Imprimer
Catégorie : Bibliographie
Affichages : 419

Extrait de l'Abrégé de l'histoire générale des voyages faisant suite aux Voyages du Levant, 1800. 

Une partie du texte est extrait de Mouradja d'Ohsson, Tableau général de l'empire Ottoman, 1791.
[109]

CHAPITRE V. 

Mœurs. — Habitudes & caractère des Turcs. — De la nourriture en général. — Des boissons, du vin, de l'opium, du café, du tabac, des parfums.

De tous les sujets d'observation que peut présenter un pays, le plus important, sans contredit, est le moral des hommes qui l'habitent; mais il faut avouer aussi qu'il est le plus difficile; car il ne s'agit pas d'un sterile examen des faits; le but est de saisir leurs rapports & leurs causes, de démêler les ressorts découverts ou secrets, éloignés ou prochains, qui, dans les hommes, produisent ces habitudes d'actions que l'on appèle mœurs, & cette disposition constante d'esprit que l'on nomme caractère : or, pour une telle étude, il faut communiquer avec les hommes que l'on veut approfondir; faut épouser leur situation, afin de sentir quels agens influent sur eux, quelles affections en résultent; il faut vivre dans leur pays, apprendre leur langue, pratiquer leurs coutumes ; & ces conditions manquent souvent aux voyageurs : [110] lorsqu'ils les ont remplies, ils leur reste à surmonter les difficultés de la chose elle-même, & elles font nombreuses; car non-seulement il faut combattre les préjuges que l'on rencontre, il faut encore vaincre ceux que l'on porte. Le cœur est partial, l'habitude puissante, les faits insidieux & l'illusion facile. L'observateur doit donc être circonspect sans devenir pusillanime, & le lecteur obligé de voir par des yeux intermédiaires, doit surveiller à la fois la raison de son guide & sa propre raison.

Lorsqu'un européen arrive en Turquie, ce qui le frappe le plus dans l'intérieur des habitans, est l'opposition presque totale de leurs manières aux nôtres; l'on dirait qu'un dessein prémédité s'est plu à établir une foule de contraste entre les hommes de l'Asie de ceux d'Europe.

Un caractère égalament remarquable, est l'extérieur religieux qui règne sur les visages & dans les propos, & dans les gestes des habitans de la Turquie ; l'on ne voit dans les rues que mains armées de chapelets.

Il est encore, dans l'intérieur des Orientaux, un caractère qui fixe l'attention de l'observateur; c'est leur air grave & flegmatique dans tout ce qu'ils font &, dans tout ce qu'ils [111] disent, au lieu de ce visage ouvert & gai que chez nous l'on porte ou l'on affecte. Ils ont un visage serein, austère ou mélancolique; rarement ils rient : s'ils parlent, c'est sans empressement, sans geste, sans passion. Ils écoutent sans interrompre, & ils gardent le silence des journées entières; s'ils marchent, c'est posément & pour affaires; toujours assis, ils passent des jours entiers rêvant, les jambes croisées, la pipe à la bouche, presque, sans changer d'attitude.

La hauteur, qui détourne les Turcs de se communiquer aux étrangers; la prévention, qui leur fait mépriser tous ceux qui ne font pas éclairés des lumières de l'islamisme, la vanterie & l’esprit mensonger des Grecs, ne permettent pas à un étranger de s'instruire facilement, par un commerce suivi avec les uns & avec les autres, de ce qui pourrait donner une parfaite connaissance de leur caractère naturel; ces moyens, praticables au milieu d'un peuple plus civilisé, échouraient ici; ce n'est que par des recherches obstinées & suivies pendant quelques années, & dans une position favorable, qu'on peut tracer un tableau qui ait quelque vérité, & qui ne soit pas altéré par les préventions & les faux jugemens [112], ou par la légèreté à admettre des faits sans assez d'axamen [sic].

C'est aux loix canoniques que les Musulmans font redevables de ce genre de vie simple & frugal, qui, de siècle en siècle, s'est perpétué chez eux sans beaucoup d'altération. Comme elles prononcent sur la nature des comestibles, en déterminant la pureté ou l'impureté légale des uns & des autres, il n'est point de Mahométan qui, conformément aux préceptes de fa religion, ne soit très-circonspect sur la qualité des mets, & de tout ce qui est dans l'ordre des alimens.

