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Catégorie : Anecdotes, récits...
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L'orientaliste Silvestre de Sacy a écrit cette critique de l'ouvrage publié par son confrère allemand Hammer sur le siège de Vienne par Soliman en 1529 qui se solda par un échec. Il évoque ici les sources de cet ouvrage, discute certains points et cite quelques anecdotes curieuses dont celle du crâne de Kara Mustafa.

Il termine son texte par une évocation des problèmes que posaient la composition de textes en caractères arabes. Sa solution : l'utilisation de la lithographie, une technique nouvelle à l'époque qui permettait de mieux reproduire les subtilités de la calligraphie. Ce procédé ne fut pas adopté, en raison probablement de son coût élevé face à la mécanisation de la composition typographique, même avec les difficultés inhérentes aux caractères arabes.

[Costumes militaires : infanterie... Digital ID: 831306. New York Public Library
Boluch-Bassi chef janissaire, tiré de L'histe. des Turcs, de Chalcondyle.
Archer turc en 1572, d'après l'ouvrage de Hans Weigel.
Autres janissaires, d'ap. des miniatures

Hammer, Histoire de la levée du premier siège de Vienne par les Turcs, écrite en partie d'après les sources, soit chrétiennes, soit turques, qui étaient restées inconnues jusqu'à cette heure ; publiée à l'occasion du troisième anniversaire séculaire de cet évènement... et accompagnée de trente pièces justificatives... Pest, 1829, XX et 174 pages in-8° [nous ne donnons ici que la traduction française du titre allemand]
Extraits du Journal des Savants, juin 1831

A une époque où la puissance ottomane était au plus haut degré de force et de splendeur, où le trône était occupé par Soliman II, l'un des plus grands princes entre les successeurs du conquérant de Constantinople, où enfin les rênes de l'empire étaient confiés au grand vizir Ibrahim, favori et gendre de Soliman, et digne par ses talents du poste où la faveur du prince l'avait élevé, l'Allemagne put craindre de se voir condamnée à subir le même joug qui avait anéanti la civilisation dans l'Asie mineure et dans les régions de l'Europe qui avaient formé l'empire grec. Si Vienne assiégée, non pas pendant quarante jours, comme le dit Démétrius Cantimir, mais seulement pendant vingt-neuf jours au plus, par une armée nombreuse, formidable non moins par sa bravoure que par la plus révoltante barbarie, eût succombé dans une lutte qui ne paraissait pas égale , on ne saurait dire où se serait arrêté le torrent dévastateur qui menaçait la chrétienté.

