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Catégorie : Bibliographie
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Extrait de Grenville-Murray (E. C.), Les Turcs chez les Turcs, 1878. Témoignage d'une vision caricaturale qui en dit plus sur les préjugés de l'auteur qu'il ne décrit les soldats turcs.

CHAPITRE ONZIEME

L'ARMÉE.

LE SOLDAT 

Grossier, brutal, stupide, ignorant, abruti par la bastonnade, élevé, pour ainsi dire, dans une atmosphère de sang, le soldat turc tient plus de la bête que de l'être humain. Il a les instincts irréfléchis, les sensations féroces, l'orgueil grotesque de l'animal ; il en a aussi, à certaines heures, l'entêtement et l'audace ; dans d'autres, la pusillanimité et la bassesse. Il est gauche, maladroit, glouton et sale. Automate devant le fort, il est parfois sauvage envers le faible. Ses deux grandes qualités sont d'être sobre et brave : sobre, au point de se contenter d'une poignée de dattes, après la marche ou le combat ; brave, comme on peut l'être, lorsqu'on croit fermement que la mort, dans la bataille, ouvre les portes d'un paradis aussi tentant que celui de Mahomet.

Le soldat ottoman est armé de nouveaux fusils à tir rapide, fournis par un négociant français, à la suite d'un contrat conclu officiellement avec le favori de Muffi Effendi, puis passé, par celui-ci, à un israélite des bazars, en relations avec les Franks. Un interprète d'hôtel et le batelier chef d'un consulat qui eurent vent, en même temps, de la présence du marché aux mains du juif, cherchèrent à en obtenir la cession ; mais un vieil Anglais que le drogman (1) d'une ambassade avait mis sur la piste de l'affaire, leur disputa chaudement cette aubaine. Finalement, le batelier, l'interprète, l'Anglais, le drogman et le juif s'entendirent pour abandonner la fourniture au négociant français, ci-dessus mentionné. C'est ainsi que le soldat turc eut ses nouvelles armes ; c'est ainsi que, de tout temps, on a renouvelé son armement ;  c'est ainsi, également, qu'à l'heure du danger, ses instruments de défense ne sont pas toujours proportionnés à sa vaillance.

(1) Drogman ou drogoman vient du turc trêdjuman, ou de l'arabe trogman, de targem, traduire.

L'habillement des soldats de Sa Hautesse donne lieu à des contrats non moins édifiants. Un des derniers fut souscrit au profit du beau-père du cousin germain de la femme d'un drogman, dans le but de décider ce dernier personnage à user de son influence auprès de l'ambassadeur d'Angleterre, de façon à amener cette auguste Excellence à intervenir en faveur d'un parent de la troisième femme du grand vizir, qu'on venait de surprendre, en Épire, tuant et volant.

Le premier contractant vendit son marché à un Copte qui le passa à un jeune Valaque qu'une indiscrétion, d'ailleurs rétribuée, avait mis au «courant de l'incident. Le Valaque le céda à un banquier grec qui l'offrit à son tour à un bijoutier arménien, jugeant qu'il valait mieux, pour le quart d'heure, faire des affaires de blé. L'Arménien, hors d'état de mener, tout seul, une aussi grosse opération, s'associa à un individu d'Athènes .qui venait de s'improviser sujet anglais et qui pouvait, comme tel, revendiquer le concours de l'ambassade britannique, si le gouvernement turc s'avisait d'être mécontent des fournitures. Des pièces de drap mouillé, recueillies dans un naufrage et vendues à un juif par un chancelier de consulat, servirent, en fin de compte, à la confection des uniformes.

C'est ainsi que le soldat turc fut habillé, naguère : c'est ainsi qu'il l'a toujours été ; c'est ainsi que ses vêtements ont des coupes baroques, qui font la joie des étrangers.

Dirai-je maintenant l'histoire des boutons d'uniforme, distraits de la fourniture des costumes, par le bijoutier arménien, au bénéfice d'un confrère qui avait découvert qu'il se servait de pierres fausses pour décorer les sabres d'honneur donnés par le Sultan aux pachas bien en cour, et qui menaçait de le dénoncer ? Le contrat changea sept fois de main, avant d'être exécuté par un aventurier de l'île de Cos, en correspondance avec un Anglais qui avait épousé sa sœur ; et il fut démontré aux ministres ottomans, par l'intermédiaire d'une ambassade, qu'effectivement cette fourniture ne devait pas se confondre avec celle des vêtements ; voire, que c'était à tort que le marché primitif ne faisait pas mention de cette distinction.

Je sais des anecdotes également réjouissantes sur la coiffure du soldat turc, même sur le petit morceau de cuivre qui reluit au haut de son fez. L'histoire de ses bottes est charmante ; celle de son ceinturon est si drôle, qu'il m'arrive d'éclater de rire, quand je viens à y songer. Et je m'écrie alors, dans la joie de mon cœur : Vive Sa Magnificence, Sa Merveille, Sa Gloire, Sa Hautesse, Sa Puissance, Son Excellence sir X. Y! Vive l'admirable système dont il est l'auguste représentant et dont la perfection se révèle, aux yeux les plus sceptiques, dans l'édifiante silhouette du soldat ottoman?

