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Catégorie : Bibliographie
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Extrait de Grenville-Murray (E. C.), Les Turcs chez les Turcs, 1878

CHAPITRE NEUVIEME

JUSTICE

JUSTICE ADMINISTRATIVE 

Les îles de la mer Egée passèrent, il y a quelques années, par une crise agricole, exceptionnelle dans leur histoire. L'hiver fut long et rigoureux ; le froid gela les oliviers ; la maladie se mit dans la vigne. Le vent qui souffla en ouragan, pendant tout le mois de mai et une partie de juin, dépouilla les arbres, dégrada les toits. Quand le soleil de juillet se leva, brillant et brûlant, sur cette scène tourmentée, on reconnut que toutes les récoltes étaient perdues, et qu'elles se réduiraient à quelques tas de bois à brûler»

Alors un homme avisé déclara que le malheur public pouvait, si l'on savait s'y prendre, tourner au profit de chacun ; et, sommé par ses compatriotes de s'expliquer, il proposa de dépêcher une ambassade à Constantinople, pour obtenir des autorités ottomanes que, prenant en considération l'état actuel de l'île, — dépeint naturellement sous l'aspect le plus sombre, — elles fissent remise, aux habitants, de leurs arriérés d'impôts et décrétassent, pour l'avenir, une réduction générale des taxes.

L'idée était trop attrayante pour n'être pas goûtée, et les principaux personnages de l'endroit reçurent mission de la réaliser. Arrivés au terme de leur voyage, ils corrompirent un effendi quelconque, pour être présentés à un autre effendi ; lequel, acheté à son tour, les mit en mesure de corrompre un troisième effendi ; lequel, gagné de la même façon, les fit recevoir par un effendi qui avait réellement qualité pour les entendre. Ayant corrompu celui-ci comme les autres, ils purent, enfin, exposer l'objet de leur démarche et furent écoutés avec bienveillance. C'est de cette manière que les affaires se traitent en Orient ; cela, de temps immémorial.

Les députés regagnèrent leur île, enchantés de l'accueil qu'ils avaient reçu. Ils savaient que les Turcs sont des gens dignes de foi qui remplissent leurs promesses quand ils se décident à en faire, et ils attendirent tranquillement le résultat de leur' voyage, en se félicitant de leur diplomatie.

Or, les Turcs ont une façon à eux de comprendre les affaires, et, si elle laisse parfois à désirer, du moins ne manque-t-elle pas d'une certaine habileté. En tenant pour fidèle le récit des gens de l'île, ceux-ci avaient certainement droit à être secourus par le gouvernement, et ils ne manqueraient pas de l'être. Mais comment accepter le témoignage des Grecs, sans le soumettre à un contrôle, lorsqu'on a reconnu maintes fois que leurs allégations n'étaient jamais sincères?

Donc, il parut prudent aux hommes sages qui suivaient l'incident, d'envoyer un commissaire dans l'île pour procéder à une enquête ; et, comme, à cet instant, un effendi, autrefois groom du grand vizir Muffi, souffrait d'indigestions répétées, qui exigeaient un changement d'air, ce fut lui qu'on chargea d'aller s'assurer, sur place, de la situation des Egéens.

Il arrive, parfois, que les aptitudes à une fonction surgissent en même temps que la chance de l'obtenir. L’effendi enquêteur commença par dresser un relevé exact des impôts dont se plaignaient les sujets insulaires de Sa Hautesse. Puis, sur l'avis de son protecteur le vizir — un petit-fils de marin grec — il demanda poliment qu'on voulût bien lui faire connaître les sommes dépensées en constructions d'églises, en dons aux archevêques, en envois de jeunes gens dans les écoles d'Europe, etc. Les Grecs se frottaient les mains ; il leur semblait que plus le chiffre assigné à ces vertueuses dépenses serait considérable, plus leurs impôts seraient diminués, et les additions qu'ils produisirent, se résumèrent par des totaux extravagants. L’effendi prit ces documents sans mot dire, les collectionna soigneusement et repartit pour Constantinople. Peu de jours après, les gouverneurs recevaient un blâme de la Porte, et étaient invités à expliquer comment les Grecs de la mer Egée pouvaient employer de pareilles sommes à leur bénéfice particulier, lorsqu'ils ne payaient pas l'impôt ?

