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Catégorie : Bibliographie
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Extrait de Joanne A. et Isambert E., Itinéraire descriptif, historique et archéologique de l'Orient, 1861 : Turquie

Description la ville d'Izmir (Smyrne) et de sa région.

ROUTE 75. 
DE SYRA A SMYRNE [Izmir]. 

(52 lieues marines. 286 kil. – 17 heures de navigation.) 

En sortant du port de Syra , le navire se dirige vers l'E.-N.-E. , laisse droite l'ilot de Gaidouro, puis la grande et la petite Délos (V.  262), et passant entre les îles Myconos (V. p. 263), de Tinos (V. p. 260), s'engage dans une mer plus ouverte et appuie davantage au N.-E., laissant une assez grande distance l'E. les Iles de Nicaria et de Samos (V. R. 90) et le golfe profond de Scala Nova. On double bientôt l'ilot de Venetico et le cap Mastico ou Thimino la pointe la plus méridionale de la grande île de Chio, pour s'engager dans le large canal qui sépare cette ile du continent, canal semé d'un assez grand nombre de petites îles. Ce sont d'abord, dans la partie la plus resserrée du canal et la hauteur du cap Blanc (Aspro Kavo), qui appartient à l'Asie, et du cap Hagia Héléni (qui appartient l'ile de Chio, de petits ilots portant le nom si commun de Gaïdouro-Nisi  (îles de l'Ane); ensuite s'ouvre à l'E. la rade de Thechmèh (Cyssus), célèbre par deux batailles navales, la destruction de la flotte d'Antiochus le Grand par les Romains, l'an 193 avant J.-C.,et celle de la flotte turque par l'amiral russe Alexis Orloff et l'Anglais Elphinstone, l'an 1770 après J.-C. 

Au delà de la capitale de Chio (V. R. 90) , se dressent au N.-O. d'une baie profonde. creusée dans la côte d'Asie, les ilots déserts de Goni (anciennement Hippi). et de Spalmadores (anciennement Œnussae). A l'O. l'île de Chio étale ses belles montagnes et ses côtes fertiles. Remontant ensuite vers le N. le canal d'Egri-Limani, compris entre les iles Spalmadores et le continent, le navire longe des falaises escarpées, et doublant le Kara-Bournou, cap Noir (anciennement cap Melœna), formé de rochers abrupts d'un aspect pittoresque, se dirige au S.-E. pour pénétrer dans le vaste golfe de Smyrne qui ne compte pas moins de 53 kil.de longueur et de 8 kil. de largeur ; sur la gauche, le continent projette en avant le promontoire de Karadja- Fokia, où s'élevait l'antique Phocée, dont les hardis navigateurs vinrent notre Marseille. Au delà de ce promontoire s'étend une lagune peu profonde, dont les grèves sablonneuses sont couvertes de salines : tout le long du rivage se dressent de petites buttes blanches, formées du produit de cette exploitation. A droite, on ran e l'ile de Makronisi ou de Dourlaf, plusieura petits ilots et la presqu'ile montagneuse où s'élevait Clazomène. Le navire se dirige alors directement à l'E., longeant d'assez près le rivage méridional du golfe, pour éviter les atterrissements que présente la côte N. l'embouchure du Guédiz-Tchaï , l'antique Hermus, sur la vallée duquel le régard plonge une grande distance. On pénètre ainsi dans l'arrière-golfe de Smyrne , admirable bassin qui pourrait contenir les plus puissantes escadres, .et qu'enserrent de tous côtés des montagnes aux formes nobles et douces, que la chaude lumière du ciel d'Ionie fait resplendir des couleurs les plus vives et les plus harmonieuses.  Bientôt apparaît Smyrne, qui présente de loin l'aspect oriental le  [461] plus saisissant : ses blanches maisons, ses minarets élevés se détachent sur les sombres cyprès du cimetière; derrière, se dresse le mont Pagus, couronné par les ruines de la citadelle génoise. Autour de la ville s’étend une large vallée, fiche de végétation, qui rappelle par sa configuration la Conca d’Oro de Païenne. Les montagnes qui l’entourent présentent au N. les lignes les plus douces, et cette coloration bleue, pure et transparente, que nos peintres vont maintenant chercher avec tant d’ardeur en Orient. Les montagnes du S., mieux boisées, sont d’un caractère plus sévère; les deux pics principaux, appelés les Deux Frères ou les Mamelles, présentent un aspect plein de grandeur. On laisse à droite la forteresse turque de Sandjak-Kalèh, bâtie sur une pointe sablonneuse, à une lieue environ de la ville, puis, en s’approchant davantage, on distingue d’abord les bâtiments du Lazaret, puis une vaste caserne, défendue du côté de la mef par une batterie rasante; le Konak, ou palais du pacha; les restes des fortifications génoises, et enfin les coupoles et les minarets des mosquées principales. De près, la ville est loin de répondre à l’aspect grandiose que lui donnait de loin son admirable position. Le port, sans animation, est entouré d’un quai bâti sur pilotis, formé de petits cafés et de maisons d’assez pauvre apparence, où l’on distingue cependant les hôtels principaux, et les demeures des consuls, reconnaissables aux mâts élevés sur lesquels flottent les pavillons de leurs nations. 

