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Catégorie : Anecdotes, récits...
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L'empire ottoman est attaqué en 1912 par la Ligue balkanique (Serbie, Bulgarie, Grèce, Monténégro). Les Bulgares bousculent les troupes turques et envahissent la région d'Edirne (Andrinople). Le général Chérif Pacha livre, dans la revue des Annales politiques et littéraires, son analyse de cette grave défaite.

Opposé au Comité Union et Progrès, il le considère comme responsable de cette défaite et il met l'accent sur la désorganisation de l'armée, le manque de formation, de matériel, de vivres et de communications.
Chérif Pacha est l'auteur de 3 autres articles publiés dans les Annales politiques littéraires:

Il dirigea également le Mècheroutiette, constitutionnel ottoman,  "organe du Parti radical ottoman, journal mensuel consacré à la défense des intérêts politiques et économiques et des droits égalitaires de tous les Ottomans sans distinction de race ni de religion, publié sous la direction politique de Chérif Pacha,... " publié en Français à Paris de 1909 à 1914.
[A lire également sur les guerres balkaniques l'article paru dans les Annales du 17 novembre 1912. ]

extrait des Annales politiques et littéraires n°1546 (9 février 1913).

Pourquoi les Turcs ont été vaincus

Le général Chérif pacha nous envoie ces nouvelles réflexions sur la guerre. Elles présentent un haut intérêt, au moment de la reprise des hostilités :

Au point de vue militaire, voici quelle était la situation que j'ai pu établir moi-même au cours de mon voyage à Constantinople.

Par suite des révoltes que l'administration inique du Comité provoqua en Albanie, au Yémen, dans le Hauran, en Macédoine, etc., l'armée ottomane se trouvait considérablement affaiblie, et spécialement les corps d'armée européens dont les expéditions dans ces contrées soulevées diminuèrent dans des proportions extraordinaires le contingent normal. Par exemple, l'envoi au Yémen de 65 bataillons pris aux 2e et 3e corps d'armée réduisit chaque bataillon de ces corps à l'effectif dérisoire de 80 hommes. Et, à la déclaration de guerre, il n'y avait que 28,000 hommes environ en Turquie d'Europe.

Par mesure prophylactique contre le choléra, les classes 1910, 1911 et 1912 n'avaient pas été appelées sous les drapeaux ; d'où une perte de 90,000 recrues qui n'ont pas accompli leur service militaire.

Sous le cabinet des Moukhtar, la classe de 1908, qui se trouvait sous les armes en Macédoine et en Thrace, a été licenciée dix jours avant la mobilisation.

Et à peine ces soldats étaient-ils arrivés dans leurs foyers qu'on les a rappelés. Mais, cette fois, il y a eu dans leur affectation une telle confusion que les cavaliers ont été versés dans le génie, le génie dans la cavalerie, les fantassins dans l'artillerie, et l'artillerie dans l'infanterie.

La plupart des rédifs ne connaissaient pas le maniement du nouveau fusil allemand, ayant fait leur service dans l'armée ou dans la gendarmerie avec le fusil Henry Martini. On a vu des soldats essayer de charger leur fusil par la bouche. Le désordre était au complet, tant parmi la troupe et le commandement qu'en ce qui concerne le matériel.

On envoya à Rodosto une trentaine de mille hommes, n'ayant pour tous effets qu'un caleçon et une veste en lambeaux, et le commandant en chef de l'armée de l'Est dut les renvoyer à Constantinople pour qu'ils y fussent habillés et armés.
Les annales des guerres ottomanes, pas plus que celles des guerres de tout autre pays, n'ont jamais révélé semblables désordre et anarchie dans le service des intendances et des ambulances.

On a laissé pendant plus de quatre jours les soldats sans nourriture, et, encore aujourd'hui, les troupes de Tchataldja ne mangent que du pain, et celles de la capitale que du biscuit. Pourquoi, d'ailleurs, cette différence ?

Quatre-vingts pour cent des blessés sont morts de faim, de soif, dans les plus effroyables douleurs, dans l'agonie la plus atroce.

Les blessés qui ont pu affronter et supporter une marche d'une cinquantaine de kilomètres avaient seuls quelque chance de sauver leur vie.

Bref, la nouvelle organisation militaire a tout désorganisé de fond en comble. Elle a été cause que nous avons, donné au monde civilisé l'exemple de la plus écoeurante cruauté.