De toutes les viandes de boucherie, celle du mouton & celle de l'agneau font presque les seules dont ces peuples se nourrissent. Le bœuf paraît rarement sur leurs tables; la volaille est très-commune, même dans les maisons les moins aisées. Si les Mahométans marient peu de gibier, c'est moins par dégoût pour cette viande, que dans la crainte de se nourrir d'un arrimai immonde qui aurait pu être tué contre l'esprit de la loi: d'ailleurs il en est beaucoup qui ont pour principe de ne jamais maltraiter les animaux; aussi dans aucun temps on ne voit chez ces peuples, ni parmi les princes, ni parmi les grands, ni parmi les simples [113] citoyens, un goût bien marqué pour la chasse. 

[Nourriture]

Les Ottomans n'ont pas plus de goût pour le poisson que pour le gibier; il en est peu qui en mangent, & rien de ce qui appartient au genre des coquillages. Quant à la viande du porc & du sanglier, tous les peuples musulmans ont pour elle la plus grande aversion; ainsi il n'entre jamais de lard dans l'assaisonnement d'aucun de leurs mets. 

Ils font toute l'année un grand usage des végétaux, des légumes, de la pâtisserie, du laitage, des sucreries, & des fruits qui sont délicieux dans toutes les contrées de l'orient ; au reste leur cuisine est assez bonne. Ils ont une multitude de plats très-sains & très-appétissans; les entrées, les entremets, les rôtis même, qui font ordinairement de mouton ou d'agneau, ne se servent que coupés par petits morceaux; jamais ils n'ont besoin de couteaux ni de fourchettes. La volaille que l'on met à la broche est cuite de manière que l'on peut aisément la découper & s'en servir avec les doigts; la nation aime d'ailleurs de préférence toutes sortes de viandes hachées & préparées avec des végétaux; c'est ce que l'on appelle dolma. La pâtisserie est aussi un plat favori de ces [114] peuples; on en fait d'une grandeur énorme, en viandes, en légumes, en fruits, en confitures: ces mets ressemblent, par leur légèreté & leur délicatesse, aux gâteaux feuilletés que l'on fait en Europe. Les cuisiniers, dont la plupart font Arabes, excellent dans ces sortes d'apprêts. Les Mahométans ne font pas un grand usage des épiceries; la canelle, la gérofle, la noix muscade, la moutarde, les sauces fortes, font bannies de leurs tables.

Les repas de société ne sont pas connus chez eux. Dans presque toutes les maisons, particulièrement dans les familles distinguées les hommes mangent séparément de leurs femmes : ils font deux repas par jour; ils dînent entre dix & onze heures du matin, soupent à l’entrée de la nuit, une demi-heure avant le coucher du soleil. Le père de famille fait presque toujours seul ses repas: quels que soient leur état & leur âge, rarement les enfans mangent avec lui; c'est la suite du respect profond dans lequel on les élève pour les auteurs de leurs jours; & même dans beaucoup de maisons ce font eux qui servent à table; le père, l'ayeul, l'oncle & les convives les plus ordinaires, sont les parens, les amis intimes, & les cliens attachés à leur fortune. Les enfans dînent & soupent ensemble; la [115] femme fait ses repas seule dans son harem. Si elle a des filles, elle mange avec elles : lors que le harem est composé de plusieurs femmes,, chacune a sa table particulière, attendu que» dans l'économie domestique, tout est absolument distinct & séparé entre elles; cet ordre était nécessaire pour éviter les tristes effets; da la jalousie & de la rivalité. Il est peu d'exemples que deux .femmes vivent ensemble; si le même hôtel réunit la mère, des sœurs, des tantes, des nièces, elles font aussi leurs repas séparément; à moins qu'elles ne soient intimément, liées entre elles : mais les filles esclaves du harem, qui par-tout servent de femmes de chambre, font leurs repas en commun; les autres domestiques en usent de même.

