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Catégorie : Bibliographie
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Extrait de l'Abrégé de l'histoire générale des voyages faisant suite aux Voyages du Levant, 1800.

Ce texte est repris de Mouradja d'Ohsson, Tableau général de l'empire Ottoman, 1791.

CHAPITRE IX.

Métier des armes. — Commerce. — Navigation. — Agriculture. — Arts mécaniques. — Architecture. — Jardinage. — Des maisons de campagne.

Les mœurs actuelles des mahométans ne sont que le résultat de ces maximes dont le but est d'encourager l'industrie, de rendre l'homme laborieux, humain, charitable; de lui inspirer l'amour de la vertu, le goût de la médiocrité & l'horreur du vice; de lui donner de l'aversion pour le luxe & l'abus des richesses, d'ennoblir enfin toutes les professions de la vie civile, mais sur-tout le métier des armes.

Il ne fallait rien moins qu'un législateur tel que Mahomet, guerrier & politique tout à-la-fois, pour présenter à des peuples encore barbares, comme la plus noble des professions, cet art destructeur que la raison désavoue, & qui sut dans tous les temps un des plus redoutables fléaux de l'humanité. Mais il lui était important d'ériger en principe religieux ce funeste préjugé, pour entretenir constamment parmi ses sectateurs le goût & l'esprít militaire, leur inspirer l'amour des conquêtes, & par elles étendre l'esprit de l'islamisme avec plus de rapidité dans toutes les parties du monde. Aussi le gouvernement militaire est-il devenu la constitution fondamentale de tous les états musulmans. Chaque individu s'y reconnaît soldat; toujours il est prêt à prendre les armes & à marcher fous l'étendart du prophète. On doit enfin considérer la nation entière comme un grand corps d'armée dont le souverain est généralissime. Il nous suffira d'observer que si cette partie, qui fait le principal ressort de l'administration publique des états musulmans, n'a jamais été bien organisée, on ne doit pas s'étonner qu'il existe encore plus d'imperfection & de vices dans les autres branches de leur gouvernement. Les lois relatives à l’état civil & à la fortune des citoyens, objets d'une si grande importance pour le bonheur des peuples, les réglemens relatifs à l'agriculture, au commerce, aux arts & à l'industrie, ces sources si fécondes de richesses, de gloire & de prospérité, n'ont pas encore atteint, à beaucoup près, chez les Ottomans, le degré de perfection auquel ils font parvenus chez les nations Européennes.

[Commerce]

Le commerce dans les états du Grand-Seigneur est considérable sans doute; mais il le serait bien davantage si le mahométan était plus instruit, & si le ministère protégeait l'agriculture, encourageait les arts, & s'occupait des moyens de faire jouir les sujets de toutes les ressources que pourraient leur procurer de grandes provinces, un sol riche & fertile, des productions abondantes & variées, & une infinité de places maritimes, propres par leur position à devenir les entrepôts du commerce de l'orient & de l'occident.

Tous les sujets de l'empire indistinctement font le commerce intérieur. II consiste à verser les fruits de la nature & les productions des arts d'une contrée dans une autre. Des caravanes nombreuses & fréquentes se promènent toute l'étendue de l'empire, & une multitude de navires couvrent les mers & les fleuves navigables. Mais tout est simplifié dans ces opérations de commerce; les marchands prennent des notes sommaires de ce qu'ils vendent ou de ce qu'ils achètent, paient en marchandises ou en argent, & si c'est à terme, ils sont assez exacts à remplir leurs engagemens.

Les expéditions se sont au nom de Dieu; qu'elles aient du succès, ou qu'elles échouent, un bénit également la providence, & on se soumet sans murmure à sa destinée. Ce sentiment, qui dérive du dogme de la prédestination, & qui dirige toutes les actions du mahométan, s'est insensiblement emparé de l'esprit des sujets chrétiens, par une suite de cette analogie de mœurs & d'opinions qui s'établit à la longue entre les divers peuples & les divers individus d'un grand empire.