Les vivres et les munitions manquaient ; les gargousses n'étaient pas ajustées et ballottaient dans le canon, ce qui expliquait leur faible portée. Il eût fallu des cercles pour les tenir fixes dans la pièce ; mais ces cercles, bien que commandés en Allemagne, n'étaient pas encore arrivés.
Quant à l'artillerie bulgare, il est à remarquer que l'efficacité de son tir n'était pas à la hauteur des éloges qu'on lui prodigua, car les fusées des shrapnells n'étaient pas bien réglées et éclataient à
deux cents mètres, si bien que le tir n'atteignait pas l'objectif, et mieux, amusait fort les soldats ottomans, qui le prenaient pour celui de pétards inoffensifs.

La plupart des automobiles, également achetés en Allemagne, sont restés dans la boue. Ainsi, les forts de Tchataldja n'étaient pas reliés par des chemins praticables. Il était absolument impossible d'aller d'un fort à l'autre avec des voitures; c'est pourquoi le ravitaillement de ces forts en munitions et en vivres a été si difficile.
Par contre, après deux mois d'occupation, les Bulgares auraient, paraît-il, établi une route carrossable entre Tchataldja et la Bulgarie.

Pas de téléphone, pas de télégraphe. C'étaient les officiers d'ordonnance qui étaient exclusivement chargés de transmettre les renseignements, de sorte que le commandant en chef et les commandants de corps d'armée ignoraient pendant la bataille la situation de leurs forces, ou ne la connaissaient que trop tard.

Comment, par exemple, à Kirk-Kilissé, le commandant du 3e corps n'a-t-il pas été informé de l'état de sa deuxième division avant que celle-ci ne fût obligée de se retirer dans la plus grande confusion?

Privé de nouvelles, le commandant en chef, dont le quartier général était d'abord à Kérédéli, se rendit à Kavali et de là à Kirk-Kilissé, qui était le centre télégraphique, et où il espérait être renseigné sur les combats engagés. Mais, au bureau télégraphique de Kirk-Kilissé, on ne savait absolument rien, les appareils ainsi que les véhicules achetés à l'Allemagne n'ayant
pu être utilisés. Les voitures étaient trop lourdes, inaptes à rouler, et tout le matériel était resté dans les caisses comme à son arrivée d'Allemagne.

Ce ne fut qu'à deux heures du matin, le 10 octobre (vieux style), que le capitaine de cavalerie Hamdi bey vint informer le quartier général de la fuite en panique ; de la deuxième division commandée par le prince Aziz pacha. Peu après, on apprit que le premier corps avait cédé, lui aussi, à la panique, puis, enfin, que la panique était générale. Comment, en de telles conditions de désarroi moral et matériel, eût-il pu en être autrement?

D'autre part, si étrange que cela paraisse, je tiens d'une source autorisée que l'on a en mains des documents établissant que le Comité Union et Progrès a organisé des bandes d'agents dévoués pour répandre la panique parmi nos troupes ; ce en quoi il a parfaitement réussi à Kirk-Kilissé et à Lulé-Bourgas. Le Comité voulait ainsi se venger d'avoir perdu le pouvoir, et entraîner la Turquie dans sa propre chute.

La force numérique de l'infanterie disponible à Kirk-Kilissé était de 75,000 hommes, et la force générale, en y ajoutant le corps volant de la forteresse d'Andrinople, de 120,000 hommes en chiffres ronds.

Le plan du commandant en chef était de fortifier la ligne Yénidjé-Bostanli avec l'aile droite et d'y attendre l'armée bulgare, en restant sur la défensive.

Ce plan avait l'avantage : 1° de permettre à l'armée de s'augmenter des contingents qui arrivaient chaque jour, la mobilisation n'étant pas encore complètement terminée ; 2° de donner le temps aux recrues de se familiariser avec le maniement des armes et de s'entraîner à la guerre en combattant sous la protection des lignes de défense ; 3° d'assurer le ravitaillement des troupes.

Après avoir harcelé l'ennemi, l'armée pouvait passer à l'offensive avec quelques chances de succès.

Mais Mahmoud Moukhtar pacha, commandant du 3e corps, se basant sur le fait que l'ennemi s'avançait, dans les journées des 7 et 8 octobre, avec de faibles contingents, émit l'avis qu'il serait préférable de prendre immédiatement l'offensive. De plus, des ordres réitérés d'attaque venant de la capitale, tous les commandants de corps d'armée, de même que le quartier général de l'Est, finirent par approuver ce nouveau plan, d'autant plus volontiers que l'ennemi, disaient-ils, brûlait les villages musulmans et que le prestige de l'armée était en jeu. Aussi, le commandant en chef, croyant, sans doute, le grand quartier général mieux renseigné que lui sur la position de tous les corps et la force de l'ennemi, se soumit-il, malgré l'insuffisance de ses troupes pour une telle action, et malgré les pluies torrentielles et la boue qui rendaient la marche extrêmement pénible et démoralisante.

