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Catégorie : Théâtre
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Notice du XIXe siècle sur le théâtre d'ombres très populaire en Turquie. Cette tradition survit maintenant  sous une forme édulcorée destinée aux enfants, à la manière du Guignol français.

Extrait de
Arthur Pougin, Dictionnaire du théâtre et des arts qui s'y rattachent. Paris, Firmin Didot, 1885, 776 pages.
Ci-dessous : Zenne et Hacivat, personnages du Karagöz

karagoz01.jpgKARAGHEUZ ou CARAGUEUZ [Karagöz]. — La marionnette favorite des Turcs, et le personnage particulièrement populaire des théâtres d'ombres chinoises à Constantinople. Karagheuz est pour l'Orient ce que Punch est pour l'Angleterre, Casperle pour l'Autriche, Polichinelle pour la France, Pulcinella pour les Napolitains. Seulement, il y a une différence entre la marionnette turque et les marionnettes européennes : c'est que celles-ci, dans leurs plus grands excès, ne franchissent jamais les limites extrêmes de la bienséance, tandis que celle-là se distingue par un dévergondage de paroles et de gestes qui lui appartient en propre et qui en fait une personnalité tout à fait à part parmi la troupe universelle des bonshommes de bois. Comme on l'a dit, Karagheuz se rapproche beaucoup du Priape antique, et c'est par des exploits dignes de ceux d'Hercule auprès d'Omphale qu'il plaît surtout au peuple turc.

Dans son Voyage en Orient, Gérard de Nerval a donné sur Karagheuz et sur le théâtre à Constantinople des renseignements très curieux, que je vais transcrire ici :

karagoz02.jpg« Les acteurs, vêtus de vestes brodées d'or, portaient sous leurs tarbouches élégants de longs cheveux nattés comme ceux des femmes. Les paupières rehaussées de noir et les mains teintes de rouge, avec des paillettes appliquées sur la peau du visage et des mouchetures sur leurs bras nus, ils faisaient au public un accueil bienveillant, et recevaient le prix d'entrée, en adressant un sourire gracieux aux effendis qui payaient plus que le simple populaire. Un irmélikalten (pièce d'or de 1 fr. 25) assurait aux spectateurs l'expression d'une vive reconnaissance, et une place réservée sur les premiers bancs.
Au demeurant, personne n'était astreint qu'à une simple cotisation de dix paras. II faut ajouter que le prix d'entrée donnait droit à une consommation de café et de tabac. Les sorbets et les divers rafraîchissements se payaient à part. Dés que je fus assis sur l'une des banquettes, un jeune garçon élégamment vêtu, les bras découverts jusqu'aux épaules, et qui, d'après la grâce de ses traits pudiques, eût pu passer pour une jeune fille, vint me demander si je voulais une chibouque ou un narghilé, et, quand j'eus choisi, il m'apporta en outre une tasse de café. La salle se remplissait peu à peu de gens de toute sorte ; on n'y voyait pas une seule femme ; mais beaucoup d'enfants avaient été amenés par des esclaves ou des serviteurs. Ils étaient la plupart bien vêtus, et, dans ces jours de fête, leurs parents avaient voulu sans doute les faire jouir du spectacle ; mais ils ne les accompagnaient pas, car en Turquie l'homme ne s'embarrasse ni de la femme ni de l'enfant ; chacun va de son coté, et les petits garçons ne suivent plus les mères après le premier âge. Quand la salle se trouva suffisamment garnie, un orchestre placé dans une haute galerie lit entendre une sorte d'ouverture. Pendant ce temps, un des coins de la salle s'éclaira d'une manière inattendue : une gaze transparente, entièrement blanche, encadrée d'ornements en festons, désignait le lieu où devaient apparaître les ombres chinoises. Les lumières qui éclairaient d'abord la salle s'étaient éteintes, et un cri joyeux se fit entendre quand l'orchestre se fut arrêté. Le silence se fit ensuite, puis on entendit derrière la toile un bruit pareil à celui que feraient des morceaux de bois remués dans un sac ; c'étaient les marionnettes, qui, selon l'usage, s'annonçaient par ce bruit, accueilli avec joie par les enfants. Aussitôt, un spectateur, compère probablement, se mit à crier à l'acteur chargé de faire parler les marionnettes :
« Que nous donneras-tu aujourd'hui ?» A quoi celui-ci répondit : « Cela est écrit au-dessus de la porte pour ceux qui savent lire. — Mais j'ai oublié ce qui m'a été appris par le hodja. — Eh bien, il s'agit ce soir de l'illustre Caragueuz, victime de sa chasteté. — Mais comment pourras-tu justifier ce titre ? — En comptant sur l'indulgence des gens de goût, et en implorant l'aide d'Ahmad aux yeux noirs. »