Au surplus, tout le gros du commerce est entre les mains de la nation dominante: c'est l'effet naturel de son opulence, de ses moyens : comme on n'attache au commerce aucune idée de dérogeance, les grands de tous les ordres se livrent sans scrupule à ces spéculations.

Plusieurs branches de commerce sont aussi entre les mains des sujets non-mahométans. Grecs, Arméniens, Juifs, tous ont également la liberté de les exploiter dans toute l’étendue de l’empire. Ce sont les Arméniens qui, confondus avec les mahométans, forment ces riches caravanes, que Ton voit parcourir tous les ans les diverses contrées de l'Asie pour y répandre les productions des quatre parties da monde. L'attirail immense de ces caravanes, les tentes, les bagages, les bestiaux, les soldats, les armes, retracent d'une manière frappante un usage qui remonte à la plus haute antiquité, & prouvent en même tems la nécessité de ne jamais se séparer de ses effets, & de les faire toujours transporter avec soi & sous bonne escorte. Cette précaution est d'autant plus nécessaire, que dans ces régions où la sûreté des grandes routes se ressent encore des imperfections de la police & des vices de l'administration, on est exposé sans cesse aux attaques des brigands.

Le commerce extérieur est presque tout entier dans les mains des étrangers. II est inutile ici de parler des comptoirs des européens établis à Constantinople & dans les principales échelles du Levant. Personne n'ignore & la nature & l'étendue du commerce de chacune de ces nations, sur-tout des Français, des Anglais, des Hollandais, des Vénitiens. Tous paient des droits beaucoup plus modiques que les nationaux eux-mêmes.

Si le négociant ottoman ne porte pas ses vues hors de l'empire; si le pavillon vert ne flotte pas dans les ports de la Méditerranée et de l'Océan; si des maisons de commerce ne sont pas établies à Marseille, à Cadix, à Amsterdam, à Londres, on ne peut en accuser que les préjugés populaires & les fausses conséquences que l'on tire de la loi. Elle ne permet pas, il est vrai, au mahométan de s’établir hors des terres mahométanes; mais sur ce point, elle s'explique sans équivoque, ne parlant que d'une résidence permanente & non d'un établissement passager.

Un autre motif retient encore le mahométan: il craint d'exposer sa liberté & sa fortune au milieu des nations étrangères où il croit que le droit des gens n'est pas rigoureusement respecté, & où il ne trouve aucun homme de sa nation qui, révêtu d'un caractère public, puisse le protéger aussi efficacement que le sont les étrangers eux-mêmes dans les états du Grand-Seigneur.

Le nombre des navires, chez les Ottomans, ne répond pas à l'étendue de leurs possessions maritimes. L'art de la construction & celui de la navigation n'y ont pas encore fait de grands progrès. Presque tous leurs vaisseaux péchent par une hauteur disproportionnée, par l'imperfection des agrès, & par la nature des bois qu'on ne garde pas assez long-temps avant de les y employer. Les efforts que font aujourd'hui les Ottomans, & l'ardeur avec laquelle ils travaillent à perfectionner leur marine militaire, objet st essentiel à la sûreté de leurs états, ne pourront fans doute qu'influer surit marine marchande. Plusieurs des officiers & des matelots ignorent encore les premiers élémens de l'art nautique. Quelques-uns de leurs capitaines ne connaissent pas même l'usage de la boussole, & ne se servent pas de cartes marines : le dogme de la prédestination leur sert de guide & de pilote au milieu des tempêtes & des flots, & lorsqu'ils échouent sur une côte ou sur une île, ils attribuent leur malheur moins à leur ignorance qu'aux décrets immuables du ciel.

[Agriculture]

Quoique l'agriculture ne soit pas dans un certain état de prospérité chez les Ottomans, elle n'y est cependant pas aussi négligée qu'on se l'imagine en Europe. Chaque province trouve sa subsistance dans le produit même de ses terres; & les contrées les plus fertiles, comme la Morée, la Walachie, la Moldavie, la basse Anatolie, la Syrie, l'Égypte, &c., versent tous les ans leur superflu dans les cantons les plus stériles & les plus montagneux. L'abondance règne dans toute l'étendue de l'empire; rarement la famine s'y fait sentir, & il n'y t point d'années où les Européens n'aillent faire des chargemens considérables de grains à Smyrne, en Morée & sur les différentes côtes de la monarchie. Quoique l'exportation en soit rigoureusement défendue, le ministère a cependant la sage politique de fermer les yeux sur ce commerce, sur-tout dans les années les plus abondantes. L'état de l'agriculture est donc au-dessus des besoins & de ce qui est nécessaire à la subsistance de tous les citoyens.