Les diplomates de l'île furent dans le désespoir et l'habile génie qui avait conseillé leur démarche, fut amèrement blâmé de sa malencontreuse idée. Une autre députation partit immédiatement, pour expliquer que les gens interrogés par l’effendi l'avaient trompé ; que, d'ailleurs, celui-ci avait négligé de faire connaître l'objet de ses questions ; que si on avait pu en soupçonner le but, les comptes fournis au représentant de la Sublime Porte eussent été aussi modestes qu'ils paraissaient maintenant exagérés. A force de mensonges, de criailleries, de supplications, de flatteries... et de corruptions, les délégués obtinrent qu'un second commissaire serait envoyé dans leur pays. Cette fois, on le devine, les Grecs ne furent pas pris au dépourvu ; jamais exposé d'une situation n'eut des couleurs plus sombres que celles sous lesquelles ils peignirent l'état désespéré de leurs campagnes. Mais le vizir Muffi — cet échappé de leur camp — imagina encore un moyen de les prendre. Il demanda que chaque habitant fournît une liste détaillée des animaux qu'il élevait et, malgré les ruses mises en œuvre pour échapper le plus possible à cette mesure inattendue, force fut bien de s'y soumettre. Ce n'est pas facilement qu'on cache des chevaux, des bœufs, des ânes ou des poules. Nanti de ces nouveaux comptes, le second commissaire quitta l'île.

Alors les sages de l'Orient tinrent conseil à Constantinople, et tout porte à croire qu'ils requirent le concours d'un calculateur exercé : car ils estimèrent très-exactement la valeur des produits de l'île, d'après le bétail qu'on y élevait, et conclurent qu'elle ne payait pas, en impôts, plus de 10 p. 100 de son revenu. Sur quoi, les autorités ottomanes furent sommées d'exiger, aussitôt, le paiement des taxes arriérées et d'en imposer de nouvelles ; les membres des deux députations furent exilés, et quand quelqu'un de l'endroit s'avisait de demander au gouverneur si c'étaient là les garanties promises dans le Tanzimat, ce fonctionnaire prenait un air si menaçant qu'il devenait prudent de tourner sur ses talons, sans le questionner davantage.

Ainsi finit l'histoire des diplomates de la mer Egée. Je ne sais pas si leurs confrères d'autres pays obtiennent des résultats plus remarquables. Je ne suis pas certain qu'il soit encore possible de tromper qui que ce soit, à coup de diplomatie, sans être découvert el puni. Je me demande, dans tous les cas, si un peu de bon sens et de sincérité ne servirait pas mieux les intérêts de ce monde, que la tactique cauteleuse et usée qu'une bande de gentilshommes démodés continue de pratiquer, de par l'Europe, au grand détriment du repos des peuples.

II

JUSTICE COMMERCIALE

On vend les meubles d'un banqueroutier ; ils sont là, entassés sous un méchant hangar, dans l'un des faubourgs de la ville, et le commissaire-priseur parcourt les rues avoisinantes, en criant, d'une voix de stentor, pour appeler l'attention des passants sur quelques menus objets qu'il tient à la main, en guise d'échantillons. La foule, cette foule graisseuse et sale, sentant la pipe et le renfermé, qu'on rencontre, partout, dans les exécutions de ce genre, s'est portée autour du réduit où git la défroque du failli, causant, riant, plaisantant. Ailleurs, la vente aux enchères est une opération commerciale, qui s'accomplit méthodiquement et gravement ; en Turquie, c'est un prétexte à bavardage, une occasion de flâner au soleil, une raison pour ne rien faire : cet éternel plaisir des Orientaux.