Sources de Hammer
Le siège de Vienne en 1529, et la levée de ce siège, n'ont pas manqué d'historiens contemporains, et M. de Hammer a eu soin de faire connaître les relations qui en ont été publiées en diverses langues, soit dans les années 1529 et 1530, soit à des époques moins rapprochées de ces évènements. Mais ce qui donne au récit très circonstancié de M. de Hammer un avantage incontestable sur tous ceux de ses devanciers, c'est que ce savant a été à même de consulter des documents importants restés manuscrits, et conservés dans les archives de Vienne et de Venise, et de comparer le récit des historiens turcs et les pièces diplomatiques de la chancellerie ottomane, avec ce qu'ont écrit les annalistes chrétiens. Par là il a pu fixer avec plus de certitude les dates précises de toutes les circonstances importantes de l'attaque et de la défense de Vienne, dates sur lesquelles les écrivains qui l'ont précédé dans la même carrière, n'étaient pas toujours d'accord.
En lisant son récit, on croit assister aux diverses scènes de ce drame sanglant ; et le soin qu'il a pris d'expliquer tout ce qui, après un laps de trois siècles, pourrait arrêter le lecteur, par exemple la nomenclature, soit allemande, soit turque des diverses pièces d'artillerie de siège et de campagne, mérite toute la reconnaissance des hommes qui veulent pouvoir se rendre un compte exact de ce qu'ils lisent.
Quelques lecteurs penseront peut-être que l'intérêt de la narration aurait gagné à la suppression de certains rapprochements historiques, familiers à M. de Hammer, mais qui, ne reposant que sur des circonstances fortuites, n'ajoutent rien ni à la précision et à l'exactitude du récit, ni aux utiles leçons qu'un lecteur attentif sait puiser dans l'histoire.
Ainsi, à l'occasion du siège d'Offen, qui commença le 7 septembre et se termina la quatrième jour par la prise et le massacre de la garnison allemande, notre auteur ne manque pas d'observer que huit ans plus tard, ce fut le même jour, 7 septembre, que l'armée de Soliman fut forcée de se retirer de devant Corfou, et que ce fut encore le 7 septembre qu'en 1565 les Turcs durent abandonner le siège de Malte. Je n'examinerai pas ici si cette dernière date est exacte, et si cet évènement ne doit pas être plutôt fixé au 13 septembre, comme il l'est par d'autres écrivains, puisque la retraite définitive du général turc Mustafa n'eut lieu que ce jour-là ; mais je demanderai quel peut être le but d'un pareil rapprochement, pour quiconque ne croit pas à une inconcevable fatalité attachée à certains jours. Le siège de Vienne fut levé le 14 octobre, et en conséquence notre auteur rassemble avec soin tout ce qui, dans l'histoire ancienne ou moderne  de l'Europe ou même de l'Asie, se rattache au 14 octobre. Peut-être quelques-uns de ces rapprochements paraîtraient-ils bien problématiques, si on les examinait avec la rigueur d'un calendrier astronomique, et non de convention ; mais il y a quelque chose de plus singulier et qui semble tenir à une certaine importance attribuée au nombre septenaire.
[...]
Soliman qui, le 26 septembre, avait fait annoncer aux défenseurs de Vienne, par quelques prisonniers auxquels il avait fait rendre la liberté, que si la ville était prise de force, aucune vie ne serait épargnée, et que dans trois jours il prétendait y déjeuner, dut éprouver un violent dépit, lorsque, après avoir sacrifié plus de vingt mille hommes de son armée, il se vit contraint, par la mauvaise saison et par la vigoreuse défense des assiégés, à abandonner sa proie et à reprendre le chemin de ses états. Mais, fidèle à cette morgue qui ne permet guère aux conquérants d'avouer leurs défaites et encore moins leurs fautes, il fit répondre par le grand vizir Ibrahim aux parlementaires que la garnison de Vienne lui envoya après sa retraite pour proposer l'échange de prisonniers, qu'il n'était point venu dans l'intention de se rendre maître de Vienne, mais uniquement pour chercher leur archiduc, et qu'il n'était resté si longtemps campé devant la ville que pour ce seul objet, sans que l'archiduc se fût montré. Il est curieux de voir comment est raconté l'envoi de ces parlementaires dans le journal des expéditions de Soliman. Il est curieux de voir comment est raconté l'envoi de ces parlementaires dans le journal des expéditions de Soliman. "Un infidèle, y est-il dit, sortit de la place assiégée, apporta la nouvelle de la soumission des princes et de tout le peuple, et sollicita en leur nom l'oubli du passé. Le sultan, acceptant leur message, leur accorda ce qu'ils demandaient."

Les raisons de l'échec devant Vienne
Les écrivains, tant chrétiens que musulmans ayant cherché, les uns à couvrir la honte de la retraite de Soliman, les autres à expliquer la levée du siège et les succès de la garnison de Vienne, par des récits qui sont ou évidemment faux ou dénués de toute preuve, M. de Hammer s'est attaché à les réfuter. Le mauvais succès de la tentative de Soliman s'explique tout naturellement par l'imprudence qu'il eut d'entreprendre une semblable expédition à l'entrée de l'hiver, et le peu de soin qu'il avait pris d'assurer ses subsistances. Quant à la résistance qu'il éprouva, tous les plus puissants motifs se réunissaient pour inspirer aux défenseurs de Vienne, desquels dépendait le sort de toute l'Allemagne, un courage sans bornes et les plus généreuses résolutions.
Quelque intéressant que soit en lui-même l'ouvrage de M. Hammer, il l'est encore plus par les documents originaux et les pièces diplomatiques, au nombre de trente, qui forment l'appendix.
Parmi ces pièces, dont il serait trop long de donner le détail, il s'en trouve plusieurs écrites en italien, ou traduites du turc en cette langue, tirées de la collection historique de Marini Sanuto, en 58 volumes in-folio, qui a passé de Venise dans les archives impériales de Vienne. L'une de ces pièces est une lettre de Soliman à la seigneurie de Venise, dans laquelle, rendant compte de son expédition, il s'exprime ainsi au sujet du siège de Vienne, suivant la traduction italienne [...] Cette lettre est datée de Belgrade, le 10 novembre 1529.
On remarque encore, parmi ces pièces justificatives, des extraits de sept historiens turcs, traduits en allemand, et publiés en même temps dans la langue originale. Tous ces récits ne diffèrent guère que par le plus ou moins d'enflure du style, et d'ailleurs  ils présentent tous la levée du siège comme une faveur accordée à la soumission de la garnison et des habitants, quoique leurs auteurs soient contraints d'avouer que la rigueur de la saison, le défaut d'artillerie de siège, et le manque de provisions, ne permettaient point à l'armée ottomane de différer sa retraite. D'ailleurs, disent-ils, comme Dieu n'avait point arrêté dans ses décrets la conquête de Vienne, il était indispensable de remettre ce succès à une époque plus éloignée.