En général les tables ne font que pour quatre, cinq ou six personnes au plus; elles ne doivent point être comparées à celles des Européens, parce que dans aucune maison mahométane, il n'existe de salle à manger, & qu'à l'heure du repas chacun se sait servir dars son appartement. Dans la belle saison, plusieurs se font un plaisir de prendre leurs repas dans les endroits les plus gais de la maison ; ils se livrent à ce goût, d'autant plus aisément, que le service.de la table chez eux n'attire pas un grand attirail : à l'heure du dîner des valets [116] apportent sur la tête les plats rangés sur des espèces de plateaux. Les tables sur lesquelles on dîne font petites, rondes & de cuivre bien étamé; elles font placées sur une espèce d'escabaut qui leur sert de pied, & par-dessous est une grande toile blanche ou bigarrée, que l'on étend, pour plus grande propreté, surie parquet devant le sopha. Un ou deux amis avec le maître y font assis fur les genoux, ou bien un pied allongé fous la table; les autres se placent tout autour sur des carreaux qui tiennent lieu de chaises.

La plus grande simplicité règne dans ces repas; on n'y voit ni nappe, ni assiettes, ni fourchettes, ni couteaux; plusieurs morceaux de pain font épars sur la table, garnie aussi d'une salière simple, de cueillères de bois ou de cuivre : alors un domestique présente an maître de la maison, & á chacun des convives une serviette brodée aux deux bouts.; on la jette d'un côté sur l'épaule droite, & on s'en couvre de l'autre le sein & les cuisses; on donne en même-temps à chacun une serviette ordinaire pour s'essuyer les doigts: on en a besoin à tout moment, parce que les premiers doigts de la main tiennent lieu de fourchettes.

Dès que le dîner est servi, chacun porte la main au plat, & c'est toujours le maître [117] qui commence. Le service est prompt, les mets se succèdent avec célérité, à peine a-t-on quelquefois le temps d'en prendre trois ou quatre bouchées. Dans les grandes maisons, le dîner est composé de vingt-cinq à trente plats. Le potage est servi le premier & le pìlau le dernier. C'est un mets national fait de riz cuit au bouillon, auquel on ajoute quelquefois de l'agneau & du mouton, ou de la volaille. Ce n'est que pour ces deux plats qu'on présente des cuillers.

Le Khosch’ab par où se terminent tous les repas, est une boisson douce, faite avec des pistaches, des raisins secs, des pommes, des poires, des prunes, des cerises, des abricots, ou autres fruits cuits au suc & avec beaucoup d'eau : dans les maisons opulentes, on y ajoute quelquefois de l'eau rose, de cèdre, de fleurs d'oranges, ou d'essence de mûre.

Cette boisson est presque la seule dont on fasse usage. Peu de personnes demandent à boire pendant le repas, sur-tout en hiver, & on ne leur présente que de l'eau pure dans de grands vases de christal. Chez les Européens, celui qui boit porte la santé aux autres ; chez les Ottomans c'est le contraire. Lorsque quelqu'un a bu soit à table, soit hors de table, [118] toute la compagnie le salue en portant la main droite sur le sein ou sur la tête, en proférant des paroles qui répondent à grand bien vous fasse. Cet usage est général dans la nation, sur-tout parmi les gens de qualité.

On commence & on finit le repas par une courte prière, telle qu'elle est prescrite par la religion. On ne se met jamais á table fans se laver les mains, & l'on n'en fort point sans se nettoyer la barbe & les mostaches avec l'écume de savon. C'est une espèce d'ablution à laquelle tous se soumettent, non-seulement par propreté, mais encore par obéissance à la loi qui impose ce devoir à tout musulman. Au sortir du dîner, on présente la pipe & le café, & c'est par où se terminent tous les repas, soit de jour, soit de nuit.

Ces usages sont presque universels. Les grands dîners & les grands soupers, les tables somptueuses, en un mot, les festins n'y font point connus chez eux, excepté dans les nuits du Ramazan, où les parens se rassemblent avec leurs amis les plus intimes, & où le grand visir traite avec pompe les différens ordres de l'état. Dans tout le reste de l'année, il n'est jamais question de ces fêtes ou de ces repas de société, ni au sérail, ni à la cour, ni dans aucune [119] maison particulière, si ce n'est à l'occasion des noces & de la circoncision des enfans.