Cependant, eu égard à la fertilité du sol & à l'étendue des possessions ottomanes, l'agriculture pourrait devenir beaucoup plus florissante, & procurer à ces contrées les plus grandes ressources, si le cultivateur y était encouragé par le gouvernement; si les grands & les officiera publics n'étaient pas exposés tous les jours à des confiscations arbitraires ; & si les particuliers, soit mahométans, soit chrétiens, également protégés par la loi, n'étaient pas livrés â l'avarice & aux vexations d'un pacha, d'un bey, d'un aga, qui le plus souvent s'assurent l'impunité en associant à leurs déprédations, ceux mêmes qui par état font chargés de les réprimer.

A ces vices généraux de l'administration, se joignent encore une multitude d'entraves qui gênent le commerce des denrées & ralentissent la circulation intérieure. Mais les plus accablantes font celles qui proviennent de la fixation des prix. Peut-il en effet y avoir d'autres valeurs dans les productions, que celles qui résultent du fruit des avances qu'exige l'agriculture, de l'abondance des récoltes, & de la concurrence plus ou moins considérable des acheteurs & des vendeurs.

Chaque art, chaque métier est soumis à des loix particulières & ceux qui les exercent forment des corporations distinctes & séparées. Des officiers nommés par l'état en ont la surintendance, pour le maintien de l’ordre parmi eux, & pour l'observation des réglemens qui les concernent. Dès l'aube du jour, toutes les boutiques s'ouvrent; mais on les ferme régulièrement à l'entrée de la nuit, excepté pendant les deux fêtes du beyram. Le travail des mains, ni les affaires de commerce n'éprouvent jamais la moindre interruption.

D'après les principes de la loi qui recommande tous les métiers & toutes les professions comme autant de ressources propres à procurer à l'homme fa subsistance, beaucoup de mahométans se font un point de religion d'exercer un art quelconque. L'histoire de tous les siècles du mahométisme en fournit mille exemples, même parmi les anciens califes. Plusieurs princes de la maison ottomane & quelques-uns même des sultans ont eu cette noble émulation; mais sur-tout pendant cette espèce d'emprisonnement auquel ils font condamnés du vivant de leur prédécesseurs.

Presque tous les princes se font un devoir de consacrer ce travail de leurs mains ou son produit au sépulchre du prophète à Médine, ou au Keabi de la Mecque. C'est un acte de dévotion auquel ils attachent le plus grand prix. Plusieurs en font aussi des présens à leurs favoris & à leurs amis intimes. Lorsque, pendant leur emprisonnement & dans leur jeunesse, ils trouvent moyen d'entretenir des liaisons avec des officiers de la cour, la marque la plus signalée de faveur & de bienveillance qu'ils puissent leur donner, c'est de leur envoyer de ces productions de leurs mains.

[Maisons]

La forme des maisons chez ces peuples, ainsi que l'ordonnance & la distribution des pièces, n'ont rien de ressemblant à ce qu'on voit ailleurs : les maisons ne font communément qu'à un ou deux étages; très-peu en ont trois. Le rez-de-chaussée, qui dans la plupart des hôtels forme le premier, est abandonné aux officiers & aux domestiques de la maison. Le logement du maître est toujours partagé en deux ailes, dont l'une est consacrée à l'habitation des femmes. Dans tous les étages d'une maison, même dans celles du peuple, le plancher est parqueté, & on ne fait usage des carreaux de marbre & de pierres que pour les bains, les cuisines, les escaliers & les salles des édifices publics.