Le crâne et la chemise du grand vizir Kara Mustafa
Un document d'une nature toute différente est un procès-verbal ou une attestation écrite en allemand, et dressée par le cardinal de Collonitz, archevêque de Gran et légat né du saint siège apostolique, dont l'objet est de constater qu'un crâne que l'on conserve sous verre dans l'arsenal de la ville de Vienne, est celui du grand vizir Kara Mustafa, qui, sous le règne de Mehmet IV, en 1683, vint mettre le siège devant Vienne.
Avant d'entreprendre cette expédition, dont le résultat devait être, ainsi qu'il se l'était promis, la soumission, non seulement de la Hongrie, mais même de toute l'Allemagne, à la puissance ottomane, ce vizir avait fait bâtir, pour attirer sur ses armes les bénédictions du ciel, une grande mosquée à Belgrade. La malheureuse issue  de son entreprise lui coûta la vie ; il fut étranglé par l'ordre de Mehmet, et son corps fut inhumé dans cette mosquée. Cinq ans après, en 1688, le 6 septembre, Belgrade ayant été conquise par les armes de l'empereur Léopold, cette mosquée fut convertie en église et donnée aux jésuites. Ces religieux, étant en possession de cet édifice, furent réveillés une nuit par un bruit extraordinaire, et reconnurent que ce bruit venait de l'église, où, à ce qu'il leur semblait, on brisait des pierres. Ne sachant, dit le procès-verbal, si c'étaient des esprits ou des hommes qui s'étaient introduits dans l'église, quelques religieux, accompagnés d'autres personnes, s'y rendirent avec des armes et des lanternes sourdes, et à leur grande surprise ils y trouvèrent sept militaires qui avaient ouvert la tombe de Kara Mustafa. Ces gens déclarèrent ne s'être portés à cette action que par suite de leur extrême misère, et pour s'approprier les riches habits avec lesquels le grand vizir avait été inhumé et ce qui pouvait se trouver avec le cadavre. Ils témoignèrent le désir de partager leur butin avec les PP. jésuites, et en conséquence leur firent don de la tête du grand vizir.
Deux religieux de cette maison portèrent ensuite cette tête à Vienne, et la remirent au cardinal de Collonitz, qui en fit présent au magistrat de Vienne, pour qu'elle demeurât déposée dans l'arsenal de la ville. Cette pièce curieuse est datée du 17 septembre 1696. Elle prouve, ce me semble, qu'il y a plus d'une méprise dans le passage suivant de l'Art de vérifier les dates (tome II, p. 64) : "L'an 1686, le 2 septembre, le prince de Lorraine force Bude. On y trouva renfermée dans une cage de fer la tête du grand vizir Kara Mustafa, que le grand seigneur avait fait étrangler trois ans auparavant ; et on porta à Vienne au cardinal Collonitz, dont le vizir avait lui-même promis d'apporter la tête à son maître."
A cet acte, qui a pour objet d'authentifier la précieuse relique de Kara Mustafa, succède la description détaillée d'une autre pièce très curieuse, conservée, comme celle dont nous venons de parler, dans le même dépôt public, provenant aussi du tombeau du même vizir, et donnée comme son crâne par le cardinal de Collonitz à la ville de Vienne : c'est la chemise que portait Kara Mustafa, et qui peut-être considérée comme un grand amulette qui devait sans doute le rendre invulnérable et le préserver de tout danger, mais qui ne fut capable ni de lui assurer la victoire, ni de le soustraire au fatal cordon dont les intrigues de ses ennemis et la faiblesse du sultan payèrent sa malheureuse entreprise. Cette chemise est couverte partout de talismans, tels que des passages de l'Alcoran, la liste des 99 noms de Dieu, le signalement de Mahomet, ses noms et ceux des plus illustres de ses compagnons, et une multitude d'invocations, de prières... Tout cela est expliqué par M. de Hammer, qui en donne aussi le texte arabe. Il n'y a que certaines combinaisons de chiffres, qui ont assurément une signification occulte, dont il déclare ne pouvoir pas donner l'explication. C'est encore là effectivement un point sur lequel les lumières nous manquent, et qu'on ne saurait trop recommander à l'investigation des personnes que leur résidence dans les contrées du Levant met à portée de lever le voile qui couvre ces mystérieuses combinaisons de chiffres.
Quoique je pense que M. de Hammer a en général bien lu et bien expliqué les textes arabes brodés sur cette chemise, il y a cependant, je ne saurais en douter, quelques erreurs partielles, tant dans la lecture que dans l'interprétation [suit un exposé érudit sur les erreurs que relève Silvestre de Sacy]