Les Mahométans en général mangent peu de pain ; mais nous remarquerons qu’ils ont pour cette première nourriture de l'homme un sentiment de respect qui leur est particuliers : ils n'en parlent jamais qu'avec une espèce de vénération, comme étant le plus précieux don du ciel; plusieurs mêmes ne se mettent jamais à table qu'ils ne commencent par baiser respectueusement le morceau qui est devant eux. Le pain du sérail est supérieur à tous; on le fait dans le palais même. Cette boulangerie fournit chaque joui le pain nécessaire à la table du sultan, des dames de son harem & des principaux officiers du sérail.

Au reste, le gouvernement a pour maxime de régler le prix des denrées & celui du pain & de presque tous les comestibles qui d'ailleurs font exempts de droits à Constantinople & dans la plupart des autres villes de l'empire. A Constantinople, cette partie de la police est du ressort du juge ordinaire de la capitale. L'un de ses vicaires fait deux ou trois fois la semaine une tournée générale dans la ville pour vérifier le poids & la qualité du pain & examiner les bararicfer avec lesquelles on pèse la viande & les autres articles. II fait [120] ordinairement cette course à cheval & avec un certain appareil. II est précédé de quatre janissaires en grand uniforme, & suivi de plusieurs bas-officiers, parmi lesquelles font aussi des exécuteurs publics portant le falaca. C'est un instrument avec lequel on donne la bastonade sur la plante des pieds. Ceux qu'on surprend en malversation subissent ce châtiment dans le moment même, au milieu de la rue, & toujours devant leur boutique ou leur magasin.

Les courses que fait le sultan, incognito, dans les différens quartiers de la capitale, ont presque toujours pour objet la même surveillance. II en est de même de celles du grand vizìr qui font encore plus fréquentes. Ce premier ministre a le plus grand intérêt de voir par lui-même l'état des comestibles ; sa sûreté personnel en dépend. II fait ces courses toujours traversti & à cheval: ses perquisitions sont très-rigoureuses. Un ancien  usage l'oblige,deux fois l'an, quelques jours après la célébration des deux fêtes du Beyram, de faire ces courses publiquement & avec un certain, appareil.

Les Mahométans sont aussi sobres dans le boire que dans le manger. L'eau est l'unique boisson de la majeure partie de ces peuples,

Les grands font communément usage d'une [121] liqueur douce qu'on appelle Scherbeth : il y en a de simple pour le peuple & de composée pour les maisons opulentes. L'ingrédient qui domine dans le premier est le miel & le sucre rafiné; l'autre est une composition faite de jus de limon ou d'orange, de citron, d’orange de cèdre, de violettes, de roses, de safran, de tilleul, d'épine-vinette. Chez les grands, on conserve ces différens Scherbeths dans des vases de porcelaine ou de christal, & dont une ou deux cuillerées, mêlées dans un verre d'eau, offrent aux mahométans le breuvage le, plus délicieux.

[Alcools]

Les foudres du Courann contre le vin & toute liqueur qui a la vertu d'enivrer, les font rejeter encore aujourd'hui avec horreur par tous les dévots & par tous les zélateurs de l'islamisme. Nonobstant l'extrême sevérité de ces défenses, l'histoire nous apprend que dans tous les siècles, des mahométans de tous les ordres ont transgressé plus ou moins publiquement ce point capital de la loi du prophète. On voit encore des violateurs de ce précepte dans les différentes classes de la nation : mais ils ont le plus grand soin, sur-tout les personnes d'un certain rang, de n'en faire usage qu'avec la plus grande circonspection: ils n'en boivent presque jamais qu'à leur souper [122], afin d'ensevelir dans leur lit l’odeur du vin & dangers de leur prévarication. Celui qui «st sujet à cette passion ne s'ouvre ordinairement qu'au plus affidé de ses domestiques; lui seul apporte à son maître les flacons, qu'il donne pour des tisannes prises chez l'apothicaire; lui seul le sert à table, & lui présente sa boisson dans des coupes de cuivre ou d'argent, pour en dérober la couleur aux yeux des enfans & du reste de la famille. En général, on use â cet égard de la plus grande réserve, pour ne pas se perdre de réputation dans l'esprit public. Parmi les officiers des différens ordres; de l'état, on en connaît peu qui fassent usage du vin; la religion & la crainte de nuire à leur fortune les retiennent également. Ce vice est encore bien plus rare chez les Oulemas, ministres de la religion & de la loi; mais les Derwichs, quoique voués á l'état monastique, y font plus enclins que personne, ainsi que les soldats, les marins, & une partie de la bourgeoisie & du peuple. Ceux des mahométans qui, au mépris de la religion & de la loi, boivent du vin, ne se font pas scrupule non plus de boire de l'eau-de-vie, qui est presque la seule liqueur forte connue dans tout le Levant. Au reste, ils ne connaissent ni la bierre, ni le cidre, ni le punch. L'opium chez eux supplée à [123] toutes ces boissons si communes en Europe.