SMYRNE. 

I. Renseignements. 

Débarquement.— Les formalités de débarquement; en ce qui concerne la police et la douane, sont presque nulles, et facilitées au besoin par le baghchich. Les autorités sainitaires ne sont sévères que pour les provenances d’Egypte et de Syrie. Pour tout ce qui concerne les barques, les drogmans, portefaix, on peut se reporter à ce que nous en avons dit à l'article Constantinople, p. 349 et 350. 

Les monnaies sont les mêmes que dans la capitale, mais le kaïmé ou papier n’a plus cours. 

Hôtels, pensions, cafés. — Hôt. naval de Salvo, hôtel des Deux-Augustes, hôt. d'Orient ; la pension suisse de Marco, la pension de Mmo Maracini, de Rosa, etc. Le prix, dans tous ces hôtels, est de 8 à 10 fr. par jour, tout compris, ün repas séparé, pendant une relâche, coûte proportionnellement plus cher : le déjeuner, 4 fr., le dîner, 6 fr. Il y a le long de la Marine plusieurs cafés à l’européenne, et partout, dans la ville, des cafés â la turque. 

Lazaret.— Le Lazaret de Smyrne est vaste et convenable. Le prix d'une chambre est de 115 piastres (23 francs) pour cinq jours de quarantaine, mais chacune peut contenir jusqu’à dix personnes, et la dépense peut se partager. Un maître d’hôtel de la ville se charge de l'ameublement des chambres et de la nourriture des voyageurs, au prix de 56 piastres (11 fr. 50) par personne. Le transport par eau, du Lazaret à la ville, est de 10 piastres par voyageur, bagage compris. 

Bazar, commerce, etc. - On trouve au bazar des boutiques assez bien fournies des produits de l’Orient et de l’Europe. Smyrne possède un cabinet de lecture, des casinos, un petit théâtre, où joue souvent une troupe italienne. 

Chevaux de selle, ânes. — On trouve partout, et notamment en face des hôtels du port, à louer des chevaux de selle ou des ânes pour parcourir Smyrne et ses environs. Les ânes commencent déjà, à Smyrne, à devenir la monture la plus usitée pour les courses ordinaires. Par leur allure vive et sémillante, ces animaux ne ressemblent en rien à ceux de nos pays. Le voyageur pressé par le temp fera bien de louer immédiatement une de ces montures pour aller d'abord, par la rue des Roses, visiter le pont des Caravanes, le mont Pagus, et, rentrant par le quartier juif, parcourir le Bazar, les mosquées, etc. 

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Bateaux à vapenr. 1° Bateau omnibus. Un petit bateau à vapeur fait le servicedes environs de Smyrne jusqu’à Bournabat. 

2e Paquebots à vapeur. — 1° Messageries françaises. — Pour Métélin, les Dardanelles et Constantinople, tous les mardis. — Pour Syra et le Pirée, tous les 15 j., le mardi. — Pour Syra, Malte et Marseille, tous les l. 15 j., le mardi.

Pour les Échelles de Syrie et d’Égypte, tous les 15 j., le lundi. 