L'orchestre se met à jouer, et l'on vit apparaître derrière la gaze une décoration qui représentait une place de Constantinople, avec une fontaine et des maisons sur le devant. Ensuite passèrent successivement un cavas, un chien, un porteur d'eau et autres personnages mécaniques, dont les vêtements avaient des couleurs fort distinctes, et qui n'étaient pas de simples silhouettes, comme dans les ombres chinoises que nous connaissons. Bientôt on vit sortir d'une maison un Turc, suivi d'un esclave qui portait un sac de voyage ; il paraissait inquiet, et, prenant tout à coup une résolution, il alla frapper à une autre maison de la place, en s'écriant : « Caragueuz ! Caragueuz ! mon meilleur  ami, est-ce que tu dors encore? » Caragueuz mit le nez à la fenêtre, et, à sa vue, un cri d'enthousiasme résonna dans tout l'auditoire. Puis, ayant demandé le temps de s'habiller, il reparut bientôt et embrassa son ami : « Ecoute, dit ce dernier, j'attends de toi un grand service ; une affaire importante me force d'aller à Brousse; tu sais que je suis le mari d'une femme fort belle, et je t'avouerai qu'il m'en coûte de la laisser seule, n'ayant pas grande confiance dans mes gens. Eh bien! mon ami, il m'est venu cette nuit une idée, c'est de te faire le gardien de sa vertu. Je sais ta délicatesse et l'affection profonde que tu as pour moi, je suis heureux de te donner cette preuve d'estime. — Malheureux! dit Caragueuz, quelle est ta folie? Regarde-moi donc un peu. — Eh bien ? — Quoi, tu ne comprends pas, en me voyant, que ta femme ne pourra résister au  désir de m'appartenir ? — Je ne vois pas cela,  dit le Turc; elle m'aime, et si je puis craindre  quelque séduction à laquelle elle se laisse prendre,  ce n'est pas de ton côté qu'elle viendra ; ton honneur d'abord m'en répond, et puis ensuite, par Allah! tu es singulièrement bâti. »

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Le Turc s'éloigne. « Aveuglement des hommes, s'écrie Caragueuz, moi! singulièrement bâti! dis donc trop bien bâti, trop séduisant, trop beau, trop dangereux! Enfin, dit-il en monologue, mon ami m'a commis la garde de sa femme, il faut répondre à sa confiance ; allons nous établir sur son divan ; mais sa femme, curieuse comme elles sont toutes, voudra me voir, et du moment que ses yeux se seront portés sur moi, elle sera dans l'admiration et perdra toute retenue. N'entrons pas, restons à la porte de ce logis, comme un spahi en sentinelle. Une femme est si peu de chose, et un véritable ami est un bien si rare! »
Et en parlant ainsi, Caragueuz, à travers la gaze légère qui fondait les tons de la décoration et des personnages, se dessinait admirablement avec son œil noir, ses sourcils nettement tracés, et les avantages les plus saillants de sa désinvolture. Son amour-propre, au point de vue des séductions, ne paraissait pas étonner les spectateurs... Ici la pièce tourne au fantastique. Caragueuz, pour se soustraire aux regards de la femme de son ami, se couche sur le ventre en disant : « J'aurai l'air d'un pont. »

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Il faudrait se rendre compte de sa conformation particulière pour comprendre cette excentricité. On peut se figurer Polichinelle, posant la bosse de son ventre comme une arche, et figurant le pont avec ses pieds et ses bras ; seulement Caragueuz n'a pas de bosse sur les épaules. Il passe une foule de gens, des chevaux, des chiens, une patrouille, puis enfin un ara bas, traîné par des bœufs et chargé de femmes ; l'infortuné Caragueuz se lève à temps pour ne pas servir de pont à une si lourde machine. Une scène, plus comique à la représentation que facile à décrire, succède à celle où Caragueuz, pour se soustraire aux regards de la femme de son ami, a voulu avoir l'air d'un pont. Dans cette scène, d'une excentricité qu'il serait difficile de faire admettre chez nous, Caragueuz se couche sur le dos et désire avoir l'air d'un pieu, la foule passe, et tout le monde dit : « Qui est-ce donc qui a planté là ce pieu? il n'y en avait pas hier; est-ce du chêne ? est-ce du sapin ? » Arrivent les blanchisseuses revenant de la fontaine, qui étendent du linge sur Caragueuz. Il voit avec plaisir que sa supposition a réussi. Un instant après, entrent des esclaves menant des chevaux à l'abreuvoir ; un ami les rencontre et les invite à entrer dans une galère, pour se rafraîchir ; mais où attacher les chevaux ? Tiens ! voilà un pieu, et on attache les chevaux à Caragueuz. Bientôt des chants joyeux, provoqués par l'aimable chaleur du vin de Ténédos, retentissent dans le cabaret ; les chevaux impatients s'agitent ; Caragueuz, tiré à quatre, appelle les passants à son secours, et démontre douloureusement qu'il est victime d'une erreur. On le délivre et on le remet sur pied.

En réalités l'étrange personnalité de Karagheuz nous paraîtrait monstrueuse, à nous autres Français, et ses exploits licencieux exciteraient notre dégoût bien plus que notre rire. Je terminerai cet article en rapportant ce que Théophile Gautier dit de son origine dans son livre si curieux sur Constantinople : — « En voyant Karagheuz, je pensais à le rattacher, par la filiation de Polichinelle, de Pulcinella, de Punch, de Pickelhëring, d'Old-Vice, à Maccus, la marionnette osque, et même aux automates du Névrospate Pothein ; mais tout cet échafaudage d'érudition devint inutile lorsqu'on m'eut dit que Karagheuz était tout bonnement la caricature d'un vizir de Saladin, connu par ses déportements et sa lubricité, origine qui fait Karagheuz contemporain des croisades, antiquité suffisante pour la noblesse d'une ombre chinoise. »

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