En général, rien de plus simple que la construction de ces bâtimens : si quelques seigneurs s'y permettent des décorations, ce n'est que dans l'intérieur, mais jamais au dehors, ni dans les parties exposées aux regards du public. Les maisons de tous les sujets étrangers à l’islamisme sont même peintes en noir ou en couleurs rembrunies.

Par-tout les maisons font construites en bois & couvertes de tuiles rouges ; il n'y a que le» mosquées & les édifices publics qui soient bâtis en pierres & couverts de plomb, comme l'est le sérail & le palais des sultans.

L'eau abonde dans presque toutes les maisons, mais sur-tout dans les hôtels des grands. Il est d'usage d'avoir chez soi des citernes, elles font très-profondes & très-artistement travaillées, les eaux de ploie s'y écoulent ; les Mahométans préfèrent cette eau à toutes les autres, á cause de sa légèreté ; d'ailleurs, il n'est presque point de maison qui n'ait la ressource d'une fontaine publique dans son voisinage ; c'est un objet dont le gouvernement s'occupe par-tout avec le plus grand soin ; les personnes charitables & pieuses se font même un devoir de consacrer une partie de leur fortune au maintien de ces établissemens.

Aucune maison n'est numérotée, on n'y voit ni affiches, ni écriteaux, ni enseignes; les hôtels publics & les monumens élevés par la piété des grands, portent seuls des inscription souvent en style pompeux & en caractères d'or. Nulle part on n'y a le secours des horloges publiques ; les muezzinns des mosquées y suppléent en annonçant, da haut des minarets, cinq fois par jour, les heures consacrées à la prière.

On ne doit pas être étonné si les villes ne sont pas éclairées ; les mœurs de la nation rendent cette précaution inutile; personne en effet ne sort la nuit. Dans toutes les saisons, une heure après le coucher du soleil, on ne rencontre plus dans les rues, même dans celles de la capitale, que des hommes de la garde & quelquefois des laquais qui, le fanal à la main, vont faire des commissions pour leurs maîtres. Ce n'est jamais que dans les nuits de ramazann, que l'on éclaire les rues principales, les places publiques, les palais des grands & les cours du sérail. Cette illumination a quelque chose de singulier : ce sont des réchauds de fer élevés de distance en distance sur de longue» piques, & dans lesquels on entretient une flamme rouge avec du bois de pin ou avec des chiffons goudronnés.

[Sécurité]

Au reste, soit le jour, soit la nuit, la sûreté est parfaite dans toutes les villes de l'empire, & c'est moins aux précautions d'une police vigilante, qu'à la bonté des mœurs nationales que l'on doit en attribuer les effets. Les grandes routes font quelquefois infestées de brigands, mais l’ordre est parfaitement établi dans les grandes villes, & à Constantinople, sur-tout, dont la population est immense, il est porté à un degré étonnant. Rien de plus rare que d'y entendre parler de vols & d'assassìnats ; les filouteries font des délits plus rares encore, nonobstant l'affluence prodigieuse des marchés publics, & même la négligence avec laquelle souvent on garde les boutiques & les magasins les plus précieux. Il faut cependant convenir que ce calme disparaît ordinairement en temps de guerre : le passage des milices laisse par-tout des traces horribles-du brigandage & de l'indiscipline du soldat.

On ne trouve ni à Constantinople ni ailleurs, aucune auberge, aucun hôtel garni ; les voyageurs n'ont d'autres ressources que les khanns, vastes édifices destinés à recevoir tout l'attirail des caravannes, avec les marchands & leurs effets. En général, on ne voyage jamais que pour ses affaires particulières ou pour celles du public ; le goût, la curiosité ou l'instruction n'y entrent pour rien, & à moins d'y être forcé par la nécessité, personne ne veut s'exposer aux fatigues des voyages, ni aux dangers plus ou moins imminens des grandes routes, sur-tout dans les provinces les plus éloignées de la capitale. Ces peuples, d'ailleurs, voyagent à cheval, lentement & à petites journées; la poste n'est que pour les courriers; les seigneurs & les officiers d'un certain rang ont leurs équipages & leurs chevaux ; un nombreux domestique les suit avec des lits, des tentes, des armes, des ustensiles de cuisine, oc une foule d'autres choses que le luxe, la commodité & la sûreté du voyage leur rendent nécessaires.