Lloyd autrichien . — Ligne d’Anatolie, pour Mélélin, Capo-Baba, Ténédos, Dardanelles, Gallipoli et Constantinople, tous les vendredis et touslesmardis. (Trajet en 36 h. — Correspondance à Dardanelles, avec la ligne de Salonique et Volo.) 

Ligne gréco-orientale, pour Chio, Syra, le Pirée, Zante, Corfou, Brindisi, Ancône et Trieste, tous les vendredis, 

Ligne de Syrie-Cafamanie, pour Rhodes, Chypre et Beyront, tous les 15 j., le vendredi (trajet en 5j.). A partir du 13 mai, à l’époque du pèlerinage, le navire continue jusqu’à Jaffa et Alexandrie.— Correspondance à Chypre avec la ligne de Mersine, Alexandrette, Latakièh et Beyrout. 

Ligne d’Égypte, pour Rhodes, Alexandrie directement (trajet en 4 j.), tous les 15 j. le lundi. 

Chemin de far. — Une compagnie anglaise construit en ce moment un chemin de fer de Smyrne à Aïdin-Guzel-Hissar. Sa longueur sera d’environ 70 milles anglais ou 113 kil. La première section ira de Smyrne aux montagnes qui séparent les vallées du Méandre et du Caystre ; puis un tunnel les joindra à la seconde section, qui courra le long de la vallée du Méandre jusqu'à Aïdin. Il se fait entre les .deux points extrêmes un grand commerce surtout en tabac et en fruits, dont le transport a lieu à dos de chameau. Ce mode dispendieux, qui revient actuellement à près de 5 fr. par tonne, sera, diton, réduit à 40 centimes, lorsque le chemin de fer sera terminé. On évalue les frais de construction de la ligne à 10 à 12 000 liv. sterling par mille, soit environ 20 millions de fr.pour la ligne entière. 

II. Histoire. 

Smyrne (en grec Smyrna, en turc Izmir), fut, dit-on, selon d’anciennes traditions, fondée par une amazone du même nom, qui avait auparavant conquis Éphèse; aussi Smyrne passait-elle pour une colonie des Éphésiens. Ceux-ci, chassés par les Éoliens, reprirent plus tard la ville avec l’aide des Colophoniens. Selon Hérodote, Smyrne était d’origine éolienne, et les Colophoniens s’en emparèrent par surprise. Quoi qu’il en soit, Smyrne cessa d’appartenir à la confédération éolienne vers 688 avant J.-C. pour entrer dans la confédération ionienne. Elle sut repousser les attaques du roi de Lydie Gygès ; mais prise et détruite par Alyatte en 627, elle ne présenta, pendant quatre cents ans, qu’un monceau de ruines. Alexandre le Grand forma, dit-on, le projet de la rebâtir, mais cette œuvre ne fut commencée que par Antigone et terminée par Lysimaque. La nouvelle ville, bâtie à 20 stades de l’ancienne, devint la cité la plus riche et la plus splendide de l’Asie Mineure, tandis que son commerce la, mettait à la tête des villes de TÉolie. Pendant les guerres de Mithridate, Smyrne, fidèle aux Romains, en reçut toute sorte de bienfaits. Mais plus tard, ayant donné asile à Trét>onius, un des meurtriers de César, elle fut assiégée et prise par Dolabella. Sous Tibère, Smyrne obtint le privilège équivoque d’élever un temple à l’empereur. En 178 et 180 après J.-C., la ville, désolée par des tremblements de terre, put se relever, grâce à la munificence de Marc-Aurèle. 

Smyrne était, on le sait, une des villes qui se glorifiaient d’avoir donné naissance à Homère : ses habitants avaient construit en l’honneur du divin vieillard un temple nommé l’Homereïon (Omèrieôn), avec la statue du poète. On montrait aussi au bord du Mêlés une grotte où Homère avait, [463] dit-on, composé ses poésies. Smyrne n’était pas seulement une grande ville de commerce, elle possédait aussi une école de rhétorique et de philosophie très-renommée. Le christianisme s’y introduisit de bonne heure, et Polycarpe, son premier évêque, souffrit le martyre au milieu du stade, en l’année 166. Sous la domination byzantine, la ville eut à souffrir bien des vicissitudes. Vers la fin du xie siècle, étant tombée entre les mains d’un chef turc nommé Tzakhas, elle fut presque détruite par la flotte grecque, commandée par Jean Ducas (1097). Relevée par l’empereur Jean-Ange Comnène, elle fut saccagée en 1402 par Tamerlan. Peu après, en 1424, elle fut conquise definitivement par le sultan Murad II. Les Turcs l’ont gardée jusqu’à nos jours. En 1841, un incendie terrible l’a détruite en partie.