II

LE BASHI BOUZOUK

Il a le teint brun, l'air sauvage, la mine rébarbative d'un capitaine de compagnie franche. Ses vêtements sont brodés d'or ; ses armes sont des merveilles d'inutilité dispendieuse. Les pistolets qu'il porte à la ceinture sont montés en argent ; mais leurs canons sortent, probablement, des mains d'un mauvais armurier grec, et datent de la guerre de l'indépendance. La batterie est à silex ; mais le chien est garni de turquoises, et une pierre précieuse sert de point d'appui au doigt, sur la détente.

L'homme n'est rien qu'un barbare. Il a la dégaine, la saleté, l'amour du clinquant du sauvage. Il est gauche et grossier ; égoïste, glouton et cruel. Ses riches vêtements ont l'air de n'être que jetés sur lui. Son esprit présente les mêmes contrastes que son costume.

Il vient on ne sait d'où, des montagnes de la Caramanie, de l'Albanie, de la Syrie ; n'importe. En tout cas, sa coiffure n'est pas celle à la mode chez les Turcs de Constantinople : un immense châle s'enroule autour de sa tête et lui donne, quand il s'assied, l'aspect d'un énorme champignon. Peut-être ce châle, envisagé intrinsèquement, a-t-il autant de valeur que les pistolets ; mais il est horriblement sale, déformé, emmêlé, et sa seule qualité est de préserver le crâne des insolations, en s'opposant au passage des rayons du soleil.

Le reste de l'accoutrement du bashibouzouk paraît dériver, comme sa coiffure, de considérations d'hygiène ou de prudence Une écharpe de soie épaisse fait plusieurs fois le tour de sa taille ; pardessus, vient se boucler une large ceinture de cuir rouge, avec des poches et des compartiments pour les munitions et les armes. Le buste se trouve donc soutenu : point important pour un homme qui demeure, parfois, vingt heures à cheval. Ses pistolets et son sabre à fourreau d'argent, sabre plus coûteux que redoutable, lui aussi, dépassent tellement le corps, devant et derrière, qu'il lui serait impossible d'avoir un vêtement long, ou de boutonner une veste, si courte qu'elle fût. Aussi porte-t-il seulement un gilet à manches, en drap grossièrement brodé, au-dessus duquel s'attache une sorte de dolman de hussard, dont les larges manches ouvertes pendent, derrière le dos, semblables à deux ailes d'or. Le pantalon est également brodé et s'arrête plus haut que le genou, comme celui du highlander, laissant à la jambe la liberté dont elle a besoin, quand elle est appelée, constamment, à gravir des pentes rapides ou à franchir des précipices. Des bandes qui la serrent, du mollet à la cheville, au point de la réduire à un fuseau, contribuent, de leur côté, à fortifier les muscles. Par-dessus ces bandages, il met des jambières retenues par de longues jarretières de soie jaune, et faites de cette éternelle étoffe voyante qu'on retrouve dans tous les détails de son costume. Ses chaussures sont énormes et déformées ; il les rejette, dès qu'il s'assied, et plie ses jambes sous lui.

C'est un curieux sujet d'étude ; mais il ne gagne pas à être connu. Il n'a ni les vertus ni les vices du soldat. Il évite le combat toutes les fois qu'il le peut, et ne dédaigne pas de fuir à l'approche du danger. Pour lui, le métier militaire consiste à s'embusquer derrière un roc sur la côte, ou à l'abri d'un arbre sur la route, et à faire jouer, de là, son long fusil rouillé. Sa gloire est de surprendre son ennemi dans un défilé de montagne ; de torturer ses prisonniers pour se distraire ; de voler adroitement ses amis. C'est un simple maraudeur, pour ne pas rappeler un bandit ; la crainte seule l'empêche de se conduire en monstre. Il a la passion de l'argent ; sa rapacité n'a d'égale que son habileté à dissimuler son trésor. Il ne donnerait pas une piastre pour sauver la vie d'un camarade ; il se laisserait torturer lui-même, plutôt que de se séparer d'une pièce d'or. Pourtant, il a, parfois, des fantaisies : la bague qu'il a vue au bazar et qu'il n'a pas pu dérober ; une montre, une paire de pistolets, une nouvelle paire de pinces en argent, pour prendre, dans le loyer, le charbon enflammé et allumer sa pipe.

Il se rase le menton pour paraître jeune ; il cire ses moustaches, il arque ses sourcils avec son poignard. Etranges coquetteries de la part d'un homme qui mène une existence errante et solitaire, qui ne se marie jamais, qui vit sans affection et qui ne songe qu'au crime!

Sa sobriété est prodigieuse. Une grappe de raisins ou des olives, selon la saison, un morceau de pain noir, quelques oignons et du café constituent tout son ordinaire. Il redoute la maladie et la mort. Il porte sur lui des talismans, et croit aux magiciens et aux présages. Mais, en réalité, il n'a pas de religion.