Le commissaire-priseur n'a de commun que le titre avec son confrère des autres pays ; il n'est pas l'autocrate de la salle des ventes, il est le serviteur d'une assemblée de rustauds. Avant d'avoir eu le temps de choisir une pierre et de m'y asseoir, je constate qu'il a déjà fait trois sorties pour vendre un poêlon défoncé dont personne ne veut, et qu'on l'a rudoyé, à sa rentrée sous le hangar, parce qu'il n'a pas pu s'en défaire. Quelqu'un du premier rang se décide, pourtant, à en offrir quelques sous, et le malheureux, ravi, se hâte de tendre l'ustensile. Mais les gens qui l'entourent, interviennent encore, déclarent le prix inacceptable, crient, menacent, bousculent ; et le voici, de nouveau, hors de l'abri, promenant, à travers la foule, la poêle fêlée, avec ces gestes et ces cris qui avaient, tout d'abord, appelé mon attention.

Pendant ce temps, le public s'est étendu ou accroupi par terre, fume des cigarettes et cause. On parle des affaires du voisin, on médit à ses dépens, on s'éternise sur les sujets les plus futiles : pas une idée sérieuse, pas un mot drôle, valant la peine d'être retenus. Le commissaire-priseur reparaît, débarrassé cette fois de son poêlon, et je compte que la vente va se poursuivre. Mais il a besoin de se reposer, allègue-t-il ; et, s'installant sur le comptoir du banqueroutier, il demande un narghilé et se joint à la conversation.

Le tableau que j'ai alors sous les yeux résume fidèlement, à lui seul, les mœurs et le caractère de l'Orient. La foule a entièrement oublié l'objet de la réunion ; le temps passe ; les heures s'écoulent ; elle demeure, là, plongée dans cet état d'apathie, d'indifférence ou d'indolence qui est, certainement, la cause chronique de tous ses maux, la raison dominante de la décadence du pays. Des gamins pénètrent sous le hangar ; les uns se contentent de jouer avec les nippes du failli ; d'autres remplissent leurs poches. On restera là jusqu'au dîner, puis chacun rentrera chez soi. Demain, vient la fête grecque des Quarante Martyrs ; après-demain, autre festival ; le jour suivant, c'est le sabbat turc (1) ; le jour d'après, c'est le sabbat juif ; ensuite, dimanche ; le lundi, on n'aime guère à travailler ; mardi et mercredi sont des fêtes de saints ; jeudi, on restera chez soi, à se dégriser ; puis, le tour des trois sabbats reviendra. Quand la vente reprendra, elle sera aussi oubliée qu'un événement du siècle passé et il vaut mieux, du reste, qu'il en soit ainsi, car le hangar est demeuré ouvert à tout venant, et il n'y reste plus grand'chose. Alors, on parlera vaguement de vol ; on critiquera l'impéritie du gouvernement ; les coupables seront même les plus bruyants ; puis, il ne sera plus question de l'incident.

(1) Notre vendredi.

C'est de cette façon que les affaires se font en Orient. Hommes et choses y vivent «dans l'ajournement», comme dans une sorte de brouillard ; rien ne se termine, rien ne se conclut, depuis les négociations du diplomate jusqu'aux ventes des biens du banqueroutier. 

S'il me fallait décrire d'un mot la situation de ce pays, je choisirais le mot « gâchis », et je crois que personne n'y contredirait, parmi ceux ayant vécu dans ces contrées.

J'ai cherché à connaître les circonstances qui avaient amené la ruine du malheureux dont les meubles ont été traités de la manière qu'on vient de lire, et les renseignements que j'ai recueillis valent la peine d'être rapportés, parce qu'ils caractérisent une autre phase de la vie turque.