III. Smyrne moderne. 

Sans la beauté du golfe où Smyrne baigne ses pieds, sans la nature splendide de ses campagnes, sans la douceur de son climat et l’éclat de son ciel lumineux, la ville moderne répondrait difficilement aux épithètes qu’on lui a données de tout temps : Smyme l’Aimable, la Couronne de l’Ionie, la Perle de l’Orient, l’Oeil d’Anatolie. 

On y reconnaîtrait à peine les descriptions enthousiastes qu’en faisaient les voyageurs du commencement de ce siècle, tant elle a perdu, depuis trente ans, de cette richesse et de cette activité commerciale qui en avaient fait la reine de l'Asie Mineure. Aujourd’hui son port est sans animation, son bazar sans activité; les rues du quartier franc sont mornes, sans que la ville turque ait gagné ce qu'a perdu la population étrangère autrefois maîtresse de la ville. Plusieurs causes peuvent être attribuées à cette décadence : l’incurie de l’administration turque, le système des monopoles qui, sous le règne de Mahmoud, ont tué son industrie et surtout l’extension de la navigation à vapeur, qui a déplacé le mouvement commercial. Smyrne était autrefois l’entrepôt central de l’Asie Mineure : de tous les points de la Péninsule, des profondeurs de l’Arménie et des frontières de la Perse, comme des cités opulentes de la Syrie, des caravanes sans nombre apportaient à Smyrne les productions du sol et de l’industrie asiatique, pour y être échangées avec les marchandises européennes. La navigation à vapeur a changé tout cela; les Échelles de Syrie, desservies régulièrement par les paquebots, n’ont plus besoin d’envoyer leurs marchandises à Smyrne; Trébizonde et les Échelles de la mer Noire ont également arrêté les caravanes qui venaient de i’Arménie et de la Perse. Smyrne s’est donc trouvée réduite à n’être plus que l’entrepôt de la partie occidentale de la Péninsule, en même temps que son industrie locale, les fabriques de soie, de châles, etc., étaient tuées par la concurrence des produits manufacturés de l’Europe et les causes diverses que nous avons signalées p. 307. Aujourd’hui Smyrne fabrique encore des tissus communs, des tapis de qualité supérieure, de la cire, de la soie: elle exporte de la cire, de la vallonée, mais surtout des fruits secs, du raisin et des figues. On peut espérer de voir renaître la prospérité de Smyrne, si les réformes dans l'administration n’étouffent plus son industrie, si l’amélioration des routes et la construction des chemins de fer rétablissent en sa faveur la facilité des communications; l'excellcnce de son port, sa proximité de l’Europe lui rendront alors ce qu’elle a perdu. 

1) Voyez A. du Vallon, Une Année dans le Levant, t. II, p. 64 à 84. 

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Smyrne compte aujourd’hui environ 150 000 hab., dont 80 000 Turcs, 40 000 Grecs, 15 000 Juifs, 10 000 Arméniens et 5 800 Franks ou Européens vivant sous la protection de leurs consuls; aussi les turcs l’appellent-ils Giaour Izmir, Smyrne l’infidèle. Comprise dans l’Éyalet d’Aïdin, Smyrne est cependant le chef-lieu d’un gouvernement particulier, régi par un pacha. C'est le siège d’un archevêché grec, d’un arménien et d’un mollah de première classe. 