La nation ne cesse pas de se livrer avec fureur à ce spécifique si nuisible à la santé. On attribue à l'opium la vertu d'exciter des sensations voluptueuses, & d'enivrer l'esprit d'illusions & de charmes imaginaires des empiriques, dont le pays abonde, en exagérant les avantages, sur-tout sa qualité soporifique,& celle de restaurer les estomacs faibles & débiles.

Les différentes sortes d'opiats que l'on en fait depuis quelque temps, s'appellent madjounn. Les effets en font plus ou moins violens, selon la qualité des ingrédiens qui le composent & la force des tempéramens. Le madjounn ordinaire, est un mélange d'opium, de pavot, d'aloès & de diverses épiceries. Les personnes opulentes y ajoutent encore de l'ambre gns, de la cochenille, du musc, & autres aromates ou essences précieuses. On y met encore plus de rafinement pour celui qui est destiné à l'usage-du sultan & des grands de l'empire. On y emploie les perles fines, les rubis, les émeraudes & le corail, réduits en poudre. Aussi distingue-t-on ces opiats sous le nom d’électuaire précieux, ou plutôt spécifique de pierres fines. Le moindre pot revient à trois [124] ou quatre cents piastres, environ mille livres.

On a peine à concevoir la quantité de ces différens madjounns qui se consomment dans l'empire. Ceux qui en font le plus d'usage, sont les personnes qui ont abandonné le vin, soit par raison de santé, soit par un retour de scrupule de dévotion : elles s'en dédomagent alors amplement par cet opium, dont le plus simple, à l'usage du peuple, est ordinairement préparé en forme de pilules. On les porte sur foi dans de petites boîtes, & on en prend une ou deux, plusieurs fois dans la journée, tantôt avec un demi-verre d'eau, tantôt avec une tasse de café.

On doit encore ranger dans la classe de ces électuaires le tennfoukh, ou il n'entre aucune espèce d'opium. II est composé de musc, d'aloès, d'ambre gris, de perles fines, d'eau de rose, quelquefois même d'essence de rose; on en fait de plusieurs formes avec des moules, mais toujours plates, les deux surfaces unies. Un très-grand nombre de mahométans, les femmes, sur-tout, portent constamment sur eux de ce tennfoukh, à cause de l'odeur agréable qu'il exhale; plusieurs même, par un rafinement de volupté, le prennent en petits morceaux avec une tasse de café. Le, goût extrême de la nation pour tous ces objets, [125] est un moyen de fortune pour une infinité de citoyens qui en font le commerce. Plusìeurs d'entre eux font spécialement attachés au sérail & aux hôtels des grands. Les médecins & les chirurgiens, en vertu d'un ancien usage, font tenus chaque année vers» l'équinoxe du printemps, d'envoyer â tous les seigneurs dont ils ont la consiance du madjounn & du tennsoukh de différentes compositions faits par eux-mêmes ou fous leurs yeux. Cette attention leur vaut en retour les présens les plus riches. Nous n'ajouterons plus qu'un mot, c'est qu'aujourd'hui l'usage de ces différens spécifiques est aussi général que celui du café, du tabac & des parfums. 