Le banqueroutier avait prospéré dans son commerce, jusqu'à l'époque de son mariage. Ayant épousé une femme riche qui lui apportait des terres en dot, il crut pouvoir faire, avec avantage, un emprunt destiné à améliorer ses propriétés. L'idée était juste, naturelle ; elle causa, néanmoins, sa ruine : une ruine confortable, il est vrai, mais la faillite, quoi qu'il en soit. Ce fut sa récolte d'olives qu'il offrit, en gage, au banquier grec. « — Du moment que vous avez des olives, dit celui-ci, je les achète, au lieu de vous faire une avance. Cela simplifiera la transaction.» — La transaction ne fut pas simplifiée ; le «gâchis», au contraire, commença. Quand vint l'heure de livrer la récolte à l'acheteur, il se trouva que, l'hiver ayant élé très-dur, les oliviers n'avaient rien produit. Le marchand offrit de rendre la somme qu'il avait touchée : «Non, fit l'obligeant capitaliste ; ce n'est pas votre argent, mais les olives qu'il me faut. Si je les avais aujourd'hui, je réaliserais un bénéfice considérable ; j'insiste donc pour qu'on me les livre.» — «Impossible.» — «Supposons alors que j'aie les olives, et que vous vouliez me les acheter ; au prix courant, cela vous coûterait tant de piastres. C'est à peu près cinq fois l'argent que je vous donnai, mais je ne vous presserai pas pour le paiement ; nous ajouterons simplement l'intérêt habituel, et vous me ferez un bon pour le tout.»

L'affaire est arrangée de cette façon, et le débiteur attrapé se voit dans la position de centaines d'autres. Il a emprunté à environ 600 pour 100 ; sa destinée commerciale est fixée. Il ne l'ignore pas ; mais il est Grec et il a, en lui, toute la ruse et la duplicité de sa race. Il sera ruiné assurément ; mais il s'arrangera pour tirer parti, même de sa ruine. Il embellira les propriétés de sa femme, jusqu'à ce qu'elles deviennent la merveille du voisinage. Il achètera à crédit tout ce qu'il pourra et le revendra immédiatement, pour se procurer les fonds dont il a besoin. L'argent qui ne lui est pas nécessaire, il le cachera, et l'enterrera. Pendant un an, il escroquera, surtout au préjudice des marchands chrétiens. Un beau matin, il se déclarera en faillite, se frottera les mains et laissera ses créanciers s'arranger, entre eux, comme ils voudront. Il n'aura ni livres ni comptes à produire. Il n'aura pas d'interrogatoire à subir, pas de lois à respecter. Il conviendra que l'affaire est fâcheuse pour quelqu'un ; mais lui, personnellement, n'y sera pour rien. Ses biens appartiennent à sa femme et, quoique l'argent des autres ait contribué largement à tripler leur valeur, personne n'a le droit d'y toucher ; seul, peut-être, le banquier grec réussira à se faire payer. Dans quelques années, l'ingénieux failli reprendra son commerce, vivra en odeur de sainteté et recommencera, à l'occasion, le tour qu'il vient de jouer.

Nulle part, en ce monde, il n'est de lois qu'un homme malhonnête ne puisse éluder. Mais les gens sans scrupules ont surtout beau jeu en Turquie, où il n'y a ni journaux officiels, ni listes de faillis, ni gazettes judiciaires ; où l’aga et le cadi n'ont souvent, pour vivre, que les petits profits qu'ils peuvent tirer de la poche des fripons. Aussi ai-je dans l'idée que les marchands chrétiens font de tristes affaires dans ce pays-là ; reste à savoir si les choses iraient mieux, au cas où ils pourraient résoudre un de nos grands hommes d'Etat à rendre son portefeuille, pour aller occuper l'ambassade de Turquie?

III

JUSTICE CRIMINELLE

La petite ville de Macri n'est pas un séjour à recommander aux gens en quête de repos et de tranquillité. Les tremblements de terre y sont fréquents ; les maisons ont une tendance fâcheuse à céder à l'effort du vent quand elles échappent à l'incendie, ou à être incendiées lorsque la tempête les épargne ; les environs sont peuplés de telle façon qu'il est impossible de s'y aventurer, même pour une promenade, sans être armé jusqu'aux dents et escorté de cinq ou six bravi.