La ville est de forme elliptique et présente le long du golfe un développement d’environ 3 kilomètres. Du côté de la terre, elle s’élève sur les pentes du Kizildag ou mont Pagus. Elle compte à peu près autant de quartiers distincts que de cultes. Les Franks et les Grecs demeurent le long de la mer et dans la partie N. Le quartier arménien est plus rapproché des hauteurs. Les Turcs occupent toute la ville haute et la partie O. de la ville. Le quartier juif est placé entre le quartier arménien et le quartier turc. Les maisons rie s’élèvent jamais jusqu’à deux étages; la plupart sont construites en bois, avec un toit brun et sans cheminées, si ce n’est dans le quartier franc. Celui-ci comprend les hôtels, les cafés bâtis sur pilotis, les habitations des négociants et les demeures consulaires qui n’ont rien de monumental. La rue principale, parallèle au port, s’étend au S. vers le Bazar, et se continue au N., à partir du Casino ou club de Smyrne avec le quai anglais,  promenade agréable, mais malheureusement trop restreinte, seul endroit de la ville où les maisons ne baignent pas leur pied dans la mer et d’où l’on puisse admirer le golfe. Dans ce quartier, les maisons sont blanches, propres et souvent construites en pierre. C’est surtout dans la rue des Roses que l’on verra les plus belles habitations. Ces maisons, fort simples à l’extérieur, laissent apercevoir par la porte principale une cour pavée d’un fin cailloutis imitant la mosaïque, avec une gracieuse fontaine au centre, et entourée d’un élégant portique soutenu par des colonnes en marbre avec des soffites décorés d’arabesques ou d’ornements en stuc. Derrière la cour s’ouvre ordinairement un frais jardin, tout respire le confortable dans ces maisons de la classe opulente. Le petit nombre de fenêtres qui donnent à l’extérieur sont librement ouvertes et non garnies de moucharabis; les toits surplombent et tendent à se rejoindre souvent d'un côté de la rue à l’autre. Les établissements européens que l’on pourra visiter avec intérêt sont : église latine, la maison des Lazaristes et celle des Sœurs de charité, qui se livrent à l’éducation des enfants indigènes avec un succès justifié par leur esprit de tolérance et par les soins charitables qu’ils donnent aux malades, de toute croyance. L’église grecque Hagia Photini, semblable à toutes les églises de ce genre, et décorée à l’intérieur de fresques plus que médiocres, possède un beau clocher tout neuf, et présente dans son cloître extérieur une plaque consacrée à la mémoire d’un de nos compatriotes. Clément Boulanger, peintre de talent, mort, il y a quelques années, dans une excursion à Éphèse. L'Église Saint-Georges est de fondation récente. Dans le quartier turc, à l’O. de la ville, nous mentionnerons le konak ou résidence du pacha, édifice en bois, qui n’a rien de remarquable que ses grandes dimensions ; la nouvelle caserne, vaste bâtiment avec de grandes galeries ouvertes sur la mer : elle peut contenir plus de 3000 h., et l’intérieur en est tenu avec beaucoup d’ordre et de propreté. 

Les mosquées de Smyrne peuvent être accessibles aux chrétiens, avec la précaution d’ôter ses chaussures et d’y garder un maintien respectueux. La principale mosquée, Essar-Djami [Hisar camii], se reconnaît a ses nombreuses coupoles et à ses minarets, où s’enroulent de larges spirales de couleur rouge. L’intérieur est tapissé [465] de nattes et de tapis et décoré d’une quantité de lampes, d’œufs d’autruche, de queues de cheval, etc., qui pendent de la voûte. La mosquée du Bézestein, située près du grand Bazar, mérite aussi une visite. La fontaine des ablutions est recouverte d’une rotonde à chapiteaux corinthiens, d’une ornementation assez riche. A peu de distance, on admirera une autre fontaine encastrée dans le mur et délicatement incrustée de fleurs, de feuillages et d’inscriptions arabes. 

Le Bézestein de Smyrne est vaste et bien fourni de marchandises de toute sorte. Il occupe à peu près le centre de la ville, à la jonction des quartiers turc, grec et juif, et se compose d’un grand nombre de rues couvertes, garnies de boutiques. L’aspect pittoresque de ce bazar et de la population qui s’y presse intéressera vivement l’étranger qui commencerait par Smyrne sa tournée d’Orient; mais pour éviter les redites, nous, renverrons le lecteur à nos généralités, p. 294, 325, et au Bazar de Constantinople, p. 374 à 377. Nous renverrons aux mêmes chapitres pour ce qui concerne le Bazar d’esclaves, cour entourée d’arcades en ruines, aujourd’hui abandonné, et au khân du grand vézir, vaste entrepôt occupé surtout par des Persans. 