[Le café]

II n'est point de ville, de village de bourgade, dans toute l'étendue de la monarchie, qui n'ait ses cafés. On en voit par tout, même dans les promenades publiques, le long des grandes routes. La plupart sont bâtis en forme de kìosckhs & presque-toujours dans les sites les plus gais & les-pfus attrayans. Dans les campagnes, ils sont ombragés par de grands arbres, ou par des treillages de vignes, & garnis au dehors de larges bancs qui tiennent lieu de sopha. Partout ils sont fréquentés à chaque instant du jour. Dans les villes les gens oisifs y passent des heures [126] entières, fumant, jouant aux dames & aux échecs, &, s'entretenant des nouvelles du temps; c'est-là que les romanciers et les jongleurs déploient leurs talens, sur-tout en hiver, en racontant des fables & des historiettes, avec cette grace & cette énergie qui sont propres à la langue nationale. Ils s'en tiennent ordinairement à des contes amoureux ou à des faits héroïques qu'ils embellissent avec art par des vers, des apothegmes & des sentences prises dans les auteurs les plus, célèbres de l'orient. Ces assemblées ne font composées que de simples citoyens; rarement y voit-on un seigneur ou un officier de marque. Ceux-ci ne s’arrêtent ordinairement que dans les cafés situés hors des villes ou sur les grandes routes, lorsqu'ils font en voyage, & cela pour se reposer quelques momens & y prendre du café.

La passion des orientaux pour cette liqueur est au-dessus de toute expression. Dans tous les ordres de l'état, les hommes, les femmes & les enfans en prennent indifféremment, pendant toute l’année, non-seulement au déjeuner, après le dîner, après le souper, mais encore à chaque moment du jour. Par-tout où l'on va, quelque visite que l'on fasse, chez les grands, dans la bourgeoisie, chez les mahométans ; [127] chez les chrétiens, dans les maisons, dans les bureaux, dans les magasins, dans les boutiques, à la ville qu’à la campagne, les maîtres du logis commencent toujours par présenter du café. Si la visite est longue, on en donne une seconde, même une troisième, á des reprises différentes. Il est vrai que chez eux les tasses font petites; il en faut deux ou trois pour en faire une de celles dont on se sert en Europe. On les présente toujours, sur des soucoupes ou plutôt dans d'autres tasses pour empêcher qu'on se brûle les doigts. Elles sont communément de cuivre, d’argent ou de vermeil; chez les grands elles sont d'or & souvent même, enrichies de pierreries. 

Nous ne parlerons pas ici des bonnes ou des mauvaises qualités du café, nous n’examinerons point s'il est nuisible ou non à la santé; s'il a la vertu de chasser le someil, d'aider la digestion, de précipiter les alimens, d'éteindre les aigreurs ; s'il a une propriété corrosive ; s'il est plus utile aux personnes grasses & pituiteuses qu'aux hommes maigres & bilieux ;  cette discussion, appartient aux gens de l'art mais, à en juger par l’expérience d'une nation qui en fait l’usage le plus immodéré, il est difficile de croire que le café soit ennemi de l’homme.

[128]

On n'estime dans tout le pays que le moka ; sa préparation est des plus simples : après avoir torréfié le grain, on le pile, on le réduit en poudre très-fine dans un mortier de bois, de marbre ou de bronze; on en met cinq ou si petites cueillerées dans une cafetière de cuivre étamé, au moment que l'eau bouillonne, & on a foin de retirer ce vase toutes les fois que l'écume s'élève, jusqu'à ce qu'absorbé par l'eau, elle presente avec elle une surface unie. On ne conserve jamais le café grillé & pilé que dans des sacs ou des boîtes de cuivre que l'on ferme hermétiquement pour empêcher qu'il ne s'évapore; plus il est frais, & plus il est agréable : aussi dans les grandes maisons on a soin d'en brûler tous les jours.

On en trouve d'ailleurs dans une infinité de boutiques, uniquement établies pour la vente du café frais. A Constantinople, comme dans toutes les grandes villes de l’empire, il y a encore un endroit public, un magasin immense , où l'on ne fait que brûler & piler du café ; celui de moka l'est toujours séparément de celui des îles : une infinité de citoyens y apportent le leur en grains, & moyennant quelques sous on le leur rend torréfié , moulu & tamisé. Les directeurs de cet établissement ne se permettent jamais la moindre malversation, [129] ni dans le poids, ni dans la qualité du café que chacun leur apporte.

