sur le camp des musulmans, qu'il surprenait au milieu de leur sommeil et dont il faisait un affreux carnage. Souvent les assiégés, conduits par leur gouverneur Uracontes, exécutaient en même temps de vigoureuses sorties, et ajoutaient au désordre de ces entreprises nocturnes. Enfin Sultan-Murad, lassé de ces escarmouches sans gloire, qui affaiblissaient journellement son armée, envoya à Iskender un parlementaire qui lui offrit l'investiture des pays insurgés, pourvu qu'il reconnût fa suzeraineté de la Porte et s'obligeât à payer un tribut de cinq à dix mille ducats. Le prince d'Épire refusa de souscrire a ces conditions, et le Sultan contraint de lever te siège d'Ak-Hyssar, reprit la route d'Andrinople, où il n'arriva qu'après avoir perdu une grande partie des siens dans les déniés des montagnes qu'il était obligé de franchir, et où l'attendait Iskender-Beï. Ce jeune chef eut toute la gloire de cette campagne, pendant laquelle il battit constamment de vieilles bandes aguerries, et dix fois supérieures en nombre à l'armée qu'il commandait. 

La retraite des Ottomans termina ainsi, en 1450, cette guerre d'Albanie, commencée depuis trois ans environ et qui fut interrompue, en 1448, par la défaite de Jean Hunyade. Si nous n'avons pas parlé en son lieu de cette expédition, c'était afin de ne pas interrompre la relation de celle d'Albanie par une autre narration épisodique. Nous avons cru devoir préférer la clarté du récit à l'exactitude chronologique. Mais revenons maintenant sur cette courte campagne d'Hunyade. Ce brave guerrier, nommé lieutenant générât du royaume, après la mort de Wtadistas, sur le champ de bataille de Warna, avait profité du moment où Sultan-Murad était occupé à combattre Iskender-Beï, pour rassembler une armée de plus de vingt-quatre mille hommes, dont huit mille Walaques [Valaques] sous les ordres du voïvode Dan successeur de Drakul, et deux mille Bohèmes et Allemands. Ces troupes passèrent le Danube et envahirent la Servie, dont le prince était resté fidèle à Murad. Instruit de cette invasion, le Sultan vola au secours de son allié, et rencontra l'armée hongroise dans la plaine de Kossova, où elle s'était retranchée. Trop confiant en sa fortune passée Hunyade, au lieu d'attendre les secours que lui promettait Iskender-Beï, quitte son camp, marche à l'ennemi et se dispose à l’attaquer. Avant d'accepter le combat, Sultan-Murad fait une dernière tentative de conciliation, qui est repoussée par le fier Hunyade. Enfin, le 17 octobre 1448, commença la mémorable bataille de Kossova; elle dura trois jours la victoire fut disputée avec le plus grand acharnement; mais les Hongrois, trahis par les Walaques qui passèrent du coté des Ottomans, durent céder. Ils se retirèrent cependant en bon ordre et parvinrent à gagner leurs retranchements. Après cet échec, Hunyade, désespérant du succès, sort furtivement du camp et passe en Hongrie, accompagné de quelques officiers. L'armée, abandonnée de son générât, se disperse et est massacrée. Dix-sept mille chrétiens restèrent sur le champ de bataille, et l'on prétend que les Osmanlis achetèrent cette victoire par une perte de quarante mille hommes. En 1449, la mort de Jean Paléologue avait éveillé les ambitions rivales de deux prétendants à J'empire grec. Démétrius, frère puîné de Constantin, lui disputait la couronne; mais Sultan-Murad n'eut qu'un mot à dire pour assurer a l'héritier légitime ce sceptre que le fils du monarque ottoman devait bientôt briser entre les mains du dernier empereur Paléologue. 

[Mort de Murat II]

Vers la fin de 1450, le mariage de Sultan-Muhammed avec une des filles de Suleïman-Beï, prince turcoman, fut célébré, pendant l'automne, à Andrinople, par des réjouissances publiques qui durèrent trois mois. A peine le nouvel époux était-il reparti pour son gouvernement de Magnésie, que Sultan-Murad expirait. Frappé au milieu d'un festin d'une attaque d'apoplexie, il mourut en février 1451 (855 de l'hégire), dans une île près d'Andrinople, où il aimait à se délasser des pénibles devoirs du rang suprême. Un historien musulman raconte avec des circonstances toutes différentes la mort de Sultan-Murad qu'il attribue à une faiblesse superstitieuse. Ce prince, dit-ii, revenant de la chasse aux environs d'Andrinople, rencontra, sur le pont Ada-Kuprucy, un derviche qui, à la vue de son souverain, s'écria d'un air inspiré : « Vous n'avez pas de temps à perdre, auguste ô monarque, pour combler la profondeur de l’abime creusé sous nos pieds par nos péchés et nos prévarications… L'ange de la mort est à votre porte; ouvrez les bras et recevez avec résignation le messager du ciel. C'est la destinée commune à tous les hommes heureux celui qui y songe et s'y prépare toute sa vie ! Hâtez-vous donc, grand prince, d'effacer par des larmes de componction les taches de vos péchés, pour mériter la béatitude éternelle promise aux fidèles qui marchent et meurent dans la voie des saints commandements d'Allah ! » Ces paroles font la plus vive impression sur Sultan-Murad. Ses conseillers, Ishak-Pacha et Sarydjè-Pacha, qui marchaient à ses côtes, cherchent inutilement à le rassurer son esprit était frappé. Son trouble augmenta lorsqu'on lui apprit que ce derviche était disciple du célèbre cheïkh Muhammed-Bokhari, qui lui avait prédit, dans le temps, la défaite du prétendant Moustapha. Convaincu alors que c'est un arrêt du ciel, il se prépare à la mort, fait son testament, règle les affaires de l'empire, et succombe en trois jours, victime de sa crédulité. 