[Eaux]

L'abondance des eaux, dans toutes les villes mahométanes, engage la plupart des propriétaires à se ménager chez eux des jardins même assez étendus qui, dans ces heureux climats, n'ont d'autres beautés que celles de la nature. L'art n'entre que,pour très-peu de chose dans leur décoration ; la plupart de leurs jardiniers font des Grecs de l'Archipel ; l'expérience les rend très-habiles en tout ce qui a rapport à la culture, à la greffe, à l'entretien des arbres, à la conservation des fruits, des fleurs, des . végétaux ; mais ils n'ont qu'une faible idée de ce qu'on appelle tapis, gazon, boulingrin, charmilles, espalier, cascades, allées régulières & couvertes, moins encore de ces nouveaux embellissemens qu'à l'exemple des Chinois on a adopté dans les jardins de France, d'Angleterre & de Hollande. Des kioshks ornés de riches sophas, de vastes bassins avec des jets d'eau, des sentiers ou des allées garnies de cailloux disposés en mosaïque,& des parterres ornés de toutes sortes de fleurs entassées presque sans ordre & sans goût, sont les seuls objets qui intéressent les Mahométans.

Dans ces jardins, comme dans la plupart de ceux des grands, la tulipe tient un rang distingué parmi les autres fleurs. Les Mahométans s'occupent singulièrement de la plantation & de la conservation des arbres. Les plus estimés chez eux sont le chêne, le platane, l'orme, le palmier & sur-tout le cyprès, qui est spécialement consacré aux cimetières. Ces peuples, par un effet de leurs opinions superstitieuses, ont une sorte de respect .pour toute espèce d'arbres; plusieurs d'entre eux croient que c'est s'exposer à quelque évènement funeste, que d'en couper un, de le brûler ou de le déraciner sans nécessité. Ce sentiment est plus ou moins exalté chez eux, en raison de la fécondité de l'arbre, de sa beauté ou de son âge ; mais rien n'est comparable à celui que leur sont éprouver les plantations qui entourent ou ombragent un tombeau. Si le dogme de l'unité de dieu n'était pas la base fondamentale de la religion des Musulmans, on croirait qu'ils ont hérité du système mythologique des anciens, qui remplissaient de divinités les forêts & les bois: en un mot, abattre ou mutiler un arbre, surtout dans un cimetière, c'est à leurs yeux pécher contre la nature & inlulter aux mânes de ceux qui reposent sous son ombre. Ces idées superstitieuses, qui sont assez générales, n'empêchent cependant pas que le soldat ne se livre à toute sa fureur lorsqu'il traverse les campagnes en pays ennemi.

[Bosphore]

Quelque vif que soit le goût des Mahométans pour le jardinage, ils ne jouissent cependant pas beaucoup des agrémens de la vie champêtre. Si l'on en excepte quelques citoyens de la capitale, il y a dans tout le reste de l'empire très-peu de Mahométans qui aient des habitations hors des villes. Les maisons de campagne à Constantinople même ne sont pas, comme chez les autres nations, des châteaux isolés dans le continent & élevés au milieu de jardins & de parques ; elles sont partie des bourgs &des villages qui embellissent les deux rives du Bosphore de Thrace.

Ce canal superbe que sépare l'Asie de l'Europe, a une étendue de plus de six lieues depuis Constantinople jusqu'à l'embouchure, jusqu'à la mer noire. Sa largeur varie en certains endroits; ses eaux forment à droite & à gauche de grands bassìns & même des baies assez profondes, dont le terrein s'élève de tous côtés en amphithéâtre, & présente à chaque pas les aspects les plus rians.