Ce sont là des inconvénients que ne compense pas, peut-être, l'intérêt qui s'attache aux quelques ruines curieuses qu'on rencontre dans cette localité. Si pourtant le lecteur pensait différemment et songeait à s'établir de ce côté, qu'il sache qu'il y trouvera un ancien théâtre, assez bien conservé ; des cavernes creusées dans le roc, qui passent pour avoir servi de cachots, au temps où les humains paraissent s'être ingénié à s'enfermer les uns les autres dans des endroits déplaisants ; enfin de vieux tombeaux, dont les esprits contemplatifs font beaucoup de cas. Cela dit, il ne me reste plus qu'à rappeler que Macri est située presque en face de Rhodes, pour avoir résumé les titres qui la désignent aux préférences des familles à la recherche d'un lieu d'émigration.

J'ai passé, pour ma part, quelques jours dans cette ville : des jours que je ne qualifierai pas d'agréables, de crainte d'induire en erreur ceux qui seraient tentés d'aller contrôler, sur place, l'exactitude de mes appréciations, mais des jours qui furent certainement instructifs, parce qu'ils me rendirent témoin d'un de ces faits dramatiques qui éclairent souvent une situation, mieux que les plus patientes et les plus consciencieuses investigations. Qu'on me laisse le narrer. Je n'ai aucun espoir qu'il en sera tenu compte et que la morale qui s'en dégage, profitera à qui que ce soit ; mais on peut toujours essayer. C'est un genre d'exercice bienfaisant pour l'esprit, comme certains devoirs de collége. Personne n'y prête attention ; le monde continue ses pirouettes, en dépit des vers latins que ses Catons en herbe décochent contre ses vices, ou des tirades sonores que ses petits Brutus adressent à ses tyrans ; mais il est convenu que les jeunes auteurs s'en trouvent bien. Peut-être retirerai-je le même profit de mon récit.

Donc, il y avait, à Macri, un boulanger fiancé à la plus jolie fille de l'endroit. Les fiançailles ont un caractère sacré aux yeux des Grecs ; elles équivalent presque à un mariage en règle,... surtout auprès de ceux qui sont plus spécialement intéressés à les envisager de cette façon. Dans ce cas-ci, cependant, elles s'étaient réduites à une cérémonie, rien de plus : l'homme ayant été reconnu pour un fripon.

Il est de tradition, en Orient, que les boulangers sont des coquins, et on les pendait si fréquemment, naguère encore, que le métier passait pour aussi périlleux que la carrière des armes ; tout en étant moins honorable, cela va de soi. Le fait que celui-ci était un drôle, n'avait donc rien d'exceptionnel ; et il est même probable qu'il eût valu au futur marié un surcroît de respect, de la part de la communauté grecque, s'il ne se fût rattaché à cet état particulier de friponnerie qui crée des embarras sans remplir les poches. Une pareille découverte était impardonnable. La femme et ses amis complotèrent jour et nuit, pour trouver un moyen de rompre l'engagement, sans avoir à payer l'amende imposée par leur Eglise. Ils y parvinrent. Un médecin surgit sur la scène, acheta, de l'archevêque de la localité, l'annulation du premier contrat, et épousa la jeune fille.

Ce fut une grande joie pour les gens de Macri qui prennent intérêt aux affaires du prochain (la majorité, comme partout), de voir que le plus bel ornement de leur ville avait échappé aux serres d'un vilain qui n'avait pas d'argent, qui n'en aurait jamais ; et d'assister à un mariage dont le premier effet était de fixer, au milieu d'eux, un médecin d'autant plus précieux pour tous, que les Turcs, leurs maîtres, s'obstinent à regarder les mesures d'hygiène comme superflues, ou comme contraires aux desseins de la Providence.

Le boulanger, naturellement, ne partageait pas ces sentiments. Il avait en circulation un certain nombre des billets, qu'il s'était promis de payer avec la dot de la femme du docteur. S'il se consolait d'avoir perdu sa fiancée, il renonçait moins facilement à la douce perspective de se libérer et de goûter ensuite quelques semaines de « ribote », avec les douze ou quinze cents francs que lui eût apportés la Grecque. Mais la situation était irrémédiable, et personne n'eût songé à essayer de s'y raccrocher.