[Bilan du règne de Murat II]

Sultan-Murad est le seul des souverains ottomans dont le règne offre l'exemple d'une double abdication volontaire. Ce prince, d'une haute capacité, d'un caractère juste et ferme, gouverna l'empire avec gloire; et si, en vrai philosophe, il préférait à l’éclat de la couronne les douceurs de la vie privée, il sut s'y arracher quand la voix de son peuple le rappela. Pieux et charitable, comme presque tous les princes de la dynastie d'Osman, il avait soin, lorsqu'il s'emparait d'une ville, d'v élever un djami (cathédrale), une mosquée, un imaret, un medrécè et un khan. La mosquée d'Andrinople, connue sous le nom de Utch-Chèraféli [Üç Şerefeli Cami] (aux trois galeries), est son ouvrage. Elle est remarquable surtout par une singularité dans la construction de son minaret, dont on ne trouve ni modèle ni imitation dans l'architecture orientale. Trois escaliers en spirale, s'élevant depuis la base jusqu'au faîte de la colonne, conduisent à ces trois galeries, de manière que trois personnes montant en même temps, entendent réciproquement le bruit de leurs pas sur les marches superposées les unes aux autres. Près de cette mosquée, Sultan-Murad fit bâtir un Darul-Hadis (école des traditions du prophète), et attacha des professeurs richement rétribues. Brousse possède aussi une mosquée due à ce prince elle est placée au milieu d'un bosquet de cyprès, sous lesquels on voit les tombeaux de ses femmes, de ses fils et de ses frères. Sultan-Murad est le premier des empereurs ottomans qui ait fait construire des ponts d'une grande longueur. On cite celui qui est jeté sur un vaste marais, entre Salonique et Yèni-Chehir, un autre à Erkènè, qui avait cent soixante et onze arches, et un troisième à Angora. Le produit du péage de ce dernier pont était consacré au soulagement des pauvres de la Mecque et de Médine, où le Sultan envoyait tous les ans un présent de trois mille cinq cents ducats à l'époque du départ de la caravane des pèlerins. Sultan-Murad, à qui certains auteurs attribuent à tort la création des janissaires, perfectionna du moins cette institution, et organisa avec le plus grand soin toute son armée, où régnait la discipline la plus sévère. Six à dix mille fantassins veillaient à la garde du Sultan. Ce prince, lorsqu'il était en campagne, avait trois tentes, l'une rouge et les deux autres recouvertes de feutre brodé d'or. Autour de l'enceinte gardée par les janissaires, et où l'on voyait encore quinze tentes destinées à divers usages, se tenaient les vézirs, les tchaouchs, et les autres officiers attachés au service spécial du prince. Tous ces officiers avaient un nombreux domestique. Outre les janissaires, trois cents silihdars (gens d’armes) veillaient encore à la garde de la tente du Sultan. Venaient ensuite les ghourèba (étrangers), les ouloufdèjis [ulufeci] (troupes soldées), et les sipahis (cavaliers). Le camp était composé d'environ dix mille tentes, d'un admirable arrangement symétrique. L'ordre le plus parfait régnait partout un corps particulier (les arabadjis) était spécialement consacré au transport; un autre à entretenir les routes, à dresser les tentes, etc. Le commandement alternait entre les pachas de Roumélie et d'Anatolie, qui avaient sous leurs ordres les sandjak-beïs ou gouverneurs de provinces, amenant avec eux leur contingent féodal de soldats et d'officiers. 

Sous le règne de Sultan-Murad, la poésie commença à jeter plus d'éclat que sous ses prédécesseurs. Les biographies des poètes ottomans en citent un nombre considérable, dont la nomenclature offrirait peu d'intérêt. La jurisprudence et la théologie eurent aussi des professeurs pleins de mérite, quoique moins distingués et surtout moins nombreux que sous son fils et son successeur, Sultan-Muhammed El-Fathy [Mehmet II Fatih].