Le Pont des Caravanes est la première excursion que font les étrangers qui débarquent à Smyrne. Ou y arrive en 30 min. en suivant la rue des Roses. Ce pont est formé d’une seule arcade et construit de gros blocs de pierre, auxquels le temps a donné une belle couleur dorée ; une grille moderne en fer fait un contraste choquant avec son air de vétusté. Sous ce pont coule un ruisseau de 10 mètres de large au plus et à moitié desséché : c’est le Mêlés, sur les bords duquel naquit, diton, le divin Homère, souvent surnommé pour cela le vieillard mélésigène. Sur les deux rives, de beaux cyprès ombragent un cimetière turc ; sur la rive droite du ruisseau et à la tête du pont, s’élève une espèce de corps dé garde avec un café et une esplanade qui sert de lieu de rendez-vous. Sur le même rivage, à la gauche du pont, on montre un lion de pierre, aux trois quarts enterré dans le timon de la rivière. Le Pont des Caravanes n’est pas seulement un charmant motif de paysage ; c’est aussi le lieu d’arrivée des caravanes qui viennent de l’intérieur de l’Asie, et le voyageur n’y fera pas une longue station sans voir arriver d’interminables files de chameaux ; le conducteur marche en avant, monté sur un petit âne, les chameaux viennent ensuite, attachés les uns derrière les autres par groupes de cjnq ou six; chaque groupe est conduit par un chamelier à pied. Le chameau, dont le chargement pesant et volumineux encombre toute la largeur du chemin, « s’avance processionnellement, dit Théophile Gautier, avec ce pas d’amble si singulier qu’ont aussi l’éléphant et la girafe, arrondissant son dos, faisant onduler son long col d’autruche. » La silhouette étrange de cet animal difforme, qui semble fait pour une nature spéciale, surprend et dépayse au dernier point. Quand on rencontre en liberté, de ces bêtes curieuses qu’on montre chez nous dans les ménageries, on se sent décidément loin du boulevard de Gand, et l’Orient commence à se dessiner d’une manière irrécusable. » Le Pont des Caravanes est un lieu de rendez-vous pour les Turcs le vendredi, et pour les chrétiens le dimanche. Le voyageur y pourra voir les costumes, les plus variés et y faire les études de mœurs les plus intéressantes. 

Le terrain situé au delà du Pont des Caravanes, et occupé actuellement par quelques villas, semble avoir appartenu àla ville ancienne. On visite avec intérêt un monticule situé sur la gauche à 20 min. [466] du pont, planté de cyprès et couvert des débris d’une villa turque. On y jouit d'un coup d’œil superbe sur cette belle campagne de Smyme, cette riante et molle Ionie, à laquelle les ravages de l’homme n’ont pu enlever son aspect enchanteur; sur la partie N.-E. du golfe du côté de la Pointe des Moulins et du village de Bournabat, sur le mont Pagus sur Smyrne, et la montagne des Deux-Frères ou des Mamelles, qui se dresse au-dessus des sombres cyprès du cimetière, attenant au Pont des Caravanes et remontant la rive droite du Mêlés, on gagne le pied du Mont Pagus (Kizil-Dagh), dont on gravit facilement le sommet (30 min.) par des sentiers pierreux qui tracent de nombreux zigzags sur la pente de la montagne jusqu’à l’ancienne citadelle génoise. On pénètre dans l’enceinte déserte des fortifications par une large porte. Au centre est une mosquée ruinée, qui occupe, dit-on, remplacement- de la première église chrétienne de Smyrne. On remarquera aussi de vastes citernes, des voûtes et des souterrains, qui communiquaient, dit-on, autrefois avec le pied de la montagne. Au point le plus élevé règne une seconde enceinte s c’est la forteresse proprement dite, bâtie sur les ruines de l’ancienne acropole grecque. Au pied des murs génois formés de blocs mal taillés et mal pimentés, la muraille hellénique se reconnaît, en dehors comme en dedans, à la régularité de sa construction et à la beauté des blocs de pierre qui la composent. Les hautes tours génoises sont encore en bon état: à l’intérieur, des escaliers assez bien conservés permettent de monter jusqu’au sommet, d'où l'œil embrasse un magnifique panorama. Au premier plan, c’est Smyrne avec son cimetière, ses coupoles, ses minarets, sa grande caserne, ses quartiers juif, grec, franc et turc; puis c’est le golfe tout entier jusqu’au promontoire Kara-Bournou au N.-O.; au S.-O., la côte riche de végétation que domine la double sommité du mont des Deux-Frères; au N.-E., la plaine de Bournabat et d’Hadjîlar; à l'E., les v. de Boudjah, et au S.-E., celui de Sédi-Keui. Tout au pied de la montagne, au fond d’un ravin aride et brûlé, d’un grand caractère, serpente le Mêlés, le ruisseau homérique, dont on suit le cours jusqu’à un vaste et majestueux aqueduc (F. R. 76); un autre aqueduc plus rapproché est en partie caché par un pli du terrain. — Le mont Pagus est entièrement volcanique, et formé de belles roches trachitiques grises et roses, semées de beaux cristaux de feldspath orthose. En redescendant du mont Pagus du côté du S. -O., on trouve au pied de la forteresse quelques fragments de murailles antiques, et l’emplacement du théâtre grec; plus au S., il existe encore quelques restes de murailles et le stade, reconnaissable à sa forme oblongue. Sur le côté N. du stade, on remarque des voûtes et les restes d’un vaste édifice, qui passe pour l’église de Saint-Polycarpe . — Tout auprès un petit cimetière turc avec un seul cyprès marque l’endroit où, selon la tradition, le saint a souffert le martyre. Des pentes du mont Pagus, on rentre à Smyrne en traversant le quartier juif; M. de Rothschild y a fondé un asile pour les Israélites pauvres. 