Ce fut pourtant là le parti que prit l'homme. S'il pouvait se débarrasser du docteur, faire menacer la femme d'excommunication par un prélat rival de l'autre, et l'amener ainsi à l'épouser, il mettrait la main non-seulement sur la dot, mais peut-être, en même temps, sur les économies du médecin. Le coup, dans tous les cas, valait la peine d'être tenté, à Macri ; et le boulanger ayant réuni, à sa façon, quelques pièces d'or, s'en fut trouver l’aga, le magistrat turc. Il informa ce potentat qu'il avait une petite affaire en mains et que si la police entendait ou remarquait quelque chose de particulier le lendemain soir, elle n'aurait pas à s'en, préoccuper. Il conclut en exprimant l'espoir que son digne interlocuteur voudrait bien recevoir un gage de sa haute considération.

L'aga — le cher innocent ! — accepta la main que le Grec lui tendait et la pressa dans la sienne, sans la moindre hésitation. De fait, il n'eut jamais une si haute opinion du boulanger qu'à cet instant, et il le congédia avec tant de marques d'amitié que l'autre comprit de suite qu'il l'avait payé au-dessus de son prix courant. Mais l'essentiel était d'avoir ses coudées franches ; et, à moins que le docteur n'eût recours au même moyen, ce qui était invraisemblable, ce premier résultat se trouvait atteint.

Le lendemain, en effet, le boulanger racolait une bande d'individus de son espèce, et les conduisait à l'assaut de la demeure du médecin, en leur promettant une part du butin, lors de la capitulation. Comme il n'avait pas avec lui moins d'une dizaine de Zebecks, brigands de profession, habiles aux coups de main, la prise de la place semblait certaine. Il arriva, cependant, que la garnison, composée seulement du docteur et de sa femme, résista avec énergie, au point de jeter le trouble parmi les assiégeants. Les Zebecks aiment le pillage qui ne s'achète pas au prix de leur sang ; trouvant la forteresse peu disposée à se rendre, ils s'enfuirent précipitamment.

Alors le boulanger, qui était homme de ressources, songea que la femme du médecin avait une sœur, et que la possession de l'une pouvait le dédommager de la perte de l'autre. La sœur, il est vrai, n'avait que dix ans, mais elle en paraissait bien onze ; en outre, elle était sans défense, vivant avec son père dans une vieille maison délabrée. Quand même son enlèvement ne procurerait que l'occasion de la rendre à prix d'argent, ce serait toujours autant de gagné. Sur quoi, les onze bravi allèrent à la bicoque où résidait l'enfant, et la prirent. Sans doute le vieillard essaya de lutter ; car on le trouva, le lendemain, qui gisait, blessé, dans une mare de sang. La porte était brisée ; la fille, disparue.

Qui interviendra? L’aga trouve que l'affaire n'a rien de particulièrement intéressant. Des accidents, des crimes, surviennent dans les pays les mieux administrés ; il s'en produit, chaque jour, de semblables autour de lui, et celui-ci n'est pas plus extraordinaire que d'autres. A la fin, cependant, les instances du père ou.ce qui est plus probable, le peu d'argent qui lui reste, déterminent une bande de coquins, rivaux des premiers Zebecks, à se lancer à la poursuite de ceux-ci. On les trouve sans peine, car tout le monde sait où ils sont ; et les deux groupes ayant ouvert des négociations à l'amiable, pardessus un agneau rôti, l'enfant est rendue à sa famille. Elle a passé sept jours avec le boulanger ; elle revient plus morte que vive. Depuis, elle est sujette à des crises de nerfs, quand la porte de la vieille maison s'ouvre trop brusquement ; et elle s'éveille souvent la nuit, en jetant des cris perçants.

C'est tout. Vous jugez sans doute, lecteur, que mon drame devrait avoir un autre dénouement. Il vous plairait de savoir que le coupable fut puni. Allons donc! cela serait de la pure justice poétique, et les gens en place ont d'autres chats à fouetter. Est-ce que nos précieux hommes d'Etat ont le loisir de s'occuper de Macri ? Est-ce que les fonctionnaires ne croient pas avoir fait plus que leurs postes ne valent, quand ils se sont exercés dans l'art des révérences et des courbettes ?