Les Mahométans n'en prennent jamais ni au lait ni à la crème, moins encore avec du sucre. Ce peuple n'aime point à altérer le goût naturel de ce breuvage; on a coutume cependant de présenter à ses amis, des confitures sèches ou liquides avant le café que l'on offre dans le cours de là journée; mais pour celui que l'on donne au sortir des repas, cet usage n'a jamais lieu.

[La tabac]

Comme le café, on peut dire que le tabac est d'un usage universel chez les Ottomans; il y est même porté à l'excés. Livrés à cette habitude dès l'enfance, il n'est presque pas de Musulman qui ne fume six, dix, & même vingt pipes par jour; réunissant le luxe à la volupté, ils mettent autant de recherche dans la beauté des pipes, que dans la qualité du tabac. Les tiges en font ordinairement de jasmin, de rosier, de noisetier, de cerisier, &c.; elles font garnies dans leur étendue en argent & en or, & toujours terminées par des morceaux d'ambre blanc , d'ambre jaune ou de corail très-artistement travaillés; celles des femmes de condition font enrichies de pierreries. Le commun du peuple n'en a qua de très-simples, qui font plus ou moins longues [130] ; les noix qui servent de fourneaux au tabac, sont d'une terre très-fine préparée avec un art particulier : il y en a même qui font dorées.

Comme il est de la politesse chez eux d'offrir des pipes à tous ceux qui se présentent dans leurs maisons, on voit dans leurs antichambres, & même dans les salions des grands, vingt, trente, quarante de ces longues pipes langées verticalement dans des entailles de tablettes faites pour cet objet. Assis le long du sopha qui garnit le pourtour de la chambre, chacun a la sienne posée sur le tapis ou la natte qui couvre le parquet; cependant le fourneau pose sur une petite assiette ronde de cuivre ou d'étain, destinée à recevoir les cendres du tabac à mesure qu'il se consume : lorsqu'on est dans des pièces de médiocre grandeur, les pipes se croisent tellement, qu'il faut une attention extrême pour ne pas exposer ses dents aux chocs qui pourraient en résulter. Que deux hommes seulement fument dans une chambre, fur-tout en hiver, on y est dans un atmosphère qui ressemble à un brouillard épais; les habits, les fourures, les vêtemens, les meubles, en un mot, tout ce qui'est dans les maisons, est empregné de l'odeur du tabac.

[131]

L’usage de fumer est si général & si fréquent, que ceux qui y font le plus adonnés, ne sortent jamais de leurs maisons qu'ils n'emportent avec eux leur tabac & leur pipe. Ils mettent le tabac dans un petit sac de satin-4 ou d'une étoffe de foie; & la pipe, brisée en deux ou trois morceaux qui se remontent avec des vis d'argent, est renfermée dans un étui de drap attaché à la ceinture sous l’habit ; en été sur tout, on ne va jamais se promener, soit dans les promenades publiques ,v soit dans les environs des villes, soit à la campagne sans avoir sur soi ces objets de volupté, devenus de véritables besoins. Les seigneurs se les font porter par des laquais qui les suivent: assis fous un arbre ou sur le gazon, le Musulman allume sa pipe , prend une tasse de café, profère respectueusement le nom de Dieu , soumet sa destinée aux décrets du ciel, & se croit dans ce moment le plus heureux des mortels.

Enfin, tel est le goût des Musulmans pour la pipe, qu'ils ne la quittent pas même en écrivant; leur manière d'écrire le permet, puisqu'ils travaillent assis sur un sopha, le corps droit, le dos même appuyé contre le couffin & le papier posé sur un carton fin qu'ils tiennent de la main gauche : un subalterne ne se permet jamais de fumer devant son chef ou devant un officier supérieur en grade; ces loix de décence font également observées par les enfans à l'égard de leur père, de leurs ayeux, de leurs oncles, &c. chacun d'eux ne fume qu'en son particulier ou dans la société de ses égaux. Indépendamment de la pipe, depuis quelques années, les Ottomans montrent aussi beaucoup de goût pour le tabac rapé; presque tous les grands en prennent, & leur exemple gagne insensiblement dans les autres classes de la nation.