Calligraphie, typographie, lithographie
Je ne terminerai point cet article sans dire quelques mots du nouveau caractère nestaalik dont il a été fait usage pour la première fois dans cet ouvrage, et qui a été gravé et fondu à Vienne, et par d'habiles artistes, sous la direction de M. de Hammer. Aucun des essais faits jusqu'ici, soit en Europe, soit dans l'Inde, pour introduire dans la typographie le beau caractère persan nommé taalik, ou celui qu'on appelle nestaalik, et qui s'éloigne moins que le taalik du caractère arabe neskhi, n'avait réussi à satisfaire les amateurs de la calligraphie orientale. le moins imparfait des essais fait en ce genre est, ce me semble, celui qui a été employé à Calcutta en 1781, à l'édition d'un recueil intitulé The Forms of Herkern, et dont on est redevable à M. Wilkins. On avait cependant été beaucoup trop loin, en assurant, dans la préface de cet ouvrage, que ce caractère était une parfaite imitation du taalik ("being a perfect imitation of the taleck"). Le nouveau caractère gravé à Vienne l'emporte certainement sur tous les autres ; mais je ne sais si on peut le regarder comme supérieur à celui de M. Wilkins. Il ne faut pas, il est vrai le juger définitivement par l'usage qui en a été fait dans l'Histoire du premier siège de Vienne ; car, à l'époque où cet ouvrage a paru, on se proposait encore de donner plus de perfection au nouveau caractère. Il a en effet reçu diverses améliorations, et il a paru, avec plus d'avantage, dans quelques fragments de poésie en turc, du temps des Seldjoukides, que M. de Hammer a publiés dans les Annales littéraires de Vienne.
Une chose qui nuit essentiellement à l'effet de ce caractère, c'est que, contre l'usage de l'écriture persane, on a affecté, dans ces premiers essais, une composition beaucoup trop lâche, et nous pensons qu'il vaudrait mieux, pour le coup d'oeil du moins, tomber dans le défaut contraire. On doit savoir beaucoup de gré à M. de Hammer et aux artistes qui ont travaillé sous sa direction, des efforts qu'ils ont faits pour enrichir la typographie orientale d'un caractère qui lui manquait essentiellement ; et nous ne doutons presque point qu'avec le temps et l'habitude de composer dans ce caractère, on ne réussisse encore à rapprocher davantage de l'écriture manuscrite.
Au reste, si l'on parvenait en Europe à se procurer quelques calligraphes persans, au moyen desquels on pût substituer la lithographie à la typographie proprement dite, il n'y aurait pas de raison pour que les presses lithographiques ne produisirent, à un prix très modéré, des éditions capables de rivaliser avec les plus beaux manuscrits qui font l'admiration et les délices des Persans. L'édition lithographique de l'Anvari Sehaïli donnée à Bombay prouve ce qu'on peut attendre de ce procédé pour reproduire par la presse toute l'élégance de la main la plus habile et la plus exercée, quand à la beauté du caractère on joindra l'égalité et la perfection du tirage.