Telles sont à peu près les seules curiosités que Smyrne offre à l’étranger. La plupart des antiq^uités qu’on y a trouvées ont été disséminées et ont servi à la construction de la ville nouvelle. On peut en revanche faire à cheval, autour de la ville, plusieurs excursions intéressantes, savoir : 

1° Vers l’E., aux v. de Boudjah (2 h.) et de Sédi-Keui (2 h. 30), séjour favori des négociants anglais qui y ont de belles villas. 

2° Du côté du N.-E., à la Pointe des Moulins, où s’élève maintenant une fabrique avec une haute [467] cheminée, qui fait un effet désagréable au milieu de ce site si véritablement oriental, de là au v. de Bournabat (2 h. de Smyrne), résidence d'été des Européens et plus spécialement des Français. Ce v. paraît avoir été dans les temps anciens au bord même du golfe, dont les eaux se sont retirées lentement par suite des atterrissements du Mêlés. Selon MM. Cousineri, Fauvel et Ch. Texier, Bournabat marquerait à peu près la position de Smyrne antique, des Éoliens, détruite en 627 avant J.-C. Hamilton et Kiepert placent au contraire cette ville à 1 h. 30 min. à l'O. de Bournabat, sur une colline qui s’élève au bord du golfe, et porte les débris d’une acropole de construction cyclopéenne, avec plusieurs tombeaux fort anciens. M. Ch. Texier (Description de l’Asie mineure, tome II, p. 249), regarde au contraire ces ruines comme celles dé l’antique Sipylum, capitale du roi Tantale, père de Pélops, détruite, selon Pline et Strabon, par un tremblement de terre, qui fit surgir un lac à sa place. En gravissant dans la direction du N., à partir d’un petit ruisseau et d’un tchiflick, la colline qui domine la rive N. du golfe, M. Texier a relevé successivement 14 tumulus à base circulaire, presque à ras de terre, les uns sur des soubassements de maçonnerie, les autres sur le roc vif. Le plus considérable, situé sur un plateau à 3 kil. environ du point de départ, et à moitié de la hauteur de la montagne, ne serait autre que le fameux tombeau de Tantale, mentionné par Pausanias, dont les indications concordent bien avec la localité. Ce tombeau mesure 35 mèt. 60 de diamèt.; sa base est un cercle parfait, construit en pierre sèche; la partie supérieure était conique, et la hauteur totale était de 27 mèt., de centim. Au centre était une chambre rectangulaire, et un peu au-dessus se trouve un petit lac de 100 mètres de diamètre que M. Texier croit être l’étang Saloé, [467] mentionné, par Strabon et Pline. A partir du tombeau de Tantale, on retrouve les restes d’une enceinte, qui s’étend vers l’O. jusqu’à une Acropole, située sur un rocher à peu près au tiers de la hauteur totale de la montagne. On y pénètre par une porte en pylône de 2 mèt. 25 centim. de hauteur, surmontée d’un linteau monolithe de 2 mèt. 20 centim. de long 7 le rempart n’a que 3 mèt. d’épaisseur. On s’élève ensuite par un couloir oblique rempli d'éboulis sur une esplanade de rochers, qui mesure environ 50 mèt. en tout sens. On y voit les soubassements d’un temple (temple de Cybèle?), et quelques traèes de maisons, dont l’aspect rappelle les murs de Mycènes, ou plutôt les monuments de Crendi