Les résultats, comme on l'a vu, ne devaient pas se faire attendre. La bataille de Kirk-Kilissé, commencée dans l'anarchie d'en haut, finit dans l'anarchie sur toute la ligne.

Et ce n'est pas seulement la forteresse de Kirk-Kilissé qui est tombée, mais, comme l'écrivit notre distingué confrère, M. André Tardieu, le dogme de l'intégrité de l'empire ottoman.

C'est à Mahmoud Moukhtar pacha, homme fatal, que nous devons cette défaite humiliante qui a livré la clé de la Turquie d'Europe, et il allait, sans doute, livrer encore celle de la capitale, s'il ne
s'était fait blesser un peu plus tard au cours d'une reconnaissance, comme un simple caporal ; ce qui montre bien la conscience qu'il avait des devoirs de sa charge. Car, dans cette reconnaissance, il avait emmené tout son état-major. Son chef d'état-major a reçu huit blessures et ceux qui l'accompagnaient ont tous été plus où moins atteints. De sorte qu'à la suite de cette équipée, le corps d'armée était privé de son commandant et de tout son état-major.

De plus, il est prouvé, aujourd'hui, que l'armée bulgare a été encouragée dans sa marche sur la capitale par les documents que, dans sa précipitation, Mahmoud Moukhtar pacha abandonna dans sa chambre, à Kirk-Kilissé. Dans une lettre à son père, alors grand vizir, il lui recommandait de faire appel à l'Europe parce que, d'après lui, l'armée ottomane était incapable de vaincre.

Parmi ces documents se trouvaient les plans offensif et défensif de la campagne.

A noter que, malgré sa conviction touchant l'infériorité de nos forces, Mahmoud Moukhtar pacha a toujours préconisé et pratiqué l'offensive.

Mais, se plaçant au point de vue purement militaire, on peut dire que les Bulgares ont, de leur côté, commis de graves fautes. Par exemple, si leur armée avait tenu un contact étroit, comme elle aurait dû le faire, avec l'armée ottomane, elle serait entrée à Constantinople avant les fuyards de l'armée défaite. Tel était l'ébahissement dans l'armée bulgare qu'on négligea de prendre 120 canons abandonnés dans la fuite du corps de Mahmoud Moukhtar pacha, et que, cinq jours après la prise de Kirk-Kilissé, Abdullah pacha put recueillir ces pièces négligées par le vainqueur.

La même anarchie qu'à Kirk-Kilissé apparut dans le haut commandement à la bataille de Lulé-Bourgas. Au début de cette bataille, on divisa en deux l'armée de l'Est.
Les 1er, 2e et 3e corps devaient constituer la première armée de l'Est, sous le commandement d'Abouk pacha, commandant le 4e corps, et la deuxième armée de l'Est se composait des 3e et 17e corps, et de quelques débris du 16e, sous le commandement de Mahmoud Moukhtar pacha, commandant du 3e corps.

Ces deux armées restaient sous le commandement supérieur d'Abdullah pacha.

Mais l'ordre de ces nouvelles formations ayant été décidé en pleine bataille, on n'eut ni le temps ni les moyens de communiquer avec Abouk pacha le premier jour, pour lui transmettre son commandement.
Et, la deuxième journée, Abouk pacha refusa en disant qu'il ne lui était pas possible de commander deux autres corps d'armée en même temps que le sien propre. Ce en quoi il avait parfaitement raison.

D'ailleurs, cette seconde bataille fut, comme la première, engagée contre le désir du commandant en chef de l'armée de l'Est, dont le but était de réunir sur la ligne de Lulé-Bourgas l'armée de l'Est dispersée, de la réorganiser jusqu'à un certain point, pour la diriger, ensuite, sur la ligne d'Ergène, choisie pour la défensive.

Des ordres avaient été donnés en ce sens. Mais les commandants de corps s'opposèrent à ces instructions, et s'adressèrent au grand quartier général, disant que l'armée était fatiguée, que l'ennemi n'était pas encore en vue, et qu'il ne serait pas convenable d'abandonner tant de terrain et de se retirer vers la ligne d'Ergène, pendant que les bandes bulgares étaient entrain de massacrer les habitants, que cette retraite produirait une très mauvaise impression sur le peuple: et les commandants de corps obtinrent ce qu'ils désiraient, c'est-à-dire l'ordre de rester à Lulé-Bourgas.

On voit, par ces détails (la place manquant pour un plus ample exposé), comment fut conduite, du côté ottoman, la guerre balkanique.

Général CHÉRIF pacha.