On remonte le Bosphore dans des barques de différentes grandeurs, en le côtoyant fur l'un ou l'autre de ses bords ; on y descend à rames dans le beau temps, & à voile lorsque le vent le permet, en ne quittant pas le milieu de ce vaste canal. C'est alors que l'on jouit du spectacle le plus beau que la nature puisse offrir dans l'univers. Malgré la simplicité extérieure des édifices, l’irrégularité de leur construction, la négligence des jardins, l'aridité de quelques côteaux, l'état de dégradation où se trouve une grande partie des quais,& une infinité de petites arches qui, placées à côté des maisons, servent de remises aux bateaux ; la diversité de ces objets réunie à la majesté que déploie la nature dans un canal de cette étendue, ne peut que frapper délicieusement les spectateurs, & exciter en eux les sensations les plus vives.

Une des beautés de ce canal est l'affluence continuelle d'une infinité de barques & de grands vaisseaux qui, dans toutes les faisons, vont commercer au Pont-Euxin & rapportent les riches productions de ces contrées. Parmi les Mahométans qui ont des maisons sur le Bosphore, les gens de loi, les ex-ministres & les simples particuliers sont ceux qui jouissent le plus de ce spectacle ravissant ; les officiers en place & les seigneurs n'y passent ordinairement que la nuit, parce qu'à la cour ottomane, tous les jours sont consacres au travail, & qu'à l'exception des deux beyrams, chacun est obligé d'être sans relâche à son poste ou à son département.

Dans la capitale comme dans les provinces, les Musulmans n'ont aucune idée des possessions lointaines, des châteaux, des maisons de plaisance; ils ne connaissent pas assez les agrémens de la campagne, pour abandonner le séjour de la ville. L'état de guerre qui leur est naturel, l'instabilité des charges & des fortunes, le danger qu'il y aurait à montrer son opulence, les vexations des grands & des gouverneurs des provinces, le défaut même de sûreté dans les routes publiques particulièrement en temps de guerre, sont autant de motifs qui affaiblissent en eux le goût de la vie champêtre, & qui arrêtent en même-temps les progrès de l'agriculture dans toute l'étendue de l'empire.

Un seigneur ou un particulier qui a de grandes possessions y sera tout au plus élever un manoir sous le nom de tschiftlïk, encore est-ce moins pour son usage que pour l'habitation ordinaire de son régisseur ou de son fermier. On voit très-peu de ces manoirs dans le voisinage de Constantinople, les uns sont au-delà de Scutari en Asie, & les autres sur la route d'Andrinople ; ils appartiennent à différens seigneurs de Constantinople qui n'y vont pas fréquemment.

Les souverains eux-mêmes ne paraissent pas avoir plus de goût pour les plaisirs de la campagne. Si en été ils changent quelquefois de demeure, c'est toujours sans sortir de la ville.

Au printemps, ils quittent leurs palais situés sur la rive méridionale du Bosphore pour se transporter avec leur harem & une partie de leur maison, sur la rive septentrionale, à Beschiktasch, qui est presque vis-à-vis du sérail. Ce lieu n'a rien d'extraordinaire que fa position : ni la construction de l'édifice, ni son étendue, ni celle de son parc & de ses jardins, ni les décorations ne répondent à la grandeur des maîtres de l'empire; cependant ce château est presque la seule maison de plaisance des monarques ottomans. Tout ce qu'on voit ailleurs ne consiste qu'en de simples pavillons ou le sultan, dans ses promenades ordinaires, va prendre du café ou se reposer quelques heures.

Si ces monarques ne mettent pas plus de faste dans leurs châteaux & dans leurs maisons de plaisance ; s'ils n'élèvent pas des bâtimens somptueux dans des sites encore plus agréables & plus éloignés de la capitale, c'est qu'il est de leur politique d'économiser les deniers joyaux, de se ménager dans l'esprit du public, de ne point s'écarter de la capitale, & même de ne jamais parler une seule nuit loin du trône, afin d'être toujours à portée d'étouffer parleur présence les premières étincelles de troubles ou de séditions, & de voler aux incendies qui sont si fréquens dans cette ville immense.

II résulte de ces observations, que les sultans & leurs sujets sont également esclaves des préjugés dominans, & obligés de sacrifier fans cesse leurs goûts aux usages impérieux que le temps & l'intérêt public ont consacré dans cet empire.