et de Crozzo (V. p. 17 et 18). A 1 h. 30 min. à l’E. de Bournabat, est le v. pittoresque d'Hadjilar; en continuant dans cette direction, et franchissant le col qui sépare la vallée de Bournabat du bassin de l’Hermus et joint les derniers contre-forts du Manisa-Dagh (Sipyle) au N., avec ceux du Nif-Dagh [Nif Dağı] (chaîne du Tmolus), on atteint (3 h. 30 min.) le v. pittoresque de Nymphi, l’antique Nymphaeum, séjour des empereurs grecs, où l’on remarque les restes d’un château byzantin, placé à l’entrée du village, et un beau sarcophage incrusté dans la maison de l’agha, A l’E. de Nymphi, on arrive à (1 h.) l’embouchure d’un défilé nommé Kara-bell, dirigé du N. au S., et où coule un petit torrent affluent du Nif-Tchaï [Nif çay]. Dans cette vallée bien boisée, on aperçoit sur une grande muraille de rocher, nommée Tasch-Tépé, à 40 ou 50 mèt. au-dessus du ruisseau, un grand bas-relief taillé dans le roc, qu’on appelle le monument ou trophée de Sésostris, qu’il est difficile, à cause de l’épaisseur des taillis, de trouver sans un bon guide. C’est une figure haute de 2 mètres 50 centimètres, sculptée en relief et enfoncée dans une baie creusée dans la surface plate [468] du rocher. Elle représente un personnage armé, de profil, regardant vers l’E., avec quelques emblèmes hiéroglyphiques à la hauteur de la tête. Cette figure répond exactement à la description du monument mentionné par Hérodote (I. II, c. cvi), et qui représentait le conquérant Sésostris, si ce n’est que l’arc est dans la main droite et la lance dans la main gauche, tandis que, selon l’historien grec, l’un était dans la main gauche, et l’autre dans la main droite. Mais la position du personnage explique parfaitement l’erreur; et l’on a lu dans les hiéroglyphes le nom de Rhâmsès. En tout cas, ce colosse est un des plus anciens monuments connus ; il doit remonter au XV° siècle avant Jésus-Christ. 

3° Du côté du S. -O. au fort de Sandjak-Kalèh (2 h.) et à Vourla. Ce village, ou plutôt la petite île située en face de Vourla-Skala, répond assez exactement à la situation de l’antique Clazomène, telle que la donne Strabon. Cette ville, fondée par une colonie ionienne et faisant partie de la confédération ionienne, fut prise par le Perse Otanès au début de la guerre médique, et suivit ensuite en général-la fortune d’Athènes. Alexandre le Grand réunit Clazomène au continent par une chaussée que Chandler croit avoir retrouvée, avec quelques restes des murailles et du théâtre. Clazomène passa sous le protectorat romain en 188 avant J.-C. Au temps de Mithridate (84) elle fut saccagée par les pirates de la mer Égée; elle fit ensuite partie de la province romaine d’Asie. Cette ville avait donné le jour aux philosophes Anaxagore et Hermotime. Chandler a signalé sur la route de Vourla à Smyrne une source chaude qui répondrait à celle qui, selon Strabon, existait près du temple d’Apollon. 

De Smyrne à Éphèse, R. 76 ;— à Sardes, Philadelphie, Hiérapolis, Aïdin et Milet, R. 77 ;  — à Magnésie et àThyatire. R. 78 ; — à Berghama, Edrémyt et à la Troade, R. 70 ; — à Métélin, R. 89 ; — à Chio, Samos et Rhodes, R. 90.